XXVIIT AU BORD DE LA MER
Vois, ce spectacle est beau. — Ce paysage immense
Qui toujours devant nous finit et recommence ;
Ces blés, ces eaux, ces prés, ce bois cliarmant aux yeux;
Ce chaume où l'on entend rire un groupe joyeux ;
L'océan qui s'ajoute à la plaine où nous sommes;
Ce golfe, fait par Dieu, puis refait par les hommes,
Montrant la double main empreinte en ses contours.
Et des amas de rocs sous des monceaux de tours ;
Ces landes, ces forêts, ces crêtes déchirées;
Ces antres à fleur d'eau qui boivent les marées;
Cette montagne, au front de nuages couvert,
Qui dans un de ses plis porte un beau vallon vert,
Comme un enfant des fleurs dans un pan de sa robe ;
La ville que la brume à demi nous dérobe,
Avec ses mille toits bourdonnants et pressés;
Ce bruit de pas sans nombre et de rameaux froissés,
De voix et de chansons qui par moments s'élève;
Ces lames que la mer amincit sur la grève,
iSO LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.
Où les longs cheveux verts des sombres goëmons
Tremblent dans l'eau moirée avec l'ombre des monts;
Cet oiseau qui voyage et cet oiseau qui joue ;
Ici cette charrue, et là-bas cette proue,
Traçant en même temps chacune leur sillon;
Ces arbres et ces mâts, jouets de l'aquilon;
Et là-bas, par delà les collines lointaines;
Ces horizons remplis de formes incertaines;
Tout ce que nous voyons, brumeux ou transparent,
Flottant dans les clartés, dans les ombres errant.
Fuyant, debout, penché, fourmillant, solitaire,
Vagues, rochers, gazons, — regarde, c'est la terre !
Et là-haut, sur ton front, ces nuages si beaux Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux; Cet azur, qui ce soir sera l'ombre infinie; Cet espace qu'emplit l'éternelle harmonie; Ce merveilleux soleil, ce soleil radieux, Si puissant à changer toute forme à nos yeux Que parfois, transformant en métaux les bruines, ' On ne voit plus dans l'air que splendides ruines. Entassements confus, amas étincelants De cuivres et d'airains l'un sur l'autre croulants. Cuirasses, boucliers, armures dénouées.
Et caparaçons d'or aux croupes des nuées; L'éther, cet océan si liquide et si bleu, Sans rivage et sans fond, sans borne et sans milieu. Que l'oscillation de toute haleine agite. Où tout ce qui respire, ou remue, ou gravite, A sa vague et son flot, à d'autres flots uni, Où passent à la fois, mêlés dans l'infini. Air tiède et vents glacés, aubes et crépuscules, Brises d'hiver, ardeur des chaudes canicules. Les parfums de la fleur et ceux de l'encensoir, Les astres scintillant sur la robe du soir, Et les brumes de gaze, et la douteuse étoile,