AU BORD DE LA MER
Paillette qui se perd dans les plis noirs du voile,
La clameur des soldats qu'enivre le tambour,
Le froissement du nid qui tressaille d'amour,
Les souffles, les échos, les brouillards, les fumées,
Mille choses que l'homme encor n'a pas nommées,
Les flots de la lumière et les ondes du bruit.
Tout ce qu'on voit le jour, tout ce qu'on sent la nuit ;
Eh bien! nuage, azur, espace, éther, abîmes,
Ce fluide océan, ces régions sublimes
Toutes pleines de feux, de lueurs, de rayons,
Où l'âme emporte l'homme, où tous deux nous fuyoïi-^,
Où volent sur nos fronts, selon des lois profondes,
Près de nous les oiseaux et loin de nous les mondes,
Cet ensemble ineffable, immense, universel.
Formidable et charmant, — contemple, c'est le ciell
Oh oui ! la terre est belle et le ciel est superbe; Mais quand ton sein palpite et que ton œil reluit. Quand ton pas gracieux court si léger sur l'herbe. Que le bruit d'une lyre est moins doux que son bn;it;
Lorsque ton frais sourire, aurore de ton âme, Se lève rayonnant sur moi qu'il rajeunit. Et de ta bouche rose, où naît sa douce flamme. Monte jusqu'à ton front comme l'aube au zénith;
Quand, parfois, sans te voir, ta jeune voix m'arrive, Disant des mots confus qui m'échappent souvent. Bruit d'une eau qui se perd sous l'ombre de sa rive. Chanson d'oiseau caché qu'on écoute en rêvant;
Lorsque ma poésie, insultée et proscrite, Sur ta tête un moment se repose en chemin; Quand ma pensée en deuil sous la tienne s'abrite. Comme un flambeau de nuit sous une blanche main ;
Quand nous nous asseyons tous deux dans la vallée ; Quand ton âme, soudain apparue en tes yeux, Contemple, avec les pleurs d'une sœur exilée, Quelque vertu sur terre ou quelque étoile aux deux;
Quand brille sous tes cils, comme un feu sous les branches, Ton beau regard, terni par de longues douleurs ; Quand sur lesmaux passés tout à coup tu te penches. Que tu veux me sourire et qu'il te vient des pleurs ;
Quand mon corps et ma vie à ton souffle résonnent, Comme un tremblant clavier qui vibre à tout moment; Quand tes doigts, se posant sur mes doigts qui frissonnent. Font chanter dans mon cœur un céleste instrument;
Lorsque je te contemple, ô mon charme suprême ! Quand ta noble nature, épanouie aux yeux. Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu même, Ouvre toutes ses fleurs et jette tous ses feux;
Ce qui sort à la fois de tant de douces choses. Ce qui de ta beauté s'exhale nuit et jour. Comme un parfum formé du souffle de cent roses, C'est bien plus que la terre et le ciel, — c'est l'amour J
1 octobre 1834.
Puisque nos heures sont remplies De trouble et de calamités; Puisque les choses que tu lies Se détachent de tous côtés;
Puisque nos pères et nos mères Sont allés où nous irons tous ; Puisque des enfants, têtes chères, Se sont endormis avant nous ;
Puisque la terre où tu t'inclines Et que tu mouilles de tes pleurs, A déjà toutes nos racines Et quelques-unes de nos fleurs ;
Puisqu'à la voix de ceux qu'on aime Ceux qu'on aima mêlent leurs voix ; Puisque nos illusions même Sont pleines d'ombres d'autrefois;
Puisqu'à l'heure où l'on boit l'extase On sent la douleur déborder; Puisque la vie est comme un vase Qu'on ne peut emplir ni vider;
Puisqu'à mesure qu'on avance Dans plus d'ombre on se sent flotter; Puisque la menteuse espérance N'a plus de conte à nous conter;
Puisque le cadran, quand il sonne, Ne nous promet rien pour demain; Puisqu'on ne connaît plus personne De ceux qui vont dans le chemin;
Mets ton esprit hors de ce monde l Mets ton rêve ailleurs qu'ici-bas!
Ta perle n'est pas dans notre onde.
Ton sentier n'est point sous nos pas.
Quand la nuit n'est pas étoilée, Viens te bercer aux flots des mers; Comme la mort elle est voilée, Comme la vie ils sont amers.
L'ombre et l'abîme ont un mystère Que nul mortel ne pénétra; C'est Dieu qui leur dit de se taire Jusqu'au jour où tout parlera.
D'autres yeux de ces flots sans nombre Ont vainement cherché le fond; D'autres yeux se sont emplis d'ombre A contempler ce ciel profond.