‹ Les feuilees d'automneChapitre 52 sur 60 · ESPOIR EN DIEU · texte numérisé non relu

ESPOIR EN DIEU

Espère, enfant ! demain I et puis demain encore 1 Et puis toujours demain ! croyons dans l'avenir. Espère ! et chaque fois que se lève l'aurore, Soyons là pour prier comme Dieu pour bénir!

Nos fautes, mon pauvre ange, ont causé nos souflrances. Peut-être qu'en restant bien longtemps à genoux. Quand il aura béni toutes les innocences. Puis tous les repentirs. Dieu finira par nous I

Octobre 1S34.

Puisque mai tout en fleur dans les prés nous réclame,

Viens! ne te lasse pas de mêler à ton âme

La campagne, les bois, les ombrages charmants,

Les larges clairs de lune au bord des flots dormants,

Le sentier qui finit où le chemin commence.

Et l'air et le printemps et l'horizon immense,

L'horizon que ce monde attache humble et joyeux

Comme une lèvre au bas de la robe des cieux!

Viens ! et que le regard des pudiques étoiles

Qui tombe sur la terre à travers tant de voiles,

Que l'arbre pénétré de parfums et de chants,

iQue le souffle embrasé de midi dans les champs,

Et l'ombre et le soleil et l'onde et la verdure,

Et le rayonnement de toute la nature

Fassent épanouir, comme une double fleur,

La beauté sur ton front et l'amour dans ton cœur !

21 mai 1830.

Ami, le voyageur que vous avez connu,

Et dont tant de douleurs ont mis le cœur à nu,

Monta, comme le soir s'épanchait sur la terre.

Triste et seul, dans la tour lugubre et solitaire; -•^.-^ '■*"

Tour sainte où la pensée est mêlée au granit, ^'^'^'' i ^^^ ■

Où l'homme met son âme, où l'oiseau fait son nid. "^^'^ ^^ ^.^ -

Il gravit la spirale aux marches presque usées, Dont le mur s'entr'ouvrait aux bises aiguisées, Sans regarder les toits amoindris sous ses pieds; Puis entra sous la voûte aux arceaux étayés. Où la cloche, attendant la prière prochaine, / Dormait, oiseau d'airain, dans sa cage de chêne.

Vaste et puissante cloche au battant monstrueux! Un câble aux durs replis chargeait son cou noueux.

I L'œil qui s'aventurait sous sa coupole sombre ' Y voyait s'épaissir de larges cercles d'ombre. Les reflets sur ses bords se fondaient mollement. Au fond tout était noir. De moment en moment, Sous cette voûte obscure où l'air vibrait encore On sentait remuer comme un lambeau sonore. On entendait des bruits glisser sur les parois, Gomme si, se parlant d'une confuse voix Dans cette ombre, où dormaient leurs légions ailées, Les notes chuchotaient, à demi réveillées. Bruits douteux pour l'oreille et de l'âme écoutés! j Car même en sommeillant, sans souffle et sans clartés, Toujours le volcan fume et la cloche soupire. Toujours de cet airain la prière transpire. Et l'on n'endort pas plus la cloche aux sons pieux Que l'eau sur l'océan ou le vent dans les cieux!

La cloche! écho du ciel placé près de la terre I Voix grondante qui parle à côté du tonnerre, .Faite pour la cité comme lui pour la merl fVase plein de rumeur qui se vide dans l'air!

Sur cette cloche, auguste et sévère surface, Hélas! chaque passant avait laissé sa trace. Partout des mots impurs creusés dans le métal Rompaient l'inscription du baptême natal. On distinguait encore, au sommet ciselée, Une couronne à coups de couteau mutilée. 1 Chacun, sur cet airain par Dieu même animé, 1 Avait fait son sillon où rien n'avait germé! Ils avaient semé là, ceux-ci leur vie immonde, Ceux-là leurs vœux perdus comme une onde dans l'onde, D'autres l'amour des sens dans la fange accroupi, Et tous l'impiété, ce chaume sans épi.

Tout était profané dans la cloche bénie. La rouille s'y mêlait, autre amère ironie I

Sur le nom du Seigneur l'un avait rais son nom ! Où le prêtre dit oui, l'autre avait écrit non! Lâche insulte! afifront vil! vain outrage d'une heure Que fait tout ce qui passe à tout ce qui demeure !

Alors, tandis que l'air se jouait dans les cieux,

Et que sur les chemins gémissaient les essieux,

Que les champs exhalaient leurs senteurs embaumées,

Les hommes leurs rumeurs et les toits leurs fumées,

Il sentit, à l'aspect du bronze monument.

Gomme un arbre inquiet qui sent confusément j>„-iA' -" ^^^^r

Des ailes se poser sur ses feuilles froissées, / , /i-i^x

S'abattre sur son front un essaim de pensées. ' /^

' Seule en ta sombre tour aux faîtes dentelés. D'où ton souffle descend sur les toits ébranlés, 0 cloche, suspendue au milieu des nuées Par ton vaste roulis si souvent remuées. ITu dors en ce moment dans l'ombre, et rien ne luit Sous ta voûte profonde où sommeille le bruit. Oh! tandis qu'un esprit qui jusqu'à toi s'élance. Silencieux aussi, contemple ton silence, Sens-tu, par cet instinct vague et plein de douceur Qui révèle toujours une sœur à la sœur. Qu'à cette heure où s'endort la soirée expirante, Une âme est près de toi, non moins que toi vibrante, Qui bien souvent aussi jette un bruit solennel, Et se plaint dans l'amour comme toi dans le ciel?

Ohl dans mes premiers temps de jeunesse et d'aurore.

Lorsque ma conscience était joyeuse encore,

Sur son vierge, métal mon âme avait aussi ;

Son auguste origine écrite comme ici,

Et sans doute à côté quelque inscription sainte,

Et, n'est-ce pas, ma mère? une couronne empreinte!

Mais des passants aussi, d'impérieux passants

Qui vont toujours au cœur par le chemin des sens.

Qui, lorsque le hasard jusqu'à nous les apporte,

Montent notre escalier et poussent notre porte,

Qui viennent bien souvent trouver l'homme au saint lieu,

Et qui le font tinter pour d'autres que pour Dieu,

Les passions, hélas! tourbe un jour accourue,

Pour visiter mon âme ont monté de la rue,

Et de quelque couteau se faisant un burin,

Sans respect pour le verbe écrit sur son airain,

Toutes, mêlant ensemble injur", erreur, blasphème,

L'ont rayé en tous sens comme ton bronze même,

Où le nom du Seigneur, ce nom grand et sacré,

N'est pas plus illisible et plus défiguré l

Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme? Qu'à son heure, à son jour, l'esprit saint les réclame, Les touche l'une et l'autre et leur dise : chantez!

Soudain, par toute voie et de tous les côtés, De leur sein ébranlé, rempli d'ombres obscures, A travers leur surface, à travers leurs souillures, Et la cendre et la rouille, amas injurieux, Quelque chose de grand s'épandra dans les cieux!

Ce sera l'hosanna de toute créature! i

Ta pensée, ô Seigneur! ta parole, ô nature! I

Oui, ce qui sortira par sanglots, par éclairs.

Comme l'eau du glacier, comme le vent des mers.

Comme le jour à flots des urnes de l'aurore,

Ce qu'on verra jaillir, et puis jaillir encore,

Du clocher toujours droit, du front toujours debout, j

Ce sera l'harmonie immense qui dit tout!

Tout! les soupirs du cœur, les élans de la foule;

Le cri de ce qui monte et de ce qui s'écroule;

Le discours de chaque homme à chaque passion;

L'adieu qu'en s'en allant chante l'illusion;

L'espoir éteint; la barque échouée à la grève;

La femme qui regrette et la vierge qui rêve;

La vertu qui se fait de ce que le malheur

A de plus douloureux, hélas, et de meilleur;

L'autel enveloppé d'encens et de fidèles;

Les mères retenant les enfants auprès d'elles;

La nuit qui chaque soir fait taire l'univers

Et ne laisse ici-bas la parole qu'aux mers;

Les couchants flamboyants; les aubes étoilées;

Les heures de soleil et de lune mêlées;

Et les monts et les flots proclamant à la fois

Ce grand nom qu'on retrouve au fond de toute voix;

Et l'hymne inexpliqué qui, parmi des bruits d'ailes,

Va de l'aire de l'aigle au nid des hirondelles ;

Et ce cercle dont l'homme a sitôt fait le tour.

L'innocence, la foi, la prière et l'amour!

Et l'éternel reflet de lumière et de flamme

Que l'âme verse au monde et que Dieu verse à l'âme!

20i LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.

Oh! c'est alors qu'émus et troublés par ces chants, Le peuple dans la ville et l'homme dans les champs, Et le sage attentif aux voix intérieures, A qui l'éternité fait oublier les heures, S'inclinent en silence ; et que l'enfant joyeux Court auprès de sa mère et lui montre les cieux; (C'est alors que chacun sent un baume qui coule jSur tous ses maux cachés; c'est alors que la foule Et le cœur isolé qui soufTre obscurément Boivent au même vase un même enivrement ; Et que la vierge, assise au rebord des fontaines, Suspend sa rêverie à ces rumeurs lointaines; C'est alors que les bons, les faibles, les méchants. Tous à la fois, la veuve en larmes, les marchands Dont l'échoppe a poussé sous le sacré portique Comme un champignon vil au pied d'un chêne antique, Et le croyant soumis prosterné sous la tour, Écoutent, effrayés et ravis tour à tour, Comme on rêve au bruit sourd d'une mer écumante, La grande âme d'airain qui là-haut se lamente I

Hymne delà nature et de l'humanité!

Hymne par Jout éj;hLÇLSMSjÇ6sse répété I

Grave, inouï, joyeux, désespéré, sublime ! Hymne qui des hauts lieux ruisselle dans Tabîme, Et qui des profondeurs du gouffre harmonieux, Comme une onde en brouillard, remonte dans les cieux ! Cantique qu'on entend sur les monts, dans les plaines, Passer, chanter, pleurer par toutes les haleines, Écumer dans le fleuve et frémir dans les bois, A l'heure où nous voyons s'allumer à la fois. Au bord du ravin sombre, au fond du ciel bleuâtre, L'étoile du berger avec le feu du pâtre! Hymjofi, qui le matin s'évapore des eaux, Et qui le soir s'endort dans le nid des oiseaux! t Verbe que dit la cloche aux cloches ébranlées, Et que l'âme redit aux âmes consolées!

Psaume immense et sans fin que ne traduiraient pas Tous les mots fourmniants des langues d'ici-bas, Et qu'exprime en entier dans un seul mot suprême Celui qui dit : je prie, et celui qui dit : j'aime!

Et ce psaume éclatant, cet hjmne aux chants vainqueurs

Qui tinte dans les airs moins haut que dans les cœurs,

Pour sortir plus à flots de leurs gouflres sonores,

De l'âme et de la cloche ouvrira tous les pores. j v****^

Toutes deux le diront d'une ineffable voix, | 0^9^?^'

Pure comme le bruit des sources dans les bois, I i A'h

Chaste comme un soupir de l'amour qui s'ignore, ' • ' /

"Vierge comme le chant que chante chaque aurore. i

Alors tout parlera dans les deux instruments

D'amour et d'harmonie et d'extase écumants.

Al,ors, non seulement ce qui sur leur surface

Reste du verbe saint que chaque jour efface.

Mais tout ce que grava dans leur bi'onze souillé

Le passant imbécile avec son clou rouillé.

L'ironie et l'affront, les mots qui perdent l'âme,

La couronne tronquée et devenue infâme,

Tout puisant vie et souffle en leurs vibrations,

Tout se transfigurant dans leurs commotions, Mêlera, sans troubler l'ensemble séraphique. Un chant plaintif et tendre à leur voix magnifique Oui, le blasphème inscrit sur le divin métal Dans ce concert sacré perdra son cri fatal ; Chaque mot qui renie et chaque mot qui doute Dans ce torrent d'amour exprimera sa goutte Et, pour faire éclater l'hymne pur et serein, Rien ne sera souillure et tout sera l'airain !

Oh! c'est un beau triomphe à votre loi sublime, Seigneur, pour vos regards dont le feu nous ranime; C'est un spectacle auguste, ineffable, et bien doux A l'homme comme a l'ange, à l'ange comme à vous, Qu'une chose, en passant par l'impie avilie, Qui, dès que votre esprit la touche, se délie, Et, sans même songer à son indigne affront. Chante, l'amour au cœur et le blasphème au front!

Voilà sur quelle pente, en ruisseaux divisée, . f^^j \

S'écoulait flots à flots l'onde de sa pensée,

Grossie à chaque instant par des sanglots du cœur.

La nuit, que la tristesse aime comme une sœur.

Quand il redescendit, avait couvert le monde;

Il partit; et la vie, incertaine et profonde,

Emporta vers des jours plus mauvais ou meilleurs,

Vers des événements amoncelés ailleurs,

Cet homme au flanc blessé, ce front sévère où tremble

Une âme en proie au sort, soumise et tout ensemble ^

Rebelle au dur battant qui la vient tourmenter,

De verre pour gémir, d'airain pour résister. /

Août 1S31.

C'était une humble église au cintre surbaissé, L'église où nous entrâmes,

Où depuis trois cents ans avaient déjà passé Et pleuré bien des âmes;

Elle était triste et calme à la chute du jour, L'église où nous entrâmes ;

L'autel sans serviteur, comme un cœur sans amour. Avait éteint ses flammes.

Les antiennes du soir, dont autrefois saint Paul

Réglait les chants fidèles, Sur les stalles du chœur d'où s'élance leur vol

Avaient ployé leurs ailes.

•:i2 LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.

L'ardent musicien qui sur tous à pleins bords

Verse la sympathie, L'homme-esprit n'était plus dans l'orgue, vaste corps

Dont l'âme était partie.

J,a main n'était plus là, qui, vivante et jetant Le bruit par tous les pores,

Tout à l'heure pressait le clavier palpitant, Plein de notes sonores.

Et les faisait jaillir sous son doigt souverain

Qui se crispe et s'allonge.

Et ruisseler le long des grands tubes d'airain

Comme l'eau d'une éponge.

L'orgue majestueux se taisait gravement

Dans la nef solitaire; L'orgue, le seul concert, le seul gémissement

Qui mêle aux cieux la terre;

La seule voix qui puisse, avec le flot dormant

Et les forêts bénies, Murmurer ici-bas quelque commencement

Des choses infinies.

L'église s'endormait à l'heure ou tu t'endors,

0 sereine nature!

A peine quelque lampe au fond des corridors

Étoilait l'ombre obscure.

A peine on entendait flotter quelque soupir, Quelque basse parole,

Comme en une forêt qui vient de s'assoupir. Un dernier oiseau vole ;

DANS L'ÉGLISE DE •*• 2lo

Ilélas! et l'on sentait, de moment en moment,

Sous cette voûte sombre, Quelque chose de grand, de saint et de charmant ^

S'évanouir dans l'ombre. '

KUe était triste et calme à la chute du jour,

L'église où nous entrâmes; L'autel sans serviteur, comme un cœur sans amour,

Avait éteint ses flammes.

Votre front se pencha, morne et tremblant alors,

Comme une nef sombre.

Tandis qu'on entendait dans la ville au dehors

Passer des voix sans nombre.

Et ces voix qui passaient disaient joyeusement:

— «Bonheur! gaîté! délices!

A nous les coupes d'or pleines d'un vin charmant !

A d'autres les calices !

« Jouissons! l'heure est courte et tout fuit promptement

L'urne est vite remplie !

Le nœud de l'âme au corps, hélas! à tout moment

Dans l'ombre se délie.

« Tirons de chaque objet ce qu'il a de meilleur,

La chaleur de la flamme, Le vin du raisin mûr, le parfum de la fleur.

Et l'amour de la femme I

« Épuisons tout 1 Usons du printemps enchanté

Jusqu'au dernier zéphire, Du jour jusqu'au dernier rayon, de la beauté

Jusqu'au dernier sourire!

« Allons jusqu'à la fin de tout, en bien vivant,

D'ivresses en ivresses.

Une chose qui meurt, mes amis, a souvent

De charmantes caresses!

« Dans le vin que je bois ce que j'aime le mieux

C'est la dernière goutte.

L'enivrante saveur du breuvage joyeux

Souvent s'y cache toute.

« Sur chaque volupté pourquoi nous hâter tous,

Sans plonger dans son onde, Pour voir si quelque perle ignorée avant nous

N'est passons l'eau profonde ?

« Que sert de n'effleurer qu'à peine ce qu'on tient, Quand on a les mains pleines,

Et de vivre essoufflé comme un enfant qui vient De courir dans les plaines?

« Jouissons à loisir! Du loisir tout renaît.

Le bonheur nous convie. Faisons, comme un tison qu'on heurte au dur chenet,

Étinceler la vie.

« N'imitons pas ce fou que l'ennui tient aux fers.

Qui pleure et qui s'admire.

Toujours les plus beaux fruits d'ici-bas sont offerts

Aux belles dents du rire.

« Les plus tristes d'ailleurs, comme nous qui rions,

Souillent parfois leur âme.

Pour fondre ces grands cœurs il suffit des rayons

De l'or ou de la femme.

« Ils tombent comme nous, malgré leur fol orgueil

Et leur vaine amertume; Les flots les plus hautains, dès que vient un écueil,

S'écroulent en écume.

« Vivons donc! et buvons, du soir jusqu'au matin,

Pour l'oubli de nous-même!

Et déployons gaîment la nappe du festin,

Linceul du chagrin,blême!

« L'ombre attachée aux pas du beau plaisir vermeil,

C'est la tristesse sombre.

Marchons les yeux toujours tournés vers le soleil ;

Nous ne verrons pas l'ombre.

« Qu'importe le malheur, le deuil, le désespoir

Que proj3ttent nos joies, Et que derrière nous quelque chose de noir

Se traîne sur nos voies?

« Nous ne le savons pas. — Arrière les douleurs,

Et les regrets moroses!

Faut-il donc, en fanant des couronnes de fleurs.

Avoir pitié des roses?

« Les vrais biens de ce monde, — et l'autre est importun !

C'est tout ce qui nous fête.

Tout ce qui met un chant, un rayon, un parfum,

Autour de notre tête.

2i6 LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.

« Ce n'est jamais demain, c'est toujours aujourd'liui!

C'est la joie et le rire 1 C'est un sein éclatant, peut-être plein d'ennui,

Qu'on baise et qui soupire !

« C'est l'orgie opulente, enviée au dehors,

Contente, épanouie.

Qui rit, et qui chancelle, et qui boit à pleins bords,

De flambeaux éblouie ! »

Et tandis que ces voix, que tout semblait grossir,

Voix d'une ville entière, Disaient : Santé, bonheur, joie, orgueil et plaisir!

Votre œil disait : Prière I

Elles parlaient tout haut et vous parliez tout bas : — « Dieu qui m'avez fait naître,

Vous m'avez réservée ici pour des combats Dont je tremble, ô mon maître!

u Ayez pitié! L'esquif où chancellent mes pas Est sans voile et sans rames.

Comme pour les enfants, pourquoi n'avez-vous pas Des anges pour les femmes?

« î3 sais que tous nos jours ne sont rien, Dieu tonnant,

Devant vos jours sans nombre Vous seul êtes réel, palpable et rayonnant;

Tout le reste est de l'ombre.

« Je le sais. Mais cette ombre où nos coeurs sont flottants,

J'y demande ma route.

Quelqu'un répondra-t-il? Je prie, et puis j'attends.

J'appelle, et puis j'écoute.

« Nul ne vient. Seulement, par instants, sous mes pas,

Je sens d'affreuses trames.

Comme pour les enfants, pourquoi n'avez-vous pas

Des anges pour les femmes?

« Seigneur! autour de moi, ni le foyer joyeux,

r»Ji la famille douce.

Ni l'orgueilleux palais qui touche presque aux cieux, Ni Qid dans la mousse,

« Ni le fanal pieux qui montre le chemin,

Ni pitié, ni tendresse.

Hélas! ni l'amitié qui nous serre la main,

NI l'amour qui la presse,

« Seigneur, autour de moi rien n'est resté debout.

Je pleure et je végète.

Oubliée au milieu des ruines de tout.

Comme ce qu'on rejette !

« Pourtant je n'ai rien fait à ce monde d'airain.

Vous le savez vous-même.

Toutes mes actions passent, le front serein,

Devant votre œil suprême.

« Jusqu'à ce que le pauvre en ait pris la moitié.

Tout ce que j'ai me pèse.

Personne ne me plaint. Moi, de tous j'ai pitié.

Moi, je souffre et j'apaise!

« Jamais de votre haine ou de votre faveur

Je n'ai dit : Que m'importe?

J'ai toujours au passant que je voyais rêveur

Enseigné votre porte.

« Vous le savez. Pourtant mes pleurs, que vous voyez,

Seigneur, qui les essuie? Tout se rompt sous ma main, tout tremble sous mes pieds,

Tout croule où je m'appuie.

« Ma vie est sans bonheur, mon berceau fut sans jeux

Cette loi, c'est la vôtre!

Tous les rayons de jour de mon ciel orageux

S'en vont l'un après l'autre.

« Je n'ai plus même, hélas ! le flux et le reflux

Des clartés et des ombres.

Mon esprit chaque jour descend de plus en plus

Parmi les rêves sombres.

« On dit que sur les cœurs pleins de trouble et d'effroi

Votre grâce s'épanche.

Soutenez-moi, Seigneur ! Seigneur, soutenez-moi,

Car je sens que tout penche 1 »

Et moi, je contemplais celle qui priait Dieu

Dans l'enceinte sacrée, La trouvant grave et douce et digne du saint lieu,

Cette belle éplorée.

Et je lui dis, tâchant de ne pas la troubler, La pauvre enfant qui pleure,

Si par hasard dans Tombre elle entendait parler Quelque autre voix meilleure,

Car, au déclin des ans comme au matin des jours,

Joie, extase ou martyre, Un autel que rencontre une femme a toujours

Quelque chose à lui dire.

— « 0 madame l pourquoi ce chagrin qui vous suit?

Pourquoi pleurer encore.

Vous, femme au cœur charmant, sombre comme la nuit

Douce comme l'aurore?

« Qu'importe que la vie, inégale ici-bas

Pour l'homme et pour la femme,

Se dérobe et soit prête à rompre sous vos pasl N'avez-vous pas votre âme?

« Votre âme qui bientôt fuira peut-être ailleurs

Vers les régions pures, Et vous emportera plus loin que nos douleurs.

Plus loin que nos murmures!

H Soyez comme l'oiseau, posé pour un instant Sur des rameaux trop frêles,

Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant. Sachant qu'il a des ailes! n

25 octOoro 1S31. Aus Kochcs

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