‹ Les feuilees d'automneChapitre 8 sur 60 · A UN VOYAGEUR · texte numérisé non relu

A UN VOYAGEUR

J'ai sur leurs froides mains pleuré comme une femme. Mais, le cercueil fermé, mon âme a vu leur âme Ouvrir deux ailes d'or.

Je les ai vus partir comme trois hirondelles

Qui vont chercher bien loin des printemps plus fidèles

Et des étés meilleurs.

Ma mère vit le ciel, et partit la première, Et son œil en mourant fut plein d'une lumière

Qu'on n'a point vue ailleurs.

Et puis mon premier-né la suivit ; puis mon père^, Fier vétéran âgé de quarante ans de guerre,

Tout chargé de chevrons.

Maintenant ils sont là, tous trois dorment dans l'ombre, Tandis que leurs esprits font le voyage sombre,

Et vont où nous irons.

Si vous voulez, à l'heure où la lune décline, Nous monterons tous deux la nuit sur la colline

Où gisent nos aïeux.

Je vous dirai, montrant à votre vue amie La ville morte auprès de la ville endormie :

Laquelle dort le mieux?

Venez; muets tous deux et couchés contre terre. Nous entendrons, tandis que Paris fera taire

Son vivant tourbillon, Ces millions de morts, moisson du fils de l'homme. Sourdre confusément dans leurs sépulcres, comme

Le grain dans le sillon.

Combien vivent joyeux, qui devaient, sœurs ou frères. Faire un pleur éternel de quelques ombres chères! Pouvoir des ans vainqueurs!

Les morts durent bien peu. Laissons-les sous la pierre ! Hélas! dans le cercueil ils tombent en poussière Moins vite qu'en nos cœurs !

Voyageur! voyageur ! Quelle est notre folie I

Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie,

Des plus chers, des plus beaux?

Qui peut savoir combien toute douleur s'émousse, Et combien sur la terre un jour d'herbe qui pousse Efface de tombeaux?

â juillet 1839.

VÎI

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