CHAPITRE TII
La grève de 1899 et 1900 à Saint-Yrieix, Châlus et Bussière-Galant. — Les grèves de 1901 dans tout l'arrondissement de Saint-Yrieix, et dans les cantons de Bussière-Badil et Lanouaille, en Dordogne. — La grève de 1904 à Lanouaïille., — Les procès entre ouvriers feuillardiers et marchands de bois. — La grève de 1906, les causes qui l'ont fait naître, et les raisons de son échec, le lock-out patronal.
En 1899, les salaires étaient tombés très bas, comme nous l'avons déjà vu, par suite de la pléthore des ouvriers feuillardiers, et du mauvais vouloir des marchands de bois. Les feuillardiers réclamèrent donc une augmentation de salaire, au moins À franc de plus par mille par chaque catégorie de marchandises fabriquées ; quelques marchands de bois firent immédiatement droit à ces demandes, mais la plupart refusèrent catégoriquement. Le 27 novembre, les ouvriers de la région de Saint-Yrieix se mettaient en grève : un petit groupe d’entre eux quitta immédiatement le travail, et s’en alla débaucher leurs camarades des chantiers voisins, il n'eut pas grand’peine à leur persuader de suivre leur exemple, et, en peu de temps, de nombreux chantiers étaient abandonnés. Les grévistes se donnèrent alors rendez-vous pour l'après-midi. À quatre heures, ils se réunirent en assez grand nombre sur une place de Saint-Yrieix, et précédés d’un drapeau tricolore sur lequel se détachaient en gros
caractères les mots « Vive la grève », parcoururent quelques rues de la ville, en manifestant bruyamment contre les patrons. Puis le cortège se rend chez le maire pour lui soumettre l’objet des revendications ouvrières et lui demander d'intervenir auprès des patrons. Le maire étant absent, les grévistes vont alors chez son adjoint, qu'ils ne trouvent pas davantage. La manifestation reprend son cours, et les grévistes passant devant la maison d’un des marchands de bois qui a refusé d'accepter leurs prix lui envoient une délégation pour lui demander à nouveau son acceptation ; devant son refus énergique, les grévistes se retirèrent, en se promettant bien de continuer la lutte. On désigna à chacun l'endroit où il devait aller faire de la propagande en faveur de la grève, et l’on se sépara aux cris de « Vive la grève ».
Le lendemain 28 novembre, les grévistes se trouvent réunis dès 8 heures du matin sur une des places de Saint- Yrieix, au pied de l'arbre de la Liberté. Aucune défection ne s'est produite. Chacun se rend à l'endroit désigné pour débaucher ses camarades, et on fixe une réunion pour le soir cinq heures. À six heures, une forte colonne de plus de 400 grévistes, drapeaux déployés, se portent vers le domicile du maire, pour faire connaître à celui-ci les revendications des ouvriers, et le prier de vouloir bien intervenir comme conciliateur entre eux et les marchands de bois. Le maire reçoit les délégués, leur promet son concours, et leur remet une somme de 100 francs à titre de secours. Cette journée se passa sans le moindre trouble, et le soir venu le
calme n’était interrompu que par le bruit des patrouilles de gendarmerie.
Le 29 novembre, le juge de paix offrait son intervention dans le litige et faisait afficher la note suivante : « En conformité de la loi du 29 décembre 1892 sur la conciliation et l'arbitrage en matière de différends collectifs entre patrons et ouvriers, M. le juge de paix invite MM. les patrons, ouvriers et employés feuillardiers ou leurs représentants de la ville et commune de Saint-Yrieix à lui faire connaître :
1° L'objet du différend avec l'exposé succinct des motifs allégués de la grève ;
2° Leur acceptation ou refus de recourir à la conciliation et à l'arbitrage ;
3° Les noms, qualités et domiciles des délégués choisis, le cas échéant, par les parties sans que le nombre des personnes désignées de chaque côté puisse être supérieur à cinq.
Les réponses devront lui parvenir dans un délai de trois jours, qui pourra toutefois être augmenté pour les causes et dans les conditions indiquées à l'article 4 de ladite loi du 27 décembre 1892. » Le juge de paix ne reçut aucune réponse, car les négociations se poursuivaient par ailleurs entre patrons et ouvriers par l'intermédiaire du maire de Saint-Yrieix. En effet, de bonne heure, les grévistes s'étaient réunis, ils discutèrent et s’entendirent pour faire valoir leurs revendications, puis se rendirent ensuite à la réunion qui devait avoir lieu à la mairie, et à laquelle les patrons avaient été convoqués. Un bon nombre de ceux-ci étaient
présents, le maire leur soumit les réclamations de leurs ouvriers représentés par six délégués, les engageant à accéder à leur demande. Deux acceptèrent immédiatement. D'autres firent des restrictions indiquant qu’ils voulaient bien du nouveau tarif, mais à condition que celui-ci soit agréé par tous les marchands de la région, sinon certains pourraient vendre moins cher, faisant travailler à meilleur compte. D'autres refusèrent toute espèce d'arbitrage et d'entente. A l'issue de la réunion un des deux marchands de bois, qui dès le début de la grève avait fait droit aux réclamations des feuillardiers, est accueilli par les acclamations enthousiastes des grévistes, qui le portent en triomphe. Puis ceux-ci se forment en colonne et se rendent en manifestant à l'arbre de la Liberté, où après délibération, ils se décident à continuer la grève, tant qu'ils n'auront pas satisfaction. Une nouvelle réunion entre patrons et ouvriers eut lieu dans l'après-midi, mais sans plus de succès que la précédente. Les grévistes firent alors passer en ville une liste de souscription dans le but de venir en aide aux camarades venus des communes avoisinantes : bon nombre d'habitants fournirent leur obole.
Le 30 novembre il y eut dans la matinée une nouvelle réunion à la mairie ; treize marchands de bois de Saint- Yrieix sur quatorze étaient présents, et engagèrent les pourparlers avec les délégués ouvriers. Sur les instances du maire les patrons consentirent à accepter l’augmentation demandée par les grévistes, mais à la condition que ceux-ci interviendraient auprès des marchands de bois de la région
LES GRÈVES DE FEUILLARDIERS He
pour leur faire agréer le tarif. Les délégués ouvriers promirent de faire les démarches nécessaires.
La reprise du travail fut aussitôt décidée à l'unanimité, et les grévistes devaient dès le lendemain réintégrer les chantiers abandonnés. Le maire félicita les grévistes du calme qu'ils n'avaient cessé de montrer : « ce n’est pas, leur dit-il, par des injures et des moyens violents, que l’on peut avoir gain de cause, vous avez été calmes, vous avez réussi, je vous en félicite ». Le lendemain il faisait paraître dans les journaux de la région une note disant qu'il était « heureux de constater que sa mission de conciliateur entre ouvriers et patrons lui avait été entièrement facilitée par l'esprit de justice des patrons, qui n’ont pu que reconnaître la légitimité des revendications des feuillardiers, et par le bon droit de ceux-ci, qu'ils n’ont cessé de défendre avec un calme ct une correction dignes de tous éloges ». Il adressait aux patrons et aux ouvriers « ses remerciements les plus sincères d'avoir bien voulu accepter son arbitrage et d’avoir ainsi mis fin en trois jours à une grève qui n'aurait pu qu'être désastreuse pour le commerce des bois de Saint-Yrieix » ; il remerciait enfin « au nom des grévistes et en son nom personnel les habitants de la ville qui ont bien voulu secourir les chômeurs durant ces trois jours de grève ». Cette note résume très bien le caractère légitime et sérieux de cette grève.
Celle-ci était terminée, mais à Saint-Yrieix seulement, et encore ce ne devait pas être pour longtemps. Dans toute la région de Bussière-Galant et Châlus elle venait de se pro-
POL DE CORBIER, 8
duire, fomentée d’ailleurs par des feuillardiers de Saint- Yrieix, et continuée par les feuillardiers de Châlus, qui voulaient la même augmentation qu’à Saint-Yrieix. À Lafarge deux marchands de bois acceptèrent immédiatement le tarif, mais à Bussière-Galant tous les patrons refusèrent énergiquement. Le maire de cette localité essaya de concilier les parties intéressées, mais sans succès. Les délégués des grévistes vinrent alors à Saint-Yrieix demander au maire de vouloir bien être leur arbitre, comme il l'avait été pour leurs camarades de Saint-Yrieix; mais celui-ci, tout en approuvant leur façon d'agir, ne voulut point accepter cette mission, et leur conscilla d’avoir recours au juge de pax de Châlus. Le 6 décembre les grévistes s’adressèrent donc à lui pour « arriver à une transaction amiable le plus vite possible, promettant dans tous les cas d'attendre avec patience et calme le résultat de leur juste demande ». Le 8 décembre le juge de paix réunissait en comité de conciliation patrons et ouvriers feuillardiers. Cinq délégués ouvriers et six marchands de bois étaient présents, un des marchands de bois refusait à l'avance toute augmentation et ne se présenta pas.
Voici quels étaient les prix réclamés par les feuillardiers et ceux offerts par les marchands de bois (1) :
(4) Les prix que nous donnons à ce tableau, comme aux suivants du présent chapitre, se trouvent relatés aux procès verbaux de conciliation ou de non-conciliation des justices de paix des localités intéressées, ou bien nous ont été fournis par les secrétaires des syndicats.
Marchandises
Dagues ou feuillards.