‹ Les Feuillardiers du Limousin et leurs syndicatsChapitre 12 sur 26 · AL · texte numérisé non relu

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Comme on le voit, la différence entre les deux prix était assez élevée. Aussi les patrons n’acceptèrent pas le tarif réclamé par les grévistes, prétextant que leur prix de vente ne leur permettait pas d'accorder la moindre augmentation. Le juge de paix leur proposa alors l'arbitrage d’un de leurs collègues de Saint-Yrieix, mais les patrons refusèrent, déclarant qu'ils préféraient abandonner complètement les travaux. Les grévistes forts de leur droit décidèrent de continuer la grève quand même, qui prit dès lors une tournure violente. Ils se livrèrent à des manifestations hostiles devant les établissements des marchands de bois, ils parcoururent les chantiers pour débaucher les ouvriers qui travaillaient encore, agissant avec brutalité à l’égard de ceux qui ne voulaient pas faire grève, et au besoin mettant le feu à leurs cabanes et détruisant leurs outils. Les pourparlers reprirent, cependant, entre patrons et grévistes et se continuèrent jusqu'au 18 décembre, époque à laquelle ces derniers se virent obligés de céder, le chômage ayant déjà trop duré, et de reprendre le travail aux conditions imposées par les patrons, sauf cependant quelques légères améliorations obtenues.

Cette première grève n’eut donc pas grand résultat, car le tarif ouvrier n'étant pas accepté dans la région de Châlus et Bussière-(Galant, les marchands de bois de Saïint-Yrieix s’en prévalurent immédiatement, comme ils l’avaient décidé lors de leur entente avec les feuillardiers, pour ne point maintenir les prix accordés. Cette grève eut du moins l’avantage de préparer l'avenir et de permettre aux feuillardiers de s'organiser.

En effet, le Syndicat des ouvriers feuillardiers se constitua à Saint-Yrieix le 24 décembre 1899. Le premier soin du secrétaire fut d’aller trouver les marchands de bois tant à Saint-Yricix qu'à Bussière-Galant ct ailleurs, et de proposer à leur signature le tarif précédemment réclamé par les ouvriers, Ces patrons firent chacun des offres bien différentes, et voici quelle moyenne des prix offerts le secrétaire général du Syndicat put établir, elle était bien infé-

rieure aux prix demandés :

Moyenne Prix

Marchandises Dimensions des prix offerts demandés Par mille Par mille Dagues et feuillards. 5 pieds Ti D DT — É — =.) É == »

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Cette situation équivoque ne pouvait durer, les marchands de bois violaient impunément leurs engagements et d'autant plus facilement que les feuillardiers, ayant souffert assez longtemps du chômage, ne pouvaient pas une fois de-plus dans la même campagne se mettre en grève. Mais à la reprise de la campagne 1900-1901 au mois d'octobre, les marchands de bois promirent d’abord de payer le tarif de 1899 pour être sûrs d’embaucher les ouvriers, puis peu de temps après, ils ne tinrent aucun compte de leur promesse. Dès lors une première grève éclata le 7 décembre 1900 dans un chantier de Saint-Yrieix, à Permangle, le patron refusait de payer les prix du Syndicat. Les cinquante ouvriers de ce chantier cessèrent le travail et vinrent demander au maire de Saint-Yrieix de régler le conflit. Celui-ci intervint, en effet, auprès du patron, et sur ses instances ce dernier adopta le tarif du Syndicat, sauf pour les carrassonnes. Le 10 décembre la grève était terminée.

L'entente fut de peu de durée. Quelque temps après, le 5 janvier, une grève se produisait dans plusieurs chantiers par suite de la résistance de certains marchands de bois à payer le salaire réclamé par les ouvriers et le Syndicat. Le 6 janvier à la réunion mensuelle du Syndicat de Saint- Yrieix, la grève générale de tous les chantiers de l’arrondissement de Saint-Yrieix fut votée : le lendemain trois cents ouvriers ne reprenaient point le travail, et tous les chantiers de Saint-Yrieix étaient abandonnés. Le maire de Saint- Yrieix fut encore pris comme arbitre par les patrons et les ouvriers, et après plusieurs réunions entre les parties inté-

ressées les 8, 9 et 10 janvier, l'accord s'établit et le tarif syndical fut définitivement accepté par les quatorze marchands de bois de Saint-Yrieix. Le 16 janvier le différend n'existait plus, et les chantiers étaient tous réintégrés.

Il n'y eut lieu à aucun incident pendant cette grève, qui se passa de façon très calme : en effet, nous pouvons le constater par la lettre adressée par le maire de Saint-Yrieix au sous-préfet, le 16 janvier, dans laquelle il disait que les patrons et ouvriers avaient « bien voulu sur ses conseils faire preuve de bonne volonté et d'esprit de conciliation et mettre ainsi fin amiablement à un conflit qui n’aurait pu qu'être préjudiciable à la prospérité du pays », il ajoutait qu'il n'avait qu'à se louer « du tact et de la bonne volonté apportés par la gendarmerie, pour maintenir l’ordre qui n’a pas un instant menacé d’être troublé, grâce aussi à l'attitude calme et correcte de tous les intéressés ».

Mais l'exemple de Saint-Yrieix fut suivi dans toute la région, dans les cantons de Lanouaille et de Bussière- Badil, dans la Dordogne, dans ceux de Châlus et Nexon en Haute-Vienne, et même dans plusieurs communes de l’arrondissement de Rochechouart. Le Syndicat ouvrier eut dans ces grèves, comme dans celle qui s'était produite à Saint- Yrieix, un rôle très important, il en fut même l’unique promoteur.

Comme nous l'avons vu, un Syndicat d'ouvriers feuillardicrs s'était constitué à Lanouaille au début de 1901, peu de temps après la grève de Permangle en décembre 1900, et il réclamait aux patrons l’application du tarif élaboré par le

Syndicat de Saint-Yrieix et adopté par les marchands de bois de cette ville. Quelques patrons avaient accédé à la demande de leurs ouvriers, mais la plupart ayant refusé. un grand nombre de feuillardiers abandonnaïent leurs chantiers le 9 janvier 1901. Le lendemain et le surlendemain le nombre des grévistes s’accrut considérablement, et le 10 janvier la presque totalité des feuillardiers du canton de Lanouaille avaient quitté le travail. Le 11, sur l'initiative du Syndicat, une délégation allait trouver le juge de paix et lui demandait de réunir ouvriers et patrons en Comité de conciliation ; 14 patrons furent convoqués à se présenter devant le juge de paix pour le 13 janvier. Les marchands firent preuve du plus entier mauvais vouloir: au jour de la réunion fixé, deux seulement se présentaient, quant aux autres, cinq envoyèrent des lettres d’excuses plus ou moins vagues, les uns prétendant qu'ils n'étaient pas marchands de bois, les autres qu’ils se rangeraient à l'avis de la majorité de leurs collègues, les sept autres ne donnèrent aucune réponse. C'était bien mal engager les pourparlers, d'autant plus que l’un des marchands de bois présents trouva moyen de disparaître sans prévenir au moment où la discussion allait commencer. Le marchand de bois qui restait proposa en son nom personnel une transaction qui fut acceptée par les ouvriers, et qui devait à partir du jour de la conciliation avoir son effet pendant trois ans, sans modification possible jusqu'à cette date. Les prix demandés et obtenus par les grévistes étaient encore inférieurs aux prix donnés à Saint- Yrieix pour les dagues et les feuillards, mais il y avait, cepen-

dant, une augmentation sensible sur les prix précédents, le tableau ci-dessous permet d’en juger :

: Prix Prix demandés Prix Marchandises Dimensions payés avant par du Syndicat la grève les grévistes de St-Yrieix

Le mille Le mille Le mille Dagues., . 4pieds 1/2 3 fr. 40 4 fr. 50 Dur — D — 4 — 29 D — » 5 — »

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Les autres patrons ne suivirent pas tout de suite l’exemple de leur collègue : une délégation des ouvriers vint trouver le sous-préfet de Saint-Yrieix pour solliciter son intervention en leur faveur auprès des marchands de bois, mais ses efforts n’eurent aucun résultat. Pendant quinze jours la grève se continua sans donner lieu à de bien graves incidents, cependant certains grévistes se livrèrent à des voies de fait vis-à-vis de camarades qui continuaient le travail, et la gendarmerie dut dresser quelques procès verbaux pour entrave à la liberté du travail. Enfin de guerre lasse, après de nombreuses entrevues, feuillardiers et marchands de bois finirent par s'entendre; l’un des plus importants d’entre ceux-ci donna satisfaction au moins partiellement aux ou-

vriers, et ses collègues en firent autant. Le 28 janvier le travail avait repris dans tous les chantiers.

D'un autre côté, dans les cantons de Nexon et de Châlus, les ouvriers feuillardiers se mirent également en grève pour obtenir le tarif de Saint-Yrieix. Elle commença le 19 janvier et se prolongea jusqu’au 7 mars. Elle fut suscitée et menée par le secrétaire général du « Syndicat des feuillardiers de Saint-Yrieix », dont nous avons déjà parlé. Sur la demande des ouvriers adressée au juge de paix de Châlus le 21 janvier, un Comité de conciliation se réunit le 25 ; 1l y avait cinq délégués des ouvriers syndiqués travaillant dans les communes de Châlus, Pageas, Flavignac, Les Cars, Bussière-Galant, Saint-Hilaire-Lastours, Rilhac-Lastours, Nexon, Ladignac, Saint-Nicolas, Firbeix, Dournazac, Saint-Priestles-Fougères, La Coquille, cinq délégués des ouvriers non syndiqués, et trois marchands de bois sur quinze. Quatre de ces derniers avaient prévenu qu'ils ne se présenteraient pas, et huit n'avaient rien répondu ; deux des patrons présents proposèrent de recourir à un arbitrage, et ils désignèrent aussitôt leur arbitre, les ouvriers syndiqués nommèrent lun d'eux comme arbitre, et les non syndiqués en choisirent également un, mais cette tentative d'arbitrage n’aboutit pas. La grève continua et prit dès lors un caractère d'acuité assez grave, des conflits nombreux surgirent entre grévistes et ceux qui travaillaient, plusieurs contraventions pour entrave à la liberté du travail furent constatées, des cabanes furent incendiées, et des instruments de travail détruits.

Des manifestations hostiles eurent lieu à l'égard des mar-

chands de bois, et des menaces de toutes sortes ne leur furent pas ménagées. Les grévistes se promenaient en bandes dans la région de Chälus et Bussière-Galant pour débaucher les ouvriers qui travaillaient, sous la conduite du secrétaire général du Syndicat de Saint-Yrieix, qui réussit cependant à se faire delivrer par le sous-préfet de Saint- Yrieix un brevet de sagesse et de bonne conduite, où il reconnaissait qu'il avait toujours agi avec « calme et dignité ». Un certain nombre de feuillardiers des communes de Champsac et de Cussac, dans l’arrondissement de Rochechouart, se joignirent aux grévistes de Châlus, et la grève se poursuivit jusqu'au 7 mars dans les cantons de Châlus, de Nexon et d’Oradour-sur-Vayres, se calmant sur un point lorsque les marchands de bois acceptaient les tarifs, pour renaître sur un autre, afin de venir à bout des dernières résistances. Finalement le syndicat ouvrier obtint gain de cause auprès de la plupart des patrons, et le 7 mars le travail fut repris dans toute la région.

Encouragés par la réussite de leurs camarades de Saint- Yrieix et de Lanouaille, et poussés par le secrétaire général du Syndicat de Saint-Yrieix, un grand nombre de feuillardiers de Bussière-Badil, Piégut-Pluviers et Marval, dans la Dordogne, cessèrent à leur tour le travail, le 26 février, pour obtenir l'application du tarif accepté par les marchands de bois des deux premières régions. Les grévistes se réunirent à Piégut et allèrent manifester en corps devant les habitations de quelques marchands de bois, dont un reçut plusieurs coups et aurait été fort maltraité, sans l'interven-

tion de quelques personnes qui se trouvaient avec lui. Le 27 février, les délégués des grévistes vinrent trouver le juge de paix de Bussière-Badil pour solliciter sa médiation, et le k mars un Comité de conciliation composé de quatre patrons et du secrétaire général du Syndicat du Gentre représentant les ouvriers fut réuni. Les marchands de bois acceptèrent des augmentations de 0 fr. 50 à 2 fr. sur la moitié des articles de l’ancien tarif, mais repoussèrent la plupart des prix demandés par les grévistes. Ces conditions furent rejetées par le délégué ouvrier, et les patrons ayant refusé de recourir à l'arbitrage, on n’obtint aucun résultat. Cependant la grève ne continua pas, et quelques jours après les ouvriers reprirent le travail aux anciens prix.

En 1901, les grèves furent donc générales dans tout l’arrondissement de Saint-Yrieix et dans la plus grande partie de celui de Nontron, mais elles n’eurent un résultat efficace et précis que dans le canton de Saint-Yrieix, où les prix réclamés par les ouvriers avaient été définitivement acceptés par les marchands de bois.

Au début de la campagne 1903-1904, les marchands de bois de Lanouaille embauchèrent les ouvriers feuillardiers aux prix qu'ils donnaient avant 1901, malgré leurs engagements précédents qui les obligeaient à leur payer un prix plus élevé, comme nous l'avons vu plus haut. Ces prix furent acceptés par les feuillardiers et notamment par le Syndicat de Lanouaille. Le Syndicat de Saint-Yrieix, averti que leurs camarades de Lanouaïlle avait failli à l'application du tarif syndical, vota le 15 novembre 1903 l'ordre du jour

LES GRÈVÉS DE FEUILLARDIERS 125

suivant pour bien marquer leur solidarité dans la défense de leurs revendications : « Le Syndicat des ouvriers feuillardiers du Centre, dont le siège est à Saint-Yrieix, réuni en assemblée extraordinaire, vote un blâme au camarade secrétaire de la Section de Lanouaille pour avoir accepté et signé les prix de 1 fr. par mille audessous du tarif syndical et décide le maintien des prix du tarif syndical à Saint-Yrieix ». Le rôle du Syndicat de Saint-Yricix ne se borna pas à cela : il chargea son secrétaire d'aller à Lanouaille pour inviter les feuillardiers de cette localité à refuser les prix des marchands de bois, et leur réclamer lapplication du tarif de Saint-Yrieix. L'accord entre les syndiqués de Lanouaille et ceux de Saint-Yrieix ne s'établit pas aisément, car les premiers tenaient à conserver leur indépendance. Cependant leur secrétaire, qui avait accepté les prix des marchands de bois, fut obligé de démissionner, et dès lors les difficultés s’aplanirent.

En effet, le 13 décembre 1903, à une réunion des feuillardiers de Lanouaille, il fut décidé que ceux-ci s’adresseraient au juge de paix pour régler le conflit : une lettre signée d’un délégué du Syndicat de Saint-Yrieix et d'un feuillardier de Lanouaille lui fut donc envoyée pour lui demander la réunion d'un Comité de conciliation entre patrons et ouvriers, qui devait régler amiablement, évitant ainsi la cessation du travail, l'augmentation du tarif réclamé. Au jour fixé, le 22 décembre, sur huit patrons deux seulement se présentèrent, les ouvriers étaient représentés par quatre délégués, le maire de Lanouaille, le secrétaire du Syndicat de Saint-

Yrieix, et deux ouvriers syndiqués de Lanouaille. Ceux-ci réclamaient aux patrons l'application du tarif de 1901 de Saint-Yrieix, les marchands de bois présents acceptèrent les prix proposés pour toutes les marchandises autres que les dagues et les feuillards. Pour ces derniers les différences entre les prix payés et les prix demandés étaient les sui-

vantes :

Marchandises Dimensions Prix payés Prix demandés

Dagues. : 5piedse Air. 196%e-mille tr. ele milles ar 6 = 5 = » TS 6 = » = — T — D — 85 — T— » —

Feuillards. 7 — T1» = S 1» æ ——— 8 ous 9 a » == 10 sn » —— — 9 — 411 — » — 12 — » — = 140 — 1ÉREN — = 5 — — A — 15 — » — A16— » — — 49 — 17 — » — 18 — » —

Les deux marchands de bois ne voulaient pas des prix réclamés par les ouvriers pour les dagues et feuillards, parce que « deux ans auparavant les sommes aujourd'hui réclamées leur avaient été demandées, et qu'après entente entre eux et les ouvriers, il avait été décidé que le prix des dagues et feuillards serait de 1 franc de moins que celui demandé, ils ne comprenaient pas pourquoi aujourd’hui ils demanderaient une augmentation d’un franc, alors surtout que la vente de ces marchandises s’effectue actuellement très mal à des prix très bas ». Cependant après des pourparlers assez longs, les deux marchands de bois consen-

tirent à accorder une augmentation de 0 fr. 40 pour le mille de dagues et 0 fr. 50 pour le mille de feuillards. Les

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délégués promirent de soumettre ce projet à l'assemblée générale qui déciderait. Dans sa séance du 27 décembre, celle-ci rejeta l'offre des marchands de bois, et résolut en même temps de cesser le travail. Le lendemain, en effet, les chantiers étaient abandonnés et plus de deux cents feuillardiers étaient en grève ; le conflit se prolongea jusqu’au 9 janvier sans incident grave. Les grévistes continuérent leurs pourparlers avec leurs patrons, et après de nombreuses démarches finirent par obtenir d’eux le tarif qu'ils leur réclamaient.

De 1901 à 1906, sauf la grève que nous venons de voir à Lanouaille en 1904, il n’y eut aucune grève chez les ouvriers feuillardiers, mais cette situation ne pouvait toujours durer, car le tarif arrêté en 1901 n'avait pas été accepté par l’unanimité des marchands de bois, et ceux-là mêmes qui y avaient adhéré ne respectèrent pas toujours les conventions. Jusqu'en 1906 dans bien des endroits, si ce n'est à Saint- Yrieix, les prix du tarif de 1901 ne furent pas payés aux ouvriers, et les marchands de bois s’arrangèrent bien souvent de façon à diminuer leurs comptes en ne payant point les centimes, suivant l'habitude dont nous avons déjà parlé. Il était bien difficile aux ouvriers de poursuivre devant les tribunaux leurs patrons, qui avaient violé leurs engagements envers eux, par suite des frais et des ennuis de toute sorte qui en résulteraient pour eux, c'était plutôt au Syndicat à

agir au nom de ses membres. D'ailleurs les difficultés surgi-

rent, surtout là où il n’y avait point de syndicats, c'est-à-dire ailleurs qu’à Saint-Yrieix et Lanouaille. Il y eut seulement quelques rares procès en justice de paix entre marchands de bois et feuillardiers durant cette période : l’un, qui fut l'objet d’un jugement rendu le 3 mars 1904 par le juge de paix de Châlus, provenait d’un désaccord sur le prix de façon d'une marchandise. Il s'agissait dans l'espèce de dagues de trois mètres de long, l’ouvrier réclamait 12 francs le mille, comme pour les feuillards de neuf pieds et le patron ne voulait en donner que 9 francs. Ce dernier prétendait que « le tarif accepté par les feuillardiers n’avait pas prévu le prix de fabrication des dagues de trois mètres, mais que leurs longueurs étaient cotées à 3 francs le mètre, il avait prévenu ses ouvriers qu'il leur paierait 9 francs le mille de cette marchandise — que le feuillard était payé pour la même longueur à un taux plus élevé parce qu'il est indispensable pour la confection de cette dernière marchandise que louvrier prenne de plus grandes marchandises, soit pour la déborder, soit pour la parer, soit enfin pour l'onglet ». Le marchand de bois eut gain de cause. Les différends relatifs aux prix de façon des marchandises étaient nombreux, et au dire mème de certains marchands de bois, il n'y eut jusqu’en 1906, tout au moins dans la région de Châlus, aucun prix bien établi et uniformément appliqué.

Le 15 août 1904, le Syndicat de Saint-Yrieix nommait une Commission de six membres pour élaborer un nouveau tarif de prix de diverses marchandises. Celui-ci était adopté en assemblée générale quelques jours après, mais on ne s’en

occupa plus pendant un an. Puis le Syndicat de Saint- Yrieix organisa fin 1905 la Fédération des Syndicats de feuillardiers avec son Bureau central, et ce ne fut qu'au commencement de 1906 que l’on intéressa à nouveau au changement de tarif.

En mars 1906 le nouveau tarif était établi par le Bureau central, il fut adressé à toutes les sections pour connaître leur avis et les modifications qu'elles proposeraient : il fut adopté d'une facon générale, sans restrictions, sauf pour une ou deux marchandises dans les Sections de Saint- Hilaire et de Lastours. La Section de Châlus fut la seule à ne point l’accepter aussi facilement, et se réserva le droit de le discuter. Il fut décidé, une fois les prix bien arrêtés, que ceux-ci seraient présentés aux patrons dans chaque canton par le secrétaire général du Bureau central avec le concours des Bureaux des sections du canton intéressé, à Châlus, à Saint-Yrieix, à Nexon, à Lanouaille. Puis si c'était nécessaire on s'adresserait au juge de paix pour réunir patrons et ouvriers en comité de conciliation.

Toutes les sections eurent recours au juge de paix de leur canton respectif pour provoquer une réunion entre leurs délégués et les patrons. Mais presque partout elles se heurtèrent à la mauvaise volonté de ces derniers ; à Lanouaille, la réunion ne put avoir lieu; à Nexon, au jour fixé pour celle-ci, la délégation ouvrière se trouva seule en présence du juge de paix, aucun patron n'était là, les délégués ouvriers remirent alors le tarif syndical au juge de paix, qui

promit de l'appliquer dans tous les conflits qui se produi-

POL DE CORBIER. 9

raient dans son canton. À Jumilhac-le-Grand, il en fut de même : sur le désir du secrétaire de la section du Syndicat le juge de paix convoqua les patrons afin de favoriser l’entente entre ceux-ci et les ouvriers, mais aucun marchand de bois ne se présenta, quelques-uns s’excusèrent, les autres ne répondirent même pas.

À Châlus une première réunion entre ouvriers feuillardiers et marchands de bois eut lieu le 24 août 1906, mais ceux-ci demandèrent la remise de la discussion à une date ultérieure, afin d’avoir le temps d'en parler avec les marchands de bois de Saint-Yrieix. Une seconde fois, le 14 septembre 1906, les ouvriers se présentèrent avec les patrons devant le juge de paix : ces derniers acceptèrent les prix réclamés par les ouvriers relativement aux dagues et feuillards, mais ils ne fixèrent aucun prix pour les autres marchandises-déclarant s’en référer aux prix qui seraient établis à Saint-Yrieix.

Quelques jours après, le 16 septembre 1906, la Section de Saint-Yrieix se réunissait, et la discussion s’engagea sur le résultat obtenu à Châlus: l’ordre du jour suivant fut voté : « Le Syndicat des ouvriers feuillardiers décide de faire appliquer dans tous les chantiers le tarif syndical d'accord avec les marchands de bois, sinon il usera de son droit de grève dans tous les chantiers où le tarif ne sera pas observé ». Puis le secrétaire du Syndicat incita vivement ses camarades à continuer la lutte à outrance pour faire triompher leurs revendications, tout en les exhortant au calme, ct leur conseillant la plus grande patience. La grève

était donc déclarée, si les marchands de bois ne voulaient pas céder. À cette menace de grève faite par les ouvriers feuillardiers, les patrons répondirent par une autre, et, comme nous l’avons vu plus haut, à la réunion du 12 octobre 1906 de leur syndicat, ils décidaient qu’ « aucun patron n’occuperait d'ouvriers à partir du 13 octobre que sous les conditions antérieures ». En même temps des listes furent déposées dans les mairies et les justices de paix des différentes localités où travaillent les feuillardiers, afin de permettre à ceux qui voulaient travailler de se faire connaître. Le conflit prenait donc un caractère aigu et des complications graves étaient à prévoir.

D'abord le désaccord se manifesta bien vite entre les Sections de Châlus et de Saint-Yrieix, nous en avons déjà parlé assez longuement, nous n’y reviendrons pas, si ce n’est pour en signaler la cause. À la réunion de la Section de Saint-Yrieix, le 7 octobre 1906, celle-ci déclara ne pas accepter le tarif de Châlus, établi d’après la conciliation du 2h août 1906, elle donnait comme raison que « pour les dagues de moins de sept pieds les ouvriers gagnaient 0 fr. OI pour perdre 0 fr. 13, et que la dague au-dessus de 7 pieds se payait 1 franc de moins par mille que le feuillard, alors que le prix aurait dù être le même ».

Puis le 45 octobre sur l’initiative du sous-préfet de Saint- Yrieix une entrevue eut lieu à la sous-préfecture entre les patrons et cinq délégués ouvriers, où ceux-ci critiquèrent principalement le tarif de Chàlus, elle n'aboutit à aucun

résultat. Par ailleurs, le juge de paix ne voulait pas s'oc-

cuper du conflit, prétendant que c'était de la compétence du tribunal de commerce, les feuillardiers devant être considérés comme des tâcherons, nous savons ce qu'il faut en penser.

Le Syndicat eut recours à l'entente amiable, et à la réunion du 21 octobre 1906 à Saint-Yrieix, il convoquait les patrons pour discuter avec eux directement les prix du tarif réclamé. Le secrétaire général du Syndicat ouvrier demanda d’abord aux marchands de bois que ceux-ci n'occupent désormais que des ouvriers syndiqués et à jour de leurs cotisations ; le secrétaire du Syndicat des marchands de bois déclara au nom de ses collègues que la prétention était exagérée et illégale, mais qu'il s'engageait à donner du moins la préférence à l'ouvrier syndiqué contre celui qui ne l'était pas. Puis un des patrons proposa aux ouvriers le choix entre le tarif de Châlus et le tarif de 1901, un des ouvriers syndiqués, ancien secrétaire de la Section de Saint-Yrieix, défendit le tarif de 1901, la discussion fut des plus mouvementées, finalement on mit aux voix la reprise du travail, ou la continuation de la grève : par 49 voix contre 41 et 1 abstention la reprise du travail fut décidée. Le différend était done donc aplani. Quelques jours après, le 28 octobre, il y eut une réunion entre les délégués des patrons et ceux des ouvriers devant le juge de paix de Saint-Yrieix : procès verbal fut dressé de la conciliation intervenue entre eux, avec la consignation des prix. Les délégués des patrons s'engageaient au nom de leur collègue à faire ouvrir leur chan-

tier le lendemain 29 octobre et à reprendre tous leurs

ouvriers, au fur et à mesure des besoins, sans exercer aucune cocrcition sur eux, et d'autre part, les délégués ouvriers promettaient au nom de leurs camarades de reprendre le travail à la même date. Cette convention était établie pour la durée de la campagne d'exploitation de 1906- 1907:

Le même jour, 28 octobre, avait lieu une réunion de la Section de Saint-Hilaire-les-Places à laquelle les patrons avaient été invités. Un seul répondit et se trouva présent, après un long débat entre lui et le secrétaire de la Section, il consentit à payer le tarif de Châlus, en faveur duquel s'était précédemment prononcée l’assemblée.

À Châlus le conflit existait toujours, car les prix n'étaient pas établis pour différentes marchandises ; une nouvelle conciliation en justice de paix eut lieu entre ouvriers et marchands de bois le 7 novembre 1906, où tous furent d'accord de compléter eux-mèmes leur tarif, puisque l'entente, à laquelle ils devaient se rapporter, n'avait pu se faire entre ouvriers et patrons à Saint-Yrieix. Le différend était donc terminé. Le secrétaire de la Section de Châlus fit immédiatement part du résultat obtenu au Bureau central, et dans la lettre qu'il lui adresse à ce sujet, nous trouvons les motifs qui ont déterminé la Section de Châlus à prendre sa décision : ces motifs sont assez curieux pour que nous les donnions tous ici, malgré leur longueur :

« Le Bureau de la Section de Châlus ayant obtenu en septembre 1906 un tarif pour les marchandises courantes de la région, le Bureau considère que cet arrangement,

quoique partiel, équivaut à un accord avec les patrons. Qu'’évidemment il n’y a pas lieu de lui demander de s’engager à manifester en faveur d'un tarif, alors que le tarif ne lui est pas contesté, et que demander le vote de la Section, équivaut pour les patrons, à remettre en question cet arrangement.

De la discussion à laquelle le Bureau s’est livré, il est résulté les constatations suivantes :

4° Que le vote de la Section de Saint-Yrieix du 21 octobre (49 voix pour le tarif de 1900 contre 41) indique à quel point la Section est divisée, situation dont il est inutile de rechercher les causes malheureuses, mais qui ne peut manquer d'encourager la résistance des marchands ;

2° Que le vote demandé aux sections comporte une grève à l’état latent ;

3° Qu'il peut suffire pour en faire une grève réelle, que la majorité des sections se prononce pour le tarif de 1906, étant donné l'effet produit par la division déplorable de la Section de Saint-Yrieix, signalée plus haut.

Envisageant l'éventualité d’une grève, le Bureau a recherché quelle situation lui serait faite et a tiré les conclusions suivantes :

Vis-à-vis des patrons :

Après avoir consenti et signé avec le Syndicat le tarif de 1906 pour les marchandises courantes, les patrons ont de confiance acheté d'importantes quantités de bois à ouvrer.

Si la Section de Châlus prenait part à une grève qui se

ferait pour obtenir ce qu’elle possède déjà, les patrons auraient motif de se plaindre de la conduite du Syndicat à leur égard, et de saisir l’opinion publique de cette grave incorrection.

Ainsi de ce côté, le Syndicat serait blâmé par l'opinion publique et soulèverait contre les ouvriers la colère justifiée des patrons.

Vis-à-vis des autres sections :

S1 le Bureau central, en raison de ce que le tarif n’est pas entièrement signé à Châlus, persiste à demander à la Section de prendre part au referendum, cette Section ne pourra que voter à l’unanimité le tarif de 1906 qu’elle à obtenu. Par son nombre (462) elle assure la majorité pour ce tarif même contre une majorité contraire des autres Sections et déterminé la grève, si grève il doit y avoir à ce sujet.

Nous venons de voir qu’elle ne saurait s'associer à cette grève contre l'opinion publique et contraire aux avantages qu'elle à obtenus. Mais alors, si elle ne peut s’y associer a-t-elle le droit d’y obliger les autres ?

Le Bureau ne le pense pas. Cependant il reconnaît que la Section de Châlus est de toute façon dans une fausse position dont il faut sortir.

Le Bureau alors considérant qu'il n’a obtenu qu’un tarif partiel :

Décide d'inviter les patrons à compléter ce tarif ;

Déclare que s'il y a accord définitif il s’abstiendra de prendre part au vote général pour ne pas influencer le vote

des autres Sections ;

Déclare que s’il n'y a pas accord définitif il prendra part au vote général et engagera toute la Section à voter pour le tarif de 1906, quelles que soient les conséquences ;

Charge son secrétaire d’aviser les patrons de cette décision.

A Ja suite de cette délibération, le Bureau a reçu le 6 courant une invitation à s’aboucher avec les patrons de la part de M. le juge de paix de Chälus requis à cet effet par les patrons.

La réunion a eu lieu aujourd’hui le 7. Elle s’est terminée par un accord complet avec les patrons. Les signatures ont été échangées de part et d'antre.

Le détail du tarif arrêté vous sera envoyé dès que le procès-verbal nous sera parvenu.

Get accord mettant fin au conflit dans la région de Châlus, il nous reste à vous informer que nous ne pouvons sous aucun prétexte prendre part au referendum que vous avez organisé — ni troubler le travail, tel qu’il se trouve rémunéré.

Nous désirons vivement que dans toutes les sections le conflit actuel se termine par la victoire de nos camarades ouvriers et vous présentons, cher camarade, nos salutations fraternelles ».

Seule la Section de Jumilhac-le-Grand se prononça en faveur du tarif proposé par le Bureau central. Lanouaille et La Roche-l'Abeille suivirent l'exemple de Saint-Yrieix et se prononcèrent pour le tarif de 1901. La grève de 1906 avait donc échoué par suite de la mésentente entre le Bureau

central et les différentes sections, mais il est probable que les revendications de 1906 seront reprises en 1907 et que si satisfaction n’est pas donnée aux feuillardiers, ceux-ci se mettront de nouveau en grève.

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