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CHAPITRE II

Le Bureau central des Syndicats : ses attributions, son rôle. — Les différents Syndicats : leur organisation et leurs rapports avec le Bureau central. — Le désaccord du Syndicat de Châlus avec le Bureau central. — L'œuvre du Bureau central, et les progrès du mouvement syndical chez les feuillardiers depuis 1900 jusqu’à aujourd’hui.

L'idée de grouper en un seul tous les syndicats, dont il a été question dans le chapitre précédent, fut suggérée par un des feuillardiers syndiqués, qui fut dans Ja suite secrétaire général du Bureau central; la Bourse du travail de Eimoges s’en occupa également, elle invita les feuillardiers de Saint-Yrieix à « organiser une réunion dans laquelle on rechercherait les moyens de jeter les bases d’une vaste organisation des feuillardiers de la région, dont le siège serait à Saint-Yrieix », puis elle prit part aux diverses réunions où la question fut mise à l'étude. A la réunion du er juin 1905, l’idée soumise aux feuillardiers de Saint-Yrieix reçut leur entière approbation, une Commission de six membres fut aussitôt nommée, « chargée d'étudier et de faire des statuts à seule fin de grouper en une seule organisation tous les syndicats de feuillardiers de la région ». Un mois après, le 2 juillet 1905, les nouveaux statuts élaborés par ladite Commission étaient soumis à l'approbation du Syndicat de

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Saint-Yrieix, celui-ci les accepta immédiatement sans la moindre réserve. Cependant plusieurs modifications furent apportées aux statuts jusqu’en fin décembre 1905, et ce n’est, d'ailleurs, qu’à partir de 1906 que lon peut considérer le Syndicat central comme définitivement constitué. Les membres du Bureau central furent nommés par chaque section adhérente, et celui-ci commença à tenir ses réunions le 17 septembre 1905.

Saint-Yrieix avait adopté sans difficulté les nouveaux règlements syndicaux, car l'initiative venait de lui ; ailleurs, à Lanouaille, à Jumilhac-le-Grand, Lastours, l'accueil fait aux nouveaux statuts ne fut pas moins favorable. Cependant, à Châlus, il y eut quelques tiraillements, et le Syndicat adhéra au Bureau central, tout en faisant quelques réserves, particulièrement au sujet des frais du Bureau central, il s'engagea bien à lui verser sa quote-part, mais à condition que ces frais soient réduits au strict minimum, et ne puissent pas dépasser le 10 0/0 des cotisations. Les délégués de Châlus au Bureau central, chargés d'examiner cette question, la réglèrent dans ce sens sans difficulté. À partir du À février 1906, tous les anciens syndicats étaient devenus des sections d’un même Syndicat central, appelé « le Syndicat des ouvriers feuillardiers du Centre », siégant à Saint- Yrieix. À cette date, le secrétaire général du Bureau central se rendit lui-même à Saint-Hilaire-les-Places pour y faire adopter la nouvelle organisation, à laquelle Saint-Hilaire n'avait pas répondu jusqu'ici, elle y adhéra ce jour-là.

Peu de temps après, le Bureau central, commençant son

œuvre de propagande, créait une section à La Roche-l’Abeille, très prospère actuellement, mais peu importante, car elle ne compte guère aujourd'hui qu'une cinquantaine de membres. Au commencement de 1906, il y avait donc sept sections, celles de Saint-Yrieix, Châlus, Lanouaille, Saint-Hilaire-les- Places, Lastours, Jumilhac-le-Grand et La Roche-l’Abeille, groupées autour du Bureau central, dont le siège était à Saint-Yrieix.

Le Bureau central est composé de délégués nommés par les sections, à raison de quatre par chacune d'elles, chaque délégué remplit ses fonctions à tour de rôle, et a un nombre de voix proportionnel à celui des adhérents de son Syndicat, c’est-à-dire un par cinquante membres. Ainsi Saint-Yrieix avait alors au début de 1906 6 voix, Châlus 6, Lanouaille 3, Lastours 2, Saint-Hilaire-les-Places 2, Jumilhac 1, et La Roche-l’Abeille 1. Ils sont nommés par chaque section au scrutin uninominal et secret pour la durée d’un an et sont rééligibles. À sa tête se trouve un Bureau qu'il renouvelle chaque année, composé d'un secrétaire général, d’un secrétaire adjoint, d'un trésorier général et d’un trésorier adjoint.

On alloue au secrétaire général du Bureau central une somme de A0 francs par mois pour l’indemniser du temps qu'il consacre au Syndicat, les frais de déplacement nécessaires en cas de besoin urgent et dans l'intérêt de la corporation sont supportés par le Bureau central. Les autres membres du Bureau doivent toucher la même somme dans le cas où ils remplaceraient le secrétaire général pendant

plus d’un mois. Cette indemnité au secrétaire général a été diminuée depuis le mois de novembre 1906; sur sa proposition même, elle a été réduite à 15 francs par mois, elle avait, d’ailleurs, été suspendue de mars au 1% août, par suite du manque de fonds.

Les attributions du Bureau central portent sur les augmentations de salaires, la fabrication de nouvelles marchandises, les apprentis et règlements, les déclarations de grèves, et l'adhésion d'une section au Bureau central. Celui-ci a la vigilante sauvegarde de surveiller les intérêts moraux et pécuniaires de toute la corporation, à lui de créer les moyens de propagande, et de défendre par l’intermédiaire du secrétaire général ou à son défaut d’un délégué, les intérêts de la corporation partout où ceux-ci sont atteints. Ses pouvoirs sont mal définis, mais il semble bien que toute décision ne puisse être prise que par l'assemblée générale du Syndicat, quand il s’agit de question d'ordre général, mais pour les questions d'intérêt spécial concernant une seule section, celle-ci pourrait décider. Ainsi l’article IX dit que « toutes les propositions concernant la corporation entière, votées dans n'importe quelle section, seront soumises au Bureau central et discutées par lui pour avoir toute la valeur et la force qu'elles méritent »; les décisions adoptées par le Bureau central seront soumises à tous les secrétaires des sections adhérentes pour ètre acceptées ou rejetées par la corporation entière, et, par ailleurs, toutes les questions approuvées ou rejetées par le Bureau central seront toujours portées à la connaissance de toutes les sections. L’im-

précision qui existe jusqu'ici dans les droits du Bureau central, vis-à-vis des sections et réciproquement, a engendré plus d’un conflit, et sera certainement la source d’autres encore, tant que ces droits n'auront pas été définitivement et clairement établis.

Les dépenses du Bureau central et les frais de propagande sont couverts par le versement du 410 0/0 des cotisations perçues par les sections. Cette disposition fut généralement adoptée sans difficulté, et a toujours été fidèlement observée jusqu'ici; cependant, aujourd’hui, une des sections, en conflit avec le Bureau central, comme nous le verrons plus loin, refuse de verser sa quote-part. La dissolution du Bureau central ne pourra être prononcée que par la moitié plus un des adhérents du Syndicat.

L'organisation des sections est laissée probablement à leur initiative, car les statuts du Syndicat central ne parlent guère que de l’administration de la section par un Bureau ; celui-ci comprend quatre membres, un secrétaire et un secrétaire adjoint, un trésorier et un trésorier adjoint, qui sont nommés en assemblée générale au scrutin uninominal et secret pour la durée d’un an et rééligibles. Il sera alloué au secrétaire et au trésorier une somme déterminée par l'assemblée générale, et une indemnité de déplacement les journées comprises, s’il y a lieu. Une commission de contrôle est également nommée pour statuer avec les membres du Bureau sur les différends qui pourraient s'élever dans leur section. Il n’est question, dans les statuts, ni des cotisations, ni des réunions, ni des conditions d'admission, et comme nous

l’avons vu les pouvoirs des sections n’y sont pas définis. Autant de lacunes à combler nécessairement par chaque section : ainsi le 25 décembre 1905, le Bureau central a décidé que le droit d'entrée pour les membres du Syndicat serait de 4 franc, au lieu de 5 francs, comme certains le voulaient, et la cotisation mensuelle de 0 fr. 50 ; ce n’est pas là une décision applicable de plein droit à toutes les sections, car celle de Châlus a établi elle-mème ses tarifs, les mêmes il est vrai, par un vote spécial. Les statuts du Syndicat de 1906 ont aussi prévu la suspension des cotisations : tout sociétaire qui par suite d’un accident ou d'une maladie se trouvera dans l'impossibilité absolue de pouvoir effectuer ses versements sera, après une délibération de l’assemblée, suspendu de payer ses cotisations pendant un certain temps, et prendra néanmoins part aux votes et délibérations de l'assemblée générale. De son côté la Section de Saint-Yrieix a décidé que la suspension ne pourrait durer qu'un an, et elle aurait toujours lieu dans le cas du service militaire. Ce sont là des mesures d'ordre intérieur, dont le Bureau central s’est occupé, et qui sembleraient plutôt l'affaire des sections ; il en serait de mème des actions en justice qu’une section pourrait introduire dans l'intérêt spécial de ses membres, mais de l’ensemble de ses adhérents.

Nous sommes donc en présence, d'une part, de plusieurs syndicats indépendants, ayant chacun leur personnalité, reliés entre eux par un autre syndicat, ayant un organe spécial, qui est le Bureau central, et d'autre part d’un Syndicat central plus important qui se propose le même but que les

autres syndicats, et, en outre, de les aider et leur faciliter une tâche commune, tout en leur laissant le choix des moyens et leur action propre. Voilà comment peut se comprendre la situation syndicale telle qu'elle existe actuellement chez les feuillardiers, mais elle est loin d’être aussi claire dans le domaine des faits, et c'est pourquoi l'entente des différents syndicats avec le Bureau central n’est pas absolument parfaite.

La Section de Châlus est en désaccord si complet avec le Bureau central, que dans sa séance du @ janvier 1907, elle a voté l’ordre du jour suivant : « L'assemblée générale déplore la division qui en face des marchands de bois s’est produite à Saint-Yrieix entre les syndiqués ; elle déclare que le Bureau de la Section de Châlus a agi au mieux des intérêts ouvriers ; déclare que, quoique partisan de l’union des sections, elle ne reprendra ses relations avec le Comité central que lorsque celui-ci aura fait ses excuses au Bureau pour le blâme injustifié qu'il lui à infligé, déclare enfin avoir sans restriction le droit de choisir ses administrateurs comme bon lui semblera ». En conséquence, la Section de Châlus n'effectue plus au Bureau central le versement du 10 0/0 des cotisations de ses membres, et elle se refuse à le faire tant qu’elle n’aura pas obtenu satisfaction du Bureau central. Ce désaccord provint, comme nous le verrons plus loin, de ce que la Section de Châlus vota en 1906 un tarif syndical différent de celui adopté par le Bureau central. Celui-ci, dès lors, dans sa réunion du 25 novembre 1906 « blâma énergiquement les membres du Bureau de la Sec-

tion de Châlus d’avoir accepté des réductions », et déclara que les réunions du Bureau tenues à Châlus avaient été « contraires à l'esprit syndical », et les considéra comme non avenues. De là, protestations très vives de la Section de Chälus contre les décisions du Bureau central, protestations d'autant plus fortes que celui-ci voulut faire admettre par la Section de Châlus une motion décidant que « tout commis ne pourrait faire partie du Syndicat ». Or, il se trouvait que le secrétaire du Syndicat de Châlus était un commis de marchand de bois, et qu'ayant la pleine et entière confiance de ses camarades, ceux-ci ne voulurent jamais accepter de le mettre à la porte, parce que telle était la volonté du Bureau central. Le secrétaire général du Bureau central, qui était venu à la réunion de Châlus du 6 janvier 1907 défendre les décisions du Bureau central fut obligé de céder, et ne put que constater son impuissance à empècher une scission de se produire. Gette division fut encore aggravée par la résolution votée par le Bureau central le 25 novembre 1906, d’après laquelle « quand une section ne se soumettra pas à la majorité des autres sections, une décision sera prise à son égard à la première réunion du Bureau central » ; c'était, dans des termes aussi généraux qu'imprécis, enlever complètement aux sections leur autonomie. La situation entre la Section de Châlus et le Bureau central est restée très tendue, la première observe le mutisme le plus absolu vis-àvis de celui-ci, dont elle attend toujours les excuses. Le secrétaire général du Bureau central convoqua, au mois de février 1907, le délégué de Châlus pour assister à la réunion

de celui-ci, mais il ne reçut point de réponse, et malgré de pressantes sollicitations ultérieures de sa part, le désaccord subsiste encore à l'heure actuelle.

La Section de Saint-Hilaire-les-Places n’exprima pas avec moins de force son très vif mécontentement à l'égard de la Section de Saint-Yrieix et de celle de Châlus, car, dans une réunion de décembre 1906, elle vota l’ordre du jour suivant : « La Section des Places du Syndicat des feuillardiers, réunie en assemblée générale, considère que la corporation n'est pas assez organisée pour reprendre la lutte, néanmoins elle est favorable à l'augmentation et repousse toute diminution. Elle reconnaît que la Section de Saint- Yrieix a fait preuve de faiblesse en votant la reprise du travail au tarif de 1900, malgré cela, elle ne peut pas lui faire de reproches, vu que la Section de Châlus a commis une faute bien plus grande, lorsqu'elle a consenti à diminuer la latte de 1 franc par mille, sauf pour deux longueurs; à cette dernière elle adresse tout son blâme d'avoir accepté ces tristes modifications, faites au profit des patrons et par eux, et regrette de lui dire que certains membres croient que les délégués de Châlus ont touché la pièce des patrons ». Nous voyons ici jusqu'où va la méfiance des syndiqués entre eux, et à quel point une entente est difficile dans de pareilles conditions.

Le désaccord entre les diverses sections et le Bureau central, sur des questions dont quelques-unes ont peu d’importance, fut la cause de l'insuccès des revendications formulées par le Bureau central en 1906, Chose curieuse, la

bonne harmonie fut rarement si mal établie, qu'avec l’existence d’un organe qui avait été créé au contraire dans un but d'union et de concorde, question de rivalité, et d’uniformité rendue impossible par suite des conditions et des besoins différents de chaque syndicat. Lorsque le Bureau central proposa en 1906 aux sections le tarif des prix des salaires qu'il avait élaboré, celles-ci votèrent différemment : Saint-Yrieix, Lanouaille et La Roche-l’Abeille se prononcèrent pour le tarif de 1900, Châlus et Saint-Hilaire pour celui de Châlus, et seule la Section de Jumilhac-le- Grand vota pour le tarif du Bureau central. Le fait fut d'autant plus étonnant à Saint-Yrieix, qui avait suggéré au Bureau central son tarif de 1906, et où deux partis numériquement presque égaux se formèrent sur la question. Aussi dans sa réunion du 7 novembre 1906 la Section de Chälus eut bien soin de constater que « le vote de la Section de Saint-Yrieix du 21 octobre (49 voix pour le tarif de 1900, A1 contre) indique à quel point la Section est divisée, situation dont il est inutile de rechercher les causes malheureuses, mais qui ne peut manquer d'encourager la résistance des marchands ».

Cependant, en cette matière de tarif syndical, la tactique suivie par les sections fut la même partout : le Bureau central commença à faire un projet, qu'il envoya à: toutes les sections, celles-ci les discutèrent dans leurs réunions, firent leurs observations, et quand le tarif fut définitivement adopté, les membres du Bureau des sections les présentèrent à leurs patrons respectifs. À cet effet ils s’adressèrent

au juge de paix de leur canton pour le prier de convoquer le plus tôt possible les patrons, afin de leur soumettre leurs revendications. La même méthode fut employée par toutes les sections, ce n’est qu'au moment de prendre l'ultime décision qu’elles se séparèrent et agirent différemment, après avoir tout d'abord adopté les propositions du Bureau central.

Un des gros obstacles au bon fonctionnement de ces syndicats, c’est le retard apporté dans le paiement des cotisations mensuelles, et mème le non paiement absolu : bien souvent les secrétaires des sections s’en plaignent dans leurs rapports adressés au Bureau central, notamment celui de Lastours, où 1l manque au 14 octobre 1906 plus de 300 fr. Bien des moyens ont été employés pour y remédier, mais ils sont tous inefficaces : c'est la menace d'exclusion, la radiation, la suppression du droit d'indemnité en cas de feu, le passage dans les coupes de syndiqués pour demander à leurs camarades leur dernier reçu, etc. Les syndiqués qui s'engagent, pour rester dans le Syndicat, comme un de ceux de la Section de Saint-Yrieix en retard de quarante-huit mois, à verser 1 franc tous les mois jusqu'à complet paiement sont bien rares, et il y à une section où en 1906 on ne perçut pas plus du quart des cotisations.

L'état de division intestine que nous avons rencontré dans les syndicats de feuillardiers ne peut qu'être passager, et lorsqu'une organisation est à ses débuts elle a nécessairement avant d'être fortement constituée des difficultés et des périodes d’affaissement, Nous pouvons d’ailleurs faci-

lement constater par le tableau ci-dessous les progrès énormes qu'a fait le mouvement syndical depuis le début, et alors qu'en 4900 il y avait un seul syndicat, il y en à aujourd'hui sept, et il est à peu près certain qu'il s’en créera encore d’autres.

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