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CHAPITRE PREMIER

Le syndicat de 1893 à Saint-Yrieix, les causes de sa chute. — La société de production : première tentative en 1896, deuxième tentative en 1906, leur insuccès. — Le syndicat de Saint-Yrieix de 1899 : les causes de sa création, son organisation. — Le mouvement syndical dans la région de 1900 à 1903. — Création d’un syndicat à Lanouaille en 1901. — Les syndicats de Châlus, de Saint-Hilaire-les-Places et Lastours en 1904. — Le syndicat de Jumilhac-le-Grand en 1905.

Les ouvriers feuillardiers étaient peu faits à l’idée de s’associer pour s’aider mutuellement et défendre leurs intérêts communs ; l'éloignement de tout centre industriel, les habitudes casanières, l'esprit routinier, et leur peu d'instruction, leur permettaient difficilement de comprendre la nécessité et l'avantage du groupement. C'est une corporation qui manque de cohésion, ses membres sont dispersés sur un territoire assez étendu, leurs rapports entre eux ne peuvent donc être très suivis. C'est bien différent chez les ouvriers des villes, qui travaillent ensemble, se fréquentent journellement, ont une certaine instruction, et possèdent dans leur sein des individualités de valeur, capables de leur donner de l'initiative et de la confiance; chez ceux-ci, l’idée syndicale peut naître vite et tout naturellement. Pour les feuillardiers, qui sont des paysans, il faut un fait matériel, qui les frappe, et dont ils puissent mesurer toute la portée : ce sera,

par exemple, une grève, qui aura eu pour résultat d'augmenter leur salaire, et c’est alors, seulement, qu'ils éprouveront le besoin de s'entendre et de s'unir, ce fait sera plus puissant et plus déterminant que tous les discours les plus éloquents sur les idées de fraternité, de mutualité et de solidarité. Non moins que le mode de travail, et le caractère du feuillardier, la dépendance de celui-ci vis-à-vis du marchand de bois, qui abusait de sa situation à l’égard de gens naturellement timorés, était aussi un obstacle à la création d’une œuvre qui demandait de l'audace, de l'indépendance, et l'idée bien nette des droits des travailleurs. Le premier syndicat de feuillardiers qui se créa à la fin de l'année 1893, n'eut qu'une existence éphémère, mais il eut le mérite de faire naître, chez les feuillardiers, l'idée syndicale, qui une fois connue, était appelée à grandir, malgré les heures difficiles et les périodes d’affaissement, communes à toutes les organisations qui commencent. L'initiative du syndicat de 1893 vint de deux ouvriers feuillardiers de Saint-Yrieix, qui avant d'exercer ce métier, avaient travaillé en ville, et y avaient vu fonctionner des syndicats ouvriers, ils en parlèrent un jour à leurs camarades de chantier, qui adoptèrent assez vite leur manière de voir, et peu après, le syndicat fut fondé à Saint-Yrieix, sous le nom de « Chambre syndicale des ouvriers du Centre:». Des statuts qui se trouvent aux Annexes de cet ouvrage, furent rédigés par eux et déposés à la mairie de Saint-Yrieix ; ils ne sont, certes, pas à donner comme modèle, car ils dénotent une certaine ignorance et peu d'expérience, mais l’orga-

nisation de ce syndicat est néanmoins très intéressante à connaitre pour pouvoir se rendre compte des progrès énormes que les feuillardiers ont faits au point de vue syndicaliste depuis cette époque.

Le syndicat avait pour but « d'établir entre tous les travailleurs de la corporation des liens de solidarité fraternelle », de travailler à leur émancipation, de leur procurer du travail, et de « faire cesser la baisse des salaires par tous les moyens qu'indiqueront l’étude et la discussion ». Il avait comme devise « Travail, Solidarité, Justice », et « Tous pour un, et un pour tous », devise que le syndicat d'aujourd'hui a fidèlement conservée et qui est surtout celle des coopératistes.

Pour être admis à faire partie du syndicat, il fallait être âgé de 16 ans, être ouvrier appartenant à la corporation, présenté par un membre, et signer l'acte de solidarité. Get acte était un engagement d'honneur qui avait un caractère plutôt primitif. Il y avait, en outre, à acquitter un droit d'entrée de 0 fr. 50. Une cotisation mensuelle de 0 fr. 25 était établie pour chaque syndiqué, et diverses sanctions étaient édictées envers ceux qui ne payeraient point régulièrement : ainsi, tout ouvrier en retard de trois mois dans le payement de ses cotisations, sauf le cas de force majeure, ne prendra plus part aux votes, ni aux délibérations de l'assemblée. L'administration était confiée à un bureau, composé de quatres membres, un secrétaire général, un secrétaire adjoint, un trésorier général, et un trésorier adjoint ; pas de président, c'était le secrétaire général qui avait les

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fonctions les plus importantes, il était chargé de recevoir les réclamations des syndiqués, de rédiger les procès verbaux des séances, de faire les convocations, de représenter le syndicat dans les affaires litigieuses. Le pouvoir de décision appartenait uniquement à l'assemblée générale. I y avait des règlements assez curieux pour les réunions : « l’honnêteté, la décence, et la civilité » y étaient recommandées, les questions personnelles et surtout celles relatives au passé d'un syndiqué, antérieures à son admission au syndicat, y étaient formellement interdites ; une bonne tenue, et une franche camaraderie devaient donc être observées.

Il n’est question ni du mode et de la durée de nomination du Bureau, ni de la périodicité de ses réunions, et de celles du Syndicat, ni, oubli encore plus grave, du contrôle financier; il était dit seulement à ce sujet que les fonds devaient être versés à la Caisse d'épargne et que le Trésorier général ne devait jamais avoir plus de ?5 francs en caisse. Ce Syndicat de 1893 devait comprendre des sections, qui auraient été administrées par un Bureau spécial, en rapport avec le siège central. Il ne fut créé aucune sec'ion, et le Syndicat lui-mème fonctionna tant bien que mal pendant deux ans, jusqu’en 1896, il ne comprit que 75 membres à peu près, et son œuvre fut nulle. L'échec de ce premier Syndicat s'explique facilement si l'on ajoute aux causes générales que nous avons vues au début de ce chapitre une mauvaise organisation, telle que nous venons de la montrer. Cette première tentative fut suivie d’une seconde qui eut lieu six ans plus tard seulement, en 1899 : celle-ci réussit

pleinement, et son œuvre subsiste encore aujourd'hui.

Entre ces deux dates, vers 1896, un certain nombre de feuillardiers voulurent organiser entre eux une Société de production, mais leurs efforts ne furent pas récompensés par le succès. Cette Société de production avait pour but « d'entreprendre tous les travaux de transformation des bois forestiers en bois d'ouvrage ou marchandises fabriquées de toute nature », et de vendre les produits fabriqués. Elle ne devait pas comprendre seulement des ouvriers forestiers, mais aussi tous ceux qui adhéraient à ses statuts, aussi y avait-il des associés et des actionnaires; les premiers pouvaient être actionnaires, de fait il n'y en aurait eu aucun, ils fournissaient leur travail, et un apport de deux francs dès le jour de la formation de la Société; les seconds procuraient les capitaux. Ce n’était donc pas une Société coopérative de production proprement dite.

La direction était laissée exclusivement aux associés, qui élisaient pour deux ans en assemblée générale et à la majorité absolue des suffrages les administrateurs de la Société, au nombre de sept : ces derniers étaient rééligibles et toujours révocables. Le capital social était peu important et fixé seulement à 3,000 francs, sauf augmentation ultérieure. Il était divisé en 120 actions de 25 francs, nominatives et remboursables seulement à l'expiration ou à la dissolution de la Société, il devait être versé à la Caisse d'épargne, et ne pouvait en être retiré par le trésorier, que sur l'autorisation du Conseil d'administration. Les bénéfices étaient partagés entre les actionnaires, au prorata de leurs actions, et les

associés, une partie allait au fonds de réserve. Il était spécifié que chaque ouvrier associé serait payé au moins deux francs par jour. La Société devait durer cinq ans et ne devait être définitivement constituée qu'après la souscription et le versement des actions, la nomination et l'acceptation des membres des Conseils d'administration et de surveillance. Ce fut la « Chambre syndicale des ouvriers feuillardiers » qui prit l'initiative de constituer cette Société, elle y déploya une grande activité, elle groupa un certain nombre: d'associés, et obtint de diverses personnes la promesse de capitaux; mais quand le moment de verser arriva, le secrétaire du Syndicat ne trouva plus personne, ses camarades l’accusèrent, bien à tort d’ailleurs, de les avoir trompés, il s’en suivit des dissentiments qui amenèrent l'échec de la Société, et en mème temps la chute du Syndicat.

Cette idée ne fut pas abandonnée complètement, malgré ce premier et entier insuccès, et huit ans plus tard nous la voyons réapparaître, sous des conditions nouvelles, il est vrai. À une réunion de la Section de Saint-Yrieix du Syndicat des feuillardiers du 2 septembre 1906, au moment où les marchands de bois songeaient à se syndiquer, comme nous l'avons vu précédemment, deux ouvriers syndiqués vinrent expliquer à l'Assemblée que les gros marchands de bois s'étaient engagés à ne plus acheter aucune marchandise aux petits marchands de bois, de manière à les faire disparaître. Après discussion, l'Assemblée adopta l'ordre du jour suivant : « les ouvricrs feuillardiers, réunis en Assemblée générale, invitent les petits marchands de bois à répondre à

l'appel fait par le Syndicat pour acheter et expédier en commun leurs marchandises ». En même temps elle donnait mandat au Bureau d'étudier les moyens de grouper les petits marchands de bois pour faciliter leur commerce et constituer une Société de production. C'était un projet d’entente entre les ouvriers et les petits marchands. Quelques jours après, une réunion eut lieu entre les petits marchands de bois et les membres du Bureau du Syndicat, la question fut longuement discutée, et finalement, faute d’accord, il fut convenu de s’en rapporter à la décision de l'Assemblée du Syndicat. La question ne fut pas plus résolue par celle-ci que par le Bureau et les petits marchands, et actuellement aucune solution n’a encore été donnée.

La constitution d'une Société de production d'ouvriers feuillardiers présente, en effet, de grosses difficultés, quand il s’agit de trouver le capital social, et de donner une direction capable. Ce qui manque aux ouvriers feuillardiers, c’est précisément l'argent, et la capacité commerciale : l'ouvrier feuillardier est pauvre, son gain est bien modeste, comme nous l'avons vu, il doit servir au budget familial, s'il a pu faire quelques économies, il préférera les placer dans l'achat d’un lopin de terre. Il leur serait surtout difficile de trouver un camarade, qui ait les aptitudes nécessaires pour prendre la direction de la Société, car la plupart d'entre eux sont illettrés, presque tous incapables de mener une exploitation, et tous inaptes à faire le commerce du bois. D'ailleurs, ils

n'admettraient pas volontiers qu'un seul d’entre eux, mème

élu par eux, soit à la tête des affaires de la Société, comme cela serait nécessaire.

Le mouvement syndical, commencé en 1893, interrompu depuis 1896, reprit en 1899; cette fois il ne devait pas s’arrêter, mais, au contraire, prendre tous les jours une importance de plus en plus grande. Depuis déjà de nombreuses années, les ouvriers feuillardiers voyaient leur salaire baisser, ils avaient des difficultés de toute sorte pour obtenir des marchands de bois le paiement intégral de leur travail, car ceux-ci ne se gênaient point, malgré les bas tarifs, de rogner le plus possible sur la part de l'ouvrier : ainsi ils avaient, entre autres, l'habitude de ne jamais « payer les centimes », c'est-à-dire que si l’ouvrier faisait du feuillard à 9 francsle mille par exemple, donc à 0 fr. 009 le feuillard, le marchand de bois les faisait mettre en paquet de 120, il devait dès lors à l'ouvrier 120 X 0,009, soit 1 fr. 08, mais de fait il ne lui donnait qu’un franc, lui retranchant 8 centimes par paquet. Pour toutes sortes de bonnes raisons, dont la meilleure était celle du plus fort, le patron trouvait toujours moyen de diminuer le salaire de l’ouvrier, il n'avait aucun égard et aucun ménagement pour lui, et ne le considérait que comme l'instrument de son profit. Lassés et mécontents de tels procédés, les feuillardiers se mirent pour la première fois en grève dans toute la région de Saint-Yrieix. Nous ne nous étendrons pas ici sur cette grève, nous réservant de le faire un peu plus loin, mais nous devons la signaler, car elle fut l’occasion de former le Syndicat ouvrier. En effet, la grève réussit pleinement, et les

feuillardiers pour ne point perdre le bénéfice des avantages qu'ils avaient obtenus, ct, d'autre part, pour préparer l’avenir, se groupèrent en syndicat.

Il se créa sur l'initiative d’un des leurs, qui avait pris la tête du mouvement gréviste avec quelques camarades ; celui-ci, intelligent et actif, fut secrétaire du Syndicat près de trois ans, mais après avoir été l’infatigable promoteur de toute une organisation syndicale considérable dans la région de Saint-Yricix et même en Dordogne, il fut exclu du Syndicat sous le coup des accusations les plus graves, dont il ne se défendit point, et qui portèrent un gros préjudice à l'œuvre syndicale. Grâce à certains encouragements venus du dehors, et au savoir-faire des administrateurs, l'organisation fut mieux conçue qu'en 1893, et elle prospéra plus rapidement et plus sûrement. Nous n’y rencontrons plus les fautes et les lacunes du premier Syndicat, tout était bien prévu dans les statuts, que nous donnons plus loin, et où nous pouvons déjà constater un progrès très appréciable depuis 1893.

Le but est naturellement le même qu’en 1893, c’est la même œuvre de solidarité, qui permettra aux travailleurs forestiers de se connaître et de s’aider, de défendre ensemble leurs intérêts communs, de procurer du travail aux syndiqués, et d'obtenir l'accroissement bien légitime du taux des salaires. La cotisation est de 0 fr. 50 par mois, dont reçu est donné chaque fois, le retard apporté dans son paiement entraînant l'exclusion quand il est de plus de trois mois, et une amende quand il est d’un mois ou deux. Pour être

admis il faut être Français, jouir de ses droits civils, appartenir à la corporation et payer un droit d'entrée d'un franc : la radiation est prononcée en assemblée générale contre tout membre qui aura commis des actes pouvant porter atteinte au bon fonctionnement du Syndicat.

L'administration est confiée à un Bureau composé de quatre membres : secrétaire général, secrétaire adjoint, trésorier général et trésorier adjoint. Le secrétaire général rédige les procès verbaux des séances, dont il doit donner « l'image la plus fidèle et la plus impartiale », conserve toutes les pièces et documents, représente le Syndicat, et a la garde du sceau, dont il ne doit jamais se dessaisir. Au secrétaire adjoint de le remplacer en cas de besoin, et de faire les convocations. Le trésorier général, outre qu’il perçoit les fonds, est chargé de leur placement, après approbation du Syndicat, il ne doit jamais avoir plus de 25 francs en caisse. Les membres du Bureau sont nommés en assemblée générale au scrutin uninominal et secret pour un an et rééligibles. Ils doivent se réunir le premier dimanche de chaque mois.

Des assemblées générales ont lieu tous les trois mois, le premier dimanche de janvier, avril, juillet, octobre; le Bureau peut convoquer les syndiqués en assemblée extraordinaire, toutes les fois qu'il le jugera nécessaire dans l’intérêt du Syndicat. C’est l'assemblée qui a le pouvoir de décision, mais la moitié plus un des adhérents doivent être présents, et la décision n'est votée qu’à la majorité plus un de ceux-ci, Si ce quorum n’est pas atteint, elle est prise à

l’assemblée générale suivante, quel que soit le nombre des présents. On ne doit y traiter que des questions intéressant la corporation ou le Syndicat, il est rigoureusement interdit, sous peine d'exclusion, de se livrer à toute discussion politique et religieuse. La police de la séance appartient au président, qui doit maintenir le bon ordre et diriger la discussion.

Les fonds du Syndicat sont déposés à la Caisse d'épargne sur un livret spécial au nom du Syndicat. Une commission de contrôle, composée de trois membres, élus dans les mêmes conditions que ceux du Bureau, est spécialement chargée avec celui-ci de vérifier la caisse, d’arrèter et de parapher tous les trois mois le livre de comptabilité du trésorier : la situation financière ainsi établie est présentée à l'approbation de l'assemblée générale suivante. La dissolution du Syndicat ne peut être votée que par les trois quarts des inscrits, et dans le laps d’un mois écoulé depuis la proposition de dissolution ; si celle-ci est prononcée, les fonds doivent être affectés à une œuvre que l'assemblée désignera.

La première réunion, qui eut lieu le 24 décembre 1899, à Saint-Yrieix, pour organiser le Syndicat, réussit très bien, les feuillardiers y étaient nombreux; il y eut beaucoup d’adhésions dès les premiers temps, et plusieurs mois après sa fondation le Syndicat comptait au moins deux cents membres. Le mouvement syndical commencé à Saint-Yrieix ne s'arrêta pas là, il fut continué au delà dans tout l’arrondissement; le secrétaire général du Syndicat parcourut toutes

les communes de la région pour faire appel à la solidarité des ouvriers feuillardiers, il obtint partout un fraternel accueil, et il constitua, en 1900, plusieurs sections, rattachées au Syndicat de Saint-Yrieix, dans les communes de Châlus, Bussière-Galant, Lafarge dans la Haute-Vienne. Il alla même jusqu’en Dordogne, il créa une section à Piégut- Pluviers, et fit de nombreuses adhésions à Bussière-Badil et Marval. Il travailla surtout à obtenir des patrons de ces différentes localités les tarifs acceptés par ceux de Saint- Yrieix, et quand il rencontra de la résistance, il détermina les feuillardiers à se mettre en grève, aussi y eut-il en 1900 et 1901 beaucoup de grèves, sur lesquelles nous donnerons plus loin des détails. Il dépensa la plus grande partie de son temps à développer le mouvement syndical, mais il y dépensa aussi beaucoup l'argent des syndiqués, et il ne mit pas, sans doute, toujours une honnêteté scrupuleuse au service d'une activité prodigieuse et d’une influence extraordinaire, dues à sa loquacité et à son habileté. Dans une réupion du Syndicat de Saint-Yrieix du 9 novembre 1902, on lui reprocha « d'avoir manqué à ses devoirs vis-à-vis du Syndicat », mais il ne se soucia pas d’y répondre, il était volontairement absent, il fut, dès lors, exclu du Syndicat.

Les sections qui avaient été fondées à Châlus, Bussière- Galant, Lafarge et Piégut, n'avaient pas une existence réelle, elles n'avaient ni bureau, ni administration, ni assemblées spéciales, ses membres faisaient soi-disant partie du Syndicat de Saint-Yrieix, mais de fait nullement en rapport

avec celui-ci, son secrétaire avait trouvé cela plus commode, car son seul souci était de toucher les cotisations, sans avoir de comptes à rendre à personne. Aussi, dès le mois de décembre 1902, le Syndicat de Saint-Yrieix, dirigé par d'autres syndiqués conscients de leurs devoirs, se hâta d’envoyer des délégués dans ces diverses localités, afin d'en connaître la situation syndicale, et de réorganiser les différents groupes, qui y avaient été constitués. Une commission fut même nommée le 4 janvier 1903, pour élaborer de nouveaux règlements, afin de former une confédération, mais ils ne furent pas adoptés par le Bureau et l’Assemblée générale. Néanmoins, le projet d'unir les bonnes volontés qui s'étaient montrées favorables à l'idée syndicale à Châlus, à Bussière-Galant et Lafarge, ne fut pas abandonné, et le secrétaire général de Saint-Yrieix y fut délégué avec quelques camarades pour s'occuper de l’organisation syndicale, le maire de Saint-Yrieix leur prêta son concours pour les aider dans leur propagande. À Bussière-Galant, ces délégués se trouvèrent en présence de l’ancien secrétaire de Saint-Yrieix, qui n'avait point quitté ses positions dans cette localité, la réunion fut des plus tumultueuses, et il ne s’en suivit aucun bon résultat.

Pendant toute l’année 1903 les efforts que fit le Syndicat de Saint-Yrieix pour développer le mouvement syndical dans toute la région ne furent pas couronnés de tout Île succès désirable, mais il obtint quand même des résultats très appréciables, dont l'efficacité se manifesta un peu plus tard. Le Syndicat de Saint-Yrieix était lui-mème à la fin de

l’année 1903 très prospère, car il était sorti maintenant des difficultés dans lesquelles l'avait mis son premier secrétaire, il comptait alors environ 450 adhérents. Son administration avait été bien menée, le contrôle financier se faisait de façon très régulière chaque mois par le Bureau et la Commission de contrôle, et à chaque assemblée on commençait par s’occuper de la situation financière. Il avait un fonds de réserve qui allait toujours grandissant, mais qu'il manqua perdre dans la faillite d’un banquier, chez lequel il l'avait déposé, et qui se produisit vers la fin de l’année 1904. Grâce aux précautions spéciales qu'il prit, et l'actif de la faillite se montant à 50 0/0, le danger fut évité, et le Syndicat put rentrer intégralement en possession de ses fonds, qu'il plaça à la Caisse d'épargne.

Un groupe de feuillardiers de Châlus, décidé à empècher la baisse de leurs salaires, voulut reprendre l'idée syndicale, dont ils avaient pu apprécier pratiquement tout le bienfait et toute la force; mais la première aventure, à laquelle ils s'étaient laissés entraîner et qu'ils avaient trop chèrement payée, les avait rendus prudents, et ils ne voulaient plus agir maintenant qu'avec toutes les garanties possibles. Pour avoir l'appui moral nécessaire au succès de leur entreprise, et surtout pour mettre leurs fonds à l'abri de toute malversation, il s’adressèrent à une personne étrangère à la corporation en qui ils avaient pleine confiance, et qui se mit volontiers à leur disposition, et les a depuis cette époque jusqu'à aujourd’hui aidés avec beaucoup de dévouement. Sur l'initiative de celle-ci et du groupe de feuillardiers qui

était venu la trouver, un Syndicat de feuillardiers fut créé à Châlus le 21 février 1904 : il se constituait d'une façon absolument indépendante, mais sur les mêmes bases que le Syndicat de Saint-Yrieix, dont Ü adopta intégralement les statuts. Il entra d’ailleurs immédiatement en relations avec celui-ci, qui envoya à la réunion de Châlus, le 21 mai 1904, un délégué pour s'y rencontrer avec deux délégués de la Bourse du travail de Limoges. Saint-Yrieix délégua peu après un des siens à Bussière-Galant pour contrebalancer l'influence de son ancien secrétaire, qui y était toujours à la tète d’un groupe de feuillardiers, dont le Syndicat végète encore actuellement.

Dans la mème année 1904 se créèrent deux autres Syndicats ouvriers de feuillardiers dans le canton de Nexon, dans la Haute-Vienne, à Saint-Hilaire-les-Places et à Lastours, le premier le 4 septembre et le deuxième le 11 novembre 1904. Plusieurs feuillardiers de ces localités étaient, en effet, syndiqués soit à Châlus, soit à Saint-Yrieix, mais c'était pour eux très incommode, par suite de la perte de temps et des frais occasionnés par les déplacements qu’ils étaient obligés de faire pour verser leur cotisation et assister aux réunions syndicales. Ils se constituèrent donc en Syndicats indépendants, tout en adoptant les statuts de celui de Saint-Yrieix, et au bout de peu de temps les deux Syndicats devinrent très prospères.

D'autre part, il existait depuis 1901 à Lanouaille, dans la Dordogne, un Syndicat de feuillardiers qui s’était fondé au moment de la grève de 1901 à Saint-Yrieix. En effet,

lorsque celle-ci fut déclarée, certains feuillardiers de Lanouaille y prirent part, et purent ainsi se rendre compte de l'efficacité du Syndicat. Les statuts de celui de Saint- Yrieix leur furent remis, et immédiatement ils constituèrent à Lanouaille un Syndicat, qui joua un rôle important dans la grève qu'ils soutinrent à leur tour. Le Syndicat de Lanouaille se tint en rapports constants avec celui de Saint-Yrieix, dès le début ; à la fin de l’année 1903 il faillit se produire entre eux une scission, le président fut accusé d’avoir accepté et signé avec les marchands de bois des prix inférieurs à ceux du tarif syndical ; le Syndicat de Saint-Yrieix, au courant de ce fait, dut intervenir pour protester et faire rétablir ce tarif. À cet effet, il y eut plusieurs réunions très mouvementées, où les feuillardiers de Lanouaille s’élevèrent contre lintrusion de ceux de Saint-Yrieix, et se montrèrent décidés à garder leur indépendance, disant qu’ « ils n’avaient pas besoin que les Limousins viennent chez eux pour diriger les Périgourdins, qu'ils avaient fondé leur Syndicat, et qu'ils le maintiendraient ». Le différend fut résolu par la démission du président du Syndicat de Lanouaille, et par la grève qui fut déclarée pour réclamer les prix syndicaux; le Syndicat de Saint-Yrieix l'avait emporté sur le mauvais vouloir de quelques-uns, et la bonne harmonie entre les deux syndicats se rétablit bien vite.

En 1905 il existait donc cinq syndicats bien organisés et autonomes, à Saint-Yrieix, Lanouaille, Châlus, Saint-Hilaireles-Places et Lastours, ils pouvaient alors comprendre dans leur ensemble 900 membres environ.

Là ne se borna point l’activité des syndiqués de Saint- Yrieix, car le 1 janvier 1905, ceux-ci chargèrent deux des leurs d'aller, l'un à Jumilhac-le-Grand, à Saint-Priest-les- Fougères et à Saint-Paul-la-Roche, dans la Dordogne, et à Coussac-Bonneval pour faire appel aux camarades non syndiqués, afin de constituer un syndicat dans ces localités. Les réunions des feuillardiers eurent lieu en effet, et les délégués du Syndicat y furent très bien accueillis : à Coussac-Bonneval, beaucoup de feuillardiers étaient déjà adhérents au Syndicat de Saint-Yricix, ils décidèrent de continuer à en faire partie, sans former une section spéciale, à condition que le secrétaire vint à Coussac une fois par mois pour percevoir les cotisations, et les mettre au courant de ce qui se faisait au Syndicat. Il ne fut pas créé immédiatement après ces réunions de section à Jumilhac-le-Grand, mais quelques mois après un Syndicat y fut formé, sans aucune difficulté d’ailleurs. Certains feuillardiers de la commune de Miallet, dans la Dordogne, eurent aussi l’idée de se syndiquer, ils firent appel en mars 1905 au Syndicat de Saint-Yrieix pour les aider à s'organiser, mais celui-ci ne put s’en occuper, et leur conseilla de s'adresser à la Bourse du travail de Périgueux qui leur dirait ce qu'il ÿ avait à faire. Cet essai resta sans résultat.

A la fin de 1905, la situation des syndicats de feuillardiers, en Limousin, était très prospère, près d’un millier de travailleurs, dont l'éducation sociale était sinon entièrement faite, tout au moins commencée, se trouvaient grou-

pés, et leur union avait permis d'obtenir une hausse très

appréciable dans leur salaire, en ayant fait énergiquement valoir auprès de leurs patrons leurs légitimes revendications. Grâce à son fonds de réserve lentement amassé, qui se montait à près de 5,000 francs à la fin de l’année 1905, le Syndicat de Saint-Yrieix put venir en aide aux travailleurs d’autres corporations en conflit avec leurs patrons, et subvenir aussi à ceux des siens, qui avaient été victimes d'accidents. Ge fut là, de 1900 à 1905, une œuvre incontestablement des plus efficaces, dont les résultats étaient bien faits pour encourager les syndiqués à continuer dans la voie où ils s'étaient engagés. Il y avait, cependant, un point faible dans cette œuvre, c'était le manque d'union, que nous avons précédemment constaté, entre les divers groupements qui s'étaient créés, et nous allons voir comment, par l'organisation d'un Bureau central, les syndiqués y ont porté remède dans la mesure du possible,

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