‹ Les feuilles d'automne: suivis de plusieurs piec̀es nouvellesChapitre 20 sur 23 · ODE A LA COLONNE · texte numérisé non relu

ODE A LA COLONNE

Oh! quand il bâtissait de sa main colossale Pour son trône, appuyé sur FEurope vassale.

Ce piller souverain, Colonne, devant qui tout n*est que poudre et sable, Sublime monument, deux fois impérissable.

Fait de gloire et d'airain;

Quand il 1^ bâtissait, pour qu^un jour dans la ville Ou la guerre étrans^re ou la guerre civile

Y brisassent leur char, Et pour qu*ll fît pâlir sur nos places publiques Les firéles .héritiers de vos noms magnifiques,

Alexandre et César!

C*étalt un beau spectacle ! — 11 parcourait la terre Avec ses vétérans, nation militaire

166 POiSIIft POLITIQUU.

Dont il savait les noms :

Les rois fuyaient^ les rois n^étaient pas de sa taille. Et vainqueur, il allait par les champs de tiataille

Glanant tous leurs canons.

Et puis il revenait avec la grande armée, Encombrant de butin sa France bien-aimée

Qu*il foisait de granit; Et les Parinens jetaient des cris de joie Comme font les aif^ons, alors qu^avec sa proie

L*aigle rentre à son nid !

Et lui, poussant du pied tout ce métal sonore, 11 courait à la cuve où bouillonnait encore

Le monument promis; Le moule en était fait'd*une de ses pensées : Dans la fournaise ardente il jetait à brassées

Les canons ennemis !

Puis il s^en retournait gagner quelque bataille; II dépouillait encore, à travers la mitraille,

Maints affûts dispersés :

Et rapportant ce bronze à la Rome française.

Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise : « En avez-vous assez? »

C*était son œuvre, à lui ! — Les feux du polygone, Et la fombe, et le sabre, et For de la dragonne,

Furent ses premiers jeux :

Général, pour hochets il prit les pyramides; Empereur, il voulut, dans ses vœux moins timides,

Quelque chose de mieux !

11 fit cette colonne! — Avec sa main romaine 11 tordit et mêla dans l'œuvrevurhumaine

ODK A LA COLON NK. 107

Tout un siècle fameux :

Les Alpes se courbant sous sa marche tonnante, Le Nil, le Rhin, le Tibre, Austerlitz rayonnante,

Eylau ftroid et brumeux !

Car c'est lui qui, pareil à Tantique Encelade, Du trône universel essaya Tescalade,

Qui vingt ans entassa, Remuant terre etcieux avec une parole^ Wagram sur Marengo, Ghan4>aiû)ert sur Arcole,

PélionsurOssa!

Oh ! quand, par un beau jour sur la place Vendôme, Homme dont tout un peuple adorait le fantôme,

Tu vins, grave et serein.

Et que tu découvris ton œuvre magnifique, Tranquille, et contenant d*un geste pacifique

Tes quatre aigles. d*airain;

A cette heure où les tiens Tentouraient par cent mille; Ou, comme se pressaient autour de Paul-Émile

Tous les petits Romains, Nous, enfants de huit ans, rangés sur top passage. Cherchant dans ton cortège un père au fier visage,

Nous te battions des mains;

Oh ! qui t*eût dit alors, k ce fiiite sublime, Tandis que tu rêvais sur le trophée opime

Un avenir si beau, Qu*un Jour à cet affront il te faudrait descendre Que trois cents avocats oseraient à ta cendre

Chicaner jee tombeau !

168 MiSilS POLITIQOBS.

Attendez donc, jeunesse foUe !

Nous n^avons pas le temps encor.

Que yient-on nous parler d*Areole Et de Wagram et du Tabor?

Pour avoir commandé peut-être Quelque armée, et s*étre feit maître De quelque ville dans son temps.

Croyez-vous que TEurope tombe, S*il n'ameute autour de sa tombe.

Les Démosthènes haletants ?

D*ailleur8, le ciel n^est pas tnuHpiiUe; Les soucis ne leur manquent pas; L*inégal pavé de la ville Fait encor trébucher leurs pas. — Et pourquoi ces honneurs suprêmes?

Ont-ils des monuments eux-mêmes?

Quel temple leur a-t-on dressé ?

Étrange peuple que nous sommes !

Laissez passer tous ces grands hommes.

Napdéon est bien pressé !

Toute haine est-elle étouffée ?

Nous songerons à Timmortel Quand ils auront tous leur trophée.

Quand ils auront tous leur autel !

Attendons, attendons, mes ftrères.

Attendez, restes funéraires.

Dépouille de Napoléon, Que leur courage se rassyre.

OI»S A LA COLOiflIC. 169

Et qu*ils aient donné leur mesure Au fossoyeur du Panthéon !

Ainsi, — cent villes assiégées ; Memphis, Milan, Cadix, Berlin ; Soixante batailles rangées;; L^univers d*un seul homme plein ; N*aToir rien laissé dans le monde.

Dans la tombe la plus profonde.

Qu'il n'ait dompté, qu'il n'ait atteint ; Avoir, dans sa course guerrière.

Ravi le Kremlin au czar Pierre, L'Escurial à Charles-Quint;

Ainsi, ce souvenir qui pèse Sur nos ennemis effarés, Ainsi, dans une cage anglaise, Tant de pleurs amers dévorés :

Cette incomparable fortune, Celte gloire aux rois importune, Ce nom si grand, si vite acquis, Sceptre unique, exil solitaire, Ne valent pas six pieds de terre Sous les canons qu'il a conquis f

Eooor si c*était crainte austère !

Si c'éUtt ràpre liberté Qui, d^une cendre militaire

170 P0É81I8 FOLITIQOIS.

N'ose entefliencer la cité ! ~

Si c'était la vierge stoSque

Qui proscrit un nom héroïque

Fait pour régner et conquérir,

Qui se rappelle Sparte et Rome,

Et craint que Tombre d'un grand homme

N'empêche son fruit de mûrir !

Mais non; la liberté sait ai^ourd'hui sa force : Un trône est sous sa main comme un gui sur Técorce Quand les races de rois manquent au droit juré : Nous avons parmi nous vu passer, ô merveille !

La frius nouvelle et la plus vieille ; Ce sied*, avant trente ans, avait tout dévoré.

La France, guerrière et paisible, A deux filles du même sang :

L'une fait l'armée invincible, L'autre fait le peuple puissant.

La gloire, qui n'est pas rainée.

N'est plus armée et couronnée; Ni pavois, ni sceptre oppresseur :

La gloire n'est plus décevante, Et n'a phis rien dont s'épouvante La liberté, sa grande sœur !

Non. S'ils ont repoussé la relique immortelle,

C'est qu'ils en sont jaloux! qu'ils tremblent devant elle,

Qu'ils en sont tout pâlis !

C'est qu'ils ont peur d'avoir l'Empereur sur leur téie. Et de voir s'éclipser leurs lampions de fête

Au soleil d'Austeriitz !

ODI À LA GOLOHHI. 171

Pourtant c*eût été beau ! — Lorsque sous la colonne On eût senti présents dans notre Babylone

Ces ossements vainqueurs, Qui pourrait dire, au jour d\ine guerre civile, Ce qu*une si grande ombre, hôtesse de la ville,

Eût mis dans tous les cœurs !

Si jamais Tétranger, ô»4|é souveraine.

Eût ramené brouter les chevaux de lUIoraine

Sur ton sol bien-aimé, Enfentant des soldats dans ton enceinte émue, Sans doute qu*à travers ton pavé qui remue,

Ces os eussent germé !

Et toi, colonne ! un jour, descendu sous ta base. Le pèlerin pensif, contemplant en extase

Ce débris surhumain.

Serait venu peser, à genoux sur la pierre.

Ce qu^un Napoléon peut laisser de poussière

Dans le creux de la main.

merveille ! 6 néant ! — Tenir cette dépouille ! Compter et mesurer ces os que de sa rouille

Rongea le flot marin ; Ce genou qui jamais n*a ployé sous la crainte. Ce pouce de géant dont tu portes Tempreinte

Partout sur ton airain.

Contempler le bras fort, la poitrine féconde. Le talon qui, douze ans, éperonna le monde.

Et, d*un œil filial, L^orbite du regard qui fascinait la foule.

Ce fh>nt prodigieux, ce crâne fait au moule

Du globe impérial*

179 roitiu roLiTiQUM.

It croire entendre, en haut, dans tes noiret entraOlet, Sortir du cliqnetû des eonftises batailies.

Des boucbes dn canon, Descbevan hennissants, des villes eréndées, Des clairons, des tambonrs, dn souflle des mêlées.

Ce bruit : « Napoléon ! »

Rhéteurs embarrassés dans Yùlf^ toge neuve.

Vous n^avex pas voulu consoler cette veuve

Vénérable aux partis !

Tout en vous partageant Tempire d'Alexandre, Vous avez peur d*une ombre et peur d*un peu de cen-

Oh ! vous êtes petits ! [dre. —

Hélas ! hélas ! garde ta tombe !

Garde ton rodier écumant, Où, t'abattant comme la bombe.

Tu vins tomber tiède et fumant !

Garde ton âpre Sainte-Hélène Où de ta fortune hautaine L*œil ébloui voit te revers; Garde Tombre où tu te recueilles.

Ton saule sacré dont les feuilles S'éparpillent dans l'univers !

Là, du moins, tu dors sans outrage.

Souvent tu t'y sens réveillé

Par les pleurs d'amou^ et de rage

D'un soldat rouge agenouillé.-

Là, si parfois tu te relèves,

Tu peux voir,'du haut de ces grèves,

ODS A LÀ COLOnilB. 175

Sur le i^be aiuré des eaux.

Courir yers ton roc solitaire, Gomme au yrai centre delà terre, Toutes les yciles des vaisseaux.

Dors, nous f irons chercher !— Un jour viendra peut-être : Car nous t^avons pour dieu sans t'avoir eu pour maître. Car notre œil s*est mouillé de ton destin fatal, Et, sous les trois couleurs comme sous Toriflamme, Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme Qui t*arrache à ton piédestal!

Oh! va, nous te ferons de belles funérailles ! Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles ; Nous en ombragerons ton cercueil respecté.

Nous y convlrons tout, Europe, Afrique, Asie; Et nous t'amènerons la Jeune poésie.

Chantant la jeune liberté.

Tu seras bien chez nous! — Couché sous ta colonne, Dans ce puissant Paris qui fermente et bouillonne, Sous ce ciel tant de fbis d*orages obscurci.

Sous ces pavés vivants qui grondent et s'amassent. Où roulent les canons, où les légions passent!... — Le peuple est une mer aussi!

SUl ne garde aux lyrans qu'abîme et que tonnerre, n a, pour le tombeau profond et centenaire (La seule msjesté dont-il soit courtisan ),

174 POtSIM POLITIQVM.

Ud long gémissement infini, donx etsotebre, Qui ne laissera pas regretter à ton ombre Le murmure de Tooéan.

lo octobre x83o.

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