‹ Les feuilles d'automne (volume 2)Chapitre 13 sur 38 · A M. DAVID, STATUAIRE · texte numérisé non relu

A M. DAVID, STATUAIRE

Sans toi peut-être sa mémoire Pâlirait d’un oubli fatal;

Mais c'est toi qui sculptes sa HE) Visible sur un piédestal.

Ce fanal, perdu pour le monde, Feu rampant dans la nuit profonde, S'éteindrait, sans montrer sur l’onde Ni les écueils ni le chemin.

C’est ton souffle qui le ranime; C'est toi qui, sur le sombre abîme, Dresses le colosse sublime

Qui prend le phare dans sa main.

Lorsqu’à tes yeux une pensée Sous les traits d’un grand homme 2 lui, Tu la fais marbre, elle est fixée, Et les peuples disent : C’est lui, Mais avant d’être pour la foule, Longtemps dans ta tête elle roule Comme une flamboyante houle

Au fond du volcan souterrain; Loin du grand jour qui la réclame Tu la fais bouillir dans ton âme; Ainsi de ses langues de flamme Le feu saisit l’urne d’airain,

Val que nos villes soient remplies De tes colosses radieux!

Qu’à jamais tu te multiplies

Dans un peuple de demi-dieux!

Fais de nos cités des Corinthes!

Oh! ta pensée a des étreintes

Dont l’airain garde les empreintes, Dont le granit s’enorgueillit! ; Honneur au sol que ton pied foule!

Un métal dans tes veines coule ;

Ta tête ardente est un grand moule D'où l'idée en bronze jaillit!

Bonaparte eût voulu renaître

De marbre et géant sous ta main; Cromwell, son aïeul et son maître, T'eût livré son front surhumain; Ton bras eût sculpté pour l'Espagne Charles-Quint; pour nous, Charlemagne, Un pied sur l’hydre d'Allemagne, L'autre sur Rome aux sept coteaux; Au sépulcre prêt à descendre,

César t’eût confé sa cendre;

Et c’est toi qu’eñût pris Alexandre Pour lui tailler le mont Athos!

28 juillet 1828.

A M. DE LAMARTINE Te referent fluctust HoRAcs. ;

Naguère une même tourmente, Ami, battait nos deux esquifs; Une même vague écumante

Nous jetait aux mêmes récifs; Les mêmes haines débordées Gonflaient sous nos nefs inondées Leurs flots toujours multipliés, Et, comme un océan qui roule, Toutes les têtes de la foule Hurlaient à la fois sous nos pieds!

Qu'allais-je faire en cet orage, Moi qui m'échappais du berceau?

Moi qui vivais d’un peu d’ombrage Et d’un peu d'air, comme l'oiseau ?

À cette mer qui le repousse Pourquoi livrer mon nid de mousse Où le jour n’osait pénétrer?

Pourquoi donner à la rafale

Ma belle robe nuptiale

Comme une voile à déchirer?

C'est que, dans mes songes de flamme, C'est que, dans mes rêves d’enfant, J'avais toujours présents à l'âme

Ces hommes au front triomphant, Qui, tourmentés d’une autre terre, En ont deviné le mystère

Avant que rien en soit venu,

Dont la tête au ciel est tournée,

Dont l’âme, boussole obstinée, Toujours cherche un pôle inconnu.

Ces Gamas, en qui rien n’efface

Leur indomptable ambition,

Savent qu’on n’a vu qu'une face

De l'immense création.

Ces Colombs, dans leur main profonde, Pèsent la terre et pèsent l’onde Comme à la balance du ciel,

Et, voyant d’en haut toute cause, sentent qu'il manque quelque chose À l'équilibre universel.

Ce contre-poids qui se dérobe,

Ils le chercheront, ils iront;

Ils rendront sa ceinture au globe, À l’univers son double front.

Ils partent, on plaint leur folie.

L’onde les emporte; on oublie

Le voyage et le voyageur... —

A M. DE LAMARTINE

Tout à coup de la mer profonde Ils ressortent avec leur monde, Comme avec sa perle un plongeur!

Voilà quelle était ma pensée.

Quand sur le flot sombre et grossi Je risquai ma nef insensée,

Moi, je cherchais un monde aussil Mais, à peine loin du rivage,

J'ai vu sur l'océan sauvage Commencer dans un tourbillon Cette lutte qui me déchire

Entre les voiles du navire

Et les ailes de l’aquilon.

C'est alors qu’en l’orage sombre J'entrevis ton mât glorieux

Qui, bien avant le mien, dans l'ombre, Fatiguait l’autan furieux.

Alors, la tempête était haute,

Nous combattimes côte à côte,

Tous deux, moi barque, toi vaisseau, Comme le frère auprès du frère, Comme le nid auprès de l’aire, Comme auprès du lit le berceau.

L’autan criait dans nos antennes, Le flot lavait nos ponts mouvants, Nos banderoles incertaines Frissonnaient au souffle des vents.

Nous voyions les vagues humides Comme des cavales numides

Se dresser, hennir, écumer; L’éclair, rougissant chaque lame, Mettait des crinières de flamme

A tous ces coursiers de la mer,

Nous, échevelés dans la brume, Chantant plus haut dans l’ouragan, Nous admirions la vaste écume

Et la beauté de l’océan,

Tandis que la foudre sublime Planait tout en feu sur l’abîme, Nous chantions, hardis matelots, La laissant passer sur nos têtes.

Et, comme l'oiseau des tempêtes, Tremper ses ailes dans les flots.

Échangeant nos signaux fidèles

Et nous saluant de la voix,

Pareils à deux sœurs hirondelles, Nous voulions, tous deux à la fois, Doubler le même promontoire, Remporter la même victoire, Dépasser le siècle en courroux; Nous tentions le même voyage; Nous voyions surgir dans l’orage Le même Adamastor jaloux.

Bientôt la nuit toujours croissante, Ou quelque vent qui t’emportait, M'a dérobé ta nef puissante

Dont l'ombre auprès de moi flottait.

Seul je suis resté sous la nue, Depuis, l'orage continue,

Le temps est noir, le vent mauvais:

L'ombre m’enveloppe et m'isole,

Et, si je n’avais ma boussole,

Je ne saurais pas où je vais.

Dans cette tourmente fatale J'ai passé les nuits et les jours, J'ai pleuré la terre natale,

A M. DE LAMARTINE

Et mon enfance et mes amours.

Si j'implorais le flot qui gronde, Toutes les cavernes de l'onde

Se rouvraient jusqu’au fond des mers; Si j'invoquais le ciel, l'orage

Avec plus de bruit et de rage :

Secouait sa gerbe d’éclairs.

Longtemps, laissant le vent bruire, Je t'ai cherché, criant ton nom.

Voici qu’enfin je te vois luire

À la cime de l'horizon.

Mais ce n’est plus la nef ployée, Battue, errante, foudroyée

Sous tous les caprices des cieux- Rêvant d’idéales conquêtes, Risquant à travers les tempêtes

Un voyage mystérieux;

C’est un navire magnifique Bercé par le flot souriant, Qui, sur l’océan pacifique, Vient du côté de l’orient.

Toujours en avant de sa voile On voit cheminer une étoile Qui rayonne à l’œil ébloui; Jamais on ne le voit éclore Sans une étincelante aurore Qui se lève derrière lui.

Le ciel serein, la mer sereine, L'enveloppent de tous côtés; Par ses mâts et par sa carène 11 plonge aux deux immensités.

Le flot s’y brise en étincelles;

Ses voiles sont comme des ailes Au souffle qui vient les gonfler; Il vogue, il vogue vers la plage, Et, comme le cygne qui nage,

On sent qu’il pourrait s'envoler.

Le peuple, auquel il se révèle Comme une blanche vision,

Roule, prolonge et renouvelle

Une immense acclamation.

La foule inonde au loin la rive.

Oh ! dit-elle, il vient, il arrivel

Elle l'appelle avec des pleurs,

Et le vent porte au beau navire, Comme à Dieu l’encens et la myrrhe, L'haleine de la terre en fleurs!

Oh! rentre au port, esquif sublime, Jette l’ancre loin des frimas!

Vois cette couronne unanime

Que la foule attache à tes mâtsi Oublie et l’onde et l’aventure,

Et le labeur de la mâture,

Et le souffle orageux du nord!

Triomphe à l'abri des naufrages,

Et ris-toi de tous les orages

Qui rongent les chaînes du port!

Tu reviens de ton Amérique!

Ton monde est trouvé! — Sur les flots Ce monde, à ton souflle lyrique, Comme un œuf sublime est éclos!

C’est un univers qui s'éveille!

Une création pareille

A celle qui rayonne au jour!

De nouveaux infinis qui s'ouvrent

AM. DE LAMARTINE. 61

Un de ces mondes que découvrent Ceux qui de l'âme ont fait le tour!

Tu peux dire à qui doute encore :

« J'en viens! j'en ai cueilli ce fruit.

Votre aurore n’est pas l’aurore,

Et votre nuit n’est pas la nuit.

Votre soleil ne vaut pas l’autre.

Leur jour est plus beau que le vôtre.

Dieu montre sa face en leur ciel.

J'ai vu luire une croix d'étoiles Clouée à leurs nocturnes voiles Comme un labarum éternel. »

Tu dirais la verte savane,

Les hautes herbes des déserts,

Et les bois dont le zéphyr vanne Toutes les graines dans les airs ; Les grandes forêts inconnues;

Les caps d’où s’envolent les nues Comme l’encens des saints trépieds; Les fruits de lait et d’ambroisie,

Et les mines de poésie

Dont tu jettes l’or à leurs pieds.

Et puis encor tu pourrais dire,

Sans épuiser ton univers,

Ses monts d’agate et de porphyre, Ses fleuves qui noieraient leurs mers ; De ce monde né de la veille

Tu peindrais la beauté vermeille, Terre vierge et féconde à tous, Patrie où rien ne nous repousse :

Et ta voix magnifique et douce

Les ferait tomber à genoux.

Désormais, tous tes voyages

Vers ce monde trouvé par toi,

En foule ils courront aux rivages, Comme un peuple autour de son roi.

Mille acclamations sur l’onde Suivront longtemps ta voile blonde Brillant en mer comme un fanal, Salueront le vent qui t’enlève,

Puis sommeilleront sur la grève Jusqu'à ton retour triomphal.

Ah! soit qu’au port ton vaisseau dorme,

Soit qu’il se livre sans effroi

Aux baisers de la mer difforme

Qui hurle béante sous moi,

De ta sérénité sublime

Regarde parfois dans l’abîme,

Avec des yeux de pleurs remplis, Ce point noir dans ton ciel limpide, Ce tourbillon sombre et rapide

Qui roule une voile en ses plis.

C’est mon tourbillon, c’est ma voile!

C'est l'ouragan qui, furieux,

À mesure éteint chaque étoile

Qui se hasarde dans mes cieux!

C’est la tourmente qui m’emporte!

C’est la nuée ardente et forte

Qui se joue avec moi dans l'air,

Et, tournoyant comme une roue, Fait étinceler sur ma proue

Le glaive acéré de l'éclair!

Alors, d'un cœur tendre et fidèle, Ami, souviens-toi de l'ami Que toujours poursuit à coups d’aile

À M. DE LAMARTINE

Le vent dans ta voile endormi.

Songe que du sein de l'orage

Il t’a vu surgir au rivage

Dans un triomphe universel,

Et qu’alors il levait la tête,

Et qu’il oubliait sa tempête Pour chanter l’azur de ton ciel!

Et si mon invisible monde Toujours à l'horizon me fuit,

Si rien ne germe dans cette onde Que je laboure jour et nuit,

Si mon navire de mystère

Se brise à cette ingrate terre

Que cherchent mes yeux obStinés.

Pleure, ami, mon ombre jalouse!

Colomb doit plaindre Lapeyrouse.

Tous deux étaient prédestinés.

Juin 1830,

Un jour au mont Atlas les collines falouses

Dirent : — Vois nos prés verts, vois nos fraîches pelouses Où vient la jeune fille, errant en liberté,

Chanter, rire, et rêver après qu’elle a chanté;

Nos pieds que l’océan baise en grondant à peine,

Le sauvage océan! notre tête sereine,

A qui l'été de flamme et la rosée en pleurs

Font tant épanouir de couronnes de fleurs.

Mais toi, géant! — d’où vient que sur ta tête chauve Planent incessamment des aigles à l’œil fauve?

Qui donc, comme une branche où l'oiseau fait son nid, Courbe ta large épaule et ton dos de granit ?

Pourquoi dans tes flancs noirs tant d'abimes pleins d'ombre Quel orage éternel te bat d’un éclair sombre?

Qui t'a mis tant de neige et de rides au front? Et ce front, où jamais printemps ne souriront, Qui donc le courbe ainsi? quelle sueur l’inonde?... —

Atlas leur répondit : — C’est que je porte un monde.

24 avril 1830,

Yo contra ludus y todos contra yo . Romance del Viejo Arias LA

Qui peut savoir combien de jalouses pensées,

De haines, par l'envie en tout lieu ramassées,

De sourds ressentiments, d’inimitiés saus frein, D’orages à courber les plus sublimes têtes,

Combien de passions, de fureurs, de tempêtes, Grondent autour de toi, jeune homme au front serein?

Tu ne le sais pas, toi! — Car tandis qu’à ta base

La gueule des serpents s’élargit et s'écrase,

Tandis que ces rivaux, que tu croyais meilleurs,

Vont t’assiégeant en foule, ou dans la nuit secrète

Creusent maint piége infâme à ta marche distraite, Pensif, tu regardes ailleurs.

Ou si parfois leurs cris montent jusqu'à ton âme, Si ta colère, ouvrant ses deux ailes de flamme, Veut foudroyer leur foule acharnée à ton nom,

Avant que le volcan n'ait trouvé son issue, Avant que tu n’aies mis la main à ta massue, Tu te prends à sourire et tu dis : À quoi bon?

Puis voilà que revient ta chère rêverie,

Famille, enfance, amour, Dieu, liberté, patrie;

La lyre à réveiller ; la scène à rajeunir,

Napoléon, ce dieu dont tu seras le prêtre;

Les grands hommes, mépris du temps qui les voit naître, Religion de l'avenir!

Allez donc! ennemis de son nom! foule vaine Autour de son génie épuisez votre haleine!

Recommencez toujours! ni trêve, ni remord.

Allez, recommencez, veillez, et sans relâche Roulez vetre rocher, refaites votre tâche, Envieux ! — Lui poëte, il chante, il rêve, il dort.

Votre voix, qui s’aiguise et vibre comme un glaive,

N'est qu'une voix de plus dans le bruit qu'il soulève.

La gloire est un concert de mille échos épars,

Chœurs de démons, accords divins, chants angéliques,

Pareil au bruit que font dans les places publiques Une multitude de chars.

Il ne vous connaît pas. — Il dit par intervalles Qu'il faut aux jours d'été l’aigre cri des cigales, L'épine à maiute fleur ; que c'est le sort commun;

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