‹ Les feuilles d'automne (volume 2)Chapitre 12 sur 38 · RÉGNIER · texte numérisé non relu

RÉGNIER

Oh! que ne suis-ie un de ces hommes Qui, géants d’un siècle effacé,

Jusque dans le siècle ou nous sommes Règnent du fond de leur passé!

Que ne suis-je, prince ou poëte,

De ces mortels à haute tête,

D'un monde à la fois base et faîte, Que leur temps ne peut contenir; Qui, dans le calme ou dans l'orage, Qu'on les adore ou les outrage, Devançant le pas de leur âge, Marchent un pied dans l'avenir!

Que ne suis-je une de ces flammes, Un de ces pôles glorieux,

Vers qui penchent toutes les âmes, Sur qui se fixent tous les yeux!

De ces hommes dont les statues, Du flot des temps toujours battues, D'un tel signe sont revêtues

Que, si le hasard les abat,

S'il les détrône de leur sphère,

Du bronze auguste on ne peut faire Que des cloches pour la prière

Ou des canons pour le combat!

Que n’ai-je un de ces fronts sublimes, David! Mon corps, fait pour souffrir, Du moins sous tes mains magnanimes Renaîtrait pour ne plus mourir !

Du haut du temple ou du théâtre, Colosse de bronze ou d’albâtre,

Salué d’un peuple idolâtre,

Je surgirais sur la cité,

Comme un géant en sentinelle, Couvrant la ville de mon aile,

Dans quelque attitude éternelle

De génie ct de majesté!

Car c’est toi, lorsqu'un héros tombe, Qui le relèves souverain!

Toi qui le scelles sur sa tombe, Qu'il foule avec des pieds d’airain!

Rival de Rome et de Ferrare,

Tu pétris pour le mortel rare

Ou le marbre froid de Carrare,

Ou le métal qui fume et bout.

Le grand homme au tombeau s’apaise Quand ta main, à qui rien ne pèse, Hors du bloc ou de la fournaise

Le jette vivant et debout!

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