‹ Les feuilles d'automne (volume 2)Chapitre 15 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

Puis, quand il le voudra, scribes, docteurs, poëtes, Il sait qu’il peut, d’un souffle, en vos bouches muettes Éteindre vos clameurs Et qu'il emportera toutes vos voix ensemble, Comme le vent de mer emporte où bon lui semble La chanson des rameurs.

En vain vos légions l’environnent sans nombre, Il n’a qu’à se lever pour couvrir de son ombre À la fois tous vos fronts;

Il n’a qu’à dire un mot pour couvrir vos voix grêles, Comme un char en passant couvre le bruit des ailes De mille moucherons.

Quand il veut, vos flambeaux, sublimes auréoles Dont vous illuminez vos temples, vos idoles, Vos dieux, votre foyer, Phares éblouissants, clartés universelles, Pâlissent à l'éclat des moindres étincelles Du pied de son coursier.

26 avril 1834.

In God is all.

Devise des Saltoun.…

O toi qui si longtemps vis luire à mon côté

Le jour égal et pur de la prospérité,

Toi qui, lorsque mon âme allait de doute en doute, Et comme un voyageur te demandait sa route, Endormis sur ton sein mes rêves ténébreux, Et pour toute raison disais : Soyons heureux! Hélas! Ô mon amie, hélas! voici que l'ombre Envahit notre ciel, et que la vie est sombre; Voici que le malheur s’épanche lentement

Sur l’azur radieux de notre firmament

Voici qu’à nos regards s’obscurcit et recule Notre.horizon, perdu dans un noir crépuscule. Or, dans ce ciel, où va la nuit se propageant, Comme un œil lumineux, vivant, intelligent, Vois-tu briller là-bas cette profonde étoile? Des mille vérités que le bonheur nous voile, C'est une qui paraît! c’est la première encor Qui nous ait éblouis de sa lumière d’or!

Notre ciel, que déjà la sombre nuit réclame,

N'a plus assez d'éclat pour cacher cette flamme,

Et du sud, du couchant, ou du septentrion,

Chaque ombre qui survient donne à l’astre un rayon. Et plus viendra la nuit, et plus, à plis funèbres, S'épaissiront sur nous son deuil et ses ténèbres, Plus, dans ce ciel sublime, à nos yeuxenchantés,

En foule apparaîtront de splendides clartés;

Plus nous verrons dans l'ombre, où leur loi les rassemble, Toutes les vérités étinceler ensemble,

Et graviter autour d’un centre impérieux,

Et rompre et renouer leur chœur mystérieux.

Cette fatale nuit, que le malheur amène,

Fait voir plus clairement la destinée humaine,

Et montre à ses deux bouts, écrits en traits de feu, Ces mots : Ame immortelle! éternité de Dieu!

Car tant que luit le jour, de son soleil de flamme

Il accable nos yeux, il aveugle notre âme,

Et nous nous reposons dans un doute serein

Sans savoir si le ciel est d'azur ou d’airain.

Mais la nuit rend aux cieux leurs étoiles, leurs gloires, Gandélabres que Dieu pend à leurs voûtes noires.

L’œil dans leurs profondeurs découvre à chaque pas Mille mondes nouveaux qu'il ne soupçonnait pas, Soleils plus flamboyants, plus chevelus dans l'ombre, Qu'en l’abîme sans fin il voit luire sans nombre!

9 août 1829,

Quot libras in duce summo?

= Juvé#naL,

C'est une chose grande et que tout homme envie D’avoir un lustre en soi qu’on répand sur sa vie, D’être choisi d’un peuple à venger son affront.

De ne point faire un pas qui n’ait trace en l’histoire, Ou de chanter les yeux au ciel, et que la gloire Fasse avec un regard reluire votre front.

Il est beau de courir par la terre usurpée, Disciplinant les rois du plat de son épée,

D’être Napoléon, l’empereur radieux,

D'être Dante, à son nom rendant les voix muettes. Sans doute ils sont heureux les héros, les poêtes, Ceux que le bras fait rois, ceux que l'esprit fait dieux. Il est beau, conquérant, législateur, prophète,

De marcher dépassant les hommes de la tête,

D'être en la nuit de tous un éclatant flambeau ;

Et que de vos vingt ans vingt siècles se souviennent. — Voilà ce que je dis. Puis des pitiés me viennent Quand je pense à tous ceux qui sont dans le tombeau!

16 juiilet L829.

Oh primavera! gioventà dll annol .

Oh gioventà, primavera della vital

O mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse,

C’est donc vous! Je m’enivre encore à votre ivresse ; Je vous lis à genoux.

Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge!

Laissez-moi me cacher, moi, l’heureux et le sage, Pour pleurer avec vous!

J'avais donc dix-huit ans! j'étais donc plein de songes! L'espérance en chantant me berçait de mensonges. Un astre m'avait lui!

J'étais un dieu pour toi qu’en mon cœur seul je nomme J'étais donc cet enfant, hélas! devant qui l’homme Rougit presque aujourd’hui!

O temps de rêverie, et de force, et de grâce! Attendre tous les soirs une robe qui passe !

Baiser un gant jeté!

Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire! Être pur, être fier, être sublime et croire

À toute pureté!

A présent, j'ai senti, j'ai vu, je sais. — Qu'importe Si moins d'illusions viennent ouvrir ma porte Qui gémit en tournant?

Oh! que cet âge ardent, qui me semblait si sombre, A côté du bonheur qui m’abrite à son ombre, Rayonne maintenant!

Que vous ai-je donc fait, d mes jeunes années,

Pour m'avoir fui si vite et vous être éloignées, Me croyant satisfait?

Hélas! pour revenir m'apparaître si belles,

Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes Que vous ai-je donc fait?

Oh! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache,

Avec sa robe blanche où notre amour s'attache, Revient dans nos chemins,

On s’y suspend, et puis que de larmes amèr»s

Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères Qui vous restent aux mains!

Oublions! oublions! Quand la jeunesse est morte, Laissons-nous emporter par le vent qui l'emporte A l'horizon obscur.

Rien ne reste de nous; notre œuvre est un problème. L'homme, fantôme errant, passe sans laisser même Son ombre sur le muri

Mai 1880.

Sinite parvulos venire ad me.

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