CE SIÈCLE AVAIT DEUX ANS
S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur Dans le coin d'un roman ironique et railleur ;
Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie D'autres hommes comme eux, vivant tous à la fois De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix; Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume, Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume Dans le rhythme profond, moule mystérieux
D'où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux; C'est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie, L'onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie, Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait relurre et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout comme un écho sonore.
D'ailleurs j'ai purement passé les jours mauvais, Et je sais d’où je viens, si j'ignore où je vais. L'’orage des partis avec son vent de flamme
Sans en altérer l’onde a remué mon âme.
Rien d’immonde en mon cœur, pas de limon impur Qui n’attendît qu’un vent pour en troubler l’azur.
Après avoir chanté, j'écoute et je contemple,
A l’empereur tombé dressant dans l’ombre un temple, Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,
Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs; Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine
Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne !
Juin 1830,
LS
Lyrnessi domus alta, solo Laurente se -
Vir@iLe-.
Louis, quand vous irez, dans un de vos voyages,
Voir Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages, Toulouse la romaine, où dans des jours meilleurs
J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs,
Passez par Blois. — Et là, bien volontiers sans doute, Laissez dans le logis vos compagnons de route,
Et tandis qu’ils joueront, riront ou dormiront,
Vous, avec vos pensers qui haussent votre front, Montez à travers Blois cet escalier de rues
Que n’inonde jamais la Loire au temps des crues; Laissez là le château, quoique sombre et puissant, Quoiqu'il ait à la face une tache de sang;
Admirez, en passant, cette tour octogüne
Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone;
Mais passez. — Et sorti de la ville, au midi,
Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi,
Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble, Comme au cimier d’un casque une plume qui tremble. Vous le reconnaîtrez, ami, car, tout révant,
Vous l’aurez vu de loin sans doute en arrivant.
Sur le tertre monté, que la plaine bleuûtre,
Nue la ville étagée en long amphithéâtre,
Que l'église, ou la Loire et ses voiles aux vents, Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants, Et de Chambord là-bas au loin les cent tourelles Ne fassent pas voler votre pensée entre elles.
Ne levez pas vos veux si haut que l'horizon, Regardez à vos pieds. —
Louis, cette maison Qu'on voit, bâtie en pierre et d’ardoise couverte, Blanche et carrée, au bas de la colline verte, Et qui, fermée à peine aux regards étrangers, S'épanouit charmante entre ses deux vergers, C'est là. — Regardez bien. C'est le toit de mon père. C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre, Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé, Que vous n'avez pas vu, qui vous aurait aimé!
Alors, à mon ami, plein d'une extase amère, Pensez pieusement, d'abord à votre mère, Et puis à votre sœur, et dites: « Notre ami Ne reverra jamais son vieux père endormi!
« Hélas! il a perdu cette sainte défense
Qui protège la vie encore après l’enfance,
Ce pilote prudent, qui pour dompter le flot
Prête une expérience au jeune matelot!
Plus de père pour lui! plus rien qu'une mémoire! Plus d’auguste vieillesse à couronner de gloire! Plus de récits guerriers! plus de beaux cheveux blancs À faire caresser par les petits enfants!
Hélas ! il a perdu la moitié de sa vie,
L'orgueil de faire voir à la foule ravie
Son père, un vétéran, un général ancien!
Ce foyer où l’on est plus à l'aise qu’au sien,
Et le seuil paternel qui tressaille de joie
Quand du fils qui revient le chien fidèle abolel