SEGRAIS
Vois, cette branche est rude, elle est noire, et la nue Verse la pluie à flots sur son écorce nue;
Mais attends que l'hiver s’en aille, et tu vas voir
Une feuille percer ces nœuds si durs pour elle,
Et tu demanderas comment un bourgeon frêle
Peut, si tendre et si vert, jaillir de ce bois noir.
Demande alors pourquoi, ma jeune bien-aimée, Quand sur mon âme, hélas! endurcie et fermée Ton souffle passe, après tant de maux expiés, Pourquoi remonte et court ma séve évanouie, Pourquoi mon âme en fleur et tout épanouie Jette soudain des vers que j’effeuille à tes pieds!
C’est que tout a sa loi, le monde et la fortune;
C’est qu'une claire nuit succède aux nuits sans lune; C'est que tout ici-bas a ses reflux constants;
C’est qu'il faut l’arbre au vent et la feuille au zéphire; C’est qu'après le malheur m'est venu ton sourire; C'est que c'était l'hiver et que c’est le printemps!
1 mai 1829
A MES AMIS L. B. ET S.-B
Here’s a sigh to those who love me And a smile to those who hate; An, whatever, sky's above me, Here’s a heart for every fate.
ByBON.
Amis! c’est donc Rouen, la ville aux vieilles rues, Aux vieilles tours, débris des races disparues,
La ville aux cent clochers carillonnant dans l'air, Le Rouen des châteaux, des hôtels, des bastilles, Dont le front hérissé de flèches et d’aiguilles Déchire incessamment les brunes de la mer,
C'est Rouen qui vous al Rouen qui vous enlèvél Je ne m’en plaindrai pas. J'ai souvent fait ce rêve D'’aller voir Saint-Ouen à moitié démoli,
Et tout m'a retenu, la famille, l'étude,
Mille soins, ét surtout la vague inquiétude
Qui fait que l’homme craint son désir accompli.
J'ai différé. La Vie à difiérer se passe.
De projets en projets, et d’éspace en espace, Le fol esprit de l’homme en tout Lemps s’envola.
Un jour enfin, lassés du songe qui nous leurre, Nous disons : Il est temps. Exécutons! c’est l'heure. Alors nous retournons les yeux, — la mort est là!
Ainsi de mes projets. — Quand vous verrai-je, Espagne, Et Venise et son golfe, et Rome et sa campagne,
Toi, Sicile que ronge un volcan souterrain,
Grèce qu’on connaît trop, Sardaigne qu'on ignore, Cités de l’aquilon, du couchant, de l’aurore,
Pyramides du Nil, cathédrales du Rhin?
Qui sait? Jamais peut-être. — Et quand m'’abriterai-je, Près de la mer, ou bien sous un mont blanc de neige, Dans quelque vieux donjon, tout plein d’un vieux héros, Où le soleil, dorant les tourelles du faîte,
N'enverra sur mon front que des rayons de fête
Teints de pourpre et d’azur au prisme des vitraux?
Jamais non plus, sans doute. — En attendant, vaine ombre, Oublié dans l’espace et perdu dans le nombre,
Je vis. J’ai trois enfants en cercle à mon foyer;
Et lorsque la sagesse entr’ouvre un peu ma porte,
Elle me crie : Ami! sois content. Que t’importe
Cette tente d’un jour qu'il faut sitôt ployer?
Et puis, dans mon esprit, des choses que j'espère Je me fais cent récits, comme à son fils un père. Ce que je voudrais voir je le rêve si beau!
Je vois en moi des tours, des Romes, des Cordoues, Qui jettent mille feux, muse, quand tu secoues Sous leurs sombres piliers ton magique flambeau!
Ce sont des Alhambras, de hautes cathédrales, Des Babels, dans la nue enfonçant leurs spirales, De noirs Escurials, mystérieux séjour,
A MES AMIS L. B. ET S.-B
Des villes d'autrefois, peintes et dentelées, Où chantent jour et nuit mille cloches ailées, Joyeuses d’habiter dans des clochers à jour !
Et je rêve! Et jamais villes impériales N'éclipseront ce rêve aux splendeurs idéales. Gardons l'illusion; elle fuit assez tôt.
Chaque homme dans son cœur crée à sa fantaisie Tout un monde enchanté d’art et de poésie.
C’est notre Chanaan que nous voyons d’en haut.
Restons où nous voyons. Pourquoi vouloir descendre, Et toucher ce qu'on rêve, et marcher dans la cendre? Que ferons-nous après? où descendre? où courir? Plus de but à chercher! plus d'espoir qui séduise!
De la terre donnée à la terre promise
Nul retour! et Moïse a bien fait de mourir!
Restons loin des objets dont la vue est charmée. L’arc-en-ciel est vapeur, le nuage est fumée. L'idéal tombe en poudre au toucher du réel.
L'âme en songes de gloire ou d'amour se consume. Comme un enfant qui souffle en un flocon d’écume, Chaque homme enfle une bulle où se reflète un ciel.
Frêle bulle d’azur au roseau suspendue,
Qui tremble au moindre choc et vacille éperduel Voilà tous nos projets, nos plaisirs, notre bruit! Folle création qu'un zéphyr inquiète!
Sphère aux mille couleurs, d’une goutte d’eau faitel Monde qu’un souflle crée et qu'un souffle détruit!
Rêver, c’est le bonheur; attendre, c’est la vie. Courses, pays lointains, voyages, folle envie! C'est assez d'accomplir le voyage éternel.
Tout chemine ici-bas vers un but de mystère.
Où va l'esprit dans l’homme? Où va l’homme sur terre? Seigneur! Seigneur ! où va la terre dans le ciel?
Le saurons-nous jamais? — Qui percera vos voiles, Noirs firmaments, semés de nuâges d'étoiles?
Mer, qui peut dans ton lit descendre et regarder ? Où donc est la science? où donc est l’origine ? Cherchez au fond des mers cette perle divine,
Et, l'océan connu, l’âme reste à sonder!
Que faire et que penser? — Nier, douter ou croire? Carrefour ténébreux! triple route! nuit noire!
Le plus sage s ’assied sous l'arbre du chemin,
Disant tout bas : J'irai, Séigneur, où tu m’envoies. Il espère, et, de loin, dans les trois sombres voies, U écoute, pensif, marcher le genre humain.
Mai 1:30,
Amis, mes deux amis, mon peintre, mon poëte!
Vous me manquez toujours, et mon âme inquiète Vous redemande ici.
Des deux amis si chers à ma lyre engourdie
Pas un ne m'est resté. Je t’en veux, Normandie, De me les prendre ainsi!
Ils emportent en eux toute ma poésie;
L'un, avec son doux luth de miel et d’ambroisie, L'autre avec ses pinceaux.
Peinture et poésie où s’abreuvait ma muse,
Adieu votre onde! adieu l’Alphée et l’Aréthuse Dont je mêlais les eaux!
Adieu surtout ces cœurs et ces âmes si hautes,
Dont toujours j’ai trouvé pour mes maux et mes fautes Si tendre la pitié!
Adieu toute la joie à leur commerce uniel
Car tous deux, à douceur! si divers de génie, Ont la même amitié.
Je crois d’ici les voir, le poëte et le peintre. Us s’en vont raisonnant de l’ogive et du cintre Devant un vieux portail ; Ou, soudain, à loisir changeant de fantaisie, Poursuivent un œil noir dessous la jalousie, A travers l'éventail.
Oh! de la jeune fille et du vieux monastère,
Toi, peins-nous la beauté, toi, dis-nous le mystère. Charmez-nous tour à tour.
À travers le blanc voile et la muraille grise
Votre œil, Ô mes amis, sait voir Dieu dans l’église, Dans la femme l’amour.
Marchez, frères jumeaux, l'artiste avec l’apôtre: L'un nous peint l’univers que nous explique l’autre; Car pour notre bonheur, Chacun de vous sur terre a sa part qu’il réclaine. A toi, peintre, le monde! à toi, poëte, l’âmel A tous deux le Seigneur!
15 mai 1630.