RÊVERIE D'UN PASSANT
Sans cesse remué, gronde un peuple profond Dont nul regard de roi ne peut sonder le fond.
Démence et trahison qui disent sans relâche :
— 0 rois, vous êtes rois! confiez votre tâche
Aux mille bras dorés qui soutiennent vos pas, Dormez, n’apprenez point et ne méditez pas,
De peur que votre front, qu’un prestige environne, Fasse en s’élargissant éclater la couronne! —
O rois, veillez, veillez! tâchez d’avoir régné. Ne nous reprenez pas ce qu’on avait gagné; Ne faites point, des coups d’une bride rebelle, Cabrer la liberté qui vous porte avec elle; Soyez de votre temps, écoutez ce qu'on dit, Et tâchez d'être grands, car le peuple grandit.
Écoutez, écoutez, à l'horizon immense,
Ce bruit qui parfois tombe et soudain recommence, Ce murmure confus, ce sourd frémissement
Qui roule et qui s'accroît de moment en moment. C’est le peuple qui vient! c’est la haute marée
Qui monte incessamment par son astre attirée. Chaque siècle, à son tour, qu’il soit d’or ou de fer, Dévoré comme un cap sur qui monte la mer,
Avec ses lois, ses mœurs, les monuments qu’il fonde, Vains obstacles qui font à peine écumer l’onde, Avec tout ce qu’on vit et qu’on ne verra plus, Disparaît sous ce flot qui n’a pas de reflux.
Le sol toujours s’en va, le flot toujours s'élève. Malheur à qui 1: soir s’attarde sur la grève,
Et ne demande pas au pêcheur qui s’enfuit
D'où vient qu’à l’horizon on entend ce grand bruit! Rois, hâtez-vous ! rentrez ans le siècle où nous sommes, Quittez l’ancien rivage! — À cette mer des hommes
Faites place, ou voyez si vous voulez périr Sur le siècle passé que son flot doit couvrir!
Ainsi ce qu’en passant avait dit cette femme Remuait mes pensers dans le fond de mon âme, Quand un soldat soudain, du poste détaché,
- Me cria : — Compagnon, le soleil est couché.
18 mai 1839,
De todo, nada. De todos, nadic CALD ERON.
Que t’importe, mon cœur, ces naissances des rois, Ces victoires qui font éclater à la fois Cloches et canons en volées, Et louer le Seigneur en pompeux appareil, Et la nuit, dans le ciel des villes en éveil, Monter des gerbes étoilées?
Porte ailleurs ton regard sur Dieu seul arrêté. Rien ici-bas qui n’ait en soi sa vanité;
La gloire fuit à tire-d’aile; Couronnes, mitres d’or, brillent, mais durent peu. Elles ne valent pas le brin d’herbe que Dieu
Fait pour le nid de l’hirondelle!
Hélas! plus de grandeur contient plus de néant, La bombe atteint plutôt l’obélisque géant Que la tourelle des colombes.
C’est toujours par la mort que Dieu s’unit aux rois. Leur couronne dorée a pour faîte sa croix, Son temple est pavé de leurs tombes.
Quoi! hauteur de nos tours, splendeur de nos palais, Napoléon, César, Mahomet, Périelès.
Rien qui ne tombe et ne s’efface!
Mystérieux abîme où l'esprit se confond!
A quelques pieds sous terre un silence profond,
Et tant de bruit à la surface!
30 juin 1830.
O altitudo!
Avez-vous quelquefois, calme et silencieux,
Monté sur la montagne, en présence des cieux? Était-ce aux bords du Sund? aux côtes de Bretagne? Aviez-vous l’océan au pied de la montagne?
Et là, penché sur l’onde et sur l’immensité,
Calme et silencieux, avez-vous écouté?
Voici ce qu'on entend. — Du moins un jour qu’en rêve Ma pensée abattit son vol sur une grève,
Et, du sommet d’un mont plongeant au gouffre amer, Vit d’un côté la terre et de l’autre la mer,
J'écoutai, j'entendis, et jamais voix pareille
Ne sortit d’une bouche et n’émut une oreille.
Ce fut a'abord un bruit large, immense, confus,
Plus vague que le vent dans les arbres touflus,
Plein d'accords éclatants, de suaves murmures,
Doux comme un chant du soir, fort comme un choc d’armures Quand la sourde mêlée étreint les escadrons
Et souffle, furieuse, aux bouches des clairons.
C'était une musique ineffable et profonde,
Qui, fluide, oscillait sans cesse autour du monde,
Et dans les vastes cieux, par ses flots rajeunis, Roulait élargissant ses orbes infinis
* Jusqu'au fond où son flux s’allait perdre dans l'ombre Avec le temps, l’espace et la forme et le nombre. Comme une autre atmosphère épars et débordé, L'hymne éternel couvrait tout le globe inondé.
Le monde, enveloppé dans cette symphonie,
Comme il vogue dans l’air, voguait dans l'harmonie.
Et pensif, j'écoutais ces harpes de l’éther, Perdu dans cette voix comme dans une mer.
Bientôt je distinguai, confuses et voilées,
Deux voix dans cette voix l’une à l’autre mêlées,
De la terre et des mers s’épanchant jusqu’au ciel,
Qui chantaient à la fois le chant universel;
Et je les distinguai dans la rumeur profonde,
Comme on voit deux courants qui se croisent sous l’onde.
L'une venait des mers; chant de gloire! hymne heureux! C'était la voix des flots qui se parlaient entre eux. L'autre, qui s'élevait de la terre où nous sommes,
Était triste; c'était le murmure des hommes.
Et dans ce grand concert, qui chantait jour et nuit, Chaque onde avait sa voix et chaque homme son bruit.
Or, comme je l'ai dit, l'océan magnifique, - Épandait une voix joyeuse et pacifique,
Chantait comme la harpe aux temples de Sion,
Et louait la beauté de la création.
Sa clameur, qu’emportaient la brise et la rafale, Incessamment vers Dieu montait plus triomphale, Et chacun de ses flots, que Dieu seul peut dompter, Quand l’autre avait fini, se levait pour chanter. Comme ce grand lion dont Daniel fut l'hôte, L’océan par moments abaissait sa voix haute,