PHILIPPE DE COMMINES
Ami, vous revenez d’un de ces longs voyages
Qui nous font vieillir vite et nous changent en sages Au sortir du berceau.
De tous les océans votre course a vu l’onde,
Hélas! et vous feriez une ceinture au monde Du sillon du vaisseau.
Le soleil de vingt cieux a müri votre vie.
Partout où vous mena votre inconstante envie, Jetant et ramassant,
Pareil au laboureur qui récolte et qui sème,
Vous avez pris des lieux et laissé de vous-même Quelque chose en passant;
Tandis que votre ami, moins heureux et moins sage, Attendait des saisons l’uniforme passage Dans le même horizon,
- 38 LES TEUILLES D'AUTOMNE.
Et comme l'arbre vert qui de loin la dessine, A sa porte efleuillant ses jours, prenait racine Au seuil de sa maison.
Vous êtes fatigué tant vous avez vu d'hommes!
Enfin vous revenez, las de ce que nous sommes, Vous reposer en Dieu.
Triste, vous me contez vos courses infécondes,
Et vos pieds ont mêlé la poudre de trois mondes Aux cendres de mon feu.
Or, maintenant, le cœur plein de choses profondes,
Des enfants dans vos mains tenant les têtes blondes, Vous me parlez ici,
Et vous me demandez, sollicitudé amère!
— Où donc ton père? où donc ton fils? où donc ta mère? — Ils voyagent aussi!
Le voyage qu'ils font n’a ni soleil ni lune;
Nul homme n’y peut rien porter de sa fortune, Tant le maître est jaloux!
Le voyage qu'ils font est profond et sans bornes,
On le fait à pas lents, parmi des faces mornes,
& Et nous le ferons tous!
J'étais à leur départ comme j'étais au vôtre. En diverses saisons, tous trois, l’un après l’autre, Ils ont pris leur essor.
Hélas! j'ai mis en terre, à cette heure suprême, Ces têtes que j'aimais. Avare, j'ai moi-même Enfoui mon trésor.
Je les ai vüs partir. J'ai, faible et plein d’alarmes, Vu trois fois un drap noir semé de blanches larmes Tendre ce corridor ;