SOLEILS COUCHANTS
Merveilleux tableaux que la vue découvre à la pensée.
CM. KOI>IEIi.
J'aime les soirs sereins et beaux , j'aime les soirs , Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs
Ensevelis dans les feuillages; Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu ; Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu
A des archipels de nuages.
Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants , Amoncelés là-haut sous le souffle des vents , Groupent leurs formes inconnues;
Sous leurs flots par momaits flamboie un pAle éclair , Comme si tout à coup quelque géant de l'air Tirait son glaive dans les nues.
Le soleil , à travers leurs ombres , brille eocor ; Tantôt, fait, à l'égal des larges dômes d'or,
Luire le toit d'une chaumière; Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ; Ou découpe , en tombant sur les sombres gazons ,
Comme de grands lacs de lumière.
Puis voilà qu'on croit voir , dans le ciel balayé , Pendre un grand crocodile au dos large et rayé.
Aux trois rangs de dents acérées ; Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir; Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir
Comme des écailles dorées.
Puis se dresse un palais; puis l'air tremble, et tout fuit. L'édifice effrayant des nuages détruit
S'écroule en ruines pressées ; Il jonche au loin le ciel , et ses cônes vermeils Pendent, la pointe en bas, sur nos fêtes, pareils
A des montagnes renversées.
Ces nuages de plomb , d'or , de cuivre , de fer , Où l'ouragan, la trombe, et la foudre, et l'enfer
Dorment avec de sourds murmures, C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds, Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds
Ses retentissantes armures !
Tout s'en va! Le soleil, d'en haut précipité , Comme un globe d'airain qui , rouge , est rejeté
Dans les fournaises remuées , En tombant sur leurs flots que son choc désunit. Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith
L'ardente écume des nuées!
1 18 LBS FEUILLES D'AUTOMNE.
Oh ! contemplez le ciel! et dès qu'a fui le jour, En tout temps , en tout lieu , d'un inelTable amour
Regardez à travers ces voiles; Un mystère est au fund de leur grave beauté , L'hiver , quand ils sont noirs comme un linceul , Véié ,
Quand la nuit les brode d'étoiles.
Juin 1828.
Le jour s'enfuit des deux ; sous leur transparent voile De moments en moments se hasarde une étoile ; La nuit, pas à pas, monte au trône obscur des soirs ; Un coin àa ciel est brun , l'autre lutte avec l'ombre ; \Li déjà , succédant au couchant rouge et sombre , Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.
Et là-bas , allumant ses vitres étoilées.
Avec sa cathédrale aux flèches dentelées, Les tours de son palais , les tours de sa prison , Avec ses hauts clochers , sa bastille obscurcie , Posée au bord du ciel comme une longue scie , La ville aux mille toits découpe l'horizon .
Oh! qui m'emportera sur quelque tour sublime D'où la cité sous moi s'ouvre comme un abtme! Que j'entende, écoutant la ville où nous rampons, Mourir sa vaste voix , qui semble un cri de veuve , Et qui , le jour , gémit plus haut que le grand fleuve , Le grand fleuve irrité luttant contre les ponts !
Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues, Les étoiles des chars se croiser dans les rues, Et serpenter le peuple en l'étroit carrefour. Et tarir la fbmée au bout des cheminées , Et , glissant sur le front des maisons blasonnées , Cent clartés naître , luire et passer tour à tour !
Que la vieille cité , devant moi , sur sa couche ,
S'étende, qu'un soupir s'échappe de sa bouche;
Comme si de fatigue on l'entendait gémir !
Que , veillant seul , debout sur son front que je foule ,
Avec mille bruits sourds d'océan et de foule ,
Je regarde à mes pieds la géante dormir!
Juillet 1828
Plus loin ! allons plus loin ! — Aux feux du couchant sombre. J'aime à voir dans les champs croître et marcher mon ombre. £t puis, la yille est là! Je l'entends, je la Yoi. Pour que j'écoute en paix ce que dit ma pensée,
Ce Paris , à la voix cassée ,
Bourdonne encor trop près de moi.
Je Yeux fuir assez loin pour qu'un buisson me cache Ce brouillard, que son front porte comme nn panache, Ce nuage étemel sur ses tours arrêté; Pour que du moucheron, qui bruit et qui passe,
L'humble et grêle murmure efface
La grande Toix de la cité !
Août 1828.
LES FEIILLES D'AUTOMNE. 121
Oh ! sur des ailes , dans les nues , Laissez-moi fuir! laissez-moi ftiir!
Loin des régions inconnues C'est assez rêver et languir !
Laissez-moi fuir vers d'autres mondes.
C'est assez , dans les nuits profondes , Suivre un phare, chercher un mot.
C'est assez de songe et de doute.
Cette voix que d'en bas j'écoute , Peut-être on Tentend mieu\ là-haut.
Allons ! des ailes ou des voiles !
Allons ! un vaisseau tout armé !
Je veux voir les autres étoiles Et la croix du sud enflanmié.
Peut-être dans cette autre terre Trouve-t-on la clef du mystère Caché sous l'ordre universel ; Et peut-être aux fils de la lyre Est-il plus facile de lire Dans cette autre page du ciel !
Août 1828
122 LES FEUIIXES D'AUTOMNE.
Quelquefois , sous les plis des nuages trompeurs , Loin dans Tair , à travers les brèches des vapeurs
Par le vent du soir remuées , Derrière les derniers brouillards , plus loin encor , Apparaissent soudain les mille étages d'or
D'un édifice de nuées!
Et Tœil épouvanté , par-delà tous nos cieux , Sur une fie de Tair au vol audacieux ,
Dans Tétlier libre aventurée , L*œil croit voir jusqu'au ciel monter, monter toujours, Avec ses escaliers , ses ponts , ses grandes tours >
Quelque Babel démesurée!
Septembre 1828.
LES FEIILLES IVAUTOMNE. 123
Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées ;
Demain Tiendra Torage , et le soir , et la nuit ;
Puis Taube , et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits , puis les jours , pas du temps qui s'enfuit !
Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule Sur la face des mers , sur la face des monts , Sur les fleuves d'argent , sur les forêts où roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
Et la face des eaux , et le front des montagnes ,
Ridés et non vieillis , et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse au\ monts le flot qu'il donne -aux mers.
Mais moi , sous chaque jour courbant plus bas ma této ,
Je passe , et , refroidi sous ce soleil joyeux ,
Je m'en irai bientôt , au milieu de la fête ,
Sans que rien manque au monde immense et radieux !
Wril 182!)
Oh! (alk noi to lue of a au me great in story ; The days of our youth are Ibe days of our glory ; Aod Ihe myrtie aiid ivy of sweet lw(Hind-twenly Are wortb ail your laurels, though ever so pleuly.
DTRON.
Un jour vient où soudain l'artiste généreux
A leur poids sur son front sent les ans plus nombreux.
Un matin il s'éveille avec cette pensée :
— Jeunesse aux jours dorés , je t'ai donc dépensée ! Oh ! qu'il m'en reste peu ! Je vois le fond du sort , Comme un prodigue en pleurs le fond du coffre-fort! -
Il sent , sous le soleil qui plus ardent s'épanche , Comme à midi les fleurs , sa tète qui se penche ; Si d'aventure il trouve, en suivant son destin , Le gazon sous ses pas mouillé comme au matiA , Il dit, car il sait bien que son aube est passée :
— C'est de la pluie , hélas ! et non de la rosée î —
C'en est fait. Son génie est plus mûr désormais; Son aile atteint peut-être à de plus fiers sommets ; La filmée est plus rare au foyer qu'il allume ; Son astre haut monté soulève moins de brume; Son coursier applaudi parcourt mieux le cbampclos; Mais il n*a plus en lui , pour répandre à grands flots Sur des œuvres, de grâce et d'amour couronnées. Le frais enchantement de ses jeunes années !
Oh ! rien ne rend cela ! — Quand il s'en va cherchant Ces pensers de hasard que l'on trouve 6n marchant, Et qui font que le soir l'artiste chez son hôte Rentre le cœur plus fier et la tête plus haute ; Quand il sort pour rêver , et qu'il erre incertain , Soit dans les prés lustrés au gazon de satin , Soit dans un bois qu'emplit cette chanson sonore Que le petit oiseau chante à la jeune aurore , Soit dans le carrefour bruyant et fréquenté , — Car Paris et la foule ont aussi leur beauté , Et les passants ne sont , le soir , sur les quais sombres , Qu'un flux et qu'un reflux de lumières et d'ombres; — Toujours au fond de tout , toujours dans son esprit , Même quand l'art le tient, l'enivre et lui sourit. Même dans ses chansons, même dans ses pensées Les plus joyeusement écloses et bercées, Il retrouve, attristé , le regret morne et froid Du passé disparu, du passé quel qu'il soit!
Novembre f83l.
XXXVM
Oii) pru Dohiii!
LA PRIÈRE rOUU TOUS.
Ma fille! va prier. — Vois, la nuit est venue.
Une planète d'or là-bas perce la nue;
La brume des coteaux fait trembler le contour ;
 peine un cbar lointain glisse dans l'ombre... Écoute!
Tout rentre et se repose ; et l'arbre de la route
Secoue au vent du soir la poussière du jour !
Le. crépuscule , ouvrant la nuit qui les recèle , Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle ; L'occident amincit sa frange de carmin ; La nuit de l'eau dans l'ombre argenté la surface ; Sillons, sentiers, buissons tout se môle et s'efface; Le passant inquiet doute de son chemin.
Le jour est pour le mal , la fatigue et la haine. Prions : Toici la nuit! la nuit grave et sereine! Le Yieux pâtre, le Tent aux brèches de la tour. Les étangs , les troupeaux , avec leur voix cassée , Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée A besoin de sommeil , de prière et d*amour!
C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges. Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges , Tous les petits enfants , les yeux levés au ciel , Mains jointes et pieds nus , à genoux sur la piern^ , Disant à la même heure une même prière.
Demandent pour nous grâce au père universel !
Et puis ils dormiront. — Alors , épars dans l'omluc , Les rêves d'or, essaim tumultueux, sans nombre. Qui naît aux derniers bruit^ du jour à son déclin. Voyant de loin leur souffle et leurs bouches vermeilles. Comme volent aux fleurs de joyeuses abeilles, Viendront s'abattre en foule à leurs rideaux de lin
O sommeil du berceau ! prière de l'enfance !
Voix qui toujours caresse et qui jamais n'offense ! Douce religion , qui s'égaie et qui rit !
Prélude du concert de la nuit solennelle !
Ainsi que Toiseau met sa tête sous son aile , L'enfant dans la prière endort son jeune esprit!
Ma fille, va prier! — D'abord, surtout, pour celle Qui berça tant de nuits ta couche qui chancelle. Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel , Et qui te mit au monde , et depuis , tendre mère , Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère, Toujours a hn l'absinthe et t'a laissé le miel î
Puis ensuite pour moi ! j'en ai plus besoin qu'elle ! Elle est, ainsi que toi, bonne, simple et fidèle! Elle a le front limpide et le cœur satisfait. Beaucoup ont sa pitié; nul ne lui fait enyie; Sage et douce, elle prend patiemment la ^ie; Elle souffre le mal sans savoir qui le fait.
Tout en cueillant des fleurs, jamais sa main novice
M'a touché seulement à l'écorce du vice ;
Nul piège ne l'attire à son riant tableau ;
Elle est pleine d'oubli pour les choses passées ;
Elle ne connaît pas les. mauvaises pensées
Qui passent dans l'esprit comme une ombre sur l'eau.
Elle ignore, — à jamais ignore-les comme elle! — Ces misères du monde où notre âme se mêle; Faux plaisirs, vanités, remords^ soucis rongeurs, Passions sur le cœur flottant comme une écume , Intimes souvenirs de honte et d'amertume Qui font monter au front de subites rougeurs !
Moi je sais mieux la vie ; et je pourrai te dire , Quand tu seras plus grande et qu'il faudra t'instruire , Que poursuivre l'empire, et la fortune et l'art. C'est foïie et néant; que l'urne aléatoire Nous jette bien souvent la honte pour la gloire , Et que Ton perd son âme à ce jeu de hasard !
L'âme en vivant s'altère ; et quoiqu'on toute chose La fin soit transparente et laisse voir la cause , On vieillit sous le vice et l'erreur abattu ; A force de marcher l'homme erre , l'esprit doute. Tous laissent quelque chose aux buissons de la route, Les troupeaux leur toison , et l'homme sa vertu !
Va donc prier pour moi ! — Dis pour toute prière : — Seigneur, Seigneur mon Dieu, vous êtes notre père, Grâce, vous êtes bon! grâce, vous êtes grand! —
Laisse aller ta parole où ton àme l'envoie; Ne t'inqaiète pas, toute chose a sa Yoie, Ne t'ÎDqaiète pas du chemin qu'elle prend !
Il n'est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.
Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpente;
L'abeille sait la fleur qui recèle le miel.
Toute aile vers son but incessamment retombe :
L'aigle vole au soleil , le vautour à la tombe ,
L'hirondelle au printemps et la prière au ciel ! •
Lorsque pour moi vers Dieu ta voix s'est envolée , Je suis comme l'esclave , assis dans la vallée , Qui dépose sa charge aux bornes du chemin ; Je me sens plus léger : car ce fardeau de peine , De fautes et d'erreurs qu'en gémissant je traîne , Ta prière en chantant l'emporte dans sa main !
Va prier pour ton père ! — Afin que je sois digne De voir passer en rêve un ange au vol de cygne , Pour que mon âme brûle avec les encensoirs !
Efface mes péchés sous ton souffle candide, Afin que mon cœur soit innocent et splendide Comme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs !
Prie encor pour tous ceux qui passent Sur cette terre de vivants !
Pour ceux dont les sentiers s'efTacent A tous les flots , à tous les vents !
Pour l'insensé qui met sa joie Dans l'éclat d'un manteau de soie , Dans la vitesse d'un cheval ! , Pour quiconque souffre et travaille , Qu'il s'en revienne ou qu'il s'en aille, Qu'il fasse le bien ou le mal !
Pour celui que le plaisû* souille
D'embrassements jusqu'au matin ,
Qui prend l'heure où Ton s'agenouille
Pour sa danse et pour son festin ,
Qui fait hurler l'orgie infâme
Au même instant du soir où l'âme
Répète son hymne assidu ,
Et , quand la prière est éteinte ,
Poursuit, comme s'il avait crainte
Que Dieu ne l'ait pas entendu !
Enfant! pour les vierges voilées!
Pour le prisonnier dans sa tour !
Pour les femmes écbevelées Qui vendent le doux nom d'amour !
Pour l'esprit qui rêve et médite !
Pour l'impie à la voix maudite Qui blasphème la sainte loi! — Car la prière est infinie !
Car tu crois pour celui qui nie!
Car Tenfance tient lieu de foi !
Prie aussi pour ceux que recouvre La pierre du tombeau dormant , Noir précipice qui s'entr'ouvre Sous notre foule à tout moment !
Toutes ces âmes en disgrâce Ont besoin qu'on les débarrasse De la vieille rouille du corps.
Souffrent-elles moins pour se taire?
Enfant ! regardons sous la terre !
Il faut avoir pitié des morts !
A genoux , à genoux , à genoux sur la terre Où ton père a son père, où ta mère a sa mère. Où tout ce qui vécut dort d'un sommeil profond!
LES FEUILLKS D'AUTOMNE. 131
Abîme où la poussière est mêlée aux poussières , Où sous son père encore on retrouve des. pères, Comme Tonde sous l'onde en une mer sans fond }
Enfant! quand tu t'endors, tu ris! L'essaim des songes Tourbillonne , joyeux , dans l'ombre où tu te plonges , S'effarouche à ton soufHe, et puis revient encor; Et tu rouvres enfin tes yeux divins que j'aime , En même temps que l'aube , œil céleste elle-même , Entr'ouvre à l'horizon sa paupière aux cils d'or !
Mais eux , si tu savais de quel sommeil ils dorment ! Leurs lits sont froids et lourds à leurs os qu'ils déforment. Les anges autour d'eux ne chantent pas en chœiu-. De tout ce qu'ils ont fait le rêve les accable. Pas d'aube pour leur nuit; le remords implacable S'est fait ver du sépulcre et leur ronge le cœur.
Tu peux avec un mot, tu peux d'une parole, Faire que le remords prenne une aile et s'envole! Qu'une douce chaleur réjouisse leurs os!
Qu'un .rayon touche encor leur paupière ravie , Et qu'il leur vienne un bruit de lumière et de vie , Quelque chose des vents , des forêts et des eaux !
Oh! dis-moi, quand tu vas, jeune et déjà pensive , Errer au bord d'un flot qui se plaint sur sa rive , Sous des arbres dont l'ombre emplit l'âme d'effroi , Parfois , dans les soupirs de Tonde et de la brise , N'entends-tu pas de souffle et de voix qui te dise : — Enfant! quand vous prlrez, prtrez-vous pas pour moi? —
C'est la plainte des morts! — Les morts pour qui Ton prie
Ont sur leur lit de terre une herbe plus fleurie.
Nul démon ne leur jette un sourire moqueur.
Ceux qu'on oublie , hélas ! — leur nuit est froide et sombre ,
Toujours quelque arbre affreux , qui les tient sous son ombre,
Leur plonge sans pitié ses racines au cœur!
Prie ! afin que le père , et Tonde et les aïeales , Qui ne demandent plus que nos prières seules , Tressaillent dans leur tombe en s'entendant nommer , Sachent que sur la terre on se souyient encore , Et, comme le sillon qui sent la fleur éclore, Sentent dans leur œil vide une larme germer!
Ce n'est pas à moi , ma colombe , De prier pour tous les mortels, Pour les vivants dont la foi tombe , Pour tous ceux qu'enferme la tombe , Cette racine des autels !
Ce n'est pas moi dont Tâme est vaine , Pleine d'erreurs , vide de foi , Qui prtrais pour la race humaine , Puisque ma voix suffît à peine, Seigneur , à vous prier pour moi !
Non , si pour la terre méchante Quelqu'un peut prier aujourd'hui , C'est toi , dont la parole chante , C'est toi I ta prière innocente , Enfant , peut se charger d'autrui !
Ah ! demande à ce père auguste Qui sourit à ton oraison Pourquoi l'arbre étouffe l'arbuste , Et qui fait du juste à l'injuste Chanceler l'humaine raison?
Demande-lui si la sagesse N'appartient qu'à l'éternité ?
Pourquoi son souffle nous abaisse?
Pourquoi dans la tombe sans cesse Il effeuille l'humanité?
Pour ceux que les vices consument , Les enfants veillent au saint lieu ; Ce sont des fleurs qui le parfument, Ce sont des encensoirs qui fument , Ce sont des voix qui vont à Dieu !
Laissons faire ces voix sublimes.
Laissons les enfants à genoux.
Pécheurs! nous avons tous nos crimes, Nous penchons tous sur les abtmes , L'enfance doit prier pour tous !
Comme une aumône , enfant , donne donc ta prière
A ton père, à ta mère, aux pères de ton père;
Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur.
Donne au pauvre , à la veuve , au crime , au vice immonde.
Fais en priant le tour des misères du monde;
Donne à tous ! donne aux morts ! — Enfin , donne au Seigneur !
« — Quoi ! murmure ta voix qui veut parler et n'ose ,
» Au Seigneur , au Très-Haut , manque-t-il quelque chose?
» Il est le saint des saints , il est le roi des rois !
» Il se fait des soleils un cortège suprême !
» D fait baisser la voix à l'océan lui-même !
» II est seul I il est tout! à jamais! À la fois! » —
Enfant, quand tout le jour vous avez en famille , Tes deux frères et toi , joué sous la charmille , Le soir vous êtes las , vos membres sont plies , Il vous faut un lait pur et quelques noix frugales , Et , baisant tour à tour vos têtes inégales, «Votre mère à genoux lave vos faibles pieds.
Eh bien ! il est quelqu'un dans ce monde où nous sommes / Qui tout le jour aussi marche parmi les hommes ,
134 LES FEIIIXES D'AUTOMNE.
Servant et consolant, à tonte heure, en tout lieu \
Un bon pasteur qui suit sa brebis égarée ,
Un pèlerin qui va de contrée en contrée.
Ce passant , ce pasteur, ce pèlerin , c'est Dieu !
Le soir il est bien las! il faut, pour qu'il sourie, Une âme qui le serre, un enfant qui le prie.
Un peu d'amour ! O toi , qui ne sais pas tromper. Porte-lui ton cœur plein d'innocence et d'extase. Tremblante et l'œil baissé, comme un précieux vas<» Dont on craint de laisser une goutte échapper !
Porte-lui ta prière 1 et quand, à quelque flamme Qui d'une chaleur douce emplira ta jeune âme , Tu verras qu'il est proche , alors , 6 mon bonheur , O mon enfant ! sans craindre affront ni raillerie , Verse, comme autrefois Marthe, sœur de Marie, Verse tout ton parfum sur les pieds du Seigneur :
VU
O myrrhe! ô cinnamel Nard cher aux époux !
Baume 1 éther! dictame!
De l'eau , de la flamme, Parfums les plus doux !
Prés que l'onde arrose ! Vapeurs de l'autel !
Lèvres de la rose Où l'abeille pose Sa bouche de miel !
Jasmin! asphodèle!
Encensoirs flottants!
Branche verte et frêle Où fait l'hirondelle Son nid au printemps!
Lis que fait éclore Le frais arrosoir I Ambre que Dieu dore î SoufOe de l'aurore, Haleine du soir!
Parfum de la sève Dans les bois mouvants!
Odeur de la gr^ve Qui la nuit s'élève Sur l'aile des vents !
Fleurs dont la cbapelie Se fait un trésor!
Flamme solennelle, Fumée étemelle Des sept lampes d'or î
Tiges qu'a brisées Le tranchant du fer!
Urnes embrasées!
Esprit des rosées Qui flottez dans l'air!
Fêtes réjouies D'encens et de bruits!
Senteurs inouïes!
Fleurs épanouies Au souffle des nuits î
Odeurs immortelles Que les Ariel , Archanges fidèles , Prennent sur leurs ailes En venant du ciel !
O couche première Du premier époux !
De la terre entière ,
Des chants de lumière Parfums les plus doux !
Dans l'auguste sphère Parfums, qu'fttes-vous , Près de la prière Qui dans la poussière S'épanche à genoux !
Près du cri d'une âme Qui fond en sanglots , Implore et réclame , Et s'exhale en flamme , £t se verse à flots!
Près de Thumble offrande D'un enfant de lin Dont l'extase est grande Et qui recommande Son père orphelin!
Bouche qui soupire , Mais sans murmurer!
Ineffable lyre!
Voix qui fait sourire Et qui fait pleurer!
Quand elle prie , un ange est debout auprès d'elle , Caressant ses cheveux des plumes de son aile, Essuyant d'un baiser son œil de pleurs terni , Venu pour l'écouter sans que l'enfant l'appelle. Esprit qui tient le livre où l'innocente épèle , Et qui pour remonter attend qu'elle ait fini.
Son beau front incliné semble un vase qu'il penche Pour recevoir les flots de ce cœur qui s'épanche ;
11 prend tout, pleurs d'amour et soupirs de douleur ; Sans changer de nature il s*emplit de cette âme ; Gomme le pur cristal que notre soif réclame S'emplit d'eau jusqu'aux bords sans changer de couleur
Âb ! c'est pour le Seigneur sans doute qu'il recueille Ces larmes goutte à goutte et ce lis feuille à feuille ! Kt puis il retiendra se ranger au saint lieu , Tenant prêts ces soupirs, ces parfums, cette haleine, Pour étancber le soir , comme une coupe pleine , Ce grand besoin d'amour, la seule soif de Dieu !
Enfant! dans ce concert qui d'en bas le salue, La Yoix par Dieu lui-même entre toutes élue, C'est la tienne , 6 ma fille ! elle a tant de douceur , Sur des ailes de flamme elle monte si pure , Elle expire si bien en amoureux murmure Que les vierges du ciel disent -. C'est une sœur !
Oh ! bien loin de la voie Où marche le pécheur , Chemine où Dieu t'envoie !
Enfant ! garde ta joie !
Lis ! garde ta blancheur !
Sois humble! que t'importe Le riche et le puissant!
Un souffle les emporte.
La force la plus forte C'est un cœur innocent!
Bien souvent Dieu repousse Du pied les hautes tours; Mais dans le nid de mousse Où chante une voix douce Il regarde toujours !
Reste à la solitude !
Reste à la pauvreté !
Vis sans inquiétude!
Et ne te fais étude Que de Téternité !
H est , loin de nos villes Et loin de nos douleurs , Des lacs purs et tranquilles Et dont toutes les lies Sont des bouquets de fleurs !
Flots d*azur où Ton aime A laver ses remords!
D*un charme si suprême Que l'incrédule même S'agenouille à leurs bords !
L'ombre qui les inonde Calme et nous rend meilleurs ; Leur paix est si profonde Que jamais à leur onde On n'a mêlé de pleurs !
Et le jour , que leur plaine Reflète éblouissant, Trouve l'eau si sereine Qu'il y hasarde à peine Un nuage en passant!
' Ces lacs que rien n'altère , Entre des monts géants Dieu les met sur la terre , Loin du souffle adultère Des sombres océans ,
Pour que nul vent aride , Nul flot mêlé de fiel N'empoisonne et ne ride
LES FËLILLES D'AUTOMNE. 13^
Ces goattes d'eau Hmpicle Ou se mire le ciel!
O ma fille , Ame heureuse !
O lac de pureté 1 Dans la vallée ombreuse, Reste où ton Dieu te creuse Un lit plus abrité !
Lac que le ciel parfume !
Le monde est une mer ; Son souille est plein de brunir , Un peu de son écume Rendrait ton flot amer!
^i toi , céleste ami qui gardes son enfance , Qui le jour et la nuit lui fais une défense
De tes ailes d'azur!
Invisible trépied où s'allume sa flamme !
Esprit.de sa prière, ange de sa jeune âmo,
Cygne de ce lac pur!
Dieu te Ta confiée et je te la confie!
Soutiens , relève , exhorte , inspire et fortifie
Sa frêle humanité !
Qu'elle garde à jamais , réjouie ou souffrante , Cet œil plein de rayons , cette âme transparente ,
Cette sérénité
Qui fait que tout le jour , et sans qu'elle te voie , Écartant de son cœur faux désirs , fausse joie ,
Mensonge et passion, Prosternant à ses pieds ta couronne immortelle , Comme elle devant Dieu , tu te tiens devant elle
En adoration !
Juin 1830.
^OXoç uoo;, oXoç «ptoç, 3Xoç ocpOoXfAoç.
CLKM. ALEX.