A MADEMOISELLE LOUISE H
Oui , c'est bien le vallon ! le vallon calme et sombre !
Ici Tété plus frais s'épanouit à l'ombre.
Ici durent long-temps les fleurs qui durent peu.
Ici l'âme contemple, écoute, adore, aspire,
Et prend pitié du monde , étroit et fol empire
Où l'homme tous les jours fait moins de place à Dieu !
Une rivière au fond , des bois sar les deux pentes. Là des ormeaux, brodés de cent vignes grimpantes; Des prés , où le faucheur brunit son bras nerveux ; Là4es saules pensifs, qui 'pleurent sur la rive, Et, comme une baigneuse indolente et naive.
Laissent tremper dans l'eau le bout de leurs cheveux .
Là-bas, un gué bruyant dans des eaux poissonneuses
Qui montrent aux passants les jambes des faneuses ;
Des carrés de blé d'or; des étangs au flot clair;
Dans l'ombre , un mur de craie et des toits noirs de suie ;
Les ocres des ravins , déchirés par la pluie ;
Et l'aqueduc au loin qui semble un pont de Tair.
Et, pour couronnement à ces collines vertes.
Les profondeurs du ciel toutes grandes ouvertes , Le ciel , bleu pavillon par Dieu même construit , Qui , le jour , emplissant de plis d'azur l'espace , Semble un dais suspendu sur le soleil qui passe , Et dont on ne peut voir les clous d'or que la nuit !
Oui, c'est un de ces lieux où notre cœur sent vivre Quelque chose des cieux qui flotte et qui Tenivre ; Un de ces lieux , qu'enfant j'aimais et je rêvais , Dont la beauté sereine, inépuisable, intime, Verse à l'àme un oubli sérieux et sublime De tout ce que la terre et l'homme ont de mauvais !
Si dès l'aube on suit les lisières Du bois , abri des jeunes faons , Par r&pre chemin dont les pierres Offensent les mains des enfants , A l'heure où le soleil s*élève , Où l'arbre sent monter la sève ,
La vallée est comme un beau rêve.
La brume écarte son rideau.
Partout la nature s'éveille.
La fleur s'ouvre , rose et vermeille ; La brise y suspend une abeille , La rosée une goutte d'eau !
£t dans ce charmant paysage Où lesprit flotte , où Tœil s'enAiit , Le buisson, l'oiseau de passage, L'iierbe qui tremble et qui reluit , Le vieil arbre que l'âge ploie , Le donjon qu'un moulin coudoie.
Le ruisseau de moire et de soie , Le champ où dorment les aïeux , Ce qu'on voit pleurer ou sourire , Ce qui chante et ce qui soupire , Ce qui parle et ce qui respire , Tout fait un bruit harmonieux !
Et si le soir, api-ès mille errantes pensées. De sentiers en sentiers en marchant dispersées, Du haut de la colline on descend vers ce toit Qui vous a tout le jour , dans votre rêverie , Fait regarder en bas , au fond de la prairie , Comme une belle fleur qu'on voit ;
Et si vous êtes là, vous dont la main de flamme Fait parler au clavier la langue de votre âme; Si c'est un des moments , doux et mystérieux , Où la musique, esprit ^d'extase et de délire, Dont les ailes de feu font le bruit d'une lyre. Réverbère en vos chants la splendeur de vos yeux ;
Si les petits enfants , qui vous cherchent sans cesse , Mêlent leur joyeux rire au chant qui vous oppresse ; Si votre noble père , à leurs jeux turbulents , Sourit , en écoutant votre hymne commencée , Lui , le sage et Theureux , dont la jeune pensée Se couronne de cheveux blancs;
Alors , à cette voix qui remue et pénètre , Sous ce ciel étoile qui luit à la fenêtre, On croit à la famille, au repos, au bonheur; Le cœur se fond en joie, en amour, en prière; On sent venir des pleurs au bord de sa paupière ; On lève au ciel les mains en s*écriant : Seigneur!
Et Ton ne songe plus, tant notre âme saisie Se perd dans la nature et dans la poésie , Que tout près, par les bois et les ravins caché, Derrière le ruban de ces collines bleues , A quatre de ces pas que nous nommons des lieues , Le géant Paris est couché !
On ne sMnforme plus si la ville fatale , Du monde en fusion ardente capitale , Ouvre et ferme à tel jour ses cratères fumants; Et de quel air les rois, à l'instant où nous sommes. Regardent bouillonner dans ce vésuve d'hommes La lave des événements !
G Juillet 1831