NAPOLÉON
Mil huit cent onze!— O temps, où des peuples sans nombre Attendaient prosternés sous un nuage sombre
Que le Ciel eût dit oui 1 Sentaient trembler sous eux les états centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres ,
Comme un Mont-Sinaï !
Courbés comme un cheval qui sent venir son maître , Ils se disaient entre eux : — Quelqu'un de grand va naître ! L'immense empire attend un héritier demain.
Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui , plus grand que César, plus grand même que Rome , Absorbe dans son sort le sort du genre humain ? —
Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit , et l'on vit se dresser sur le monde
L'homme prédestiné, Et les peuples béants ne purent que se taire , Car ses deux bras levés présentaient à la terre
Un enfant nouveau-né !
Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent, comme au vent frémissent les épis; Et son cri , ce doux cri qu'une nourrice apaise , Fit , nous l'avons tous vu , bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis !
Et Lui ! l'orgueil gonflait sa puissante narine ; Ses deux bras , jusqu'alors croisés sur sa poitrine ,
S'étaient enfin ouverts!
Et Tenfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle ,
Rayonnait au travers!
Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes , Éperdu , l'œil fixé sur quiconque était roi , Comme un aigle arrivé sur une haute cime, 11 cria tout joyeux avec un air sublime :
— L'avenir! l'avenir! l'avenir est à moi!
Non, l'avenir n'est à personne!
Sire ! l'avenir est à Dieu !
A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.
L'avenir! l'avenir! mystère!
Toutes les choses de la terre,
LES CHANTS DU CRÉl'USCliLE. 187
Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées. Ne sont jamais sur nous posées Que comme Toiseau sur nos toits !
Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on pleure, Nul ne te fait parler, nul ne peut avant Theuie
Ouvrir ta froide main , O fantôme muet, ô notre ombre, 6 notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à cO(e ,
Et qu'on nomme demain I
Oh ! demain , c'est la grande chose !
De quoi demain sera-t-il fait?
L'homme aujourd'hui sème la cause , Demain Dieu fait mûrir Teffet.
Demain , c'est l'éclair dans la voile , C'est le nuage sur l'étoile , C'est un traître qui se dévoile , C'est le bélier qui bat les tours , C'est l'astre qui change de zone , C'est Paris qui suit Babylone; Demain, c'est le sapin du trôoe, Aujourd'hui , c'en est le velours !
Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, 6 conquérant, c'est Moscou qui s'allume,
La nuit, comme un flambeau.
C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain, c'est Waterloo! demain, c'est Sainte-Hélène!
Demain, c'est le tombeau I
Vous {touvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier, Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier;
Vous |)ouvez, 6 mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine. Rendre la victoire incertaine Amo' reuse de vos clairons , Briser toutes portes fermées, Dépasser toutes renommées', Donner vH>ur astre à des armées L'étoile de vos éperons!
Dieu garde la durée et vous laisse l'espace; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place , Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charleraagne , à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain à TÉtemel !
O revers ! 6 leçon ! — Quand Tenfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit ; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit;
Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles ; Lorsqu'il eut é[)aissi de vivantes murailles Autour du nouveau-né riant sur son chevet; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde , Eut, à coups de cognée, à peu pi-ès fait le monde Selon le songe qu'il rêvait;
Quand tout fut préparé par les mains paternelles ^ Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ;
Qaand, pour loger un jour ce maître héréditaire , On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;
Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France
Un vase tout rempli du vin de l'espérance
Avant qu'il eût goAté de ce poison doré, Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe, Un Cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout efiaré !
Oui , l'aigle , un soir, planait aux voûtes étemelles , Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes ; Sa chute fit dans Tair un foudroyant sillon ; Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie ; Chacun selon ses dents se partagea la proie ; L'Angleterre prit l'aigle , et l'Autriche l'aiglon !
Vous savez ce qu'on fit du géant historique.
Pendant six ans on vit , loin derrière l'Afrique ,
Sous le verrou des rois prudents , — Oh ! n'exilons personne ! oh ! l'exil est impie ! — Cette grande figure en sa cage accroupie,
Ployée, et les genoux aux dents!
Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre!... — Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
n aimait son fils, ce vainqueur!
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde , Le portrait d'un enfant et la carte du monde ,
Tout son génie et tout son cœur !
Le soir, quand son regard se perdait dans l'alcûve ,
Ce qui se remuait dans cette tête chauve ,
Ce que son œil cherchait dans le passé profond ,
190 LES CHANTS DV CRÎîrUSCLiLE.
— Tandis que ses geôliers, sentinelles placées Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées , En regardaient passer les ombres sur son front ; —
Ce n*était pas toujours , sire , cette épopée Que vous aviez naguère écrite avec Tépée ;
Arcx)le, Austerlitz, Montmirail; Ni l'apparition des vieilles Pyramides; Ni le paclia du Caire et ses chevaux numides
Qui mordaient le vôtre au poitrail ;
Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille Que vingt ans , sous ses pieds , avait fait la bataillo
Déchaînée en noirs tourbillons, Quand son souflle poussait sur cette mer troublée Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée
Comme les mâts des bataillons;
Ce n'était pas Madrid , le Kremlin et le Phare , La diane au matin fredonnant sa fanfare, Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles. Les dragons chevelus, les grenadiers épiques, £t les rouges lanciers fourmillant dans les piques , Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés ;
Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close,
Gracieux comme l'Orient, Tandis qu'avec amour, sa nourrice enchantée , D'une goutte de lait au bout du sein restée ,
Agace sa lèvre en riant !
Le père alors posait ses coudes sur sa chaise, Son cœur plein de sanglots se dégonflait à Taise,
H pleurait, d'amour éperiîu... — Sois béni, pauvre enfant, tête aujourd'hui g1acé<', Seul être qui pouvais distraire sa pens(*e
Du trône du monde perdu !
LES CHANTS DU CREIM SCULE. 191
Tous deux sont morts. — Seigneur, votre droite est terrible ! Vous avez commencé par le maître invincible ,
Par riiomme triomphant; Puis vous avez enfm complété Tossuaire, Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire
Du père et de Tenfant !
Gloire , jeunesse , orgueil , biens que ta tombe empoilo ! LMiomme voudrait laisser quelque chose à la porte,
Mais la mort lui dit non!
C'haque élément retourne où tout doit redescendre. I/âir reprend la fumée, et la terre la cendre.
L*oubli reprend le nom.
O révolutions! j'ignore.
Moi, le moindre des matelots, Ce que Dieu dans Tombre élabore Sous le tumulte de vos flots.
î^ foule vous hait et vous raille.
Mais qui sait comment Dieu travaille?
Qui sait si Tonde qui tressaille, Si le cri des goufTres amers , Si la trombe aux ardentes serres , Si les éclairs et les tonnerres, Seigneur, ne sont pas nécessaires A la perle que font les mers !
Pourtant, cette tempête est lourde Aux princes comme aux nations ,
Ob ! quelle mer aveugle et sourde Qu'un peuple en révolutions!
Que sert ta chanson , 6 poète?
Ces chants que ton génie émiette , Tombent à la vague inquiète Qui n'a jamais rien entendu !
Ta voix s'enroue en cette brume , Le vent disperse au loin ta plume, Pauvre oiseau chantant dans l'écume Sur le mftt d'un vaisseau perdu !
Longue nuit! tourmente étemelle!
Le ciel n'a pas un coin d'azur.
Hommes et choses , pèle-mèle , Vont roulant dans l'abtme obscur.
Tout dérive et s'en va sous l'onde , Rois au berceau , maîtres du monde , Le front chauve et la tète blonde , Grand et petit Napoléon !
Tout s'efface, tout se délie, Le flot sur le flot se replie , Et la vague qui passe oublie Léviathan comme Alcyon I
Aoûl 1832