‹ Les feuilles d'automne (volume 3)Chapitre 3 sur 48 · A M. LOUIS B · texte numérisé non relu

A M. LOUIS B

Louis, quand tous irez, dans un de vos voyages,

Voir Bordeaux , t^au , Bayonne et ses charmants rivages ,

Toulouse la romaine, où dans des jours meilleurs

J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs ,

Passez par Blois. -^ Et là, bien volontiers sans doute.

Laissez dans le logis vos compagnons de route ,

Et tandis qu'ils joûront , riront ou dormiront ,

Vous , avec vos pensers qui haussent votre front ,

Montez à travers Blois cet escalier de rues

Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues ;

Laissez-là le château , quoique sombre et puissant ,

Quoiqu'il ait à la face une tache de sang ;

Admirez, en passant, cette tour octogone

Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone ;

Mais passez. — Et sorti de la ville, au midi,

Cherchez un tertre vert , circulaire , arrondi ,

LÈà i^EUlLLES D'AUTOMNE. 17

Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble, Gomme an cimier d'un casque une plume qui tremble. Vous le reconnaîtrez , ami ; car tout réyant , Vous TauKz TU de loin sans doute en aiTivant.

Sur le tertre monté, que la plaine bleu&tre, Que la ville étagée en long amphithéâtre , Que Téglise, ou la Loire .et ses voiles aux vents, £t ses mille archipels plus qué/ses flots mouvants , £t de Cbambord là-bas au loin 1m cent tomeUes , Ne fassent pas voler votre penséç entre elles. . Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon , Regardez à vos pieds. —

Louis, cette maison Qu'on voit , bâtie en pierre et d'ardoises couverte , Blanche et*carrée, au bas de la colline verte, £t qui , fermée à peine aux regards étrangers , iS'épanouit charmante entre ses deux vergers : C'est là. — Regardez bien : c'est le toit de mon père. C'est ici qu'il s*en vint dormir après la guerre , Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé , Que vous n'avez pas vu , qui vous aurait aimé !

Alors, 6 mon ami, plein d'une extase amèrc Pensez pieusement , d'abord à votre mère , Et puis à votre sœur, et dites : « Notre ami h Ne reverra jamais son vieux père endormi !

» Hélas ! il a perdu cette sainte défense

i> Qui protège la vie encore après l'enfance ,

» Ce pilote prudent qui , pour dompter le flot ,

te Prête une expérience au jeune matelot!

» Plus de père pour lui ! plus rien qu'une mémoire !

v> Plus d'auguste vieillesse à couronner de gloire!

^> Plus de récits guerriers! plus de beaux cheveux blancs

» A faire caresser par les petits enfants !

^' Hélas! il a perdu la moitié de sa vie,

» L'orgueil de faire voir à la foule ravie

» Son père , un vétéran , un général ancien !

» Ce foyer où Ton est plus à Taise qu'au sien ,

» Et le seuil paternel qui tressaille de joie

» Quand du fils qui revient le chien fidèle aboie!

» Le grand arbre est tombé ! resté seul au vallon

» L'arbuste est désormais à nu sous l'aquilon.

» Quand l'aïeul disparaît du sein de la famille ,

» Tout le groupe orphelin, mère, enfant, jeune fille ,

» Se rallie inquiet autour du père seul

M Que ne dépasse plus le front blanc de l'aïeul.

» C'est son tour maintenant. Du soleil, de la pluie,

» On s'abrite à son ombre, à sa tige on s'appuie.

» C'est à lui de veiller, d'enseigner, de souffrir,

» De travailler pour tous , d'agir et de mourir !

» Voilà que va bientôt sur sa tète vieillie

» Descendre la sagesse austère et recueillie;

» Voilà que ses beaux ans s'envolent tour à tour ,

>' Emportant l'un sa joie et l'autre son amour,

» Ses songes de grandeur et de gloire ingénue ,

» Et que pour travailler son Ame reste nue ,

» Laissant là l'espérance et les rêves dorés,

» Ainsi que la glaneuse , alors que dans les prés

» Elle marche, d'épis emplissant sa corbeille,

» Quitte son vêtement de fête de la veille!

» Mais le soir , la glaneuse aux branches d*ttn buisson

» Reprendra ses atours, et chantant sa chanson

» S'en reviendra parée, et belle, et consolée;

» Tandis que cette vie , âpre et morne vallée ,

» N'a point de buisson vert où l'on retrouve un jour

» L'espoir, l'illusion, l'innocence et l'amour!

Il continûra donc sa tâche commencée , Tandis que sa famille, autour de lui pressée, Sur son front, où des ans s'imprimera le cours, Verra tomber sans cesse et s'amasser toujours, €omme les feuilles d'arbre au vent de la tempête , Cette neige des jours qui blanchit notre tête !

LES FEUILLES D'AITOMNE. 10

» Ainsi du vétéran par la guerre épargne,

» Rien ne reste à son fils , muet et résigné ,

» Qu'an tombeau vide , et toi , la maison orpheline

» Qu'on voit blanche et carrée au bas de la colline ,

» Gardant , comme un parfum dans le vase resté ,

» Un air de bienvenue et d'hospitalité !

» Un sépulcre à Paris! de pierre ou de porphyre,

» Qu'importe! les tombeaux des aigles de l'empire

» Sont auprès. Ils sont là tous ces vieux généraux

» Morts un jour de victoire en antiques héros,

» Ou, regrettant peut-être et canons et mitraille,

» Tombés à la tribune, autre champ de bataille.

» Ses fils ont déposé sa cendre auprès des leurs,

» Afin qu'en l'autre monde , heureux pour les meilleurs ,

>' 11 puisse converser avec ses frères d'armes;

» Car sans doute ces chefs , pleures de tant de larmes ,

» Ont là-bas une tente. Ils y viennent le soir

» Parler de guerre; au loin , dans l'ombre , ils peuvent voir

» Flotter de l'ennemi les enseignes rivales;

» Et l'empereur au fond passe par intervalles.

» Une maison à Blois ! riante , quoiqu'en deuil ,

» Élégante et petite, avec un lierre au seuil,

» Et qui fait soupirer le voyageur d'envie

» Comme un charmant asile à reposer sa vie,

V Tant sa neuve façade a de fraîches couleurs ,

» Tant son frpnt est caché dans l'herbe et dans les (leurs !

» Maison! sépulcre! hélas ! pour retrouver quelque ombro

» De ce père parti sur le navire sombre ,

" Où faut-il que le fils aille égarer ses pas?...

» Maison , tu ne Tas plus ! tombeau , tu ne l'as pas ! »

Juin I8:i(>

Prsbete sures, tos qui eoatinetis multitudioes v.l placelis Tobis in turbis natioaum, quooiam non costodislis legem Jusiitiœ, oeque secundum voluutalem Dei ambulflstis.

ait., 6.

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