A MADEMOISELLE LOUISE B
De nos joars, — plaignez-noas, vous, douce et noble femme !• L'intérieur de l'iiomme offre un sombre tableau. Un serpent est*visible en la source de Teau, Et rincrédulité rampe au fond de notre âme.
Vous qui n'avez jamais de sourire moqueur Pour les accablements dont une âme est troublée, Vous qui vivez sereine, attentive et voilée, Homme par la pensée et femme par le cœur ,
Si vous me demandez , vous muse , à moi poète , D'où vient qu'un rêve obscur semble agiter mes jours , Que mon front est couvert d'ombres , et que toujours , Comme un rameau dans l'air , ma vie est inquiète ;
Pourquoi je cherche un sens au murmure des vents ; Pourquoi souvent , morose et pensif dès la veille , Quand riiorizon blanchit à peine, je m'éveille Même avant les oiseaux , même avant les enfants ;
Et pourquoi , quand la brume a déchiré ses voiles , Comme dans un palais dont je ferais le tour , Je vais dans le vallon, contemplant tour à tour Et le tapis de fleurs et le plafond d'étoiles ?
Je vous dirai qu'en moi je porte un ennemi , Le doute qui m'emmène errer dans le bois sombre , Spectre myope et sourd , qui , fait de jour et d'ombie , Montre et cache à la fois toute chose à demi !
Je vous dirai qu'en moi j'interroge à toute heuie Un instinct qui bégaie , en mes sens prisonnier , Près du besoin de croire un désir de nier , Et l'esprit qui ricane auprès du cœur qui pleure !
Aussi vous me voyez souvent parlant tout bas; Et comme un mendiant , à la bouche affamée , Qui rêve assis devant une porte fermée , On dirait que j'attends quelqu*un qui n'ouvre pas.
Le doute ! mot funèbre et qu'en lettres de flammes , Je vois écrit partout , dans l'aube , dans l'éclair , Dans l'azur de ce ciel, mystérieux et clair, Transparent pour les yeux , im|)énétrable aux âmes !
C'est notre mal à nous , enfants des passions Dont l'esprit n'atteint pas votre calme sublime ; A nous dont le berceau , risqué sur un abtme , Vogua sur le flot noir des révolutions.
Les superstitions , ces hideuses vipères , Fourmillent sous nos fronts où tout germe est flétri. Nous portons dans nos cœurs le cadavre pourri De la religion qui vivait dans nos pères.
Voilà pourquoi je vais, triste et réfléchissant. Pourquoi souvent, la nuit, je regarde et j'écoute. Solitaire, et marchant au hasard sur la route A rheure où le passant semble étrange au laissant
Heureux qui peut aimer, et qui dans la nuit ooire. Tout en cherchant la foi , peut rencontrer Tamour ! 11 a du moins la lampe en attendant le jour.
Heureux ce cœur ! Aimer, c'est la moitié de croire.
Octobre 183 t.
DATE LILTA.
Oh ! si Yoas rencontrez quelque part sous les cieuv Une femme au front pur, au pas grave, aux doux yeux , Que suivent quatre enfants dont le dernier chancelle, Les surveillant bien tous, et, s*il passe auprès d'elle Quelque aveugle indigent que Tâge appesantit, Mettant une humble aumône aux mains du plus petit ; Si , quand la diatribe autour d'un nom s'élance , Vous voyez une femme écouter en silence , Et douter, puis vous dire : — Attendons poup juger. Quel est celui de nous qu'on ne pourrait charger? On est prompt à ternir les choses les pins belles. La louange est sans pieds et le blâme a des ailes. - Si, lorsqu'un souvenir, ou peut-être un remords, Ou le hasard vous mène à la cité des morts , Vous voyez , au détour d'une secrète allée , Prier sur un tombeau dont la route est foulée ,
Seul avec des enfants , un être gracieux
Qui pleure en souriant comme Ton pleure aux cieux ;
Si de ce sein brisé la douleur et l'extase
S'épanche comme Teau des fêlures d*un vase ;
Si rien d'humain ne reste à cet ange éploré ;
Si , terni par le deuil , son œil chaste et sacré ,
Bien plus levé là-haut que baissé vers la tombe ,
Avec tant de regret sur la terre retombe
Qu'on dirait que son cœur n'a pas encor choisi
Entre sa mère au ciel et ses enfants ici ;
Quand, vers Pâque ou Noël, Téglise, aux nuits tombantes,
S'emplit de pas confus et de cires flambantes,
Quand la fmiiée en flots déborde aux encensoirs
Comme la blanche écume aux lèvres des pressoirs ,
Quand au milieu des chants dliommes, d'enfants, de femmes.
Une âme selon Dieu soil de toutes ces âmes ,
Si , loin des feux , des voix , des bruits et des splendeurt^ ,.
Dans un repli perdu parmi les profondeurs.
Sur quatre jeunes fronts groupés près du mur sombre.
Vous voyez se pencher un regard voilé d'ombre
Où se mêle , plus doux encor que solennel ,
Le rayon virginal au rayon maternel i
Oh ! qui que vous soyez, bénissez-ïa. C'est elle! La sœur, visible aux yeux, de mon âme immortelle f Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours ! Toit de mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours !
C'est elle ! la vertu sur ma tète penchée ; La figure d'albâtre en ma maison cachée ; L'arbre qui , sur la route où je marche à f )as lourds , Verse des fruits souvent et de l'ombre toujours ; La femme dont ma joie est le bonheur suprême ; Qui, si nous chancelons, ses enfants ou moi-même. Sans parole sévère et sans regard moqueur.
Les soutient de la main et me soutient du cœur :
Celle qui , lorsqu'au mal y pensif, je m'abandonne ,
Seule peut me punir et seule me pardonne ;
Qui de mes propres torts me console et m'absout ;
À qui j'ai dit : Toujours ! et qui m'a dit : Partout !
£lle I tout dans un mot ! c'est dans ma froide brume
Une fleur de beauté que la bonté parfume !
D'une double nature hymen mystérieux !
La fleur est de la terre et le parfum des cieux !
fS. ..