‹ Les feuilles d'automne (volume 4)Chapitre 39 sur 58 · À CANARIS · texte numérisé non relu

À CANARIS

Canaris ! Canaris ! nous t'avons oublié ! Lorsque sur un héros le temps s'est replié, Quand le sublime acteur a fait pleurer ou rire , Et qu'il a dit le mot que Dieu lui donne à dire , Quand , venus au hasard des révolutions , Les grands hommes ont fait leurs grandes actions , Qu'ils ont jeté leur lustre, étincelant ou sombre, Et qu'ils sont pas à pas redescendus dans l'ombre, Leur nom s'éteint aussi Tout est vain ! tout est vain Et jusqu'à ce qu'un jour le poète divin Qui peut créer un monde avec une parole, Les prenne, et leur rallume au front une auréole, Nul ne se souvient d'eux , et la foule aux cent voix Qui rien qu'en les voyant hurlait d'aise autrefois , Hélas ! si par hasard devant elle on les nomme , Interroge et s'étonne et dit . Quel est cet homme? Nous t'avons oublié Ta gloire est dans la nuit. Nous faisons bien encor toujours beaucoup de bruit,

Mais plus de cris d'amour, plus de chants, plus de culte,

Plus d'acclamations pour toi dans ce tumulte !

Le bourgeois ne sait plus épeler ton grand nom .

Soleil qui t'es couché , tu n'as plus de Memnon î

Nous avons un instant crié : — « La Grèce ! Athènes !

Sparte! Léonidas! Botzaris! Démosthènes!

Canaris , demi-dieu de gloire rayonnant !.. » —

Puis, l'entr'acte est venu, c'est bien, et maintenant

Dans notre esprit , si plein de ton apothéose ,

Nous avons tout rayé pour écrire autre chose !

Adieu les héros grecs! leurs lauriers sont fanés.

Vers d'autres orients nos regards sont tournés

On n'entend plus sonner ta gloire sur l'enclume

De la presse , géant par qui tout feu s'allume ,

Prodigieux cyclope à la tonnante voix ,

A qui plus d'un Ulysse a crevé l'œil parfois.

Oh ! la presse ! ouvrier qui chaque jour s'éveille ,

Et qui défait souvent ce qu'il a fait la veille ;

Mais qui forge du moins, de son bras souverain ,

A toute chose juste une armure d'airain !

Nous t'avons oublié !

Mais à toi , que t'importe ?

Il te reste , ô marin , la vague qui t'emporte , Ton navire, un bon vent toujours prêt à soufflet , Et l'étoile du soir qui te regarde aller 11 te reste l'espoir, le hasard , l'aventure , Le voyage à travers une belle nature , L'éternel changement de choses et de lieux , La joyeuse arrivée et le départ joyeux ; L'orgueil qu'un homme libre a de se sentir vivre Dans un brick fin voilier et bien doublé de cuivre , Soit qu'il ait à franchir un détroit sinueux , Soit que, par un beau temps, l'Océan monstrueux Qui brise quand il veut les rocs et les murailles , Le berce mollement sur ses larges écailles; Soit que l'orage noir , envolé dans les airs , I^e batte à coups presses de son aile d'éclairs!

Mais il te leste, ô Grec, ton ciel bleu , ta mer bleue ,

Tes grands aigles qui font d'un coup d'aile une lieue,

Ton soleil toujours pur dans toutes les saisons,

La sereine beauté, des tièdes horizons,

Ta langue harmonieuse, ineffable, amollie,

Que le temps a mêlée aux langues d'Italie

Comme aux flots de Baïa la vague de Samos;

Langue d'Homère où Dante a jeté quelques mots !

11 te reste, trésor du grand homme candide,

Ton long fusil sculpté, ton yatagan splendide,

Tes larges caleçons de toile, tes caftans

De velours rouge et d'or, aux coudes éclatants !

Quand ton navire fuit sur les eaux écumeuses,

Fier de ne côtoyer que des rives fameuses,

Il te reste, ô mon Grec, la douceur d'entrevoir

Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir ,

Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine,

Une femme de Thèbe ou bien de Salamine,

Paysanne à l'œil fier qui va vendre ses blés

Et pique gravement deux grands bakufs accouplés ,

Assise sur un char d'homérique origine,

Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Égine!

Octobre I8.52.

Seule au pied de la tour d'où sort la voix du maître,

Dont l'ombre à tout moment au seuil vient apparaître

Prête à voir en bourreau se changer ton époux ,

Pâle et sur le pavé tombée à deux genoux ,

Triste Pologne! hélas! te voilà donc liée,

Et vaincue, et déjà pour la tombe pliée!

Hélas ! tes blanches mains, à défaut de tes fils ,

Pressent sur ta poitrine un sanglant crucifix.

Les Baskirs ont marché sur ta robe royale

Où sont encore empreints les clous de leur sandale.

Par instant une voix gronde , on entend le bruit D'un pas lourd, et l'on voit un sabre qui reluit, Et toi, serrée au mur qui sous tes pleurs ruisselle, Levant tes bras meurtris et ton front qui chancelle Et tes yeux que déjà la mort semble ternir, Tu dis : France, ma sœur! ne vois-tu rien venir?

Septembre I s : t : i

A L'HOMMK

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