‹ Les feuilles d'automne (volume 4)Chapitre 55 sur 58 · XXX V · texte numérisé non relu

XXX V

Les autres en tout sens laissent aller leur vie,

Leur âme, leur désir, leur instinct, leur envie.

Tout marche en eux , au gré des choses qui viendront

L'action sans l'idée et le pied sans le front.

Ils suivent au hasard le projet ou le rêve,

Toute porte qui s'ouvre ou tout vent qui s'élève.

Le présent les absorbe en sa brièveté.

Ils ne seront jamais et n'ont jamais été ;

Ils sont, et voilà tout. Leur esprit flotte et doute.

Ils vont , le voyageur ne tient pas à la route ,

Et tout s'efface en eux à mesure, l'ennui

Par la joie, oui par non, hier par aujourd'hui

Ils vivent jour à jour et pensée à pensée.

Aucune règle au fond de leurs vœux n'est tracée ;

Nul accord ne les tient dans ses proportions.

Quand ils pensent une heure , au gré des passions ,

Rien de lointain ne vient de derrière leur ?ie Retentir dans l'idée à cette heure suivie ; Et pour leur cœur terni l'amour est sans douleurs , Le passé sans racine et l'avenir sans fleurs.

Mais vous qui répandez tant de jour sur mon àme ,

Vous qui, depuis douze ans, tour à tour ange et femme ,

Me soutenant là-haut ou m'aidant ici-bas ,

M'avez pris sous votre aile ou calmé dans vos bras ;

Vous qui, mettant toujours le cœur dans la parole,

Rendez visible aux yeux , comme un vivant symbole ,

Le calme intérieur par la paix du dehors ,

La douceur de l'esprit par la santé du corps ,

La bonté par la joie , et comme les dieux même

La suprême vertu par la beauté suprême ;

Vous , mon phare , mon but , mon pôle , mon aimant !

Tandis que nous flottons à tout événement,

Vous savez que toute âme a sa règle auprès d'elle ;

Tout en vous est serein , rayonnant et fidèle ,

Vous ne dérangez pas le tout harmonieux ,

Et vous êtes ici comme une sphère aux deux !

Rien ne se heurte en vous ; tout se tient avec grâce ;

Votre âme en souriant à votre esprit s'enlace ;

Votre vie , où les pleurs se mêlent quelquefois ,

Secrète comme un nid qui gémit dans les bois ,

Comme un flot lent et sourd qui coule sur des mousses ,

Est un concert charmant des choses les plus douces.

Bonté , vertu , beauté , frais sourire , œil de feu ,

Toute votre nature est un hymne vers Dieu .

II semble, en vous voyant si parfaite et si belle,

Qu'une pure musique, égale et solennelle,

De tous vos mouvements se dégage en marchant.

Les autres sont des bruits, vous, vous êtes un chant !

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Toi î sois bénie à jamais !

Eve qu'aucun fruit ne tente î Qui de la vertu contente Habite les purs sommets !

Ame sans tache et sans rides , Baignant tes ailes candides , A l'ombre et bien loin des yeux , Dans un flot mystérieux, Moiré de reflets splendides !

Sais-tu ce qu'en te Voyant L'indigent dit quand tu passes ?

— « Voici le front plein de grâces Qui sourit au suppliant !

Notre infortune la touche

Elle incline à notre couche

Un visage radieux ;

Et les mots mélodieux

Sortent charmants de sa bouche ! »

Sais-tu , les yeux vers le ciel ,

Ce que dit la pauvre veuve ?

— « Un ange au fiel qui m'abreuve

Est venu mêler son miel.

Comme à l'herbe la rosée ,

Sur ma misère épuisée ,

Ses bienfaits sont descendus.

Nos cœurs se sont entendus ,

Elle heureuse , et moi brisée !

J'ai senti que lien d'impur Dans sa gaîté ne se noie , Et que son front a la joie Comme le ciel a l'azur.

Son œil de même a su lire Que le deuil qui me déchire N'a que de saintes douleurs.

Comme elle a compris mes pleurs , Moi, j'ai compris son sourire ! » —

Pour parler des orphelins ,

Quand , près du foyer qui tremble,

Dans mes genoux je rassemble

Tes enfants de ton cœur pleins ;

Quand je leur dis l'hiver sombre,

La faim, et les maux sans nombre

Des petits abandonnés,

Et qu'à peine sont-ils nés

Qu'ils s'en vont pieds nus dans l'ombre ;

Tandis que, silencieux,

Le groupe écoute et soupire,

Sais-tu ce que semblent dire

Leurs yeux pareils à tes yeux ?

— « Vous qui n'avez- rien sur terre , Venez chez nous ! pour vous plaire Nous nous empresserons tous ;

Et vous aurez comme nous Votre part de notre mère ! »> —

Sais-tu ce que dit mou cœur ?

— « Elle est indulgente et douce , Et sa lèvre ne repousse Aucuue amère liqueur.

Mère pareille à sa fille ,

Elle luit dans ma famille

Sur mon front que l'ombre atteint.

Le front se ride et s'éteint,

La couronne toujours brille ! » —

Au-dessus des passions, Au-dessus de la colère , Ton noble esprit ne sait faire Que de nobles actions.

Quand jusqu'à nous tu te penches, C'est ainsi que tu t'épanches Sur nos cœurs que tu soumets.

D'un cygne il ne peut jamais Tomber que des plumes blanches!

Octobre <8.

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