‹ Les feuilles d'automne (volume 5)Chapitre 14 sur 30 · LUCAN · texte numérisé non relu

LUCAN

Où donc est le bonheur? disai$-je. — Infortuné! liC bonheur, ô mon Dieu , vous me Tavez donne'.

Naître, et ne pas savoir que TenÊmce éphémère , Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amëre y Est Fâge du bonheur et le plus beau moment Quel'homme, ombre qui passe, aitsous le firmament !

Plus tard aimer, garder dans son cœur déjeune homme Un nom mystérieux que jamais on ne nomme , Glisser un mot furtif dans une tendre main , Aspirer aux douceurs d'un ineffable hjfpen , Envier l'eau qui fuit, le nuage qui vole.

Sentir son cœur se fondre au son d'une parole , Connaître un pas qu'on aime et que jaloux on suit, Rêver le jour, brûler et se tordre la nuit , Pleurer surtout cet âge où sommeillent les âmes , Toujours soufirir, parmi tous les regards de femmes^

d'automne. 165

Tous les buissons d'avril , les feux du ciel Termeil, Ne cherdierqu'un regard, qu'unefleur, (pi'un soleil!

Puis, effeuiller en hâte et d'une main jalouse Les boutons d'orangers sur le front de l'épouse , Tout sentir, être beureux, et pourtant, insensé! Se tourner presque en pleurs vers le malbeur passé; Voir aux feux de midi , sans espoir qu'il renaisse , Se Êmer son printemps , son matin , sa jeunesse , Perdre l'illusion , l'espérance , et sentir Qu'on vieillit au farder croissant du repentir ! Ëffiicer de son front des tacbes et des rides ; S'éprendre d'art, de vers , de voyages arides. De cieux lointains, de mers où s'égarent nos pas; Redemander cet âge où l'on ne dormait pas , Se dire qu'on était bien malheureux , bien triste , Bien fou , que maintenant on respire , on existe ,

Et y plils vieux Af^dix an» y s^^nfenner tout un jour Pour rdM avec plenn quelques lettres*d'amour !

Vieillir enfin, vieillir! comme des fleurs fanëes Voir blanchir nos cbeveux et tomber nos années , Rappeler notre enfance et nos beaux jours flétris, Boire le reste amer de ces parfums aigns , Être sage, et railler Famant et le poète , £t lorsque nous touchons à la tombe ouiette , Suivre en ks rappelant d'un ceil mouiUe de pleurs Nos ei^ns qui d^jà sont tournes vers les leurs !

Ainsi rhomme , ô mon Dieu ! marche toujours plQS sombre Du berceau qui rayonne au sépulcre plein d'ombre.

D AUTOMNE k 167

C'est donc avoir vécu ! c'est donc avoir e'te'î Dans l'amour et la jofe et la félicite' C'est avoir eu sa part ! et se plaindre est folie. Voilà de quel nectar la coupe était remplie I

Hélas ! nartre pour vivre en désirant la mort , Grandir en regrettant l'enfance où le cœur dort , Vieillir en regrettant la jeunesse ravie , Mourir en regrettant la vieillesse et la vie I

Où donc est le bonheur? disais-je, — Infortuné ! Le bonbeur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné!

Mai 1830.

Le toit ^{gaie et rit.

— André CniNiER. -

Lorsque l'enfant paraît, le cercle dé famille Applaudit à grands ciis; son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux , Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,

17â LES FEUILLES

Se dérident soudain à voir l'enfant paraître^ Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grandfeu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucher, Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous ^aire. On rit, on se rëcrie, on l'appelle, et sa mère

Tremble à le voir nuo'cher.

Quelquefois nous parlons , en remuant la flamme, De patrie et de Dieu , des poètes , de l'an^ç

Qui s'élève en priant; L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie

d'automne. 175.

£t les poètes saints! la graye causerie S'arrête en souriant.

Lanuit, quand l'hommedort, quand l'esprit rêve, àl'lieure Où l'on entend gémir , comme une yoi:^ qui pleure y

L'onde entre les roseaux ^ Si l'aub^tout à cqup là-bas luit comme uii phare , Sa clarté dans les champs éyeille une fanfare

De cloches et d'oiseaux!

Enfant, TOUS êtes l'aube et mon ame est la plaine

Qui des plus douces fleurs embaume son haleine

Quand vous la respirez ^

Mon ame est la forêt dont les sombres ramures

174 l^ES FEUILtEsf

S*emplissent pour tous seul dfe suâtes murmures* Et de rayons dores !

Car vos beaux yeux sont pleins dé dbiiceuK mfiirfc^^ Car vos petites mains , joyeuses et héniti ,

N'ont point mal fait encor; Jamais vos jeunes pas n'ont touche' notf è fange ; Tête sacrée! enfent aux cheveux blondi ! bel aàge

A l'auréole d'or!

Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.

Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche.

Vos ailes sont d'azùr.

Sans le comprendre cncor, vous regardez le monde

Double virginité ! totf/& où rien n'est immonde , Ame où rien n'est impàr !

U est si beau y Fenfent , avec ^n doux sourire , Sa douce bonne jfoi , sa voix qui veut tout dire ,

Ses pleurs vite apaise^ , Laissant errer sa vue étonnée et ravie , Offrant de toutes parts sa jeune ame à la vie

Et sa bouche aux baisers !

Seigneur! préservez-moi, préservez ceux quej'aime, Fjrères , parens , amis , et mes ennemis même

Dans le mal triomphans , Dejamais voir, Seigneur! Tété sans fleurs vermeilles,

La cage sans oiseaux^ la ruche sans abeilles ^ La maison sans enfans !

Mai 1830.

Boia f frais. Mariant d'aise à celte vie amèrc«

-^ Sainte-Beuve. —

Dans Talcoye sombre , Près d'un humble «lutcl , L* enfant dort à Tombre

Du lit maternel.

Tandis qu'il repose , Sa paupière rose y Pour la terre close , S'ouvre pour le ciel.

Il ûût bi^ des réyes.

Il voit par momens Le sable des grèves Plein de diamans , Des soleils de flammes y Et de beUes dames Qui portait des ame$ Diains leurs bras charmans.

d'automne. 181

SoDge qui renchante !

Il voit des ruisseaux.

Une voix qui chante Sort du fond des eaux.

Ses sœurs sont plus belles.

Son père est près d'elles.

Sa mère a des ailes Gomme les oiseaux.

Il voit mille choses Plus belles encor; Des lis et des roses Plein le corridor; Des lacs de délice

18â LES FEUILLES

Où le poisson glisse , Ou l'onde se plisse A des roseaux d'or?

Enfant, rêve encore!

Dors y 6 mes amours !

Ta jeune ame ignore Où s'en vont tes jours.

Gomme une algue morte, Tu vas , que t'importe ?

Le courant t'emporte , Mais tu dors toujours !

to'AtrroMNt. 185

Sans soin , sans étude , Tu dors en chemin ; Et l'inquiétude A la froide main , De son ongle aride , Sur ton front candide Qui n'a point de ride , N'écrit pas : Demain !

Il dort y innocence!

Les anges sereins Qui savent d'avance Le sort des humains , Le voyant sans armes , Sans peur, sans alarmes

Baisent avec larmes Ses petites mains^

Leurs lèvres effleurent Ses lèvres de nûel.

L'enfant voit qu'ils pleurei^t Et dit : Gabriel!

Mais l'ange le touche , Et berçant la couche , Un doigt sur sa bouche y Lève l'autre au ciel.

Cependant sa mère Prompte k le bercer,

Croit qu'une chimère Le vient oppresser; Fière , elle l'admire , L'entend qui soupire , Et le fait sourire Avec un baiser.

Novciiibre 1831.

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