‹ Les feuilles d'automne (volume 5)Chapitre 18 sur 30 · A MES AMIS S.-B»ET L. B · texte numérisé non relu

A MES AMIS S.-B»ET L. B

Amis, mes deux amis, mon peintre, mon poète I Vous me manquez toujours , et mon ame inquiète

Vous redemande ici.

Des deux amis , si cHers à ma lyre engourdie ,^

5â LES FEUILLES

Pas un ne m'est resté. Je fen veux , Normandie y De me les prendre ainsi !

Ik emportent en eux toute ma poe'sie ^

L'un , avec son doux luth de miel et d'ambroisie y

L'autre avec' ses pinceaux.

Peinture etpoësie où s'abreuvait ma muse , Adieu votre onde ! Adieu l'Alpha et F Aréthuse

Dont je mêlais les eaux !

Adieu surtout ces cœurs et ces âmes si hautes y Donttoujoursj'ai trouvé, pourmesmauxetmes fautes^

Si tendre la pitié!

Adieu toute la joie à leur commerce unie !

d'automne. 55

Car tous deux , ô douceur ! si divers de génie , Ont la même amitié' !

Je crois d'ici les voir, le poète et le peintre. Ils s'en vont raisonnant de l'ogive et du cintre

Devant un vieux portail^ Ou y soudain , à loisir , changeant de fantaisie , Poursuivent un œil noir dessous la jalousie ,

A travers l'éventail.

Oh ! de la jeune Me et du vieux monastère ,

Toi j peins-nous la beauté, toi , dis-nous le mystère.

Charmez-nous tour à tour.

A travers le blanc voile et la muraille grbe

54 LES FEUILLES D*^UTOMIfE.

Votre œil , ô mes amis , sait voir Dieu dans réglise, Dans la femme l'amoiir !

•* Marchez y frères jumeaux , l'artiste avec l'apotre ! L'un nous peint l'univers que nous explique l'autre ;

Car y pour notre bonheur y Chacun de vous , sur terre, a sa part qu'il réclame ; A toi , peintre , le monde! A* toi , poète , l'ame !

A tous deux le Seigneur !

Mai 1830.

C!i>3L-..rilaU- rcruiu yexhtt .<-aepè obscitrauttir. — Okuvasils Tilberi:.nsis. —

LA PEIITE DE LA EÊVBEIE,

Amis , ne creusez pas vos chères rêveries ; Ne fouillez pas le sol de vos pl(|^les fleuries;

Et quand s'offre à yos yeux un océan qui dort , Nagez à la surface ou jouez sur le bord ; Car la pensée est sombre! Une pente insensible Va du monde réel à la sphère invisible ; La spirale est profonde, et cpand on y descend Sans cesse se prolonge et ya s'elargissant , Et pour avoir touché (pielque énigme fatale , De ce voyage obscur souvent on revient pâle !

L'autre jour, il venait de pleuvoir, car Tété , Cette année, est de bise et de pluie attristé, Et le beau mois de mai , dont le rayon nous leurre, Prend le masque d'avril qui sourit et qui pleure. J'avais levé le store aux gothiques couleurs. Je regardais au loyi les arbres et les fleurs.

d'automne. 59

Le soleil se jouait sur la pelouse verte

Dans les gouttes de pluie , et ma fenêtre ouverte

Apportait du jardin k mon esprit heureux

Un bruit d'en&ns joueurs et d'oiseaux amoureux.

Paris, les grands ormeaux, maison,dpme, chaumière,

Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière

De cet astre, de mai dont le rayon charmant

Au bout de tout brin d'hed)e allume un diamant !

Je me laissais aller à ces trois harmonies ,

Prmten^ , matin , enfance , en ma retraite unies ;

La Seine ainsi que moi laissait son flot vermeil

Suivre nonchalamment sa pente , et le soleil

Faisait évaporer à la fois sur les grèves

L'eau du fleuve en brouillards et ma pense'e en rêves î

Alors y dans mon esprit , je yis autour de moi Mes amis, non confus , inais tels que je les voi Quand ils viennent le soir, troupe graye et fidèle , Vous avec vos pinceaux dont la pointe ëtiitcelle, Vous , laissant échapper vos vers au vol ardent , £t nous tous , écoutant en cercle , ou regardant, n étaient bien là tous , je voyais leurs visages, Tous , même les absens qui font de longs voyages. Puis tous ceux qui sont morts vinrent après ceux-ci , Avec l'air qu'ik avaient quand ils vivaient aussi. Quandj'eus, quelques instans,des yeux dema pensée, Contemplé leur famille à mon foyer pressée , Je vis trembler leurs traits confus, et par degrés Pâlir en s'effîiçant leurs fronts décolorés, £t tous , comme un ruisseau qui dans un lac s'écoule , Se perdre autour de moi dans une immense foule.

Foule sans nom ! chaos ! des voix, des yeux, des pas . Ceux qu'on n'ajamais vus, ceux (ju'on neconnaît pas. Tous les vivans ! — cite's bourdonnant aux oreilles Plus qu'un bois d'Ame'rique ou des ruches d'abeilles, Caravanes campant sur le désert en feu , Matelots disperses sur l'océan de Dieu , £t , conune un pont hardi , sur l'onde qui chavire , Jetant d'un monde à l'auti'e un sillon du navire , Ainsi que l'araignée entre deux chênes verts Jette un fil argenté qui flotte dans les airs !

Lfes deux pôles ! le monde entier ! la mer, la terre, Alpes aux fronts de neige , Ëtnas au noir cratère , Tout à la fois, automne, été, printemps, hiver.

Les vallons , descendant de la terre à la mer

6â LES FEUILLES

Et s'y changeant en golfe, et des mers aux campagnes Les caps épanouis en chaînes de montagnes , Et les grands continens, brumeux, verts ou dores, Par les grands océans sans cesse dëvorés , Tout, comme un paysage en une chambre noire Se rëfléchit avec ses rivières de moire, Sespassans , ses brouillards flottant comme un duvet. Tout dans mon esprit sombre allait, marchait, vivait!

Alors , en attachant , toujours plus attentives , Ma pensée et ma vue aux mille perspectives Que le souffle du vent ou le pas des saisons M'ouvrait à tous momens dans tous les horizons, Je vis soudain surgir, parfois du sein des ondes , A côté des cités vivantes des deux mondés ,

d'automne. 6df

D'autres villes aux fronts étranges , inouis ,

Sépulcres ruines des temps évanouis ,

Pleines d'entassemens , de tours , de pyramides ,

Baignant leurs pieds aux mers^ leur tête auxcieux hiunides .

Quelques-unes sortaient de dessous des cités

Où les vivans encor bruissent agités ,

Et des siècles passés jusqu'à l'âge oii nous sonmies

Je pus compter ainsi trois étages de Romes.

Et tandis qu'élevant leurs inquiètes voix ,

Les cités des vivans résonnaient à la fois

Des murmures du peuple ou du pas des armées ,

Ces villes du passé , muettes et fermées ,

Sansfîimée àleurstoits,sans rumeurs dans leurs seins,

Se taisaient et semblaient des ruches sans essaims.

J'attendais. Un grand bruit se fît. Les races mortes

De ces villes en deuil vinrent ouvrir les portes ,

Et je les vis marcher ainsi que les vivans ,

Et jeter seulement plus de poussière aux vents.

QÂ LES FEUILLES

Alors , tours y aqueducs , pyramides , colonnes , Je vis l'intérieur des vieilles fiabylones , Les Garthages , les Tyrs , les Thèbes , les Sions , D'oii sans ces^ sortaient des générations.

Ainsi j'embrassais tout : et la terre ^ et Gybèle; La ûice anticpe auprès de la ûice nouvelle; Le passé, le présent^ les viyans et les moils; IjC genre humain complet comméau jour du remords. Tout parlait à la fob , tout se £dsait comprendre , Le pélasge d'Orphée et l'étrusque d'Evandre , Les runes d'Irmensul, le sphinx égyptien , La voix du nouveau monde aussi vieux que l'ancien .

d'automne, (55

Or, ce que je voyais , je doute (jue je puisse Vous le peindre : c'était comme un grand édifice Formé d'entassemens de siècles et de lieux; On n'en pouvait trouver les bords ni les milieux^ A toutes les hauteurs, nations, peuples, races, Mille ouvriers humiains, laissant partout leurs traces, Travaillaient nuit et jour, montant, croisant leurs pas, Parlant chacun leur langue et ne s'entendant pas; £t moi je parcourais , cherchant qui me réponde , J)e degrés en degrés cette Babel du monde.

La nuit avec la foule, en ce rêve hideux.

Venait, s'épaississant ensemble toutes deux; Et, dans ces régions que nul. regard ne sonde, Plus l'homme était nombreui^, plus l'oipbre était profonde,

66 LES FEVILLES

Tout devenait douteux et vague , seulement Un souffle <pii passait de n^oment en moment, Gomme pour me montrer Tinmiense fourmilière , Ouvrait dans l'ombre au loin des vallons de lumière. Ainsi qu'un coup de vent fait sur les flots troubles Blanchir l'écume y ou creuse une onde dans les blés.

Bientôt autour de moi les ténèbres s'accrurent, L'horizon se perdit, les formes disparurent, Et l'homme avec la chose et l'être avec l'esprit Flottèrent à mon souffle , et le frisson me prit. J'étais seul. Tout fuyait. L'étendue était sombre. Je voyais seulement au loin , à travers l'ombre , "Comme d'un océan les flots noirs et pressés Dans l'espace et le temps les nombres entassés !

d'automne. 67

Oh! cette double mer du temps et de l'espace Où le navire humain toujours passe et repasse, Je voulus la sonder, je voulus en toucher Le sable , y regarder, y fouiller, y chercher, Pour vous en rapporter quelque richesse étrange , Et dire si son lit est de roche ou de fange.

Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu , Au profond de l'abîme il ùagea seul et nu , Toujours de l'inefifable allant à l'invisible. . . . Soudain il s'en revint avec un cri terrible , Ebloui, haletant, stupide, épouvanté, Car il avait au fond trouvé l'éternité.

Maî 1830.

Page 1