‹ Les feuilles d'automneChapitre 11 sur 125 · A M. DAVID, STATUAIRE · texte numérisé non relu

A M. DAVID, STATUAIRE

C'est ton souffle qui le ranime ;

C'est toi qui, sur le sombre abîme,

Dresses le colosse sublime

Qui prend le phare dans sa main. 60

Lorsqu'à tes yeux une pensée

Sous les traits d'un grand homme a lui.

Tu la fais marbre, elle est fixée,

Et les peuples disent: C'est lui.

Mais avant d'être pour la foule, 65

Longtemps dans ta tête elle roule

Comme une flamboyante houle

Au fond du volcan souterrain;

Loin du grand jour qui la réclame

Tu la fais bouillir dans ton âme ; 70

Ainsi de ses langues de flamme

Le feu saisit l'urne d'airain.

Va ! que nos villes soient remplies

De tes colosses radieux !

Qu'à jamais tu te multiplies 75

Dans un peuple de demi-dieux !

Fais de nos cités des Corinthes !

Oh ! ta pensée a des étreintes

Dont l'airain garde les empreintes,

Dont le granit s'enorgueillit ! 80

Honneur au sol que ton pied foule !

Un métal dans tes veines coule ;

Ta tête ardente est un grand moule

D'où l'idée en bronze jaillit !

Bonaparte eût voulu renaître 85

De marbre et géant sous ta main ; Cromwell, son aïeul et son maître,

T'eût livré son front surhumain ;

Ton bras eût sculpté pour l'Espagne

Charles-Quint; pour nous, Charlemagne, 90

Un pied sur l'hydre d'Allemagne,

L'autre sur Rome aux sept coteaux;

Au sépulcre prêt à descendre,

César t'eût confié sa cendre ;

Et c'est toi qu'eût pris Alexandre 95

Pour lui tailler le mont Athos !

28 juillet 1828.

Te réfèrent fluctus — Horace

Naguère une même tourmente, Ami, battait nos deux esquifs ; Une même vague écumante Nous jetait aux mêmes récifs ; Les mêmes haines débordées Gonflaient sous nos nefs inondées Leurs flots toujours multipliés, Et, comme un océan qui roule, Toutes les tètes de la foule Hurlaient à la fois sous nos pieds !

Qu'allais-je faire en cet orage.

Moi qui m'échappais du berceau ?

Moi qui vivais d'un peu d'ombrage Et d'un peu d'air, comme l'oiseau?

A cette mer qui le repousse Pourquoi livrer mon nid de mousse^ Où le jour n'osait pénétrer? Pourquoi donner à la rafale Ma belle robe nuptiale Comme une voile à déchirer?

C'est que, dans mes songes de flamme, C'est que, dans mes rêves d'enfant.

J'avais toujours présents à l'âme Ces hommes au front triomphant,

Qui, tourmentés d'une autre terre, 25

En ont deviné le mystère

Avant que rien en soit venu,

Dont la tête au ciel est tournée,

Dont l'âme, boussole obstinée.

Toujours cherche un pôle inconnu. 30

Ces Gamas, en qui rien n'eflFace

Leur indomptable ambition,

Savent qu'on n'a vu qu'une face

De l'immense création.

Ces Colombs, dans leur main profonde, 35

Pèsent la terre et pèsent l'onde

Comme à la balance du ciel.

Et, voyant d'en haut toute cause,

Sentent qu'il manque quelque chose

A l'équilibre universel. . 40

Ce contre-poids qui se dérobe,

Ils le chercheront, ils iront;

Ils rendront sa ceinture au globe,

A l'univers son double front.

Ils partent, on plaint leur folie. 45

L'onde les emporte; on oublie

Le voyage et le voyageur, . . —

Tout à coup de la mer profonde

Ils ressortent avec leur monde.

Comme avec sa perle un plongeur ! 50

Voilà quelle était ma pensée.

Quand sur le flot sombre et grossi

Je risquai ma nef insensée.

Moi, je cherchais un monde aussi !

Mais, à peine loin du livage, 55

J'ai vu sur l'océan sauvage

Commencer dans un tourbillon

Cette lutte qui me déchire

Entre les voiles du navire

Et les ailes de l'aquilon. 60

C'est alors qu'en l'orage sombre

J'entrevis ton mât glorieux

Qui, bien avant le mien, dans l'ombre,

Fatiguait l'autan furieux.

Alors, la tempête était haute, 65

Nous combattîmes côte à côte.

Tous deux, moi barque, toi vaisseau,

Comme le frère auprès du frère,

Comme le nid auprès de l'aire,

Comme auprès du lit le berceau. 70

L'autan criait dans nos antennes,

Le flot lavait nos ponts mouvants.

Nos banderoles incertaines

Frissonnaient au souffle des vents.

Nous voyions les vagues humides 75

Comme des cavales numides

Se dresser, hennir, écumer;

L'éclair, rougissant chaque lame,

Mettait des crinières de flamme

A tous ces coursiers de la mer. 80

Nous, échevelés dans la brume.

Chantant plus haut dans l'ouragan,

Nous admirions la vaste écume

Et la beauté de l'océan,

Tandis que la foudre sublime 85

Planait tout en feu sur l'abîme,

Nous chantions, hardis matelots,

La laissant passer sur nos tètes,

Et, comme l'oiseau des tempêtes,

Tremper ses ailes dans les flots. 90

Echangeant nos signaux fidèles

Et nous saluant de la voix,

Pareils à deux sœurs hirondelles.

Nous voulions, tous deux à la fois,

Doubler le même promontoire, 95

Remporter la même victoire.

Dépasser le siècle en courroux ;

Nous tentions le même voyage ;

Nous voyions surgir dans l'orage

Le même Adamastor jaloux. 100

Bientôt la nuit toujours croissante, Ou quelque vent qui t'emportait, M'a dérobé ta nef puissante Dont l'ombre auprès de moi flottait.

Seul je suis resté sous la nue. 105

Depuis, l'orage continue, Le temps est noir, le vent mauvais; L'ombre m'enveloppe et m'isole. Et, si je n'avais ma boussole.

Je ne saurais pas où je vais. no-

Dans cette tourmente fatale J'ai passé les nuits et les jours, J'ai pleuré la terre natale.

Et mon enfance et mes amours.

Si j'implorais le flot qui gronde, 115

Toutes les cavernes de l'onde Se rouvraient jusqu'au fond des mers;

Si j'invoquais le ciel, l'orage

Avec plus de bruit et de rage

Secouait sa gerbe d'éclairs. 120

Longtemps, laissant le vent bruire,

Je t'ai cherché, criant ton nom.

Voici qu'enfin je te vois luire

A la cime de l'horizon.

Mais ce n'est plus la nef ployée, 125

Battue, errante, foudroyée

Sous tous les caprices des cieux,

Rêvant d'idéales conquêtes.

Risquant à travers les tempêtes

Un voyage mystérieux ; 130

C'est un navire magnifique

Bercé par le flot souriant.

Qui, sur l'océan pacifique,

Vient du côté de l'orient.

Toujours en avant de sa voile 135

On voit cheminer une étoile

Qui rayonne à l'œil ébloui;

Jamais on ne le voit éclore

Sans une étincelante aurore

Qui se lève derrière lui. 140

Le ciel serein, la mer sereine.

L'enveloppent de tous côtés;

Par ses mâts et par sa carène

11 plonge aux deux immensités.

Le flot s'y brise en étincelles; 145

Ses voiles sont comme des ailes

Au soufifle qui vient les gonfler;

Il vogue, il vogue vers la plage.

Et, comme le cygne qui nag;e.

On sent qu'il pourrait s'envoler. 150

Le peuple, auquel il se révèle

Comme une blanche vision.

Roule, prolonge et renouvelle

Une immense acclamation.

La foule inonde au loin la rive. 155

Oh ! dit-elle, il vient, il arrive !

Elle l'appelle avec des pleurs.

Et le vent porte au beau navire,

Comme à Dieu l'encens et la myrrhe,

L'haleine de la terre en fleurs ! 160

Oh ! rentre au port, esquif sublime,

Jette l'ancre loin des frimas !

Vois cette couronne unanime

Que la foule attache à tes mâts !

Oublie et l'onde et l'aventure, 165

Et le labeur de la mâture.

Et le souffle orageux du nord !

Triomphe à l'abri des naufrages,

Et ris-toi de tous les orages

Qui rongent les chaînes du port! 170

Tu reviens de ton Amérique !

Ton monde est trouvé ! — Sur les flots

Ce monde, à ton souffle lyrique,

Comme un œuf sublime est éclos !

C'est un univers qui s'éveille! 175

Une création pareille

A celle qui rayonne au jour!

De nouveaux infinis qui s'ouvrent !

Un de ces mondes que découvrent

Ceux qui de l'âme ont fait le tour! 180

Tu peux dire à qui doute encore:

" J'en viens! j'en ai cueilli ce fruit.

Votre aurore n'est pas l'aurore,

Et votre nuit n'est pas la nuit.

Votre soleil ne vaut pas l'autre. 185

Leur jour est plus beau que le vôtre.

Dieu montre sa face en leur ciel.

J'ai vu luire une croix d'étoiles

Clouée à leurs nocturnes voiles

Comme un labarum étemel." 190

Tu dirais la verte savane.

Les hautes herbes des déserts, Et les bois dont le zéphyr vanne

Toutes les graines dans les airs;

Les grandes forêts inconnues; 195

Les caps d'où s'envolent les nues

Comme l'encens des saints trépieds;

Les fruits de lait et d'ambroisie,

Et les mines de poésie

Dont tu jettes l'or à leurs pieds. 200

Et puis encor tu pourrais dire,

Sans épuiser ton univers.

Ses monts d'agate et de porphyre.

Ses fleuves qui noieraient leurs mers ;

De ce monde né de la veille 205

Tu peindrais la beauté vermeille.

Terre vierge et féconde à tous,

Patrie où rien ne nous repousse :

Et ta voix magnifique et douce

Les ferait tomber à genoux. 210

Désormais, à tous tes voyages Vers ce monde trouvé par toi.

En foule ils courront aux rivages,

Comme un peuple autour de son roi.

Mille acclamations sur l'onde 215

Suivront longtemps ta voile blonde

Brillant en mer comme un fanal,

Salueront le vent qui t'enlève.

Puis sommeilleront sur la grève

Jusqu'à ton retour triomphal. 220

Ah ! soit qu'au port ton vaisseau dorme,

Soit qu'il se livre sans effroi

Aux baisers de la mer difforme

Qui hurle béante sous moi.

De ta sérénité sublime 225

Regarde parfois dans l'abîme,

Avec des yeux de pleurs remplis.

Ce point noir dans ton ciel limpide.

Ce tourbillon sombre et rapide

Qui roule une voile en ses plis. 230

C'est mon tourbillon, c'est ma voile !

C'est l'ouragan qui, furieux,

A mesure éteint chaque étoile

Qui se hasarde dans mes cieux !

C'est la tourmente qui m'emporte! 235

C'est la nuée ardente et forte

Qui se joue avec moi dans l'air,

Et, tournoyant comme une roue.

Fait étinceler sur ma proue

Le glaive acéré de l'éclair ! 240

Alors, d'un cœur tendre et fidèle.

Ami, souviens-toi de l'ami

Que toujours poursuit à coups d'aile

Le vent dans ta voile endormi.

Songe que du sein de l'orage 245

Il t'a vu surgir au rivage

Dans un triomphe universel,

Et qu'alors il levait la tête,

Et qu'il oubliait sa tempête

Pour chanter l'azur de ton ciel! 250

Et si mon invisible monde

Toujours à l'horizon me fuit,

Si rien ne germe dans cette onde

Que je laboure jour et nuit,

Si mon navire de mystère 255

Se brise à cette ingrate terre

Que cherchent mes yeux obstinés,

Pleure, ami, mon ombre jalouse !

Colomb doit plaindre Lapeyrouse,

Tous deux étaient prédestinés. 260

Juin 1830.

iEstuat infelix.

Un jour au mont Atlas les collines jalouses

Dirent: — Vois nos prés verts, vois nos fraîches pelouses

Où vient la jeune fille, errant en liberté,

Chanter, rire, et rêver après qu'elle a chanté;

Nos pieds que l'océan baise en grondant à peine, 5

Le sauvage océan ! notre tête sereine,

A qui l'été de flamme et la rosée en pleurs

Font tant épanouir de couronnes de fleurs.

Mais toi, géant ! — d'où vient que sur ta tête chauve

Planent incessamment des aigles à l'œil fauve? 10

Qui donc, comme une branche où l'oiseau fait son nid,

Courbe ta large épaule et ton dos de granit?

Pourquoi dans tes flancs noirs tant d'abîmes pleins d'ombre?

Quel orage éternel te bat d'un éclair sombre?

Qui t'a mis tant de neige et de rides au front? 15

Et ce front, où jamais printemps ne souriront,

Qui donc le courbe ainsi? quelle sueur l'inonde? ... —

Atlas leur répondit: — C'est que je porte un monde.

24 avril 1830.

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