‹ Les feuilles d'automneChapitre 15 sur 125 · LAISSEZ. TOUS CES ENFANTS · texte numérisé non relu

LAISSEZ. TOUS CES ENFANTS

Venez, enfants ! — A vous jardins, cours, escaliers ! 55

Ébranlez et planchers, et plafonds, et piliers !

Que le jour s'achève ou renaisse, Courez et bourdonnez comme l'abeille aux champs ! Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants

Iront où vous irez, jeunesse ! 60

Il est pour les cœurs sourds aux vulgaires clameurs D'harmonieuses voix, des accords, des rumeurs.

Qu'on n'entend que dans les retraites.

Notes d'un grand concert interrompu souvent. Vents, flots, feuilles des bois, bruits dont l'âme en rêvant 65

Se fait des musiques secrètes.

Moi, quel que soit le monde, et l'homme, et l'avenir. Soit qu'il faille oublier ou se ressouvenir.

Que Dieu m'afflige ou me console.

Je ne veux habiter la cité des vivants 70

Que dans une maison qu'une rumeur d'enfants

Fasse toujours vivante et folle.

De même, si jamais enfin je vous revois.

Beau pays dont la langue est faite pour ma voix.

Dont mes yeux aimaient les campagnes, 75

Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon, Fortes villes du Cid ! ô Valence, ô Léon,

Castille, Aragon, mes Espagnes !

Je ne veux traverser vos plaines, vos cités.

Franchir vos ponts d'une arche entre deux monts jetés, 80

Voir vos palais romains ou maures.

Votre Guadalquivir qui serpente et s'enfuit. Que dans ces chars dorés qu'emplissent de leur bruit

Les grelots des mules sonores.

Il mai 1830.

Where should I steer? — Byrov.

Quand le livre où s'endort chaque soir ma pensée, Quand Tair de la maison, les soucis du foyer, Quand le bourdonnement de la ville insensée Où toujours on entend quelque chose crier,

Quand tous ces mille soins de misère ou de fête Qui remplissent nos jours, cercle aride et borné. Ont tenu trop longtemps, comme un joug sur ma tête, Le regard de mon âme à la terre tourné :

Elle s'échappe enfin, va, marche, et dans la plaine Prend le même sentier qu'elle prendra demain, i

Qui l'égaré au hasard et toujours la ramène. Comme un coursier prudent qui connaît le chemin.

Elle court aux forêts, où dans l'ombre indécise Flottent tant de rayons, de murmures, de voix, Trouve la rêverie au premier arbre assise, i

Et toutes deux s'en vont ensemble dans les bois.

27 fuin 1830.

Flebile nescio quid. — Ovidk

Oh ! pourquoi te cacher ? Tu pleurais seule ici. Devant tes yeux rêveurs qui donc passait ainsi?

Quelle ombre flottait dans ton âme ?

Était-ce long regret ou noir pressentiment, Ou jeunes souvenirs dans le passé dormant 5

Ou vague faiblesse de femme?

Voyais-tu fuir déjà l'amour et ses douceurs, Ou les illusions, toutes ces jeunes sœurs

Qui le matin, devant nos portes, Dans l'avenir sans borne ouvrant mille chemins, 10

Dansent, des fleurs au front et les mains dans les mains,

Et bien avant le soir sont mortes ?

Ou bien te venait-il des tombeaux endormis Quelque ombre douloureuse avec des traits amis.

Te rappelant le peu d'années, 15

Et demandant tout bas quand tu viendrais le soir Prier devant ces croix de pierre ou de bois noir

Où pendent tant de fleurs fanées ?

Mais non, ces visions ne te poursuivaient pas.

Il suffit pour pleurer de songer qu'ici-bas 20

Tout miel est amer, tout ciel sombre, Que toute ambition trompe l'effort humain, Que l'espoir est un leurre, et qu'il n'est pas de main

Qui garde l'onde ou prenne l'ombre.

Toujours ce qui là-bas vole au gré du zéphyr 25

Avec des ailes d'or, de pourpre et de saphir

Nous fait courir et nous devance ; Mais adieu l'aile d'or, pourpre, émail, vermillon. Quand l'enfant a saisi le frêle papillon,

Quand l'homme a pris son espérance ! 30

Pleure. Les pleurs vont bien, même au bonheur ; tes chants Sont plus doux dans les pleurs, tes yeux purs et touchants

Sont plus beaux quand tu les essuies.

L'été, quand il a plu, le chant est plus vermeil, Et le ciel fait briller plus frais au beau soleil 35

Son azur lavé par les pluies.

Pleure comme Rachel, pleure comme Sara.

On a toujours souffert ou bien on souffrira.

Malheur aux insensés qui rient !

Le Seigneur nous relève alors que nous tombons; 40

Car il préfère encor les malheureux aux bons.

Ceux qui pleurent à ceux qui prient.

Pleure afin de savoir ! Les larmes sont un don. Souvent les pleurs, après l'erreur et l'abandon.

Raniment nos forces brisées. 45

Souvent l'âme, sentant, au doute qui s'enfuit, Qu'un jour intérieur se lève dans sa nuit. Répand de ces douces rosées.

Pleure ! mais, tu fais bien, cache-toi pour pleurer.

Aie un asile en toi. Pour t'en désaltérer, 50

Pour les savourer avec charmes.

Sous le riche dehors de ta prospérité.

Dans le fond de ton cœur, comme un fruit pour l'été,

Mets à part ton trésor de larmes.

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