TOI QUI SI LONGTEMPS
Toutes les vérités étinceler ensemble,
Et graviter autour d'un centre impérieux,
Et rompre et renouer leur chœur mystérieux. 30
Cette fatale nuit, que le malheur amène,
Fait voir plus clairement la destinée humaine.
Et montre à ses deux bouts, écrits en traits de feu,
Ces mots: Ame immortelle! éternité de Dieu!
Car tant que luit le jour, de son soleil de flamme 35
Il accable nos yeux, il aveugle notre âme,
Et nous nous reposons dans un doute serein
Sans savoir si le ciel est d'azur ou d'airain.
Mais la nuit rend aux cieux leurs étoiles, leurs gloires.
Candélabres que Dieu pend à leurs voûtes noires. 40
L'œil dans leurs profondeurs découvre à chaque pas
Mille mondes nouveaux qu'il ne soupçonnait pas,
Soleils plus flamboyants, plus chevelus dans l'ombre,
Qu'en l'abîme sans fin il voit luire sans nombre !
9 aot'it 1829.
Quot libras in duce summo? — Juvénal.
C'est une chose grande et que tout homme envie D'avoir un lustre en soi qu'on répand sur sa vie, D'être choisi d'un peuple à venger son affront, De ne point faire un pas qui n'ait trace en l'histoire, Ou de chanter les yeux au ciel, et que la gloire Fasse avec un regard reluire votre front.
Il est beau de courir par la terre usurpée.
Disciplinant les rois du plat de son épée,
D'être Napoléon, l'empereur radieux.
D'être Dante, à son nom rendant les voix muettes.
Sans doute ils sont heureux les héros, les poètes,
Ceux que le bras fait rois, ceux que l'esprit fait dieux.
Il est beau, conquérant, législateur, prophète,
De marcher dépassant les hommes de la tête,
D'être en la nuit de tous un éclatant flambeau ;
Et que de vos vingt ans vingt siècles se souviennent ! .
— Voilà ce que je dis. Puis des pitiés me viennent
Quand je pense à tous ceux qui sont dans le tombeau!
i6 juillet 1829.
Oh primavera! gioventù dell' anno!
Oh gioventù! primavera délia vita:
0 MES lettres d'amour, de vertu, de jeunesse,
C'est donc vous! Je m'enivre encore à votre ivresse;
Je vous lis à genoux.
Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge ! Laissez-moi me cacher, moi, l'heureux et le sage, 5
Pour pleurer avec vous !
J'avais donc dix-huit ans! j'étais donc plein de songes! L'espérance en chantant me berçait de mensonges.
L"n astre m'avait lui!
J'étais un dieu pour toi qu'en mon cœur seul je nomme! lo J'étais donc cet enfant, hélas! devant qui l'homme
Rougit presque aujourd'hui!
0 temps de rêverie, et de force, et de grâce ! Attendre tous les soirs une robe qui passe !
Baiser un gant jeté! 15
Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire ! Etre pur, être fier, être sublime et croire
A toute pureté !
A présent, j'ai senti, j'ai vu, je sais.^ — Qu'importe
Si moins d'illusions viennent ouvrir ma porte 20
Qui gémit en tournant ?
Oh ! que cet âge ardent, qui me semblait si sombre, A côté du bonheur qui m'abrite à son ombre,
Rayonne maintenant !
Que vous ai-je donc fait, Ô mes jeunes années, 25
Pour m'avoir fui si vite et vous être éloignées,
Me croyant satisfait?
Hélas! pour revenir m'apparaître si belles, Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes
Que vous ai-je donc fait? 30
Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache, Avec sa robe blanche où notre amour s'attache,
Revient dans nos chemins, On s'y suspend, et puis que de larmes amères Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères 35
Qui vous restent aux mains !
Oublions! oublions! Quand la jeunesse est morte. Laissons-nous emporter par le vent qui l'emporte
A l'horizon obscur.
Rien ne reste de nous; notre œuvre est un problème, 40 L'homme, fantôme errant, passe sans laisser même
Son ombre sur le mur !
Mai 1830.
Sinite parvulos venire ad me. — Jlsus.
Laissez.— Tous ces enfants sont bien là. — Qui vous dit Que la bulle d'azur que mon souffle agrandit
A leur souffle indiscret s'écroule.^ Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris, Effarouchent la muse et chassent les péris } — 5
Venez, enfants, venez en foule !
Venez autour de moi ! Riez, chantez, courez ! Votre œil me jettera quelques rayons dorés.
Votre ^"oix charmera mes heures. C'est la seule, en ce monde où rien ne nous sourit, 10
Qui vienne du dehors sans troubler dans l'esprit
Le chœur des voix intérieures.
Fâcheux, qui les vouliez écarter !— Croyez-vous Que notre cœur n'est pas plus serein et plus doux
Au sortir de leurs jeunes rondes? 15
Croyez- vous que j'ai peur quand je vois au milieu De mes rêves rougis ou de sang ou de feu
Passer toutes ces têtes blondes }
La vie est-elle donc si charmante à vos yeux,
Qu'il faille préférer à tout ce bruit joyeux 20
Une maison vide et muette } N'ôtez pas, la pitié même vous le défend, Un rayon de soleil, un sourire denfant
Au ciel sombre, au cœur du poète !
— Mais ils s'effaceront à leurs bruyants ébats, 25
Ces mots sacrés que dit une muse tout bas,
Ces chants purs où l'âme se noie?. . , — Eh ! que m'importe à moi, muse, chants, vanité, Votre gloire perdue et l'immortalité,
Si j'y gagne une heure de joie 1 3<^
La belle ambition et le rare destin !
Chanter! toujours chanter pour un écho lointain!
Pour un vain bruit qui passe et tombe ! Vivre abreuvé de fiel, d'amertume et d'ennuis ! Expier dans ses jours les rêves de ses nuits ! 35
Faire un avenir à sa tombe !
Oh! que j'aime bien mieux ma joie et mon plaisir, Et toute ma famille avec tout mon loisir,
Dût la gloire ingrate et frivole.
Dussent mes vers, troublés de ces ris familiers, 40
S'enfuir, comme devant un essaim d'écoliers
Une troupe d'oiseaux s'envole !
Mais non. Au milieu d'eux rien ne s'évanouit. L'orientale d'or plus riche épanouit
Ses fleurs peintes et ciselées, 45
La ballade est plus fraîche, et dans le ciel grondant L'ode ne pousse pas d'un souffle moins ardent
Le groupe des strophes ailées.
Je les vois reverdir dans leurs jeux éclatants,
Mes hymnes, parfumés comme un champ de printemps. 50
O vous, dont l'âme est épuisée, 0 mes amis ! l'enfance aux riantes couleurs Donne la poésie à nos vers, comme aux fleurs
L'aurore donne la rosée.