‹ Les feuilles d'automneChapitre 23 sur 125 · SOUVENIR ])'ENFANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIR ])'ENFANCE

Qu'on n'est qu'un même peuple et qu'ensemble on respire

Chantait en chœur : Veillons au salut de l'empire !

Ce qui me frappa, dis-je, et me resta gravé, 25

Même après que le cri sur sa route élevé

Se fut évanoui dans ma jeune mémoire,

Ce fut de voir, parmi ces fanfares de gloire.

Dans le bruit qu'il faisait, cet homme souverain

Passer muet et grave ainsi qu'un dieu d'airain. 30

Et le soir, curieux, je le dis à mon père, Pendant qu'il défaisait son vêtement de guerre. Et que je me jouais sur son dos indulgent De l'épaulette d'or aux étoiles d'argent.

Mon père secoua la tête sans réponse. 35

Mais souvent une idée en notre esprit s'enfonce; Ce qui nous a frappés nous revient par moments. Et l'enfance naïve a ses étonnements.

Le lendemain, pour voir le soleil qui s'inchne.

J'avais suivi mon père au haut de la colline 40

Qui domine Paris du côté du levant.

Et nous allions tous deux, lui pensant, moi rêvant.

Cet homme en mon esprit restait comme un prodige.

Et, parlant à mon père: — 0 mon père, lui dis-je.

Pourquoi notre empereur, cet envoyé de Dieu, 45

Lui qui fait tout mouvoir et qui met tout en feu,

A-t-il ce regard froid et cet air immobile ? —

Mon père dans ses mains prit ma tête débile,

Et, me montrant au loin l'horizon spacieux :

— " Vois, mon fils ! cette terre immobile à tes yeux, 50

Plus que l'air, plus que l'onde et la flamme, est émue,

Car le germe de tout dans son ventre remue.

Dans ses flancs ténébreux, nuit et jour, en rampant,

Elle sent se plonger la racine, serpent

Qui s'abreuve aux ruisseaux des sèves toujours prêtes, 55

Et fouille et boit sans cesse avec ses mille têtes.

Mainte flamme y ruisselle, et tantôt lentement

Imbibe le cristal qui devient diamant,

Tantôt, dans quelque mine éblouissante et sombre,

Allume des monceaux d'escarboucles sans nombre, 60

Ou, s'échappant au jour, plus magnifique encor.

Au front du vieil Etna met une aigrette d'or.

Toujours l'intérieur de la terre travaille.

Son flanc universel incessamment tressaille.

Goutte à goutte, et sans bruit qui réponde à son bruit, 65

La source de tout fleuve y filtre dans la nuit.

Elle porte à la fois, sur sa face où nous sommes,

Les blés et les cités, les forêts et les hommes.

Vois, tout est vert au loin, tout rit, tout est vivant.

Elle livre le chêne et le brin d'herbe au vent. 70

Les fruits et les épis la couvrent à cette heure.

Eh bien ! déjà, tandis que ton regard l'effleure.

Dans son sein, que n'épuise aucun enfantement.

Les futures moissons tremblent confusément.

" Ainsi travaille, enfant, l'âme active et féconde 75

Du poète qui crée et du soldat qui fonde.

Mais ils n'en font rien voir. De la flamme à pleins bords

Qui les brûle au dedans, rien ne luit au dehors.

Ainsi Napoléon, que l'éclat environne

Et qui fit tant de bruit en forgeant sa couronne, 80

Ce chef que tout célèbre et que pourtant tu vois.

Immobile et muet, passer sur le pavois.

Quand le peuple l'étreint, sent en lui ses pensées,

Qui l'étreignent aussi, se mouvoir plus pressées.

Déjà peut-être en lui mille choses se font, 85

Et tout l'avenir germe en son cerveau profond.

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