BIÈVRE
Le ciel, bleu pavillon par Dieu même construit, Qui, le jour, emplissant de plis d'azur l'espace, Semble un dais suspendu sur le soleil qui passe. Et dont on ne peut voir les clous d'or que la nuit.
Oui, c'est un de ces lieux où notre cœur sent vivre 25
Quelque chose des cieux qui flotte et qui l'enivre;
Un de ces lieux qu'enfant j'aimais et je rêvais,
Dont la beauté sereine, inépuisable, intime.
Verse à l'âme un oubli sérieux et sublime
De tout ce que la terre et l'homme ont de mauvais. 30
Si dès l'aube on suit les lisières
Du bois, abri des jeunes faons,
Par l'âpre chemin dont les pierres
Offensent les mains des enfants,
A l'heure où le soleil s'élève, 5
Où l'arbre sent monter la sève,
La vallée est comme un beau rêve ;
La brume écarte son rideau ;
Partout la nature s'éveille ;
La fleur s'ouvre, rose et vermeille; 10
La brise y suspend une abeille,
La rosée une goutte d'eau.
Et dans ce charmant paysage
Où l'esprit flotte, où l'œil s'enfuit,
Le buisson, l'oiseau de passage, 15
L'herbe qui tremble et qui reluit.
Le vieil arbre que l'âge ploie.
Le donjon qu'un moulin coudoie.
Le ruisseau de moire et de soie.
Le champ où dorment les aïeux, 30
Ce qu'on voit pleurer ou sourire^ Ce qui chante et ce qui soupire, Ce qui parle et ce qui respire, Tout fait un bruit harmonieux !
Et si, le soir, après mille errantes pensées, De sentiers en sentiers en marchant dispersées. Du haut de la colline on descend vers ce toit Qui vous a tout le jour, dans votre rêverie, Fait regarder en bas, au fond de la prairie, 5
Comme une belle fleur qu'on voit;
Et si vous êtes là, vous dont la main de flamme
Fait parler au clavier la langue de votre âme ;
Si c'est un des moments doux et mystérieux
Où la musique, esprit d'extase et de délire, 10
Dont les ailes de feu font le bruit d'une lyre,
Réverbère en vos chants la splendeur de vos yeux ;
Si les petits enfants, qui vous cherchent sans cesse, Mêlent leur joyeux rire au chant qui vous oppresse; Si votre noble père à leurs jeux turbulents 15
Sourit, en écoutant votre hymne commencée, Lui, le sage et l'heureux, dont la jeune pensée Se couronne de cheveux blancs;
Alors, à cette voix qui remue et pénètre.
Sous ce ciel étoile qui luit à la fenêtre, 20
On croit à la famille, au repos, au bonheur;
Le cœur se fond en joie, en amour, en prière;
On sent venir des pleurs au bord de sa paupière;
On lève au ciel les mains en s'écriant: Seigneur!
BIEVRE 97
ÎV
Et l'on ne songe plus, tant notre âme saisie Se perd dans la nature et dans la poésie, Que tout près, par les bois et les ravins caché, Derrière le ruban de ces collines bleues, A quatre de ces pas que nous nommons des lieues. Le géant Paris est couché.
On ne s'informe plus si la ville fatale. Du monde en fusion ardente capitale.
Ouvre et ferme à tel jour ses cratères fumants; Et de quel air les rois, à l'instant où nous sommes, Regardent bouillonner dans ce vésuve d'hommes La lave des événements.
8 juillet 1831.
Merveilleux tableaux que la vue découvre à la pensée. — Ch. Nodier-
J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs, Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs
Ensevelis dans les feuillages, Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu, Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu 5
A des archipels de nuages.
Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants, Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,
Groupent leurs formes inconnues; Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair, 10
Comme si tout à coup quelque géant de l'air
Tirait son glaive dans les nues.
Le soleil à travers leurs ombres brille encor; Tantôt fait, à l'égal des larges dômes d'or,
Luire le toit d'une chaumière; 15
Ou dispute aux brouillards les vagues horizons; Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,
Comme de grands lacs de lumière.
Puis voilà qu'on croit voir, dans le ciel balayé. Pendre un grand crocodile au dos large et rayé, 20
Aux trois rangs de dents acérées ;
Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir ; Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir Comme des écailles dorées.
Puis se dresse un palais. Puis l'air tremble et tout fuit. 25 L'édifice effrayant des nuages détruit
S'écroule en ruines pressées; Il jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeils Pendentj la pointe en bas, sur nos têtes, pareils
A des montagnes renversées. 30
Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de fer, Où l'ouragan, la trombe, et la foudre, et l'enfer,
Dorment avec de sourds murmures, C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds, Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds 35
Ses retentissantes armures.
Tout s'en va ! Le soleil, d'en haut précipité. Comme un globe d'airain qui, rouge, est rejeté
Dans les fournaises remuées, En tombant sur leurs flots, que son choc désunit, 40
Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith
L'ardente écume des nuées.
Oh! contemplez le ciel! et, dès qu'a fui le jour. En tout temps, en tout lieu, d'un ineffable amour,
Regardez à travers ses voiles; 45
Un mystère est au fond de leur grave beauté, L'hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l'été.
Quand la nuit les brode d'étoiles.
Juin 1828.
Le jour s'enfuit des deux; sous leur transparent voile De moments en moments se hasarde une étoile; La nuit^ pas à pas, monte au trône obscur des soirs ; Un coin du ciel est brun, l'autre lutte avec l'ombre; Et déjà, succédant au couchant rouge et sombre, 5
Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.
Et là-bas, allumant ses vitres étoilées,
Avec sa cathédrale aux flèches dentelées,
Les tours de son palais, les tours de sa prison,
Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie, 10
Posée au bord du ciel comme une longue scie,
La ville aux mille toits découpe l'horizon.
Oh ! qui m'emportera sur quelque tour sublime
D'où la cité sous moi s'ouvre comme un abîme !
Que j'entende, écoutant la ville où nous rampons, 15
Mourir sa vaste voix, qui semble un cri de veuve.
Et qui, le jour, gémit plus haut que le grand fleuve,
Le grand fleuve irrité luttant contre les ponts !
Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues.
Les étoiles des chars se croiser dans les rues, 20
Et serpenter le peuple en l'étroit carrefour.
Et tarir la fumée au bout des cheminées.
Et, glissant sur le front des maisons blasonnées.
Cent clartés naître, luire et passer tour à tour !
Que la vieille cité, devant moi, sur sa couche 2 5
S'étende; qu'un soupir s'échappe de sa bouche.
Comme si de fatigue on l'entendait gémir !
Que, veillant seul, debout sur son front que je foule.
Avec mille bruits sourds d'océan et de foule.
Je regarde à mes pieds la géante dormir ! 30
22 juillet 1828.
SOLEILS COUCHANTS loi
Plus loin ! allons plus loin ! — Aux feux du couchant sombre, J'aime à voir dans les champs croître et marcher mon ombre. Et puis, la ville est là! je l'entends, je la voi. Pour que j'écoute en paix ce que dit ma pensée,
Ce Paris, à la voix cassée, 5
Bourdonne encor trop près de moi.
Je veux fuir assez loin pour qu'un buisson me cache
Ce brouillard, que son front porte comme un panache.
Ce nuage éternel sur ses tours arrêté.
Pour que du moucheron, qui bruit et qui passe, lo
L'humble et grêle murmure efface
La grande voix de la cité !
26 août 1827.
Oh ! sur des ailes, dans les nues.
Laissez-moi fuir ! laissez-moi fuir !
Loin des régions inconnues
C'est assez rêver et languir !
Laissez-moi fuir vers d'autres mondes. 5
C'est assez, dans les nuits profondes,
Suivre un phare, chercher un mot.
C'est assez de songe et de doute.
Cette voix que d'en bas j'écoute,
Peut-être on l'entend mieux là-haut. 10
Allons ! des ailes ou des voiles !
Allons ! un vaisseau tout armé !
Je veux voir les autres étoiles
Et la croix du sud enflammé.
Peut-être dans cette autre terre 15
Trouve-t-on la clef du mystère Caché sous l'ordre universel; Et peut-être aux fils de la lyre Est-il plus facile de lire Dans cette autre page du ciel !
Août 1828.
Quelquefois, sous les plis des nuages trompeurs, Loin dans l'air, à travers les brèches des vapeurs
Par le vent du soir remuées.
Derrière les derniers brouillards, plus loin encor. Apparaissent soudain les mille étages d'or
D'un édifice de nuées ;
Et l'œil épouvanté, par delà tous nos cieux, Sur une île de l'air au vol audacieux,
Dans l'éther libre aventurée.
L'œil croit voir jusqu'au ciel monter, monter toujours. Avec ses escaliers, ses ponts, ses grandes tours.
Quelque Babel démesurée.
Septembre 1828.
Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées. Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit; Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées, Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit.
Tous ces jours passeront; ils passeront en foule Sur la face des mers, sur la face des monts. Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
Et la face des eaux^ et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts 10
S'iront rajeunissant; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.
Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête. Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux, Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête, 15
Sans que rien manque au monde immense et radieux.
Avril 1S29
Oh ! talk not to me of a name great in story ! The days of our youth are the days of our glory; And the niyrtle and ivy of sweet two-and-twenty Are worth ail your laurels, though ever so plenty.
Byron
Un jour vient où soudain l'artiste généreux
A leur poids sur son front sent les ans plus nombreux.
Un matin il s'éveille avec cette pensée:
— Jeunesse aux jours dorés, je t'ai donc dépensée !
Oh! qu'il m'en reste peu ! Je vois le fond du sort, 5
Comme un prodigue en pleurs le fond du coffre-fort. —
Il sent, sous le soleil qui plus ardent s'épanche,
Comme à midi les fleurs, sa tête qui se penche ;
Si d'aventure il trouve, en suivant son destin,
Le gazon sous ses pas mouillé comme au matin, 10
Il dit, car il sait bien que son aube est passée :
— C'est de la pluie, hélas ! et non de la rosée ! —
C'en est fait. Son génie est plus mûr désormais.
Son aile atteint peut-être à de plus fiers sommets ;
La fumée est plus rare au foyer qu'il allume; 15
Son astre haut monté soulève moins de brume ;
Son coursier applaudi parcourt mieux le champ clos ;
Mais il n'a plus en lui, pour l'épandre à grands flots
Sur des œuvres de grâce et d'amour couronnées,
Le frais enchantement de ses jeunes années. 20
Oh! rien ne rend cela! — Quand il s'en va cherchant Ces pensers de hasard que l'on trouve en marchant, Et qui font que le soir l'artiste chez son hôte