‹ Les feuilles d'automneChapitre 33 sur 125 · PAN · texte numérisé non relu

PAN

Partout où le couchant grandit l'ombre des chênes, 25

Partout où les coteaux croisent leurs molles chaînes, Partout où sont des champs, des moissons, des cités. Partout où pend un fruit à la branche épuisée. Partout où l'oiseau boit des gouttes de rosée.

Allez, voyez, chantez ! 30

Allez dans les forêts, allez dans les vallées,

Faites-vous un concert des notes isolées !

Cherchez dans la nature, étalée à vos yeux.

Soit que l'hiver l'attriste ou que l'été l'égaie,

Le mot mystérieux que chaque voix bégaie, 35

Écoutez ce que dit la foudre dans les cieux !

C'est Dieu qui remplit tout. Le monde, c'est son temple. Œuvre vivante, où tout l'écoute et le contemple. Tout lui parle et lui chante. Il est seul, il est un ! Dans sa création tout est joie et sourire. 40

L'étoile qui regarde et la fleur qui respire. Tout est flamme ou parfum !

Enivrez-vous de tout ! enivrez vous, poètes.

Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes,

Du voyageur de nuit dont on entend la voix, 45

De ces premières fleurs dont février s'étonne,

Des eaux, de l'air, des prés, et du bruit monotone

Que font les chariots qui passent dans les bois.

Frères de l'aigle ! aimez la montagne sauvage ! Surtout à ces moments où vient un vent d'orage, 50

Un vent sonore et lourd qui grossit par degrés. Emplit l'espace au loin de nuages et d'ombres. Et penche sur le bord des précipices sombres Les arbres effarés !

Contemplez du matin la pureté divine, 55

Quand la brume en flocons inonde la ravine,

Quand le soleil, que cache à demi la forêt,

Montrant sur l'horizon sa rondeur échancrée,

Grandit comme ferait la coupole dorée

D'un palais d'Orient dont on approcherait! 60

Enivrez-vous du soir ! à cette heure où, dans l'ombre, Le paysage obscur, plein de formes sans nombre. S'efface, des chemins et des fleuves rayé; Quand le mont, dont la ^ête à l'horizon s'élève, Semble un géant couché qui regarde et qui rêve, 65

Sur son coude appuyé !

Si vous avez en vous, vivantes et pressées,

Un monde intérieur d'images, de pensées.

De sentiments, d'amour, d'ardente passion.

Pour féconder ce monde, échangez-le sans cesse 70

Avec l'autre univers visible qui vous presse !

Mêlez toute votre âme à la création !

Car, ô poètes saints ! l'art est le son sublime, Simple, divers, profond, mystérieux, intime^ Fugitif comme l'eau qu'un rien fait dévier, 75

Redit par un écho dans toute créature.

Que sous vos doigts puissants exhale la nature Cet immense clavier !

8 novembre 1831.

Amor de mi pecho,

Pecho de mi amorl

Arbel, que has hecho,

Que has hecho del flor? — Romance.

Avant que mes chansons aimées,

Si jeunes et si parfumées,

Du monde eussent subi l'affront,

Loin du peuple ingrat qui les foule,

Comme elles fleurissaient en foule, 5

Vertes et fraîches sur mon front !

De l'arbre à présent détachées.

Fleurs par l'aquilon desséchées.

Vains débris qu'on traîne en rêvant.

Elles errent éparpillées, 10

De fange ou de poudre souillées,

Au gré du flot, au gré du vent.

Moi, comme des feuilles flétries.

Je les vois, toutes défleuries.

Courir sur le sol dépouillé; 15

Et la foule qui m'environne.

En broyant du pied ma couronne

Passe et rit de l'arbre effeuillé !

6 septembre 1828.

Toi, vertu, pleure si je meurs! — André Chénier.

Amis, un dernier mot! — et je ferme à jamais

Ce livre, à ma pensée étranger désormais.

Je n'écouterai pas ce qu'en dira la foule.

Car, qu'importe à la source où son onde s'écoule?

Et que m'importe, à moi, sur l'avenir penché, 5

Où va ce vent d'automne au souffle desséché

Qui passe, en emportant sur son aile inquiète

Et les feuilles de l'arbre et les vers du poète ?

Oui, je suis jeune encore, et, quoique sur mon front,

Où tant de passions et d'œuvres germeront, 10

Une ride de plus chaque jour soit tracée.

Comme un sillon qu'y fait le soc de ma pensée.

Dans le cours incertain du temps qui m'est donné,

L'été n'a pas encor trente fois rayonné.

Je suis fils de ce siècle. Une erreur, chaque année, 15

S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée,

Et, détrompé de tout, mon culte n'est resté

Qu'à vous, sainte patrie et sainte liberté !

Je hais l'oppression d'une haine profonde. Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde, 20 Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier, Un peuple qu'on égorge appeler et crier; Quand, par les rois chrétiens aux bourreaux turcs livrée, La Grèce, notre mère, agonise éventrée;

Page 1