‹ Les feuilles d'érableChapitre 4 sur 33 · LES INVINCIBLES · texte numérisé non relu

LES INVINCIBLES

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Nus pères, oubliés par la cour tic Versai lie,

Bien qu’ils eussent gagné la dernière bataille, Avaient cédé Québec aux Anglais triomphants.

La France, hélas ! venait de vendre ses enfants.

Les Feuilles tV Erable

Couverte de drapeaux, de testons, de guirlandes, Ouvrant aux brises d’août ses voiles toutes grandes, La flotte de Rollo, souveraine des mers,

Remontait le courant du grand fleuve aux Hots verts, Cinglant vers Montréal rongé par la famine.

Suivant, d’un œil rougi, la flotte (pii chemine Dans l’étincellement de l’éther et des eaux,

Les riverains voyaient de sinistres oiseaux Sur leur aile emportant des lambeaux de leur âme En ces voiles sombrant à l’horizon de flamme ;

Et parmi les blés mûrs du rivage vermeil Caressé par le flot, la brise et le soleil,

Des sanglots éclataient, mêlés aux rumeurs vagues Montant des bois, des champs, des roseaux et des vagues.

Parfois de longs hourras, cris rauques de forbans, S’élevaient tout à coup des ponts et des haubans, Narguant les paysans qui pleuraient sur les grèves.

Et les voiles passaient, passaient comme des rêves.

Les Inri Dcihtcx

Partout, sur les tillaes, dans les nuits, aux hublots, Les marins, promenant leurs regards sur les Ilots, S’extasiaient devant le spectacle féerique Du plus majestueux «les fleuves d'Amérique.

Ivres de leur succès, brûlés d’un seul désir.

Des Anglais savouraient d’avance le plaisir De vaincre Montréal râlant sur des décombres.

Et les voiles passaient, passaient connue des ombres.

< )n ne se lassait pas d’admirer les beautés <jue l’été radieux baignait de ses clartés:

Et le lier amiral, debout sur la dunette,

Tout pensif, et tenant à la main sa lunette, Sondant les profondeurs des lointains azurés qhie déployaient les eaux, les forêts et les prés. Se prenait à songer souvent au prix immense Du pa vs qu'Albion enlevait à la France.

Et les brûlots montaient, montaient sous le vent d août.

Des bruits inquiétants, venant on ne sait cl’où,

De temps en temps frappaient l’amiral à son poste Toujours pensif, mais prêt toujours à la riposte.

Et la Hotte atteignit les îles de Sorel.

Soudain, près d’un îlot noyé des feux du ciel, Brusquement le vaisseau du commandant s’échoue Un long craquement sourd de la poupe à la proue Fait tressaillir le mousse et le vieux loup de mer Qui lancent des goddam, avec des voix d’enfer, Tandis que, vis-à-vis, d’un repli de la grève Un vivat ironique et délirant s’élève,

Répété par 1 écho sauvage des grands bois.

Sur le gaillard d’avant, le pilote aux abois,

Les poings dans les cheveux, a fait jeter la sonde . Mais ici, comme ailleurs, la vague est très profonde, Et pas un ne comprend comment s’est échoué Le navire qu’un choc si rude a secoué ;

Et les plus vieux, voyant partout des sortilèges, Croient que le diable vient de leur tendre des pié.

Le* I u r i ucihler

Et le brûlot, toujours les voiles dans le vent, Continue à dormir, dressé sur son avant.

Le pilote alors fait mettre à l’eau sa chaloupe. . .

( )n sonde, on sonde encore, à la proue, à la poupe, Et, la rame en suspens, les matelots hagards Plongent dans le cristal des vagues leurs regards, Cherchant l'écueil que vient de heurter la carène.

Soudain une voix crie :

— Une chaîne !. . une chaîne !. .

Le pilote venait d’apercevoir sous l’eau Une chaîne de fer qu’il montrait à Rollo Debout au bastingage, au pied de la misaine. Furieux et crachant les jurons par douzaine.

Aussitôt la chaloupe a mis le cap au vent. Et les rameurs se sont élancés en avant Pour aller détacher cette chaîne maudite <v)ui barre le passage à la Hotte interdite.

Comme ils vont attérir sur un îlot charmant, Un triple coup de feu retentit sourdement,

Et trois des matelots tombent à la renverse.

Une immense clameur, où la colère perce, S’élève de la flotte et fait rugir l’écho

L’amiral fait jeter plusieurs barques à l’eau Pour porter du secours aux marins qui reculent, Et près d’un bosquet où des Sorelois s’acculent, Un combat acharné s’engage, vers midi.

L’Anglais, exaspéré, se bat comme un maudit.

Les Sorelois, aidés d’indiens armés de flèches,

Dans les rangs des marins font de sanglantes brèches. . Mais ces désespérés sont trente contre cent.

Après avoir rougi le gazon do leur sang, Après avoir perdu le chef de l'équipée,

Les Invincibles

Un héros qui depuis vingt ans porte l’épée, Avoir culbuté dix hommes sur les galets,

Fait l’admiration du commandant anglais,

Ils retraitent au fond d’une combe prochaine, Et les marins, joyeux, vont enlever la chaîne Rhie ces sublimes fous ont entre deux îlots Tendue afin de faire échouer les brûlots,

Et donner à Sorel criant : Vive la France !

Le temps de terminer des travaux de défense.

Hélas! les Sorelois, malgré leur dévouaient, N’avaient pu retarder les Anglais qu’un moment ; Et la flotte reprend sa marche triomphale,

Avec ses pavillons claquant dans la rafale,

Et, le soir, jette l’ancre en face de Sorel.

Le bourg, à cette heure, a le calme solennel D’un mourant à (pii l’on porte le viatique.

Ses défenseurs, soldats dignes de Rome antique, Regardant s’approcher la mort sans sourciller, Aux lueurs de flambeaux qu’un rien fait vaciller.

Les Feuilles (F Erable

Ouvrent, silencieux, sans que Rollo s’en doute, Une large tranchée autour d’une redoute.

L’ouvrage terminé, le curé de l’endroit,

Dont le cœur bat toujours pour la France et le roi,. Saute dans un canot où le drapeau blanc Hotte,

Et, saisissant la rame, il vole vers la flotte,

Au grand étonnement du village éperdu

Qui tremble et croit déjà son vieux pasteur perdu.

Et le drapeau blanc fuit sur l’onde comme un cygne.

Et le prêtre est reçu d’une façon fort digne Par les gardiens de nuit et l’orgueilleux Rollo Qui lui parle, en riant, du piège de l’îlot Et du retard que vient d’éprouver son navire.

Le bon abbé l’écoute avec un fier sourire,

Sentant son cœur français battre d’un saint orgueil. Au récit d’un exploit qui pourtant lui fait deuil.

Assis au pied des mâts que balance la vague,

Le prêtre et l'officier, l’œil perdu dans le vague.

Les Invincibles

( -avisèrent longtemps, gais et sombres tour à tour. On y parla du roi de France et de sa cour,

Des lettres et des arts, d’Athènes et de Rome,

Ht de l’ascension sublime que fait l’homme ....

Le curé s'enflamma sur Socrate et Platon, L'amiral sur César, Marins et Caton.

Rollo vanta la France, et l’autre h Angleterre : Mais on ne souffla mot de la présente guerre D’où pourtant dépendait le sort d’un continent Lâchement oublié par un Bourbon régnant.

A minuit ils causaient encore sous les voiles.

Plusieurs t’ois l’amiral, aux lueurs des étoiles,

Vit des larmes rouler dans les yeux du curé Parlant le plus souvent tout bas, d’un ton navré. Cependant sur le pont il se fit- un silence,

Ft l’on n entendit rien que la douce cadence Du flot battant les flancs du vaisseau balancé.

prêtre, à cet instant, songeait le front baissé. Soudain, se redressant, — d’une voix tremblotante. Il dit à l’amiral qui semblait dans l’attente:

— Je crains fort que demain vous n’attaquiez Sorel, Et son bombardement me serait très cruel.

Vous avez bien le droit d’user de représailles Pour le retard que vous ont causé mes ouailles :

Mais moi je trouverais plus grand de votre part De mépriser l’insulte ainsi que le rempart Contre lequel pourrait pleuvoir votre mitraille ;

Et puis on n’est jamais certain de la bataille. . . . Québec tombé, déjà vous tenez Montréal :

Alors il doit vous être absolument égal Que le bourg de Sorel reste debout ou tombe.

A quoi bon le massacre ? à quoi bon l’hécatombe ? —

— L’insulte de vos gens, repartit l’amiral Avec un rire amer, je m’en moque pas mal.

D’ailleurs, elle n’était pas faite à ma personne.

On voulait retarder — tout mon corps en frissonne — Le drapeau d’Albion, le drapeau de mon roi,

Le drapeau qui partout fait respecter le droit,

Qui pour l’avenir est la colombe de l’arche.

Nul ne peut arrêter impunément sa marche,

Et je serais un lâche, un gueux, si je passais Sans bombarder Sorel au pouvoir des Français. —

Les Invincible s

Et le prêtre, voyant qu’il était impossible De convertir jamais l’officier impassible,

Se leva brusquement, et, lui tendant la main, Dit avec un accent ironique :

— A demain !

On voyait alors poindre à l’horizon la lune.

Et comme le curé s’éloignait :

— Sans rancune !

Cria du bastingage une voix de stentor.

Le prêtre répondit :

— Sans rancune et sans tort !

Le canot n’avait pas franchi deux encablures,

Que la vigie au loin aperçut des voilures. . . . C’étaient les Sorelois accourant au-devant Du curé pour lequel ils redoutaient le vent Qui depuis quelque temps faisait blanchir la vague.

Les Feuille* d’ E râble

Du rivage montait comme un cliquetis vague De mousquets qu’on aurait réunis en faisceaux,

Et <les torches parfois passaient au bord fies eaux.

Le prêtre à peine est-il débarqué sur la plage. Qu’il se voit entouré par les gens du village Qui l’accablent partout de soins, de questions. Il leur répond, le cœur rempli d’émotions,

Et, tirant à l’écart un soldat de haut grade,

Il lui parle longtemps, le regard sur la rade.

•Ce qu’il lui dit alors on ne le sut jamais:

Mais, au milieu du bourg, une minute après,

Un formidable éclair déchire les ténèbres,

Et, faisant tressaillir un fort dans ses vertèbres, Un coup «le canon tonne avec un bruit île fer Qui fait vibrer l’écho comme un clavier d’enfer :

Et bientôt, secouant les lourds vaisseaux de guerre Endormis sur les flots si tranquilles naguère,

La détonation d’une autre bouche à feu,

Rayant d’une lueur sinistre le ciel bleu,

Répond au hurlement «le l’airain du village.

Les Invincible s

Inconscients acteurs d’une scène sauvage,

Les deux bronzes venaient d’échanger des défis.

Alors le prêtre fait baiser le crucifix

Aux soldats, et, marchant à leur tête, dès l’aube,

Revêtu du surplis, de l’étole et de l’aube,

11 s’en va les ranger en bataille devant Le fort qui fait flotter sous les baisers du vent Les plis immaculés du drapeau de la France, Leur dernier protecteur, leur dernière espérance, Et, la main sur le cœur, longuement, avec feu, Leur parle du devoir, de la France et de Dieu.

Tout à coup le clairon retentit sur la grève. . . . Due acclamation immense s’en élève,

Et deux cents Sorelois s’élancent sur les flots,

Pour aller attaquer au large les brûlots Qui lancent des boulets rouges sur le village Et sur le fort qui gronde et fait trembler la plage, Pendant (pie le curé, sur le sable à genoux,

Etend sur eux la main, disant : .Te vous absous !

Les canots qni s’en vont sur l’onde remuée Combattre les trois-mâts, ont l’air d’une nuée De moustiques volant assaillir un lion.

Les tiers Sorelois, forts de l’absolution,

Rament à tour de bras, et, ceinture vivante Déroulant ses anneaux sur la vague mouvante,

Ils entourent la Hotte et ses lourds bataillons Honteux d’être attaqués par des gens en haillons ; Et les canons du fort, qu’on emplit de ferrailles, Dans les Hancs des voiliers font de larges entailles.

Les agresseurs, debout dans leurs frêles esquifs Qui se cabrent ainsi que des chevaux rétifs, Ouvrent un feu roulant contre chaque équipage Qui se trouble et déjà redoute l’abordage, —

Tirant leurs vieux mousquets d’un poignet aussi sûr Que s’ils visaient, le coude appuyé sur un mur.

Et partout les marins, hachés par la flottille, Tombent comme les blés coupés par la faucille ;

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Ht sur les étambots, les chaînes, les crampons,

Sur les sabords, les mâts, les étraves, les ponts,

Des cales aux huniers, le sang ruisselle et fume Kn mêlant ses rougeurs aux blancheurs de l’écume Des vagues qui jaillit sous les éclats d’obus.

Parfois un canot sombre avec des cris confus,

( ’oupé par un boulet ou criblé par des balles.

Ht les Angl ais, cruels comme des cannibales.

Font couler du goudron bouillant sur ces héros Cherchant à s’accrocher aux flancs nus des brûlots.

Les obusiers du fort, à travers de grands chênes, Vomissant des cailloux avec des bouts de chaînes, Criblent toujours les ponts, les cordages, les mâts Qui culbutent avec un horrible fracas,

Pendant (pie le feu prend partout sur les masures Du bourg où les boulets rouges font leurs morsures, Ht (pie les tirailleurs, comme des espadons Harcelant la baleine, affrontent les canons,

Avec une fureur et des forces nouvelles.

Les morts jonchent les ponts tout sanglants, en javelles, Et dans leurs larges plis les flots ensoleillés Roulent des débris noirs, du sang et des noyés.

Rollo, se souvenant de l’adieu du vieux prêtre,

Le traite, en ce moment, d’hypocrite et de traître,

Et, comprenant qu'il est imprudent, après tout,

De jouer ses soldats sur un dernier atout,

Il fait taire la voix de chaque caronade ;

Et, comme du rempart grandit la cannonade,

La flotte lève l’ancre au milieu des bravos Des tirailleurs toujours debout dans leurs canots,

Le fusil à l’épaule et l’écume à la bouche,

Beaux dans leur débraillé poudreux, noir et farouche.

Quelques instants après, le curé de Smvl Avec ses paroissiens remerciait le ciel D’avoir ainsi sauvé l’honneur de la patrie, Et parmi les éclats de la mousqueterie Que la brise du soir à la flotte emportait, Un Te Dewm géant du rivage montait.

Les Invincibles

Les marins, furieux, s’étaient laissés descendre A deux nu'uds en aval de Sorel presque en cendre.

Le lendemain, aux feux du soleil matinal,

Ijes vaincus, caressant un projet infernal, Bondissent de la Hotte à travers la campagne,

Et, la torche à la main, Rollo les accompagne.

Pour démoraliser les défenseurs du fort,

Ils promènent partout le brandon et la mort

Parmi de malheureux paysans sans défense

L>ui n’ont qu’un tort, celui d'aimer toujours la France.

Après avoir longtemps battu les alentours.

Assouvis de pillage, ainsi (pie des vautours (v)ui. repus, sont encorde carnages avides.

Ils marchent sur Sorel dont les maisons sont vides.

Entourant le hameau comme un cercle d’acier,

Ils volent vers le fort où tonne l’obusier,

Au pied duquel nos preux attendent, toujours fermes, Ceux qui sèment la mort et le «deuil dans les fermes.

Lest Vcnill en <!' EvaUle

Avec une fureur terrible les Anglais Attaquent les soldats de Sorel, aux reflets D’un grand brasier qui fume au milieu des ténèbres Et donne aux combattants l’air de spectres funèbres Agitant dans la nuit des liras démesurés.

Les assiégés, rompant d’abord leurs rangs serrés, Reculent vers les Ilots, écrasés par le. nombre.

Or le prêtre avec eux se tient dans la pénombre,

La soutane en lambeaux et les cheveux au vent,

( Vient à pleine gorge :

— En avant ! En avant

Bientôt, se reformant derrière les grands chênes, Aillés par les canons lançant toujours des chaînes Qui si filent dans les airs ainsi que des serpents, Les Sorelois, tantôt debout, tantôt rampants, Reprennent le terrain perdu — pouce par pouce; Mais l’amiral de fer de nouveau les repousse,

Et ses soldats déjà grimpent aux murs du fort.

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Alors, so roidissant, dans un suprême effort, Avec encore plus d’acharnement qu’au large, Les braves en haillons reviennent à la charge, Et, bondissant parmi les rangs échevelés Des Anglais combattant comme des endiablés, Les enfoncent partout avec la baïonnette.

Et Rollo, tout confus, fait sonner la retraite,

Ne voulant plus longtemps risquer d’avoir le sort Qu’il avait essuyé naguère dans le port.

Dérobés par la nuit, une nuit sans étoile,

Les navires bientôt remettent à la voile Et reprennent leur vol vers Montréal en deuil Où, quatre jours après, capitulait Vaudreuil.

( )ù la veille Lévis jetait au vont la cendre De ses drapeaux brûlés, ne voulant pas les rendre.

Ainsi, quand Montréal et Québec succombaient,

Que les pl us tiers remparts du continent tombaient,

Les Feuilles cl' Erable

Et que tant de héros devaient courber la tête, Sorel restait toujours debout dans la tempête, Avec la majesté de l’aigle et du lion,

Et c’est plutôt le sort qui le prit qu’ Albion.

A LKCOXTK MS U SUS

Ihuis l'arbre surplombant la cataracte blanche. Dont les grondements sourds attristent les échos Le chantre de l'été parfois le soir se penche Kt mêle sa cantate au tumulte des flots.

() merveille! bientôt la limpide avalanche,

Pour entendre monter dans l'air les trémolos L>ue le doux rossignol fait pleuvoir de la brandit Semble insensiblement étouffer ses sanglots.

Les Feuilles dl Erable

Comme l’oiseau divin, o poète sublime '

Tu chantes hardiment au-dessus d’un abîme D’où montent le blasphème et de fauves rumeurs

Et souvent, pour ouïr la mâle symphonie Que sur l’humanité verse ton fier génie,

Le vieux Paris, ému, fait taire ses clameurs.

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