‹ Les feuilles d'érableChapitre 7 sur 33 · DR A P EA V X · texte numérisé non relu

DR A P EA V X

A L’ABBÉ II -11. OASGIIAIN

C’était le soir d’un jour de fête, La fête du Saint-Sacrement.

Partout des drapeaux sur le faîte Des maisons flottaient fierement.

Chaque rue était toute pleine Des Heurs de la procession,

Rt ces Heurs embaumaient 1 haleine Du vent ivre d’émotion.

Les Feuilles cl’ Erable

Le couchant, blond comme l’aurore, Empourprait les saints reposoirs Dont les cintres gardaient encore De vagues parfums d’encensoirs.

Des femmes et des enfants roses, Epanchant l’encens de leur cœur, Foulaient les lilas et les roses Qu avait semes 1 enfant de chœur.

En foule les anges terrestres, Sous les feux du couchant doré, \ isitaient les berceaux agrestes Où le ciel même était entré.

Ils erraient, la prière aux lèvres,

S enflammant devant des monceaux De bouquets, de vases de Sèvres Qui rutilaient dans les berceaux.

Le. s deux drapeau.''

Avec les groupes adorables Admirant chaque reposoir Festonné tic feuilles <1 erables.

J’orrais clans les rougeurs du soir.

Distrait, l’esprit hanté d’un rêve, .le m’arrêtai sous un arceau De feuillage encor plein de sève, Fncorr ému d’un chant d’oiseau.

Au fond de la voûte de branches,

Sur un autel orné de lis,

1 /héliotropes, de pervenches,

Deux grands drapeaux mêlaient leurs pli-'.

C'étaient l’étendard delà fiance Ht la bannière d Albion :

La grandeur avec la puissance, L’aigle veillant près du lion.

Or, pendant que dans des extases Qui faisaient taire tout propos,

Les femmes contemplaient les vases, Moi je regardais les drapeaux.

Je fixais les guidons de flamme Auprès desquels s’était posé Le pain mystérieux de lame Dans l’Ostensoir d’or enchâssé.

En face de ces deux bannières Formant le fond du saint tableau, Je croyais ouïr les tonnerres De Fontenoy, de Waterloo !

( Cependant les ombres noyèrent Du reposoir le frais arceau ....

Les charmants essaims s’envolèrent, Et je restai seul au berceau.

Les deux drapeaux

Tout à coup, dans la nuit suave Tombant des cieux calmes et clairs, Un drapeau prit une voix grave,

Et laissii tomber ces mots tiers :

Jamais le soleil ne se couche Sur l’empire où flottent mes plis.

Quel que soit le doigt qui me touche.

Je suis sans tache comme un lis.

Je change la nuit en aurore.

Au grand condor je suis pareil.

Et j’ouvre mon aile sonore, Sans (Ui voiler aucun soleil.

Ma splendeur est toujours sereine.

Colombe (pii voit tout venir.

Je vais cherchant pour l’arche humain»

L’olivier saint de l’avenir !

Alors le drapeau tricolore Parut prendre un plus vif éclat, Et sur l’autel, qui brille encore.

Tout aussi fier, ainsi parla :

-Jamais le pauvre ne se couche Sans pain à l’ombre de mes plis.

Malheur au lâche qui me touche, Que je porte l'aigle ou les lis

Versant, formidable d’aurore, Un rayonnement sans pareil, J’ai le frissonnement sonore De l’oiseau qui vole au soleil.

Je suis la lumière sereine Que chaque peuple voit venir,— Guidant la caravane humaine Vers l’oasis de l’avenir ! —

Les deux drapeaux

(il

Et toujours devant les bannières Formant le fond du saint tableau, Je croyais ouïr les tonnerres De Fontenoy, de Waterloo !

IMÎSi).

A A l '(i l’STE ('OHNKLUKH

La nuit de juin descend sur 1 Ottawa sauvait'. De ses baisers couvrant 1rs rocs de son rivage. Le grand fleuve s’endort dans sa sérénité. Caressé par le vent des solitudes vierges Chuchotant dans les pins harmonieux «les berge Ivres des splendeurs de l’été.

Les Feuilles cl’ Erable

La lune, à l’horizon, comme un ballon d’opale, 8e balance, baignant, de son doux reflet pâle, La vague modulant son suave sanglot,

Et, comme pour lui faire un cortège de reine, Chaque étoile, versant sa lumière sereine,

Met un astre dans chaque flot.

Nul bruit sous la forêt ne trouble le silence Des arbres assoupis dont l’ombre se balance Dans les plis lumineux du beau Heuve argenté ; Seul, d’instant en instant, sur les rocs de la rive Le cri d’une chouette ou le vol d’une grive Fait tressaillir l’immensité.

Regardez avec moi, loin, là-bas, ce point vague

Qui paraît osciller sur l’azur de la vague .

Ce point grossit, grossit. . . . c’est un canot indien Que l’aviron flexible et sonore éperonne :

11 porte dans ses flancs une jeune Huronne Avec un jeune Canadien.

Le Huron

Fuyant, depuis deux jours, le wigwam de son père Maudissant les enfants de la race étrangère (x)ui chasse dans ses bois, la belle Sidéra A suivi Jean-Louis, l’objet de tous ses reves,

Et tous deux vont cherchant sans repos et sans trêves Un prêtre qui les bénira.

Indolemment couchee au tond de la pirogue, La jeune tille songe, et, chantant son églogue, Le fleuve sur son sein la berce mollement :

Et la brise du soir, harmonieuse haleine,

Joue avec ses cheveux dont les tresses d’ébène Lui font comme un voile charmant.

Sous les coups d’aviron fendant le flot qui fume, La pirogue, traînant des dentelles d ecume, Comme un vol de pluvier luit sur 1 azur des eaux . Cependant elle frôle en ce moment la plage,

Et devant les amants, parmi le vert feuillage, S’envolent des milliers d oiseaux.

Ils abordent bientôt sur des mousses fleuries. Amassant du bois mort et des feuilles flétries,

Au pied d’un pin géant ils allument un feu,

Et sur un tapis fait de soyeuses fourrures,

Ils s’asseoient, tout rêveurs, mêlant leurs chevelures Sous l’œil limpide du ciel bleu.

Oh ! quel duo charmant assis au bord des vagues ! Le brasier, projetant sur eux ses reflets vagues, Donnait aux fiancés un éclat surhumain.

Ils se parlaient tout bas, d’une voix caressante,

Le regard égaré sur l’onde éblouissante,

Cœur contre cœur, main dans la main.

Par moments ils avaient comme une folle ivresse ; Et l’enfant des forêts, montrant la petitesse Du coquet mocassin chaussant son pied mignon, •S’éclatait en voyant l’énorme silhouette Des souliers de l’amant que la mousse reflète Avec tant de dérision.

Le Iluron

Puis, un instant après, ils devenaient moroses;

( 'ar ensemble1 ils songeaient que toujours sous les roses Il est des aiguillons qui peuvent nous blesser,

Que parfois le serpent parmi les Heurs se glisse. . . . Souvent ils se fixaient- l’un l’autre avec délice,

Ou se pâmaient dans un baiser.

Le gracieux duo, tout entier à son rêve,

Tout attentif aux chants suaves de la grève, Négligeait le brasier qui s’était presque éteint. Comme l’amant allait en réveiller la flamme,

Il crut ouïr, malgré les rumeurs de la lame,

Le bruit d’un pas dans le lointain.

Ce bruit lui fit courir au cœur un froid de glace,

Et, pour s’en rendre compte, il déserta sa place,

Sonda la nuit. . . . mais tout dormait dans la vapeur Enveloppant les bois comme un voile de gaze. . . . -C’est la voix du vent, dit la Huronne en extase,

Qui vient de te donner la peur. —

Jean-Louis, secouant la tête pour réponse,

A travers les grands fûts de la forêt s’enfonce, Pendant <[ue Sidéra fixe l’azur des flots Reflétant du brasier la lueur écarlate. . . . Soudain, tout près, un coup de feu sinistre éclate Et déchaîne tous les échos.

En l’entendant, tous deux s’élancent vers la plage. . . , Mais ils cherchent en vain partout sous le feuillage. . Triste déception ' le canot n’est plus là.

Pour la sauver, l’amant prend dans ses bras l’amante. Comme autrefois Chactas, courant dans la tourmente. Emportait la pauvre Atala.

Semblable au cerf atteint d’une flèche empennée, Dans sa fuite suivi d’une meute acharnée,

Le coureur des bois va d’un pas mal assuré ;

Et, pour ne pas blesser l’enfant évanouie,

Il n’avance qu’avec une peine inouïe Au milieu d’un épais fourré.

Le Un ru ii

Ses forces aussitôt trahissent son courage . . . . Laissant tomber la vierge, il se jette a la nage . . Mais, connue il va toucher le bord où l’espoir luit, Un second coup de feu fait trembler le rivage,

Et le fleuve écumeux avec un cri sauvage Referme; sa vague sur lui.

(^uand l’Indienne rouvrit sa paupière rougie,

Et quelle s’éveilla de cette léthargie Qui lui cachait encor la mort de* son amant, Comme pour le toucher, étendant sa main brune, Elle vit un vieillard à genoux sur la dune, Pleurant près d’elle amèrement.

Se croyant le jouet d’un songe fantastique,

Elle n’osa parler. Dans sa pose extatique,

On eût dit du sommeil h* génie enchanteur.

Enfin la 1 luronne a reconnu son vieux père,

Et telle qu’un oiseau devant une vipère,

Elle a frissonné de terreur.

L’Indien, fixant, d’un œil que la colère grise,

La malheureuse enfant sur son séant assise,

Au brasier alluma l’écorce d’un bouleau,

Et, saisissant sa main, il dit : — Tu vais me suivre Et l’enfant, chancelant comme fait la femme ivre, Tout en pleurs, marcha vers le flot.

Sur un rocher géant dont l’orgueilleuse cime Pend sur l’eau comme un nid d’aigle sur un abîme Furieux, éperdu, le Huron est monté Emportant Sidéra tremblante, exténuée.

La lune, en ce moment, derrière une nuée Dérobe sa douce clarté.

A voir là ce vieillard debout, la tête nue, L’œil errant tour à tour de la vague à la nue, Semblant remercier le dieu qui le guida Où sa vengeance vient de faire une victime, On dirait Ségenax qui pleure sur le crime De la fatale Velléda.

Le Hurot >

Tout à coup, relevant, d’une main délirante,

La vierge à ses genoux affaissée et mourante,

Il attache à son pied un énorme caillou,

Et puis, tendant son bras sur le gouffre de l’onde, 11 parle, et ses accents sous la forêt qui gronde Se mêlent aux cris du hibou:

— Fleuve ! depuis le jour où le Visage-Pâle Est venu sur tes bords, l’ombre des aïeux râle,

Et la feuille des bois efface les sentiers

Que nos pères suivaient pour la chasse ou la guerre

Et de notre tribu, puissante encor naguère,

11 ne reste plus de guerriers.

Bien jeune, j'avais fui tes rivages que j’aime,

Ne pouvant vivre avec ces lâches au front blême Qui tremblent attachés au poteau de la mort. J’avais assis bien loin ma cabane coquette,

Et seul l’aigle pouvait découvrir ma cachette Sous les vastes forêts du Nord !

Les Feuilles (F Erable

Je vivais isolé, la tristesse dans l ame,

Trouvant les bois sans ombre et le soleil sans flamme, Mais un jour tout changea. . .dans son vol triomphant, Le bonheur s’abattit tout à coup sur ma tente :

Ma compagne, depuis bien longtemps dans l’attente, Me mit dans les bras une enfant !

Oh ! dans son frais berceau que ma fille était belle ! Qu’elle était belle à voir pendue à la mamelle,

Comme l’abeille d’or à la lèvre des fleurs !

Comme sa voix d’oiseau caressait mon oreille 1 Comme je m’attristais, quand, dans ses nuits de veille, Son œil si pur versait des pleurs !

Mais mon enfant grandit !... .Un jour que la tempête Aux bois épouvantés faisait courber la tête,

Un chasseur blanc entra sous mon toit étonné.

Je lui fis partager le pain de ma cabane .

Hélas ! j’eusse mieux fait de boire dans son crâne,

De mutiler son corps damné !

Le 1 luron

Sans ce maudit, ainsi que l’onde fraîche et douce D’un ruisseau paresseux endormi sur la mousse .J’aurais vu le dot d’or de mes jours ombragé. . . Mais cependant, malgré l’injure qu’il m’a faite, Oui, malgré mon malheur, j’ai lame satisfaite, Car je suis à demi vengé !

Il dit, et, saisissant sa seconde victime,

En hurlant il la lance aux vagues de l’abîme, Qui poussent dans la nuit comme un cri de pitié Mais l’enfant reparaît sur l’onde diaphane,

Car la pierre en tombant a rompu la liane Qui la retenait à son pied.

Et bientôt, se tordant dans les plis de la lame,

Les yeux levés au ciel, l’Indienne, qui rend l’âme,

Au vieillard éclairant les dots, de son brandon.

Crie avec une voix râlante et convulsive :

— O. . . mon. . . père. . . pardon!. . . et l’écho de la rive Redit dans le lointain : — Pardon !

Leu Fe ailles d’ Erable

En entendant les mots que sa fille lui jette,

L’homme des déserts sent une lame secrète S’enfoncer dans son cœur devenu généreux. N’écoutant que la voix de son sang, il s’élance. . . .

Il est trop tard : le flot, fermant sa gueule immense, La fait disparaître à ses yeux

Quittant, d’un pas distrait, le fleuve blanc d’écume, L’Indien, devenu fou, retourne au feu qui fume,

Et là contre son sein ajuste son mousquet. . . . Aussitôt dans la nuit un brûlant éclair passe,

Un fracas formidable éclate dans l’espace,

Et puis tout s’efface et se tait.

A quelque temps de là, côtoyant le rivage, Deux voyageurs, montés sur un canot sauvage, Virent, au pied d’un roc, étendus au soleil Deux cadavres jetés par la vague à l’écore : ■C’étaient les deux amants qui, réunis encore. Dormaient de l’éternel sommeil.

L<‘ 1 luron

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Dans le sable creusant à l’aide d’une rame Ils les mirent tous deux à l’abri de la lame,

Sous un pin plein d’arome et de chants amoureux ;

Et, roulant sur leur tertre un lourd fragment de roche, A genoux près du Hot pleurant comme une cloche,

Ils prièrent longtemps pour eux.

Et l'on dit que depuis, quand le soir est limpide. Le pêcheur qui s’en va, dans sa barque rapide, Dérouler ses filets au sein des flots dormants. Entend comme les cris d’une voix éplorée,

Voit parmi les roseaux et sur l’onde azurée Courir deux fantômes charmants.

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CA DI Kl X

Près du Grand-Calumet, au pied d’un rocher chauve Que l’Ottawa fougueux reflète dans ses flots,

En sauvant des amis traqués par l’Indien fauve, Cadieux était ton i hé comme tombe un héros.

Il était tombé mort de faim, de lassitude.

Perdu sous des bois où longtemps on le chercha. Voyant venir sa flu, dans cette solitude 11 se creusa sa fosse, et, calme, s y coucha.

Les Feu Ules d’ Erable

] 1 se coucha parmi les roseaux de la plage Où les flots lui jetaient de farouches accords,

Et, mourant, se couvrit d’un monceau de feuillage Pour empêcher les loups de dévorer son corps.

A quelques jours de là, sous la forêt déserte, Deux jeunes voyageurs, cheminant l’œil au guet. Virent ai; bord du fleuve une tombe entr’ouverte Où le pauvre Cadieux pour toujours sommeillait.

Comme ils allaient remplir cette fosse béante,

Ils trouvèrent au bord l’écorce d’un bouleau Sur laquelle l’un d’eux lut, d’une voix tremblante. Des vers gravés avec la pointe d’un couteau.

Ainsi que fait le cygne, à son heure dernière, Barde illettré, Cadieux avait voulu chanter,

Et la chanson qu’il fit, comme un glas funéraire Fait tressaillir celui (pii l’entend répéter.

( 'adieux

Cette vieille chanson a fait le tour du monde ; Elle est chantée encor par les tiers canotiers •Qui sillonnent les Mots de l’Ottawa qui gronde, Par tous nos voyageurs et tous nos forestiers.

Et l’on dit qu’aujourd’hui, près du tombeau du brave. Lorsque l’été fécond module ses amours,

Le passant à travers les bruits du vent suave Entend des cris plaintifs, des appels aux secours.

Seraient-ce les sanglots des mânes des sauvages «Que Oadieux, pour sauver des amis, pourchassait ? Ou bien ceux du héros souffrant sur ces rivages De notre oubli ! Personne au monde ne le sait.

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