‹ Les Feux du sabbatChapitre 1 sur 2 · Les Feux du sabbat · texte numérisé non relu

Les Feux du sabbat

Entre les tentures de la litière, le sol cendreux ondoie lointainement vers les vestiges pourpres du soleil que mirent en chancelantes lueurs les casques de l'escorte.

Comme le spectacle ne charme pas la jouvencelle, elle se laisse choir dans Torfroi des coussins, reprise par Tobsession de sa faute.

Voici que la chevauchée Téloigne à jamais de la demeure familiale. Avec Jacques ds Horps elle a fui. Les velouteux baisers de Ta-mant sauront-ils éteindre tant de souvenirs?

En vain s'efforce-t-elle d'esquiver Tanière mémoire. Rienn'offre refuge à son imagination qui voudrait d'autres essors: ni le vol ahuri du hibou, ni les symboles hautains des armoiries peintes sur les corsets des pages, ni le ciel immuablement terne, ni la plaine immuablement terne.

La taille de Jacques se dresse par-delà le hérissement des piques, sous les flots soyeux du gonfalon. Si mâle, sa voix scande ie vieux chant des Flandres, la patronale invocation aux saints de Bruges ; par la plaine sans échos.

Finies à jamais les sonneries des carillons et les splendeurs des halles en fêtes où leur enfance s'émerveilla- Le rythme du sensuel amour a tout éparpillé, détruit.

Uneflammesoudainelampe Tombre définitivement accroupie sur la terre. D'autres torches s'allument. Et l'olifant salue, de ses rauques soupirs, la mort qui s'est approchée d'un ]Our encore.

Mahaud pleure et pleure: le beau poème de leurschairsuniesse ternirait-il déjà au point de ae pouvoir éblouir une puérile appréhensioE?

Pourquoi la tristesse rouille-t-elle ainsi le clair bonheur ?

Le père a dû maudire et le terrible pouvoir de ses incantations magiques poursuit la fille folle de son corps.

— Madame, Madame, entendez-vous les cloches de Tabbaye ? Nous voici rendus à Tasile de notre soir. Messire dit qu'il vous faut & cette heure chevaucher à sa droite.

Et le page l'aide à monter sa haquenée.

Parmi le remous des hommes d'armes s'écartant au passage, Jacques s'approche et s'informe du sommeil qui surprit. A paraître joyeuse Mahaud emploie ses plus gracieux artifices, en crainte qu'il ne soit marri de sa douleur, le doux fiancé dont la mâle figure rasée et la roussâtre chevelure fournirent aux premiers et maladroits transports de la vierge curieuse l'extase des contacts rêvés puis les trop brefs délires des étreintes. Mais, las ! Elle n'a point connu l'hermétique secret qu'elle sait vivre en lui îEllene l'apoint connu se murmurant avec lespalpitationsde cette poitrinequi bondissait sous de chercheuses caresses. Et le don de la

chair n'a suffi pour acquérir de Tâme virile le talisman d'entière science qu'elle renferme.

Cependant, au geste embrasseur du jeune homme, Mahaud sourit et s'efforce en ses futiles réponses pour celer la peine de son esprit déçu.

Par volées distinctes à présent, les lourdes cloches de Tabbaye pleurent lugubrement à la nuit le glas des agonisants. Odieux présage pour la messe nuptiale qui les doit attendre là.

— Quelque frère va trépasser... dit Jacques, ... et Tabbénous unira alors que les harpes des chérubins célébreront l'investiture d'un saint nouveau. Fête au royaume d'en haut et fête dans nos cœurs, ma mie.

— Dieu nous aide, Jacques^ et prenne votre vœu I

La cloche a fini de précipiter ses appels ; maintenant elle brame.

Parle ventglacé, épaissi d'invisibles linceuls, les destriers s'emportent. Aux poings des varlets s'écrasent les flammes des torches échevelées. Mahaud grelotte sous le souffle de la malédiction qui l'atteint. Elle marmonne les fo^:*mules affreuses que dut prononcer, aufunè-

bre jour de Mars, son père paré, suivant les rites, de sept robes glauques, de la tiare d'acier, de l'anneau d'étain, et trônant au centre du cercle triple, un pied nu. Une suite d'innommables malheurs va grever les amants I Ensemble les sabots des chevaux heurtent la route de formidables chocs où claquent les mâchoires des hommes et les plaques des armures.

Au seuil des tours austères, le guetteur reconnut les armoiries du gonfalon ; il laissa franchir les barrières au comte vassal sans même l'annoncer du cor.

Les feux intérieurs illuminaient Togive du portique béant sur le préau du cloître. La foule des moines se tassait, pâle de peur, devant des serfs qui dansaient.

Quelle sinistre démence parut à Mahaud l'entrain de la ronde virante, si rapide que les visages ne se distinguaient plus. Avec les dentures dès rieurs fondues en un seul cercle luisant, sans rupture, tournaient les bras unis, les corps inclinés à l'orient, les bouts des chaperons, les pans des bliauts, les cheveux des femmes. Et cela faisait un grand vent.

A peine, en son effroi, un moine put-il conter la noce du matin entre le fils d'une fllandière et la sœur d'un oblat. Après vespres, la danse avait pris la jeunesse. Par jeu on accéléra l'allure; et le diable se pendit aux trousses des chrétiens^ car l'élan s'était accru jusqu'à produire ce tourbillon irrépressible, où soi-m6me l'onplongeraità moins de recourir avec ferveur à monseigneur Saint Eloi. Deux avaient dansé à mort: leurs cadavres gisaient au milieu de la ronde.,

Les fiancés demeurèrent immobiles, n'osant se voir. Ils craignaient s'entendre dire leur suspicion sur la cause du fléau : le vieil Edam, pour les perdre, avait dû mouvoir les rigueurs cycliques des airs. Par l'effort attractif du glaive magique tournant sept fois sept tours au-dessus du pentacle couronnant sa tiare, les Forces s'étaient confondues. De leur puissance rotative elles avaient affolé les âmes des rustres, des moines et contraint au galop les coursiers du comte vers le centre de la gravitation mortelle.

Comme les autres, les amants se blottirent sous le tétragramme sauveur de la croix que

portait un diacre. Ils prirent, à la suite du prieur, le pas des processions. Les arceaux reçurent les sons du Dies irœ entonné par les voix en désespoir.

Masse indiscernable, indivisible, la ronde soufflait aux figures la rafale. Parfois de la procession, un se détachait, faible, les mains tendues, avec des rires de fol ; chancelant, il tombait sur la chaîne des danseurs où il s'accrochait, se combinait, s'oubliait. Et on ne le discernait plus. Tombe prochaine, la terre se creusait sous leurs sauts.

Malgré soi, Mahaud se penche vers ce vent. Et chaque fois que son visage y baigne, un vide délicieux allège ses entrailles : elle profère des rires par sa gorge subitement joyeuse. Puis sa raison la reprend, la repousse, peureuse d'être par ce mouvement désagrégée, réduite aux simples éléments des corps, molécules insensibles perdues dans l'universelle mécanique des mondes.

Un homme de l'escorte, subitement, glissa de la selle, et parla ronde fatale fut enlevé. Alors, d'une commune entente, ses compagnons ga-

lopèrent vers roccident à l'inverse des danseurs sur lesquels ils fondirent de tout 1 élan de leurs chevaux. De grands cris emplirent le cloître. La chaîne se rompit^ et les possédés s'éparpillèrent sur le sol, corps haletants et vomissant Técun^e, agriffés les uns aux autres par leurs mains saigneuses.

Les religieux les allèrent relever et portè-| irent dans les édifices.

Jacques et Mahaud se dérobèrent à la vuede ces convulsions hideuses. Longtemps ils turent leurs intimes terreurs. Les regards implorants du comte semblaient offrir Texcuse de son amour funeste. Mahaud le rassura. Mais ses phalanges tremblaient quand son page Orisel lui versa sur les mains Teau dei Taiguière, et Tangoisse de sa gorge refusa, les viandes du repas.

Quelques heures ils se mêlèrent aux moines qui priaient dans le chœur de la basilique. Jusqu^au matin les psaumes devaient être chantés et l'ostensoir encensé pour fléchir la justice de Dieu.

Parmi les buissons de cierges, l'orgueil des

chappes orfévrées s'humilia devant le pur sacrifice du Christ. L'adoration prosterna les diacres et l'abbé suzerain au seuil du tabernacle où culminait la croix, le quadruple signe sacré, la clef de voûte du temple de Salomon, le très ancien emblème éternellement rédempteur du divin Osiris.

On les conduisit aux chambres des voyageurs^ dans la tour du Sarrasin.

Mieux que les lampes triples, un feu de hêtre éclairait les tapisseries où les payens décollent les bons évêques. A chaque angle de la cheminée il y avait un lit enclos chastement de ses futaines, et garanti par un dais.

Quand les serviteurs eurent disparu, Jacques s'agenouilla près de ladamoiselle assise roide d'effroi dans une cathèdre. Il lui détacha les mains de son visage pensif, les croisa sur la robe et y reposa son front. Elle sentit les forts cheveux se froisser sur ses doigts.

Sans qu'ils parlassent effectivement, sans que leurs lèvres livrassent d'autres paroles

que de brèves plaintes sourdementsanglotéès, ils s'abîmèrent dans le.^ressouvenirs. Bien que la terrifiante mort planât sur leurs vies, proche peut-être à frapper avant les noces du lendemain, Mahaud se laissait enorgueillir de Jacques éperdu pour elle. Car elle le croyait sincèrement épris de ses juvéniles splendeurs l'étourdi chevalier que sa race exila en châtiment de meurtre. Dans un combat loyal, il tua un sien oncle qui, ivre, l'avait arrosé de cervoise.

A sa mâle prière de confondre encore avec leurs chairs, leurs âmes en de suprêmes embrassements, elle refuse, attentive à tenir sa rigidité froide. Pour savourer, inexorable, le grand désir qu'expriment les lèvres rampantes en ses jeunes mains et en les plis des lourdes robes, elle s'attarde. Désespérément il litanie les louanges de sa fiancée. « — 0 tes yeux sous la visière de tes cils noirs. Dedans il est comme reflets de plomb saturnin, reflets qui leurrent, semblant guider à ton âme lointaine que, las ! nul ne saura. Tes cheveux, sous le hennin, se dérobent, non tant qu'il ne demeure

cette tresse sans précise couleur mais à volutes blondes, ô si paiement ! Et tes joues! Le marbre indélébile et lisse de tes joues où les joies sculptent des fossettes aux pointes de ta bouche mignonne; ta bouche qui souffle odeur de paradis. Tes joues pleines et fauves comme un crépuscule de bel automne! Fauve aussi ton cou, fauves aussi tes épaules nubiles, ta gorge qui bondit aux étroites brides de la verte gonelle où volètent des oisels de perles. »

Mahaud s'est promis de ne se plus offrir avant que le permettent les légitimes cérémonies nuptiales. Et fébrilement elle s'esquive des bras qui Tenlacent, des regards qui la veulent. Puis se dérobant à la lutte et à l'affection qui lui pourraient enjoindre de satisfaire l'amant, elle concentre sa volonté vers un effort de puissance. Toutes les vigueurs éparses*dans son être elle les amasse en ses yeux, en ses doigts. Son corps se vide pour accumuler les fluides volontaires. Son cœur se contracte pour qu'ils ;en sourdent plus abondamment. Vives, se [lèvent ses paupières d'où jaillissent les forces

de son âme. Jacques se trouble. 11 persiste à en soutenir le choc; mais au frôlement des longs ongles vers ses tempes, il loihbe insensible sur les dalles.

Dansle geste enveloppeur delà magicienne, le dormeur se lève, marche, s'éloigne jusqu aux futaines d'un lit ; elles retombent sur le sommeil du comte.

Mahaud, le contemplant, imagine la première de leurs entrevues. Pourquoi se passât-elle si futile et nullement significative ? On y voudrait reconnaître des présages.

Tantôt une année au carême venant, de par la haute recommandation du duc Philippe, il se présenta pour apprendre le Grand Art sous la maîtrise du baron Edam. Comme à la demande de Talchimiste Jacques expliquait un passage de Démocrite, le sens d'un mot grec lui faillit. Mahaud le murmura. D'où peut-être naquit TafiFection du jouvenceau. Aupartage du savoir le baron admit le récipiendaire. Il l'instruisit des chrysopées majeures^ des principes d'Ostanès le Mède qui enseignent à teindre d'or permanent, et à traduire les symboles de la nature.

Elle aussi l'initia.

Loin de sa mère alors elle s'efforçait de jVivre,loin de la sombre et taciturne Grecque.

Edam avait, de celle-ci, connu les délices des amours assouvies pendant la brutalité des pillages. Puis, lorsque, de son anneau nuptial,, il eut purifié la flétrissure, jamais Tépouse ne^ s'attendrit parmi ses embrassements.En sortei qu'ils s'étiolaient, tristes martyrsde leur union nécessaire, elle toute aux rancunes de sa tare et de sa vie passionnelle abolie; lui tout à la souffrance de se deviner odieux pour cette^ princesse de Byzance qu'il aimait exclusivement, et de qui la dévotion grandissait encorci le charme austère.

Par elle Mahaud fut élevée sans douceur, ainsi que signe d'esclavage, fruit de viol aprèsi bataille.

Hors cette hostile domination, l'enfant se clapit de bonne heure. Elle se forma non de sentiments féminins, plutôt de sciences appri- -ses aux œuvres de l'alchimiste, plutôt de sensations subtilisées par sa bouche habituelle- 'ment dégustatrice d'élixirs, par son art de calciner les plantes odorantes, et par ses longues visions des cieux astrologiques.

Maintenant c'est un courage de résistance

et des forces guerrières qu'elle se découvre, une âme propre aux entreprises hardies et capable de les imposer. Elle s'estime pleine de souvenirs, d'affections, de projets ; elle tâchera de les découvrir ensemble au monde de les déverser dans les êtres. Sa chair sera plus libre après, semble-t-il, moins lourde, moins étroite pour contenir le reste de son âme exorbitante. Telle aussi fut l'enfance de sa pensée, dans le vieux laboratoire.

Sur les pupitres soutenus de statuettes priantes les parchemins pantelaient avec leurs chrysopées, le serpent Ouroboros qui se mord la queue, symbole de Tunité des principes, et les caractères chaldéens receleurs des rites. Anxieuse, Mahaud récitait les invocations à l'Hermès Trismégiste, pendant que les substances s^'unissaient dans les cornues lucides. L'essence de soleil, Tor pur, sourdait enfin des viles matières emprisonnantes telle une sueur qui bientôt, semblait-il, s'allait évanouir en vapeurs légères. Il enflait débordait, s'épanchait impétueusement sous les parois du verre. Alors toutes les lumières

volaient de la fenêtre vers la caresse de la lumière neuve, toutes les lueurs s'élançaient des foyers et des lampes vers les baisers de In lueur neuve. Le sanctuairese teintait d'or sous l'essor des rayons ; et les hydres peintes, lovées sur les grimoires, on les entendait bruire de leurs écailles heureuses. Le sourire du baron s'épanouissait au nid de sa barbe épaisse ; il murmurait de vagues charmes et d'antiques hymnes triomphateurs. Un sang plus jeune rosissait sa balafre ; puis^ en l'attente que l'or froidît^ il contait, seules heures loquaces de son existence, il contait les longs combats vaillants, les chocs des glaives sur les targes, et les défis des preux sur la terre des Grecs.

Plus tard le succès défectueux des expériences eut une maie influence sur le caractère de l'alchimiste. Mieux il écouta les propos désespérants de la Byzantine. Comme elle, il parut attendre la fin de sa destinée humaine si tardive à s'accomplir. Lors, les espiègleries de Mahaud lui déplurent.

Repoussée de cette grande affection où elle

s'était blottie, la bachelette livra sa tendresse à rescholâtre. Jacques lui parut le symbole des principes mâles où la nature se vivifie. Il lui fut une source de liesses humaines ; il l'arrosa de son amour et la cultiva de ses soins comme une terre que Ton veut rendre féconde.

Durant ces mois vécus à la lecture des manuscrits alexandrins, quel fluide se filtra par leurs nerfs, grandit en violence, les posséda jusque le constant besoin de s'entendre, de se toucher? Sans doute ils subirent l'influence des astres qu'ils mesuraient à deux, les nuits claires. La puissance attractive des mondes comprit leurs âmes dans la course sidérale vers des espaces plus fertiles en beauté... Et les corps demeurant liés à la terre, les esprits évoluaient parmi des univers riches en effluves divins.

Ou bien, à cette longue, à cette savante intimité avec les métaux gonflant dans les coupelles, chacun avait conquis les affinités de quelques-uns. Et ces affinités les joignirent l'un à l'autre selon la force occulte des combinaisons naturelles. Longtemps Mahaudse joua de Jac-

ques, de ses inexpériences magiques. Elle faisait les instruments rebelles à la main ; elle troublait la couleur des métaux fusibles afin qu'il errât dans le travail des transmutations. Souvent elle l'endormait pour le contraindre à gravir le beffroi de Bruges jusqu'au dernier couronnement. Elle ne le réveillait point avant d'être revenue chez son père. Et Jacques accourait, pour dire sa terreur d'avoir trouvé son corps si haut par-dessus les campagnes. Ou bien Mahaud l'enfermait dans un cercle imaginaire dont aucun effort ne le pouvait sortir. Et cette colère la ravissait s'il s'emportait jusqu'à férir à grands coups de dague l'invisible paroi d'incantation.

A le manier ainsi comme un enfant, la jouvencelle l'aima vite comme un enfant.

Mais aux frôlements de leurs caresses, elle ressentit mille nouveaux désirs de savoir. La conviction que l'Inconnu se celait en lui la gagna. Que de choses nouvelles^ étranges révélerait le principe mâle. Sans doute elle connaîtrait les signes jusqu'alors cachés à sa science de vierge. Les planètes de force, Bel,

Merodach, Nébo lui ouvriraient leurs arcanes. Il deviendrait facile de poursuivre les œuvres de terreur et de nuit en évoquant par le fer et par l'étain.

Un soir donc où Sin la multiforme épanchait le doux éclat lunaire sur la couche liliale, Mahaud offrit aux transports de Jacques ses splendeurs décloses.

Suivirent les néfastes colères paternelles. Les astres féminins n'obéirent plus aux incantations de celle qu'avait souillée le mâle. Seuls, les sylphes et les ondins demeurèrent soumis aux chants d'aurore.

Jacques cependant avait erré à la conquête de son héritage. Les esprits apprirent enfin à Mahaud qu'il avait triomphé du vassal rebelle. Tous deux s'étaient rejoints.

Accroupi sur une colline broussailleuse fendue de profondes ravines^ le château de Horps s'ouvrait à TOrient.

Lorsque les servantes tiraient les courtines pour que le jour éveillatla châtelaine, Mahaud voyait le soleil surgir à l'ogive de la fenêtre parmi les vapeurs du matin.

Dans la cour les levrettes pleuraient le retard de la dame; et les clochettes d'argent sonnaillaient aux pattes impatientes des gerfauts.

Et Mahaud triomphait en son cœur, parmi les beaux pages avides de prévoir ses désirs.

Pendant qu'on lui peignait les cheveux, elle regardait le pays.

' Par-dessus la verte futaie du val, les tours

abbatiales arboraient un mât pavoisé d'écarllate et d'azur aux couleurs suzeraines. •On l'apercevait à toute heure du jour.

Alors elle regrettait la dîme que les moines levaient sur les gras troupeaux et sur les volailles. On leur devait encore deux chevaux harnachés à la Saint-Jean et douze nappes d'autel à Noël. Pour la guerre ils réclamaient quatorze lances et cent archers conduits par le sire de Horps lui-même ou par son hoir. Lourde redevance.

En bas le village, cinq cents demeures coiffées de chaume^se tassait autour de la place ; un trou blanc. Décrus par la distance, apparaissaient le puits et les potences où ballaient au vent quelques charognes de rustres insoumis.

Sous le ciel fauve de l'automne rien ne bruissait que les cris lointains des bûcherons ou le froissement des feuilles d'un hêtre abattu .

Jacques chantait afin qu'elle hâtât sa toilette.

D'un cercle d'or elle assujettissait son voile à la coiffe avant de descendre l'escalier de

dalles que les lueurs des vitraux carrelaient en teintes violettes et jaunes.

Les varlets à sa vue embouchaient leurs trompes. Jacques la haussait en selle ; et la cavalcade dévalait par la route tournante aux gais abois des chiens.

Les pâtres dominant la masse grise des troupeaux, saluaient. Les bûcherons, arrêtant Teffort de leurs haches, saluaient. Le voyageur, plié sous le bagage, saluait.

Mahaud et Jacques se parlaient peu. L'attitude suffisait à traduire leur constante envie de confondre leurs esprits pour qu'ils se pénétrassent. Le comte eût tant voulu savoir la cause des énigmatiques regards qui fouillaient son âme hésitante et craintive. Déçue, Mahaud méditait contre son époux le reproche de lui voiler les mystères de la Force incluse sous les formes viriles. Et ils allaient à travers bois et plaines, lassant leur obsédante pensée par la fatigue de leur corps.

Cependant Edam sursit à sa colère. Une vieille servante, attachée dès longtemps à Mahaud, s'enfuit de Bruges, rejoignit sa maî-

tresse et lui confia les secrètes intentions du père. Il renonçait à poursuivre le comte de Ilorps avec les puissances surnaturelles. Par loyale chevalerie il combattrait, armes égales. Déjà il convoquait ses féaux. Onze bannières devaient suivre la sienne dès le mois à venir.

Contre sa fille nulle haine. Seulement sa compassion pour les faiblesses imprévues qui l'avaient réduite à la merci du jouvenceau, attristait habituellement ses discours. II avouait un dépit de cela. Ses soins assidus, la science des hautes œuvres transmises si fidèlement à Mahaud n'avaient pu la maintenir dans la haute extase des méditations. Elle avait chu comme une fillette ordinaire aux sollicitations d'un homme vain, disciple médiocre, sans cesse dérobé au travail par les tentations basses de la vie.

La vieille meschine contait en mâchonnant les mots dans sa face lisse comme du buis. On lui versa le vin des flacons, et les épices rares qui réconfortent la fatigue des grands voyages.

— Par Dieu il y aura bataille... proclama le

comte courroucé... L'abbé nous obtiendra quelque secours du duc Louis. Nous lèverons 1 i bannière contre les Bourgognes et les Flandres au nom de monseigneur d'Orléans et du roi. Je vous garderai Ma Dame.

11 sortit.

Mahaud se chagrina. La pitié de son père lui enseignait tout ce que sa faute avait perdu. Ainsi ce grand rythme d'amour n'avait rien produit qu'abaissement et honte.

A Torinelle la comtesse confia cette déchéance. Adepte inférieure qui jadis assistait Edam et sa fille durant les offices du Grand OEuvre^ Torinelle en connaissait la scrupuleuse ordonnance sans laquelle d'effroyables catastrophes foudroieraient. Elle instruisit la châtelaine d'une maternité proche qui, sans doute, allait s'épanouir. En cet état le nombre cies officiants demeurait indécis; et. l'harmonie des équilibres rompue, les rites ne se pouvaient accomplir. Point avant que l'épouse ne fût délivrée et longuement purifiée, les charmes ne recouvreraient leur omnipotente vertu.

il fallut que Mahaud se résignât. L'enfant

futur déjà la privait du caractère d'élection. Le dur vasselage de son adolescence allait la ressaisir et soumettre ses actes aux volontés d'un fils comme sa précédente vie avait été soumise aux caprices moroses d'une mère. Pour toujours cette grossesse éloignait de la bienfaisante science d'Edam où si efficacement Mahaud se fût à nouveau blottie, régénérée.

Néanmoins sa vie seigneuriale la promut à de superbes consolations.

Recluse jusqu'alors dans Bruges, dans Thôtel d'Edam, elle n'avait guère quitté le laboratoire qu'aux heures des offices. Pendant quelques semaines d'automne, elle galopait par les prairies de son domaine de Vrahen , celui où sont des pelouses étendues, des grottes inexplorées, et la volière dont les faucons portent des anneaux gravés à sa devise « Estre ». Maintenant les chevauchées se succèdent. Il n'est que bruit de bataille et préparatifs de guerre.

De l'aube à vêpres, dans la cour, les pages fourbissent l'acier des armures; ils éprouvent contre les murailles la solidité des lances.

Avec Jacques, Mahaud va quérir assistance et alliance. Par les chemins fondus sous les pluies d'automne, les chevaux trottent interminablement vers les donjons du voisinage.

Ainsi elle connut le sire de Corbehem qui avait combattu en Aragon et possédait de la belle vaisselle des Maures. Il lui fît boire, dans les hanaps de vermeil, ses vins miellés. La défunte châtelaine, embaumée par un médecin juif, demeurait trônante, sous un dôme de cristal sis en la grande salle du château. On la rappelait fort belle; mais elle semblait alors sèche et noire comme une vieille Sarrasine. Les bracelets trop grands pour sa maigreur de cadavre, se ternissaient sur la chair blette.

Pour aplanir son grand deuil, le sire buvait à force la cervoise et les vins ibériques, puis, quand il se trouvait ivre, la joie écartait bruyamment ses lèvres saigneuses, dénudait ses dents noirâtres, et rompait sur sa panse, les aiguillettes de son rouge surcot. Encore que ces façons déplussent, Mahaud ne laissa point de déplorer ce misérable expédient de vie que la douleur imposait. Corbehem

28 LES FEUX DU SABfeAT

d'ailleurs gardait réputation de vaillance. La comtesse fut avenante et douce afin qu'il obligeât de toutes ses forces l'entreprise guerrière.

On visita le comte de Marœuil qui revenait de la cour. 11 en portait le costume excentrique, les chausses collantes, le pourpoint brodé de chansons amoureuses à notes de perles, les bottines à poulaines recourbées. Sa petite voix filante fredonnait, et il raccompagnait sur la guiterne. La splendeur des fêtes établies jadis pour la réception de la reine Isabeau, il la décrivait avec un prolixe enthou-, siasme.

— Déjà sept années, Madame ! Des anges très bien façonnés descendirent d'un échafaud, voisin de celui où je regardais; ils posèrent une couronne sur le chef de la reine et, chantèrent si mélodieusement :

Dame enclose entre fleurs et lys. Reine êtes-vous de Paris, De France et de tout le pays.

Nous en râlions au Paradis.

Marœuil levait ses mains fluettes à nom-

breuses bagues, puis laissait choir encore les doigts aux cordes de rinstrumcnt; ou bien i] démêlait de Tindex ses longs cheveux blonds que grisaillait la quarantaine.

Jacques Texhorta rudement. 11 ne fallaitpointl que sa négligence perdît l'expédition. Oncomptait sur lui pour le corps d'archers génois que déjà son expérience avait conduib contre les Anglais et contre ceux de Gand.

Se haussantsurles pointes desespoulaines Marœuil s'exclama plaisamment :

— Montjoye et Saint-Denis !

Au soir il fit paraître sa femme, une forte Allemande venue à l'époque du mariage royal et qui n'avait su apprendre le lan.e;age de France. Elle s'exprimait par signes, en riant.

Avant la fin dusouper,les échevins delà ville se présentèrent pour l'hommage. A peine introduits par les gardes, le plus âgé s'étant rué aux genoux de Jacques, ils crièrent tv^us :

— Justice ! Monseigneur, justice !

Marœuil voulut qu'ils sortissent, mais les

bourgeois demeurèrent obstinément prosternés dans les flots de leurs riches houppe

landes; et le plus vieux éleva par-dessus sa tête un parchemin aux scels de la ville.

— Dehors, dehors, vilains. Il vous messied de parler sans le bon plaisir du seigneur !

Le petit hobereau rougissait d'une trépignante colère. Du doigt il montrait la porte. Du regard il commandaitla violence aux serviteurs accourus. Jacques détournait ses regards. La dame de Marœuil, incapable de comprendre, tâchait à pallier les colères par la bienfaisance de son sourire béat ; et Mahaud défendit la violence envers des hommes venus en ambassade, parla même inviolables aussi bien que les hérauts.

D'ailleurs Téchevin ne s'interrompit. Et les griefs s'accumulèrent. Des pages introduits nuitamment dans la ville, ayant surpris des jeunes filles au sommeil, les avaient rendues flétries le troisième jour. Depuis les familles outragées avaient pris refuge sur le domaine royaljCntraînant avec ellesplus de mille bourgeois. Bien que pareil acte les affranchît de toute redevance, le collecteur des tailles voulait que la ville payât pour elles. Et le bailli avait.

au mépris des bonnes coutumes, saisi Icssommesperçuespourrétablirlesbastillesdétruites lors de la guerre récente. En sorte que la ville demeurait sans protection contre les hommes d'Angleterre, et les brigands des compagnies bourguignonnes. Déjà des coureurs pénétrant au matin, avaient, sur le champ de foire, tué quelques marchands^ puis enlevé du bétail. Ces révélations contrarièrent Jacques. Il promit justice, renvoya les suppliantspour réprimander son vassal qui laissait en ruines les places mises en sa garde. Pouvait-on, à ce point, omettre l'honneur de sa noble race pour une ridicule avarice, et le besoin de se parer comme une folle fille ?

Mahaudprit gloire à observer l'humiliation du prévaricateur courbant sa tête grisonne devant le jeune orgueil de Tépoux. La comtesse mêla ses reproches ; elle-même prescrivit que l'on recherchât dans le château les sommes ravies.

Le moine gardien du trésor montra les clefs; Jacques et Marœuil disparurent avec lui.

Assise en retrait sous le dais d'honneur,

Mahaud vit se darder vers elle les regards hostiles des convives amis de l'hôte. Sans s'émouvoir d'aucune crainte, elle dévisagea fixement les plus mutins qui ricanaient. La suzeraine se dut contraiudre pour le calmeseyant à sa grandeur; mais elle médita desi vengeances.

Elle appela le père Elven qui tenait les sceaux de Horps; le carme inscrivit un ordre. Alors Mahaud s'appuyant aux coussins de la cathèdre s'apaisa doucement, les yeux aux broderies du dais.

Le lendemain un grand cortège quitta ce manoir. Jacques devait tenir sa justice jusqu'au soleil couchant sur la grande place de la ville. Aux ornières du chemin le chariot portant les potences trébuchait. Un vieillard robuste suivait avec sa mule.

Parmi le terne de Tair, éclatent des gaîtés de fête et les couleurs joyeuses des capes.

Sous leurs coiffes de tuiles, les maisons pointues surplombent leurs auvents rouges mi-clos contre les éventaires des orfèvres.

A un recul de la foule, Mahaud vit les rues, leurs bannières, et, au bout, dans l'espace de la place, la lumière jouant sur les larges fers des vougues et les étriers en cuivre des arbalètes. Tranquille pourPissue de sa vengeance, elle reprit la rectitude de sa pose.

Le bailli terminait une harangue implorant la rigueur du comte contre les mutins et suppliant qu'on fît bonne justice.

— Elle sera meilleure que vous n'espérez, sire bailli, répondit Jacques.

Cette réponse ambiguë troubla fort les gens de Marœuil. Instinctivement ils se retournèrent vers les murailles du château et le donjon qui blêmissait à la venue de lourds nuages cendreux. Soudain Téclat des broderies et des armes s'éteignit. Le ciel violâtre s'abaissa unifiant les lumières avec les ombres. Les moires des chapes et des dalmatiques cessèrent de briller- Seule^ la croix montrait encore une molle lueur culminante au faîte de l'église.

A se savoir maîtresse et dominatrice en cette ville, sur ces âmes,Mahaud s'exalte orgueilleusement. Le philtre d'amour qu'elle insuffla aux lèvres de Jacques l'a conduite du moins jusque cette apogée de libre puissance. Près des échafauds magnifiques que l'humble obéissance des serfs érigea, elle jette au page Orisel les brides de sa monture; et Marœuil, accouru à l'étrier, l'aide pour descendre. Grave^ aux sons des orgues intérieures, divinement énamourées, elle gravit les marches de la cathédrale.

A battants ouverts, les portes béent derrière

les chantres. Sous Tabside les herses de cierges projettent leurs feux lointains qui couronnent l'autel. Les chaussures des hommes d'armes grincent sur le parvis, où le cortège s'aligne avec les toques fleuronnées des barons, et les blancs hennins des dames.

Souveraine, appuyée au poing de son époux, Mahaud s'assied entre les rangs ouverts. De son trône elle domine la place, la foule et les robustes valets écarlates assis aux pieds des potences, à l'entour du billot.

Les chevaliers de Marœuil avisèrent inquiètement leurs chevaux tenus en la main de serviteurs étrangers.

En vain le sire parvenu près des Horps chercha-t-il à connaître leurs intentions ;

— Contre qui cette armée de vilains "^ Pour quelques truands à pendre ou peut-être un argentier déloyal, à quoi bon le billot, supplice des hommes nobles ?

— Les hommes nobles ont commis le péché d'injustice : il convient qu'ils soient punis prononça le père Elven.

Et personne ne le contredit.

Jacques égrenait les franges de sa cotte; et Mahaud examinait froidement les chevaliers rebelles.

: De sa longue coudette de soie, Marœuil essuya la sueur qui coulait à ses tempes brillantes, puis :

~ Comte, c'est traîtrise cela. Notre mort !..

Mais il craignit d'épouvanter les compagnons anxieux épiant ses lèvres, et il dit tout

bas :

— Le meurtre d'un hôte souille toute une race, crime inexpiable. Sire Dieu punira tes aînés.

— Hé, reprit Mahaud, il n'est point question de votre vie, messire. Qui n'a méfait ne saurait encourir châtiment. Jamais on n'ouït que le vassal pût requérir le droit d'hospitalité contre la justice du suzerain.

En face, les flancs du beffroi s'érigeaient ennoblis d'écussons, de bariolures armoriales, de sinople, de gueules, de sable. A droite, le Christ de grès agonisait en haut du calvaire, contre le porche du monastère.

LES lEUX DU SABBAT 37

Le premier cchevin remit au héraut les textes de la supplique. Elven les prit, et prononça la formule d'accusation contre un page, lequel avait occis un prud'homme qui voulait interdire ses maies œuvres et débauches dans la ville.

Le page quitta le groupe des rebelles comme pour se justifier. Tout à coup il se prit à courir vers le Calvaire. Des archers s'élancèrent; leurs cuirasses les alourdissaient ; il perça de sa dague un qui Fallait atteindre, et, se précipitant au socle de la croix, l'angoisse de son cri implora :

— Asile ! asile !

D'abord les moines le repoussèrent, mais l'évèque saisit la crosse qu'on portait à sa Suite, et en couvrit le fugitif. Derrière les milices, le peuple s'agita.

Mahaud commandait que Ton passât outre, Elven lui observa qu'il ne seyait point de braver le privilège ecclésiastique. Et rappelant les gardes, Horps confirma la protection épiscopale.

Cependant les soldats apportèrent le gan-

telet du moribond et la dague du page, ils les jetèrent devant le tribunal en marque de la vengeance qu'ils réclamaient. Le peuple rugit. Depuis longtemps on savait Tentente de Tévêque avec le sire de Marœuil et leurs exactions communes. Un tisserand franchit la ligne des milices et témoigna que Ton avait coupé à son fils les pieds et les mains pour un chevreuil pris dans les chasses épiscopales. L'homme resta sur la place, tour à tour vociférant ou pleurant devant la gravité du seigneur, le sourire de Tévêque. Le comte le laissa par dérision envers les prêtres qu'il se devinait hostiles. Sous samitre, sous ses parures violettes, la crosse d'or aux doigts, le prélat siégeait impassible à la porte du monastère.

Toute grise, la place dormait en ses apparats de belles tapisseries et d'héraldiques pavois. S'entendant soutenir par la voix de la multitude, Mahaud renforça ses instances; la haine géhennait son âme. Elle affirma qu'on avait saisi le page avant le perron du couvent alors que, seule la chapelle jouissait du droit d'asile.

Ce fut une discussion nouvelle ; le comte demanda à connaître les chartes. Un diacre les alla quérir

Et les gardes finirent par appréhender le tisserand parce qu'il mit son coutelas au clair contre la poitrine de Tévêque.

Mahaud ne se laissait point séduire par la parole d'Elven. Il lui sembla que sa vie dépendait du supplice du page, qu'elle aurait toujours aux yeux l'insulte ironique delà veille, si la décevante vision ne se voilait de mort. Le diacre revint avec les chartes. Elles jus-i tifîèrent la prétention de l'évêque.

Alors la comtesse se rassit, et silencieuse-) ment elle déchira les broderies de sa gonelle pour apaiser son irritation.

En faveur des accusés, Marœuil entreprit des discours.

Mais comme la foule hurlait en menaçant de rompre la ligne des archers, le comte, expédia les jugements.

On pendit ceuxqui n'étaient pointchevaliers. Elven dictait la sentence à un clerc. Rapidement dévêtu par les valets écartâtes, rhomme

balbutiait une hâtive confession au franciscain commis par Tévêque en cet office, tandis qu'armorié de neuf aux écussons de Horps et de Vrah en, l'exécuteur lui ceignait le col de chanvre gras. La besogne ne languit point. Aux murmures de l'absolution, on hissait le patient sur l'échelle. Et son corps oscillait aussitôt^ dans le terne.

La vue du supplice calma la fureur de Ma- v haud. Ces grimaces crispant les traits verdis, ces torsions amassant les membres qui se distendaient ensuite avec des secousses frénétiques conquirent Teffort de son esprit attentif. Les pendus paraissaient se débattre sous une infernale flagellation. Même elle crut distinguer les sifflements des lanières et les gueules aboyantes des esprits immondes.

Dans le cendal des bannières boursouflées rampaient, en Tair^ les licornes de Horps.

Parmi Tunanime silence, une tête, en tombant sur le sol, sonna ; des gerbes rouges s'allèrent écraser en une flaque épaisse qui

projeta de longs fils. Au ciel le glaive pourpré du bourreau remonta.

Oh ce sang, la déroute de ce sang ennemi éperdu, tantôt galopant comme une armée de rats rouges, tantôt glissant comme de lâches couleuvres entre les jointures des dalles. Et la tête livide au bout du bras du valet, la tête terreuse qui pleure de ses yeux révulsés, sanglote de ses lèvres troussées.

A volées éperdues sonnent sur la ville les carillons de la commune et les cloches des basiliques.

Le glaive moissonneur fume ; des gouttes fuient encore; elles fuient en pluie rouge sur le gris des dalles plates comme une plaine de déroute ; en pleine panique elles coulent des cous coupés juste comme par un coutelas d'écuyer tranchant.

N'était sa grandeur, Mahaudle ramasserait ce sang, et Témierait entre ses doigts vindicatifs. Il semble qu'il s'irradie en une belle lumière de pourpre où flottent le couvent, le

calvaire, les diacres, et Tévêque, et les tours de la cathédrale, et la foule.

Ainsi qu'une étincelle de foudre, le glaive cingle l'air, et puis une autre tête sonne sur le sol; la déroute du sang bondit jusque le pied des potences et les ombres légères des pendus.

A chaque tête tombante, le tisserand approuve bien haut, et la multitude, après lui. « Noël au bon comte. »

Et ce dura longtemps. Mahaud baignait ses regards dans la magnificence des pourpres qui, pour Textase de ses yeux, embuvaient tout. Les vies, à son ordre, finissaient. Les formes humaines des rythmes universels se rompaient, et la série des choses qu'elles eussent accomplies. Donc la seule imagination volontaire transformait la succession des causes, le visage du monde. Au moins Mahaud devenait une forme supérieure des Forces Astrales, supérieure et triomphalement consciente. Malgré Terreur de son amour, les Puissances ne la délaissaient point.

Les voix rugissantes des olifants s'évertuaient.

Maintenant on pendait quelques vauriens, coupe-bourses, brigands, sacrilèges et blasphémateurs. Et sous les grappes de corps, les potences pliaient comme des ceps prêts à la vendange.

L'évêque demanda la peine de la hart contre le tisserand, parce que sa main sacrilège avait menacé un prince d'église avec le coutelas nu. Et comme la requête parut juste, Horps y fît droit.

Puis le comte et la comtesse chevauchèrent jusqu'en leur château.

On s'y hâtait de parfaire les défenses et de munir les tours. Les larges murailles se couvraient de plâtre aux endroits des réparations. Sur les boulevards, on élevait des guérites pour Tabri des archers ; et Ton hissait au moyende corbeilles les lourds boulets de pierre blanche- Sans cesse les chariots défilant sous les pointes aiguës des herses, faisaient bruire le tablier du pont-levis. Par tous chemins il en arrivait. Beaucoup portaient des armures sonores ; quelques autres couverts de peaux amenaient de la poudre dans des coffres en fer.

Les cours intérieures s'encombraient de huttes pour les gens de guerre. Chaque soir il s'en présentait aux poternes. On les enga-

geait à mesure, et on leur donnait une cotte de cuir aux armoiries du comte. Le jour ils s'amusaient à fourbir leurs heaumes ou à coudre sur leurs écus des courroies neuves ; la nuit ils mangeaient, ils jouaient, ils se battaient. Du sang humain coulait parmi les os de volailles et les tessons de bouteilles.

Avec Torinelle et les meschines, Mahaud file recluse dans le donjon. Les rouets ronflent par-dessus la grande rumeur des cours. De ses ongles fins grattant sur les cordes d'un rebec, Orisel chante la complainte du roi sarrasin qui d'une maie guivre s'énamoura.

Mi-jaunes et mi-bleues se balancent les jambes de Jehan sournoisement étendu derrière les carreaux des demoiselles ; mi-bleu, mijaune se bombe son corselet de soie. Dans le brun oreiller de sa toison crépue le page feint de dormir les bras en croix. S'il bouge c'est pour accomplir le malin travail de nouer ensemble les tresses des jeunes filles avec ses aiguillettes.

Et Mahaud, de sa quenouille, le menace gentiment, sans trop rire, de peur que les fileu-

ses averties hésitent ensuite à se lever en tirant le page. Spectacle si comique qu'il serait grand dommage de le faire faillir.

Le feu rosit les profondeurs de Tâtre parmi les chasses galopant aux sculptures de la cheminée. Par les vitraux entr'ouverts paraissent les troupes, le rempart, la plaine.

Le soleil tombe en angle de Pétroite issue ouverte à ses rayons entre les tours jumelles flanquant la grande herse. Il vient luire au mur du donjon où les Escos chauffent leurs jambes nues,leurscorps drapés de sayons multicolores. Quelques-uns graissent l'acier de leurs épaisses claymores, d'autres lissent les fourrures pendues à leurs besaces^ en plaisantant une troupe de Galls qui secouent des dés dans un casque pour se gagner des noix. Autour de ces gens s'amasse une multitude innommable de toute race, débris des guerres anglaises. Beaucoup dorment la joue sur leur bouclier où les traces des flèches et des glaives laissèrent des éraflures qui rompent l'ordre des armoiries et la sagesse des devises. Elven prêchait.

Dès la limite de l'angle lumineux, la cour

LES VEUX DU SAP>nAT 47

redevenait déserte. Au fond de l'ombre, par les portes ouvertes, on distinguait des lignes d'éperons neufs et des armures de destriers. Plus haut, les sentinelles allaient, minces et noires contre le pur soleil, Tétrier de l'arbalète rayonnant comme un astre. Pour voir au loin elles s'arrêtaient, les mains aux yeux.

Autour de la colline, la campagne montait aux nuages, sansun arbre, plate et brune; les chemins y marquaient d'interminables lanières blanches. Tristement la châtelaine couvait le désir d'y galoper vers la chevalerie de son père. On le croyait proche déjà, résolu à combattre avant les premières neiges.

Mahaud se prévoyait vaincue, prosternée devant Edam, baisant la housse du cheval : « Pardonnez, père, en ce que j'ai péché.» Et Jacques mis à mort, peut-être. Taimable et délicat époux. Si elle prévenait la bataille, le père saurait des formules purificatrices qui, aussitôtréhabiliteraientparles saintes vapeurs du cinnamome. L'humiliation d'un désastre ne serait point tentée. D'ailleurs, plus Mahaud vit de Tavant, moins elle peut tarir sa mémoire

des dominations magiques autrefois obtenues au seul geste de son âme volontaire; et perdues maintenant. Revenir chez le père, c'était revenir au délire suprême des incantations, à la chanson de l'or bouillonnant dans les vaisseaux lucides, aux harmonieuses ivresses des élixirs, aux adorantes caresses de la lumière astrale. Sans le pardon, le triomphe même de ses armes ne pourrait investir Mahaud de ces majestueux pouvoirs. Cela, ils semblaient le lui prédire,les saints évangélistes peints sur les panneaux du bahut : saint Marc, saint Jean, saint Luc, saint Mathieu nimbés d'or et vêtus de robes légères, roses, azur, safran, émeraude,qui se déroulaient par les verdures des fonds. Mais quelle félone tentation d'abandonner à sa maie fortune Jacques de Horps- Pour elle il hasarda sa race, ses biens, ses alliances, sa vie. Afin de ne pas corrompre, à cette pensée, son âme hésitante, brusquement la châtelaine commande une promenade.

Mahaud va. Sa blanche haquenée, d'un gracieux mouvement, évite les choses gisantes, et

celle de Lénore, imite exactement, à la grande joie de la damoiselle où rient ses dents de lumière.

Le cendal des robes frôle les humides parois des voûtes, puis, dans Togive de la porte, surgissent les cimes noircies des bois.

Lénore continue de rire à travers la caresse compacte de la bise qui lutte contre leur galopade; et ce rire perce, s'échauffe, éclate, tantôt vaincu par la rumeur de Tair et tantôt maîtrisant ses grondantes furies.

Mahaud ralentit Tallure de sa bête en atteignant les premières chaumines du bourg ; Orisel et Jehan chevauchèrent en avant, se mirent à sonner du cor par jeu.

Des têtes ridicules de vilains furent aux fenêtres ; les bonnes gens ôtèrent leurs chaperons. Aux lisières de la route, les maisons offraient leurs vi^r-es rondes, leurs portes basses munies de clous en croix.

Des enfants accoururent. Des vieillards mendièrent. Orisel mena son cheval dans un troupeau de porcs qui rentrait. La panique des lourdes bêtes ravit, comme Teffarement du

porcher qui s'efforçait à droite, à gauche, tapant et jurant.

Les truies ahuries grognaient. Vers les jardins elles se précipitèrent forçant les hayures et les barrières, culbutant les perches à houblon, pétrissant les légumes.

Orisel et les filles de la cavalcade firent évoluer leurs montures au plus épais des dos et des groins. Ils les écrasaient contre les maisons ou les poussaient aux eaux limoneuses de la rivière. Jehan sonnait l'hallali. Fort égayée, la comtesse ne tarda point à omettre complètement les sinistres prévisions de ses armées détruites, de son esclavage possible. Elle brocha sa haquenée et s'acharna pour férir de sa houssine les porcs qui roulaient dans la fange de la berge.

Leur gardien, las de les poursuivre, cacha entre ses mains sa tête de bélître et s'assit sur une pierre. Sans guide le troupeau obéit mieux à la peur. Acculées entre la muraille d'une maison, quelques truies commencèrent à Tescalader pour atteindre le toit. D'autres survinrent. Sous les furieux efforts de cette

masse, le mur chancela visiblement, à Textrême délice des damoiselles.Lénore ne pouvant plus tenir en selle, se laissa glisser. Sa robe en une main, elle frappait de l'autre pour exciter les porcs à l'assaut. Bientôt une tête de femme se montra, aussi blanche que sa coiffe. Elle se signait; elle supplia.

Oriscl lui cria de fuir si elle tenait à la vie; la baraque certainement allait choir, car il le savait : Satan avait mis toute une légion de diables en la fourrure de ces bestioles.

La femme sortit. La maison s'écroula. Le troupeau franchit les morceaux de terre sèche et de chaume, et s'en fut en houleuse cavalerie par les vergers et les jardins.

Auprès des ruines, la vieille pleurait invoquant saint Martin qui protège du diable Légion. Par vanité, Jehan lui lança sa bourse où restaient dix sols et huit blancs, plus un denier noble.

Ensuite la cavalcade repartit, au long de la berge, vers les longues résonances des forges qui troublaient l'air.

On joignit un antre où des colosses à force de

marteaux, battaient des haches de combat. Il y en avait de suspendues contre les murs. Épaisses, doubles de tranchant et marquées d'une licorne à la monture rieur vente formait le plus beau revenu de Horps.La sueur huméfiait les muscles gibbeuxdes colosses^ et leurs veines semblables à des ramures. Quand ils eurent reconnu la châtelaine, ils recommencèrent à faire pleuvoir de Tenclume lesétincelles.

Mahaud félicita; et promit un tonneau de cervoise.

Puis elle se départit.

On la suivit, et comme elle présenta la désagréable façon dont l'essence de vilains parfumait, la troupe trotta dans un inextinguible rire jusque le château.

Aux appels du cor, Jacques sortit à leur rencontre. L'abbé de Saint-Eloi l'accompagnait. Ils furent vers la comtesse.

L'abbé lui baisa la main et dit :

— Le roi, Madame, et monseigneur d'Orléans ont sans doute ressenti l'influence de vos doux yeux, car ils ont admis notre requête très gracieusement.

Mahaud s'inclina sans trop comprendre.

Jacques aussitôt sonna ses triomphes. Par l'entremise de Tabbé il obtenait, pour cette guerre, l'alliance secrète du duc, Targent du trésor royal, des canons même.

L'abbé sourit :

— Gageons que ces grands apprêts et cette foule de braves soldats suffiront pour conservera votre époux les richesses de votre beauté- Il prononçait les compliments avec une grave onction.

Mahaud lui répondit, non sans curiosité pour cette figure guerrière au front dénudé sauf la mince couronne de cheveux qu'autorisent les canons de l'ordre. La robe blanche était fendue sur une cuirasse; une épée cliquetait aux éperons ; seul, le grand manteau noir tombant de son cou aux jarrets de cheval magnifiait la, prestance d'une allure ecclésiastique*

On traversa encore la multitude des Escos qui dansaient autour des feux. Les cornemuses gémissaient.

L'abbé expliqua comment un hommage simplement nominal du domaine de Vrahen con-

senti par Jacques et Mahaud fournissait à Louis d'Orléans l'occasion de soutenir les révoltés de Bruges contre leur duc et d'y entretenir des émissaires fauteurs de rébellion. C'était un frein à l'ambition de Bourgogne. Le peuple de Paris ignorerait que le comte combattît avec le secours royal.

Dès le soir, des courriers partirent chez les vassaux de Saint-Eloi et de Horps, pour les réunir en un festin où se confirmerait l'union.

Souvent des chevaliers, exclus de pays lointains, demandèrent Jacques. Onles introduisait près du seigneur assis en son trône. Ils proposaient- à son service la vaillance «ie leurs bras et l^a loyauté de leur cœur. Jacques menait l'hôte devant la limite du foyer et lui prenant la main gauche, il l'enfermait dans les siennes. Alors le chevalier, levant sa dextre vers l'image du Christ, disait : « Je me donne à vous à la vie, à la mort, par delà. »

Le seigneur gratifiait de l'accolade le nouveau vassal, et pour lui Mahaud emplissait de vin une coupe de vermeil.

Un matin le veilleur signala plusieurs bàn-

des de piétons. On monta anxieusement sur les boulevards afin de les reconnaître. Ils avançaient en grand nombre, marchant avec une incroyable vitesse dans les vapeurs blanchâtres qui ondulaient sur la terre. Des cavaliers trottant parmi eux ne les dépassaient pas. La masse porteuse de vougues roula comme un hérisson, emplit le val escalada la colline. Quand ils approchèrent, on aperçut des écharpes blanches sur les poitrines; et la bande de leurs chaperons flottait. Alors éclata Tallégresse. Ce signe indiquait les amis d'Orléans. Les serviteurs défoncèrent des tonneaux, et on dressa des tables sous les murs.

Ils entrèrent. Petits, bruns, ils parlaient tous à la fois, sans repos avec un accent sonore. Ils contèrent les merveilles des pays parcourus dans les guerres, leurs combats contre les Turcs, des exploits inouïs. Et leur langage éteignit toutes les autres clameurs. Plus tard, quand de nouvelles bandes arrivèrent, Horps voulut loger ceux-ci dans le village. Mais les Escos descendirent avec les Gascons pour connaître mieux les histoi-

res étonnantes. En sorte que le château se trouva presque désert. Seuls, les Galls demeurèrent, joueurs infatigables. Jacques s'en félicita, car les guerriers trouvèrent à se nourrir chez les serfs, ce qui dégreva d'autant le trésor seigneurial.

Enfin Marœuil amena les archers génois; et cent vingt lances. Très dignes en leurs jaquettes incarnadines, les Italiens étalèrent une insolence de mercenaires chèrement payés. Ils exigeaient une nourriture spéciale. Tout de suite ils délogèrent les Galls campés dans les manèges, et jetèrent brutalement à la pluie les bardes des occupants. Il faillit y avo^'»bris de membres, mais les Génois fermèrent dédaigneusement les portes, après avoir clouécontre le mur à coups de flèches les manteaux des réclamants les plus hardis.

Convaincus de leur infériorité, les Galls descendirent aussi jusqu'au village. La nuit, on apercevait des boulevards les grands feux qu'ils entretenaient dans les fermes.

Marœuil fut humble à la châtelaine. Assis entre Orisel et Jehan, à ses pieds, parmi les.

LES rVVX DU SAHBAT 57

iileuses, il s'ciïorça de peindre la devise : « Estre y> sur la couverture de ses heures.

Elle aima suivre le geste habile de ces doigts diserts enluminant les lettres du parchemin.

Les demoiselles couvraient les cottes d'armes de broderies coruscantcs. Hors des hennins et des robes liliales leur léger babil tintait comme cristal.

Cependant Jacques, en ses courts loisirs,^ entraînait sa comtesse jusqu'à la terrasse du donjon. Là, dans la vive caresse de Tair, il Tétouffait contre sa poitrine, sans paroles, prodiguant une pluie de baisers vers la fraîcheur des clairs yeux. Pourtant il lui reprocha d'avoir celé le bonheur de la maternité prochaine. N'était-elle point fière de leur race éternisée aux âges futurs avec le pur fleuron de leur noble symbole^ la vaillance et la sagesse de leurs âmes unies par la Providence ?

Elle s'excusa sur la pudeur. Mais son orgueil prit chagrin de ce qu^on sût cette grossesse honteuse. Jusqu'alors elle avait nourri le vœu secret de voir périr ce fruit

d'amertume qui lui pesait aux flancs; car elle ne voulait produire à la vie l'être hybride conçu par les grands espoirs de sa pensée hautaine et l'esprit timide de son amant.

Pour la confiante tendresse de Jacques Mahaud tâcha de feindre. Au moins l'énergie de ses caresses coupa les questions craintives. Concentrant ses forces essentielles dans la puissance du regard, elle lui imposa la croyance qu'elle livrait en cette effusion un muet aquiescement.

L'amour voluptueux du comte s'accrut de cette tendresse ! à toute heure il réclamait les complaisances de l'épouse. Un vague pressentiment de mort le harcelait. Ainsi qu'un enfant faible et doux, paré de beaux sentiments, Mahaud ne se lassa de le chérir; et sa compassion offrait la bienfaisante ardeur de ses chairs juvéniles.

Même sa tendre affection tenta de soustraire cet esprit viril aux hideuses prévisions de mort. Elle voulut qu'il l'aidât à composer un philtre où leur savoir ancien lirait l'avenir. Mais les herbes se desséchèrent, les eaux

se troublèrent, les creusets éclatèrent. Devant CCS présages, il fallut renoncer.

Alors Mahaud se soumit mieux encore aux désirs de Jacques, bien que la terreur de forfaire aux lois des Forces, par cette mésalliance spirituelle, l'empêchât de tout plaisir.

Or il advint, une nuit, que la comtesse, ravagée par d'épouvantables visions, quitta la couche nuptiale où l'époux reposait, et s'en fut rafraîchir sa figure à Tair des galeries. Sin luisait alors parmi rétincellement du monde épars; et sa douce clarté rassura Tame dolente. Certes Tinfluence de l'Astre voulait bannir les chagrins de la magicienne, car Mahaud sentit la lueur se fondre en caresses tiédissantes contre ses joues. Elle colla le visage à la meurtrière; et le baiser lumineux lui mit au cœur une consolante extase, un frémissement mélodieux où vibra l'harmonie totale de son corps. Longtemps elle persista sous Tétreinte pénétrante de l'Astre.

Lorsqu'elle reprit ses forces, il lui parut qu'un ordre suprême enjoignait d^agir vers quelque but mystérieux encore, mais où des

sensations heureuses rattendaient, Afind'apercevoir si quelque signe ne la saurait conduire, elle quitta la haute fissure de la meurtrière. Un trait de lune s'en fut bleuir la tenture d'une petite chambre où couchait Orisel.

Discrètement Mahaud souleva l'étoffe. Lcj page et Lénore dormaient, leurs roses lèvresl unies devant les bûches flambantes de l'âtre.

Le page avait étendu les mains de l'amante par delà leurs chevelures, en sorte que cette tension découvrait entièrement la flexueuse fillette impubère presque, duveteuse à peine hormis la crinière blonde où s'emmaillotait sa face. Les hanches opalines s'effilaient étroitement en une courbe aride jusque l'angle pointu de l'orteil. Aux cimes des seins menus persistaient d'ovales rougeurs que goûtait encore le sourire humide d'Orisel roulé sous un manteau de soie.

Leurs vêtements jonchaient. Des fragments d'aiguillettes rompues luisaient partout, et si furieusement les avait possédés le rythme sidéral des conjonctions que leurs corps demeuraient infléchis en ellipse ainsi que les sil-

lages des comètes. Ali ! la même harmonie où se meuvent les mondes, régit aussi les âmes humaines, leurs sympathieset leurs répulsions sans que la frêle intelligence y puisse modifier.

Peu à peu un charme subtil émana de ce couple qui fit évoquer à Mahaud les extases où il s'était pâmé.

Au parfum de ces souvenirs elle-môme s'enivra. Nimbée par la bienfaisante lueur de Sin, elle alla vers les fourrures nuptiales, Jacques s'exténuait en appels pour un subit éveil de passion. Ils s'aimèrent avec de fouettantes griffures et des morsures amères, combats terribles de leurs corps erotiques, de leurs âmes forcenées. Ces cruelles délices les abattaient débiles dans le lacis de leurs membres étranglés. Ils prirent réconfort, puis la lutte de leurs désirs inextinguibles les meurtrit plus âprement encore, des jours, des nuits, des jours jusque l'heure où le cor des tours sonna l'approche des barons auxiliaires.

Gomme ils chevauchaient à la rencontre de leurs hôtes, deux hommes surgirent des buissons sur le chemin: des forgerons. De mau-

vaises peaux jetées sur leurs épaules, n'arrivaient point à couvrir le poil hirsute de leur poitrine, chacun portait deux haches à la ceinture et un épieu ferré dans la main.

Les soldats avaient pillé les provisions des granges. Les femmes et les filles, poursuivies parleur violente luxure, s'étaient enfuies dans le bois; et comme ils tuaient le bétail à coups de flèches, par jeu, les paysans eux-mêmes avaient dû y conduire leurs troupeaux. Furieux alors de cette méfiance, les brigands couraient sus aux serfs en tous lieux; el quand ils les prenaient, ils leur coupaient les oreilles, les narines, les poings.

Pour preuve, l'autre compagnon appela dans la futaie. Plusieurs hommes parurent qui avaient la tête et les poings entourés de linges sanglants. Il les leur ôta; les linges durcis par les caillots craquèrent en se déroulant; et Mahaud vit des faces abominables où coulaient des ruisseaux rouges, des moignons piteux et des cheveux agglutinés.

Elle envoya les misérables au château.

Plus bas, des vieillards leur dirent que le

village ne pouvait fournir des vivres aux troupes que six jours encore. L^'armée aurait alors absorbé toutes les réserves de Tan. Et ils conclurent par des lamentations sur leur ruine.

Le comte leur annonça une exemption des redevances jusqu'à Pâques. On aiderait les plus malheureux. D'ailleurs les troupes partiraient le surlendemain.

Au rendez-vous du Calvaire, sur la route de Paris, beaucoup de barons se trouvaient superbement immobiles, dans la splendeur de leurs cottes à broderies armoriales. Jacques les embrassa Tun après l'autre, sans descendre de cheval. Bien qu'elle ne les eût jamais vus, Mahaud reconnut ces barons. Chaque blason lui disait les titres, l'histoire valeureuse d'une famille, les célèbres anecdoctes de cour et de bataille. Sous les plis sévères du chaperon les mâ?les figures n'avaient pas d'âge. Ces héros demeuraient silencieux et rigides, majestueusement.

Le père Elvenflt savoir à leurs pages quelles places occuperaient leurs maisons dans l'ordre

du cortège, afin que toute querelle de préséance fût dès lors prévenue. Il y eut bien quelques réclamations des plus susceptibles, mais la cavalcade se mit en marche avec un bel ordre, Horps en tête, dans un froufrou des housses soyeuses dont les franges traînaient jusqu'aux sabots des hongres. Les hérauts précédaient. Les bannières^ où se tordaient les rampantes bêtes symboliques^ claquaient terriblement à la bise.

Au sortir du bois, on découvrit Tarmée entière. Le pâlejour de novembre s'éteignait déjà dans le rose d'un exsangue crépuscule; et les masses profondes de la chevalerie semblaient un seul roc d'acier aux lances hirsutes, innombrables striures contre le ciel clair. Les archers génois s'allongeaient à gauche comme une grande tarasque incarnadine crêtée du bronze des casques. Les deux mille Gascons du duc Louis ondulaient jusqu'aux murailles du château sur le sol mamelu, ainsi qu'une régulière plantation de perches houblonnières. Les neuf cents Escos, rangés dans le sable blanc d'un chemin, dressaient leurs

LES Fi:ux nu sabbat 6E

silhouettes humaines sous les inorions ornés déplumes d'aigle. Les blondes et moribondes lueurs du soir se jouaient au poli de leurs fartes jambes nues.

Des deux centenies de Galls, Tune précédait le cortège, l'autre formait l'arrière-garde.

Les trompettes mugirent. Les armes bruyaient formidablement. Les pointes des lances, des vougucs et des claymores ceignaient la vue de toutes parts, jusque les nues cilrines de l'horizon.

A considérer cette masse vivante, muette et prête au trépas pour préserver le beau fruit de son corps, Mahaud laissa bondir l'orgueil de l'esprit. Sur son passage des rumeurs d'éloge animaient les bataillons. Derrière elle, les pas des coursiers sonnaient à l'unisson de ceux de sa cavale ; et les jointures des brassards cliquetaient ensemble avec un bruit régulier d'averse.

Ainsi elle traversa Tarmée éperdue de joie dans la magnificence de manteaux épais, sous la sérénité du firmament.

On envahit les cours du Horps, où les fu-

mées des cuisines s'élançaient des soupiraux.

Les nobles sautèrent de selle ; il n'y eut plus qu'une houle de croupes chevalines bousculées dans rétendue des cours.

La salle énorme, si haute que l'on ne pouvait lire les sentences inscrites au plafond, les reçut ensuite.

Pour les rasades hospitalières^ les hanaps invitaient sur la candeur des nappes parmi les hautes magnificences des tapisseries.

Des enfants de chœur portant rameaux de gui, parurent avec une file chantante de jeunes filles. Aux pieds du Christ, aux fleurons des armoires, à Tanneau terminal des lampes, le diacre attacha les verdures de prospérité.

Le comte de Horps sur le trône de chêne, Mahaud muette en son long bliaut de samit pourpre donnèrent à baiser leurs phalanges extrêmes.

Autour d'eux, les huit grands vassaux siégeaient, le poing sur Tépée nue.

La lance ordonnatrice des gardes tassa la foule contre les saints armés qui combattaient les monstres des tentures. Lente, elle se tassa

les yeux fixés vers l'éclat des vaisselles. Les musiques se dénouèrent sous les doigts discrets des ménestrels; et des mélodies vibrèrent aux cordes harmoniques des rebecs, des guiternes.

A table s'installent les seigneurs. De leurs mains, des anneaux gemmés jaillissent d'illuminantes paraboles vite éteintes. Ils rejettent les longues coudettes tailladées qui suivent leurs gestes. Tout de suite les soucis de la politique unissent les propos.

Les barons décrivent l'état de leurs fiefs, les sièges soutenus, les exploits des chevaliers, présument les guerres imminentes et les desseins mystérieux du roi d'Angleterre.

Bientôt la discussion rougit les visages. La main de Tévêque violet domine les têtes vociférantes et les épaules rapprochées par-dessus les aiguières, les pâtisseries. Les cercles en or des chevelures s'illustrent aux lueurs profuses des cires allumées par les pages. Des plaintes s'élèvent.

— C'est grand joie que Graon ait manqué s.a besogne!

— Richard commanda la taille sur les biens

de Dieu; il n'est pas plus méchante félonie.

Le crâne d'un dominicain surgit un instant^ et Taile de son manteau noir,puis cela s'effondra dans le plein des gestes.

Contre la tapisserie, les serfs cois ne remuaient; ils gardaient dans leurs mains les viandes delà distribution. Peureux de cette soudaine colère des maîtres, ils étouffaient le bruit de leurs mâchoires. Une à une, les filles, les femmes soulevaient les portières,s'esquivaient.

On ne touchait plus aux mets; les paons du second servicerestaient sur les plats dans l'ocellure de leurs queues tendues^ sans que l'écuyer tranchant obtînt le signal de les dépecer.

Soudain des paroles graves et puissantes grandirent au bas bout de la table, des paroles qui résonnaient longtemps aux oreilles saisies. Beaucoup se penchèrent vers cette voix. Mahaud s'efforça de distinguer l'homme. Lee rudes accents perçaient de frissons les poi* trines attentives. Un moment, parut au milieu des gens écartés devant un geste, Tévêque de Marœuil. Ses yeux, sa denture blanche éclairaient. Alors la châtelaine l'entendit.

LFS FEUX DU SABDAT 6^

Il parlait latin. Le verbe s'éployait en périodes imposantes. Il dit le châtiment des hommes perdus de péchés, de débauches hideuses, de sacrilèges. Dès longtemps la colère du Ciel s'était appesantie. Mais ni le triomphe de Bajazet,nirhumiliante défaite de Hongrie, ni la mort de tant de seigneurs n'avaient prévalu. Satan faisait délirer les âmes. Et Dieu méprisait au point qu'il ne se souciait plus de punir. C'était la dérision suprême : les chefs humains en frénésie, deux papes schismatiques combattus par leurs fidèles en armes, s'excommuniant l'un l'autre, défendant l'obéissance aux foules ahuries. Les oracles politiques il les fallait soustraire aux rares instants lucides de Tempereur Wenceslas, toujours ivre, du roi Charles, rendu dément par les luxures immondes.

A ce mot les barons s'indignèrent. On savait Charles bon et humble. A jamais il tenait la *ê te de la chrétienté. Gênes n'avait cru pouvoir échapper aux Visconti qu'en se donnant à la couronne.

— Trop petitementconseillé, jugea Marœuil.

Les nobles se levèrent tumultueusement.

Des injures proférées souillèrent les noms de Clisson, de Montaigu. Sur la table des coupes épanchées rougirent les nappes. En vain le comte ordonna silence.

Pour le lave-mains les pages apportèrent les aiguières; et cette occupation rompit les diatribes.

De lumières ternies les cires arrosaient les ombres grandissantes où sombraient les habits et les armes.

En un coin, Jehan et Orisel jetaient les dés sur un manteau. Lénore annonçait les points. Sa voix aiguë sonnait avec le claquement de sa chaussure. Les lévriers méditatifs, vautrés devant le feu rose, ne s'émouvaient plus aux bûches croulantes. Parfois les étincelles révélaient le blason.

Dès la nuit, les serfs avaient disparu pour regagner les domaines.

Maintenant les seigneurs, Tévêque, les moines se blottissaient sous l'auréole de la lampe médiane afin de mieux examiner la face constante de Tévêque.

Or, le lendemain, JacqucsdeHorps revetitsa meilleure armure où les travaux du seigneur Héraclès étaient gravés avec un grand art. Il embrassa sa dame, demanda bénédiction à Tabbéde Saint-Eloi,et descenditverslaplaine.

De la plus haute terrasse du donjon, longtemps, Mahaud contempla la franche armée qui montait au pays de Flandre.

Le gonfalon de l'abbaye se gonflait auvent; et les licornes de Jacques sevoulaient bouffir. L'armée rampa quelque temps par la nudité de la campagne, sous le duvet de piques, de lances, de vougues.

Autour des charrettes à poudre, les Génois marchaient quatre par quatre en chantant selon la mode de leur pays.

Bientôt ils se fondirent dans la masse, et les couleurs vives de leurs jaquettes moururent.

L'armée se resserra, parut perdre son épaisseur. A la limite de la plaine, elle s'atténua dans le gris des nuages.

Haute parmi les plis de la simarre blanche, Mahaud se fige hiératiquement dans le cercle qu'inscrivit le glaive magique sur le pulvérin d'argent.

Sa bouche profère les noms heureux des septiElohïm.La lame habile trace leurs symboles sous les pentagrammes dont les deux Dointes inférieures, dardées au dehors, protègent contre les influences mauvaises.

La magicienne étend sa pensée, remontele fleuve des temps, unit les idées communes aux races d'élite qui connurent la raison des choses. L'invocation joint ensemble les principes harmonieux dont procèdent les fluides \ 'ratoires où roulent et frissonnent les sphèrjf^. Aux limites du cercle, Tépée grave une tête virile nimbée ; et les lèvres disent les noms sacrés du soleil. Puis le signe d'un aigle lauré confie à la miséricorde de Bel le succès

des charmes. L'incantatrice forme une tête de lion afin de soustraire au courroux mortel de Mérodach Taudace des cérémonies ; une colombe afin d'obtenir la faveur féconde de Baaithis; un caducée afin d'obtenir Téloquence évocatrice que dispense Nébo ; une faucille et un crâne de bouc afin de séduire le pouvoir révélateur de Saturne.

Ainsi religieusement active, Tœuvre tâche de combiner toutes les vigueurs de l'être et toutes les forces rythmiques des mondes pour l'effort de Tunique désir exalté vers la connaissance du Futur.

Quarante jours, l'initiée ne mangea que les parties mâles des herbes, les racines des jeunes plantes et le lait des chèvres mères pour la première fois. Quarante nuits, elle accomplit, entre le lever et le coucher de la lune, les sept cérémonies purificatrices. Suivant les rites elle orna l'appareil du sanctuaire. Elh récplta dans le crépuscule l'armoise des guir» landes. Nue, elle cueillit ausouterram oùTori nelle entretient par son art une éternelle floraison, les plantes de sacrifices. Car sor

impatience ne put croire aux prédictions funestes de la vieille adepte.

Maintenant encore elle ne résout point à penser que les ^lohïm refusent alliance à son intelligence volontaire, qu'ils lui refusent sa puissance antérieure dominatrice des sylphes, des ondins, des gnomes^ et des salamandres.

Cependant la crainte terrifie son cœur ambitieux. Germe dans son sein, l'enfant n'a-t-il pas atteint le degré de vie qui promeut au rang de créature sensible ? Dès lors Tofficiant deviendrait double pour un office unique^ et,l rharmonie des nombres détruite, quelles catastrophes anéantiraient?

Attendre encore. Depuis si longtemps lan-| guit Tâme maladive en exil parmi les hommes, et sans rapports avec les enivrants effluves des lumières astrales. Dans leur profondeur! glauque, tumultueusement, évoluent les avenirs des peuples. Depuis si longtemps Jacques et Tarmée partirent à la recherche du combat; et point de message qui soit venu rassurer. Où reposent la tête mâle, la lourde toison

rousse, le corps amoureux, délices de leurs chairs? Mieux vaut encourir le hasard des vengeances supérieures; et connaître.

Un signe reste à parfaire sur la cendre d'argent qui mystérieusement poudroie en minuscules lucioles tantôtilluminantes, tantôt éclipsées au passage de l'ombre. L'emblème de Sin reste à parfaire, celui du principe lunaire qui préside aux destinées des femmes, aux œuvres de divination, celui qui toujours garda la magicienne, qui récemment encore consola son désespoir en inspirant l'ivressede l'amour,

Mahaud hésite. Ce signe inscrit, nulle force ne saura plus rompre la chaîne merveilleuse des miracles, ni le cours irrésistible des essences évoqués.

La prêtresse écoute. Son cœur bat le tocsin par la petite salle de tourelle ronde et sans apparente ouverture. Le cuivre des vases et du trépied mire la beauté, Tonduleux argent du manteau, l'orgueil de la tiare safranée où de scintillants caractère^ hébraïques promulguent le glorieux monogramme de Gabriel.

Les prévisibles conséquences du sacrilège

altardent TespriLMahaud s'imagine emportée, détruite, éparse en molécules impalpables, in- # )nscientes et viles que le jeu du sort sèmera dans les organes générateurs des végétaux ou des bêtes. Mais elle devient honteuse de sa peur. Il serait grand de tout affronter. La force du mage réside dans le courage d'atterrir à l'universalité des émotions.

Et cette idée Tenveloppe, la fait frémir d'exaltation vaniteuse. Peut-être ce courage la hausserait-il au trône suprême de grande initiée. Son triomphe autoritaire commanderait alors! les éléments, les préséances des races, la mort.

Voici que, sans qu'elle perçut sa main le conduire, le glaive a tracé la septième image due à Sin : la coupe pleine de l'avenir et le croissant des mystères indicibles.

Une lente, une froide sueur inonde les membres vaillants, comme après un dur effort accompli.

Pourtant l'apparat du sanctuaire reste immuable. Les sélénites, les perles opalines du collier ne cessent de luire. Aux guirlandes des murailles, les jaunes renoncules s'épanouis-

sent contre les soyeuses tentures qui font de la salle un sachet de safran et d'argent. Sur son pied de fer, la lampe triple brûle de ses neuf mèches, avec, dans le globe de droite, les sept génies solennels resplendissant des flammes intérieures ; et dans le globe de gauche, les couleurs multiples de Tare céleste qui diaprent onctueusement les peaux de léopards clouées au sol.

Ces présages rassurent Mahaud ; elle se prosterne, elle dit les paroles hébreuses; «Sin « tutélaire, Hécate des carrefours Phoïbée « chasseresse, Séléné. Souviens-toi, Dame 1 « Je te fis le féal hommage de mon amou- 4L reuse puberté ; j'ai coupé ma chevelure « chaque fois que tu commençais à décroître « afin de regrandir avec toi; je l'ai cachée « sous les cornes du hennin pour que ma « face fût semblable à la tienne ; et ma « gorge tiède réchauffe éternellement la lame « d'argent qui récèle ta figure brillante. J'ai « bu l'eau des citernes où ton image séjour- « nait, les nuits claires ; et, de ton baiser « limpide, tu m'aimas, Phoïbée qui poursuis

« les astres rapides aux plaines fîrmamenta- « les, Sin tutélaire, mystérieuse Hécate. »

Effrénément la magicienne baise le glaive, la garde de cuivre biscornue. Alors il semble véritable que des fluides robustes donnent réconfort. Une émotion tendre berce les entrailles et apaise le halètement de la poitrine» suppliante, tandis que les fumées des parfumsse lovent, grises et bleuâtres, vers les teintesi citrines de la voûte.

Ainsi Mahaud demeure prostrée pour Tat-i tente de quelque signe définitif qui assure lei succès de l'œuvre.

Bientôt Tarome de Tambre sublimé à la flamme de Tautel se précise emmi les acresvapeurs de camphre et d'aloès, malignes essences de la lune.

Enfin les senteurs insignes du sandal blanc priment les autres parfums échappés aux cassolettes. Ces sentences s'allient aux souples volutes de l'ambre pour emboireles tentures, les génies solennels de la lampe, et les trépieds fumants.

A Tentour des vases, les vapeurs néfastes

roulent péniblement sous le triomphe de Mahaud certaine que la protection des Forces ne lui saurait, à présent, faillir.

Son âme se prélasse et se pâme dansles amples tourbillons qui enserrent sa taille, ses hanches, sa gorge palpitante. Infinies caresses ondulant à la surface de la peau, elles fuient aux plis du cou, au dédale fuselé de ses doigts, elles glissent au lisse des tempes, aux creux desyeux. Les paupières se closent sous l'attouchement subtil.

Ces précieux arômes pénètrent rinitiée,rimprègnent jusqu^au profond de ses chairs, jusque la moelle de ses os. L'esprit halluciné s'enlise dans leurs fumeux méandres. Les réalités sombrent. Heureuse, tremblante de plaisir, Mahaud s'affaisse dans l'étreinte des substances séléniques.

Une subite secousse rompit la bénigne torpeur. Comme si quelque bête eût bondi en la prêtresse : vigueur étrangère à son corps, indépendante, et qui, dans son ventre, eût pris tout à coup la vie.

Mahaud se dresse, inquiète de savoir quelle

volonté nouvelle remue ainsi ses flancs, quelle latente existence. Aucun esprit n'a pu franchir le cercle sacré, les pointes des pentagrammes, la haie des parfums.

Son enfant touche-t-il à ce degré de vie déjà ? L'harmonie des nombres serait-elle détruite? Elle-même alors...

Le courage étouffa ces appréhensions. Et,' comme le sursaut ne se reproduisit plus, elle hâta les cérémonies pour connaître enfin le sort de Jacques^ et l'avenir de la race. Les parfums la conquirent. Debout sur le sceau de Salomon, étoile six fois aiguë, Mahaud étendit les mains ; et, avec sa tête, elles formèrent le triangle des équilibres universels. Elle écarta les doigts ; et ils rayonnèrent au bout de chacun de ses bras comme les pointes d'un double pentagramme. Alors elle murmura :

« Mère céleste Zohara, Isis que révérèrent « voilée les hiérophantes de Thèbes, Fé- « conde Eleusis, Ourania qui fut la sagesse « des nombres aux philosophes d'Athènes. « Marie qui conçus sans souillure et qu « écrasas le serpent. »

La bouche priante rappelle les formes successives où parut aux adorations humaines la pure essence génératrice des rythmes. Plus bas encore sont murmurées les paroles des grimoires chaldéens, les mots dont les sons fatidiques attirent, détournent et projettent les influences occultes des astres.

Aux lointains des miroirs de cuivre, brilleront, parmi les vapeurs, les signes de révélation. Rien cependant ne modifie les volutes qui se déroulent des cassolettes, et volètent, sinueuses, à travers les teintes multicolores épanchées par la lumière des globes.

Vainement Mahaud contraint ses prunelles immobiles à viser la perle pâlissant au centre du miroir. Autour pétillent de violâtres étincelles près de manifester les hiéroglyphes divinatoires. Seul bruit dans la salle noyée des fumées grises et bleuâtres.

« ^lohïm, iElohïm, infrangibles {>aissances des Causes, que^ par-dessus les cimes imaginables, mon intelligence approche jusqu'à vos majestés. Sept jours je suis demeurée en prosternation, après des nuits sans sommeil ; et j'ai

voulu une chose uniquement. J'ai clos mes oreilles aux sons extérieurs; j'ai clos mes yeux aux visions extérieures; j'ai chassé la horde de mes souvenirs impétueux et je me suis abstenue de tout geste, de tout mouvement, de toute pensée humaine. Ainsi rien de ma force ne s'usa pour d'autres idées ou d'autres actes; et, tout entière, elle se reprit aux choses. Au risque de la mort, j'ai tendu ma volonté comme un arc afin qu'elle lançât jusqu'à vous mon unique désir de science. iElohïm, daignez vers moi. Détournez pour ma soif le courant des tluides supérieurs qui s'éploient en mirages de l'avenir. iElohïm vous, les Maîtres, car les contrastes de vos sept causes produisent l'équilibre de l'univers, et règlent le mouvement des sphères. J'ai crié sept fois vos noms sacrés avec ceux des sept planètes, des sept couleurs primitives, des sept notes mélodieuses, des sept hideurs du vice, des sept parfums de vertu, des sept baumes du sacrement, des sept œuvres de haute science. »

L'être haletait dans la terreur orgueilleuse de l'invocation. Les paupières ardaient; les

disques des miroirs luisaient à peine dans la nue des odorantes vapeurs. Les entrailles pesaient comme un fruit mûr prêt à choir du corps.

Mais des points d'or neigèrent dans les fumées bleues. Ils s'assemblèrent en lignes parallèles. Une cristalline, une lointaine musique tinta puis s'accrut avec les bruissements d'un flux océanique. Les parallèles d'or relièrent des édifices cubiques, se courbèrent sur des coupoles, des dômes, enclavèrent des terrasses, des fleuves et des jardins. Un peuple coruscant se hâta par les avenues, vendit sur lesplaces,galopa dans les polygones. Des chars de guerre passèrent sous des arcs de feuillage, à travers de blancs troupeaux de captives. Des prêtres en tiares violettes, aux barbes enveloppées de pourpre, gravirent les escaliers colossaux, entre mille statues à têtes de vaches.

Habituels à Mahaud, lucides prophètes de ses visions, les anciens mages allaient encore, pour elle, ouvrir les arcanes des évolutions sidérales.

L'âme agriffée au sublime spectacle, la magi-

cienne hurla^ délirante. Les mots des grimoi-i res se ruaient. L'âme robuste se dardait eiii gerbes magnétiques par la béante ouverturei des yeux. Saisie par le courant de lumière] astrale où persiste l'emblémature des sagesi trépassés, Mahaud fondait au fluide merveil-' leux ; elle s'exténuait à devenir éparse pour: mieux s'immiscer à lui. Et la théorie sainte; accrue des patriarches mitres la contempla.: Gravement, ils montaient les larges marches pendues aux flancs des huit temples cubiques superposés. Le premier, le plus large, avait des murailles émaillées de vert. Les magesi encensèrent la porte. Ensuite ils parvinrent auj second portique construit sur le toit. Celui-là' émaillé de cinabre. Enfln ils culminèrent à la plate-forme suprême du dernier sanctuaire aux briques d'or.

L'essaim des mages se fixa. Leurs visages augustes se tournèrent vers Mahaud qu'ils semblaient apercevoir de très loin en un recul de vision divinatrice. Un soleil d'orient nimbait le groupe plumeté de brocarts et de pierreries. Puis ils se voilèrent la face de leurs

manches. Soudain les fumées ternirent Timagc qui s'écroula en une poussière d'or avec le fracas anéantissant de la foudre.

Les globes de la lampe éclatèrent. Les vapeurs de camphre et d'aloès passèrent sur les flammes qui verdirent. Les pentagrammes se détournèrent pour livrer passage aux esprits de vengeance. Des cataractes brûlantes croulèrent. Des éclairs égratignèrent les murailles. Une ardente déchirure laboura les flancs da la magicienne qui sentit la vie la quitter avec son sang épandu.

De l'épée, traçant une auréole métallique à l'entour de sa tête, l'incantatrice put crier la formule de conjuration : « Sois à moi glaive de Michaël et, par la vertu des jElohïm Sabaoth, qu'ils fuient loin de toi les esprits des ténèbres et les reptiles de la terre. »

Une masse sanglante roula entre ses jambes, souillant la candeur des simarres et les' signes magiques des cercles. La race, le fruit des amours périssait, en expiation du sacrilège.

Alors, de ce sang, les reflets rouges gran-

dirent où s'éployèrent des plaines. Des chevaliers s'y heurtèrent de toute la fougue de leurs palefrois en combattant. Mahaud vit les licornes de Horps et les haches d'Edam sur les bannières. Le guerrier, dont la longue barbe blanche dépassait la visière, poussa droit au cimier bleu de Jacques qui versa parmi le chaos de casques et des écus. Les lampes s'éteignirent en sifflant ; et les ténèbres dévorèrent l'apparition.

Sur le blanchâtre horizon, parurent des cavaliers épars.

A l'attention des guetteurs ils se manifestaient par les bouillons de poussière roulant avec leurs formes indécises et métalliques dans la campagne rase. Plus proche un fardeau doublait la masse unie d'un cheval et d'un homme, la masse unie tendue et aiguë comme un volant carreau d'arbalète.

Et la comtesse Mahaud larmoyait fort au gynécée, sans que pussent prévaloir les dou ces chansons des damoiselles contre sa peine.

Sur la plus haute tour, la châtelaine monta.

Lors, dans l'armure du premier cavalier elle reconnut Orisel; et le fardeau c'était l'étendard bleu aux blanches licornes.

88 LES FEUX pu SABBAT

La comtesse poussa un grand cri et s'affaissa dans les houppelandes liliales de ses suivantes, elle plus blanche que les blanches cires des cierge de Pâques.

Mais Lénore tour à tour souriait et pleurait ; elle pleurait et souriait de ses yeux pers, de ses dents d'argent, à travers le fauve réseau des tresses défaites.

Et le gonfalon d^azur se détacha de son mât sur la plus haute tour.

Un vent de mort l'emporta, le gonfla, le dispersa vers les retraites mystérieuses des bois. Car c'était la légende que, la race de Horps éteinte, les licornes retourneraient à la fée Viviane^ qui en avait nanti pour sûr talisman Hugues Taille-écaille, l'ancien égorgeur de dragons.

A genoux dans son écorce de fer, Orisel conte le combat, tandis que Lénore étanche les sueurs et le sang de ce front. Trois nuits, trois jours au gué de la Deule, on s'était froissé écu contre écu avec si grande ardeur que c'était plaisir à voir. Maints preux y avaient remis leur âme aux mains de l'ar-

change Michel qui intercède pour les vaillants. Le baron Edam menait sa barbe grise, longue par vom, au plus fort des chocs; et sa bastarde semait à foison lôtes et casques dans les sillons d'automne. Jacques poussait sa bataille enfin victorieuse aux limites de la clairière disputée, lorsqu'un escadron flamand, accouru, avait las ! occis le bon comte, dispersé sa chevalerie, en telle sorte que le ban s'en était revenu sans canons ni chevaux^ bien malaisément.

Mahaud, Tâme meurtrie, s'affaisse. Dans le clair midi, les minuscules combattants hâtifs et s'efforçant de leurs allures chétives sur le brun immuable du sol; la boulaie blanchâtre que courbent les furies de Tautan, la rumeur des vents, la clameur des hommes, la course des nuages pansus et affairés, vibrent comme un vain murmure et une illusoire agitation de rêve pour la veuve, clapie en sa douleur humide, et qui songe au beau mort.

Donc, sa maligne persistance à évoquer malgré les rituels, détruisit le rythme humain que symbolisait le nom de Horps, force per-

pétuable dans les siècles, et qui eût promulgué leur science héréditaire par l'initiation harmonique des peuples. A jamais perdus Jacques et les caresses de ses doigts amoureux.

Rien que de très tendres et de très douces choses montent du passé; et le goût des chers baisers, aux lèvres affectueuses; et l'impression des étreintes excessives aux flancs. Voilà tout ce qu'il laisse à la mémoire avec quelques jolis gestes, la courbe pleine de son torse armoriai, la dorure de sa rousse toison.

De si peu s'étonne l'amour de Mahaud qui passe presque, sa douleur qui tarit. Quel futile époux pour de grands desseins ! Et cependant avec lui, meurt leur adolescence; et les ardeurs juvéniles avec lui s'en sont allées.

Les larmes, plus facilement, noient les joues de Mahaud.

De ce sang un ; aurore nouvelle, fatidique émane où son être luttera seul contre le monde et les influences néfastes des astres ennemis.

Ses regards vont à la plaine.

Là ses archers se bousculent et culbutent déjà sous la ruée de la cavalerie flamande.

Osera-t-elle entreprendre contre son père et faire tonner sur lui les bombardes des bastilles? Au sacrilège, sa hardiesse impie joindra-t-elle le parricide. Pourtant, sur Tautel, elle jura de soutenir glorieusement la race, chair de sa chair. Déjà les Escos en fuite soufflent éperdument dans leurs cors ; et ils crient qu'on abaisse les ponts-levis pour la retraite. Les Génois montrent aux hommes des remparts leurs carquois vides ; les blessés se détachent du rang, tombent.

Hagarde l'âme diffuse, Mahaud n'ose écouter les conseils de résistance que lui murmurent Orisel et les capitaines. Mais faudra-t-il se soumettre au châtiment du père, encourir la peine de son courroux. Marœuil insiste et la supplie. Leur vie à tous, le nom deHorps, son indépendance à elle, exigent que l'on protège, du feu des veuglaires, les troupes fugitives. Il parle avec toute hardiesse en agitant son épée plus grande que sa taille; et la voix grêle

résonne^ suprême, à travers les fentes du heaume.

Et comme, éperdue, elle signifie de sa main un geste vague, il feint de croire à Tacquiescement. Bien haut il arbore sa large épée. La chevalerie flamande bondit dans l'élan de la charge jusqu'à la portée des bastilles, et s'abîme au tonnerre de vingt grosses bombardes soufflant d'énormes nuées blanches où sombrent avec le pays entier, assaillants et vaincus.

La châtelaine ferma les yeux; il lui parut que les décharges éclataient dans ses entrailles.

Quand elle releva les paupières, la plaine se devinait sous les montantes fumées. Gorbehem et les barons harcelaient de leurs lances les rares Flamands encore debout parmi les monceaux de palefrois et les mottes de cadavres.

Des étalons sans hommes couraient en folie vers leurs pacages habituels. Cependant les Basques, avec coutels achevaient les seigneurs pour se parer de leurs manteaux. Longtemps des cris isolés remplirent Tair d'angoisse.

A l'heure des vêpres, sur le flanc des plus lointaines collines, une scintillante écume de fer, une houle noire moussa. L'armée bourguignonne couronna les cimes. Ses éclaireurs essaimèrent dans la campagne.

Alors les cors conseillèrent la retraite aux gens de Horps qui se hâtèrent chargés de dépouilles. Ils portaient au bout des vogues les têtes vertes et saigneuses des ennemis terrassés par leur bravoure.

Une à une, par Tétroite poterne défilèrent ces têtes livides voilées de tignasses gluantes. Devant Mahaud elles défilèrent. Et la dernière balancée à bout de pique par un goujat boiteux était le chef loyal du mage Edam, son père, qui jusque la mort avait tenu le serment de combattre, armes égales*

Le siège durait.

Cinq fois, sans que la clémence divine înterf înt, la messe dominicale fut chantée par Tofîce du père Elven devant la garnison prisonlière et les serfs du bourg réfugiés au château.

Là-bas, derrière les inexorables palissades du campement, les tentes bossuaient la blanche uniformité du sol, et les étincelles diapraient la grise uniformité du ciel

Le village de Horps, où logeait le maître de camp vengeur d'Edam par ordre des Bourgognes, s'empanachait de fumées. Les vitres des maisons brillaient comme des rouges paillettes sous l'éclat des foyers intérieurs. On entendait parfois des fanfares de chasse ; car les Bourguignons se délassaient des ennuis du

siégea travers bois. Quand la clepsydre s'était vidée d'un quart, un basilic flamand meuglait contre la tour d'Occident. La chute de quelques pierres piaulait dans les ravines. Puis le morne silence emplissait, pour un quart de clepsydre, Tair hourra de blancs flocons.

Quelquefois des ombres de soldats glissaient de tente à tente, ou bien un long cortège de chevaux descendait boire.

Ainsi la triste campagne communiait au deuil de la veuve. Tout le jour la châtelaine, dans une salle haute du donjon, guettait le secours royal promis par Tabbé de Saint-Eloi. Deux assauts déjà avaient échoué avant que les Bourguignons eussent atteint les brèches, grâces aux pentes abruptes de la colline.

Maintenant ils avaient ralenti la canonnade. L'action semblait morte dans leur camp. A coup sûr ils méditaient quelque surprise à moins que Tâpre température n'engourdît leur audace.

Et Mahaud, endolorie par la chute de sa puissance, vivait l'âme inerte, le cœur gros de san8:lotantes rancœurs.

Silencieusement filaient les suivantes roses aux flambants reflets de Tâtre. La vieille Tonnelle marmottait des charmes en triant les simples épandus autour de son carreau.

Souvent l'attention était saisie par les clameurs des soudards. De fréquentes émeutes les troublaient, des rivalités de nation à nation, des querelles de jeu, des duels pour les dépouilles des morts, ou la rançon d'un captif. L'orgueil insupportable des Génois, la vantardise des Basques suscitaient d'éternelles rixes, car les Escos se moquaient de leur turbulence par contraste avec la naïve admiration nourrie d'abord pour l'adresse des uns iCt les histoires extraordinaires des autres.

Les rustres maltraités par tous se lamentaient sur les semailles perdues et la ruine de l'avenir. Certains chevaliers, aigris par l'inaction du siège, prétendirent quitter le château, franchir de nuit les lignes bourguignonnes, rejoindre leurs manoirs. A toute remontrance ils alléguaient avoir accompli leur obligation féodale enrestantles quarante jours exigibles sous la bannière de Horps.

Et ils ne pouvaient combattre. Afin d'épargner la poudre on ne tirait qu'aux approches de Tennemi. Une bosse monstrueuse à laquelle un habile artisan avait ménagé une poche de couleur jaune dans un vert pourpoint, déparait Flahaut, le maître de canonnerie, excitait la joie des meschines et des pages.

Chantant quelque lied amoureux, il gagnail sa bombarde favorite dite Sainte-Cécile, parce qu'elle grondait, prétendait-il, mélodieusement. 11 la pointait devers les remueurs de terre ; et toujours si juste que des gens restaient sur place dans le prompt éboulis des ouvrages.

A ces heures-là, il y avait plus de cornettes et de jupes sur les remparts que de heaumes et de chausses ; car c'était merveille de voir les Bourguignons culbuter dans Ja neige, leurs fosses se combler, leurs talus se démolir. Si une volée heureuse, prenant au travers Tescouade flamande, renversait une file de soldats, et mettait en fuite un essaim d'hommes vite éparpillés sur la blanche nappe

du S0I5 la joie devenait délire. Le bossu arborant bien haut son écouvillon^ dirigeait une folle sarabande qui dévalait par les boulevards, en longue foule hérissée de gestes et de cris. Cela s'élevait de rempart en bastille, des bastilles aux tourelles, des tourelles aux suprêmes créneaux, puis redescendait jusque dans les cours pour finir en ronde gigantesque où s'acoquinait toute la garnison.^ autour des feux de joie, la ronde tournait frénétique avec un formidable tapage de glaives heurtés contre les écus, de chants inouïs de cris démoniaques. Entre les têtes cheve lues des mâles, les coiffes viraient dans un nuageux tourbillon de gaze.

Un jour, Corbeheiii, examinant la plaine, signala des escadrons qui se massaient derrière les palissades bourguignonnes. On vil courir avec leurs longues lances les fantas sins des Flandres. En la haute dalle du don jon, Mahaud, parmi les gens de bas conseil, s'efîraya.

Toutefois Mac-Gregor,capitaine des Escos, offrit contre Tattaque un plan habile qu'il exposa dans rimportance de sa haute stature, de sa barbe considérable^ flave et fine ainsi qu'une chevelure de vierge.

— De par Dieu, le thane parle comme un prophète, dit Marœuil.

Mais au moment où ils discutaient les dernières dispositions, le Génois Gigala franchit brusquement la porte.

Il semblait toute fureur, il cria que les gens du pays étaientd'infàmes sorciers damnant les chrétiens. Las 1 il connaissait les sortilèges

BIBLIOTHfCA

lui, et il savait bien que si la foule se trouvait en telle démence la faute s'en imputait au diable ou à ses suppôts :

— Or ça, voyez comment ils tournoient les pauvres ! Inclinés d'orient au couchant en signe de possession diabolique !

Et il prononça des exorcismes latins.

La danse formait une grande, une unique ronde où les dos armoriés des serviteurs, les cuirasses des Basques, les Jacques incarnadines des Génois, les plaids des Escos, les corsets des paysannes, dans un même mouvement lent et bruyant, successivement passaient au pied de la tour.

La magicienne songea rompre ce rythme maléfique par les charmes du Grand Art; mais toute confiance lui faillissait maintenant. La catastrophe de son incantation dernière, la mort parricide d'Edam abattu sous les armes de ses mercenaires lui semblaient présages funestes à de nouvelles œuvres. Elle n'osa, l'orgueil géhenne par la morsure de son évidente impuissance. En son trône, elle se laissa choir. La honte lui battait un rude ressac au cœur.

Gigala furibond hurlait vers ses Génois des

commandements qu'ils feignaient ne poini ouïr. Au milieu de la ronde s'agitait la bosse jaune du canonnier jovial. Les Escos souf fleurs dans les cornemuses, jouaient un aii plaintif oii semblaient geindre les voix des mers et des bois.

— Les Sylphes ! Liliali ! songea Mahaud.

Durant les matinées solitaires où elle chevauchait à la poursuite des cerfs et des hérons, que de fois des chants cristallins bourdonnèrent aux conques de ses oreilles, parmi les humides parfums de rosées et les teintes fraîches de l'aube. Elle se souvint. Au jour qu'elle atteignit treize ans, et quand Tàge nubile l'ensanglanta, ils se firent plus pressants. Elle sentait alors leurs haleines à son visage et leurs confidences rieuses à sa bouche parmi les frissons des feuilles. L^un, plus harmonieux, l'enchanta. Pendant un crépuscule d'or, le jour qui fuyait lui apprit un nom qui tinta tout le soir dans la majesté . du ciel, et qui sonna tout le jour dans Tincendie des branches : « Liliali ! Liliali ! » Il lui promettait les voûtes des forêts, les orgues des sources, les caresses du vent, la

douce confiance du chevreuil. Partout il la poursuivait. Il posa sur la ramille effleurant les cheveux, et au parc, dans la gorge orchestrale du rossignol. Il bruissait avec les autans furieux qui rabattent les flammes de l'âtre familial. Il modelait ses prières dans les brises douces des matins d'été. Son amour offrait tous les trésors de l'air. Il eût emportée Mahaud par-dessus les monts et les océans à la découverte de pays de perles. Il la rendait plus légère dans l'élan de la chasse; et il l'enveloppait toute quandjCOurbée sur sa cavale, elle fendait le vent. Pour Jacques elle l'avait perdu 1

— Liliali ! murmura-t-elle.

— Voici que les Bourguignons s'ébranlent et ces marchands des Flandres aussi. Voyez, voyez comme ils marchent rapides, malgré la neige. Et nos gens qui dansent toujours !

Mac-Grégor tapait de ses gros poings sur la table. Avec la pointe du poignard, Marœuil traçait un plan d'attaque sur un plat d'étain.

Les pâles formes des assiégeants se multipliaient par la plaine comme des taches de pluie commençante. Les bataillons évoluèrent.

La chevalerie galopa jusqu'au pied de la colline, et disparut dans un ravin.

— Quelle honte et quel dam à notre honneur ! gémit Marœuil en mimant une moue délicate.

— Or ça, réunissons les chevaliers et tombons sus à cette larronaille, qui danse à mal propos ! dit Corbehem. Peut-être les coups auront-ils la meilleure chanre de persuasion.

Cigala émit :

— Le diable craint le tranchant des lames. Ils se décidèrent à descendre.

En bas les cornemuses larmoyaientavec des plaintes chevrotantes. Pareillement, Mahaud avait entendu Tair lui gémir à l'époque de ses premières tendresses pour Jacques. Mêmes soupirs rompus de silencieuses et lointaines aspirations où l'âme semblait vouloir requérir de nouvelles forces pour la souffrance. Puis les chantantes caresses des vents gonflèrent les outres mélodieuses. Cela se mit à bruire comme il bruit sous les voûtes des forêts et dans les orgues des sources. Des bandes de sons glissèrent soyeusement avec la douceur des fourrures de bêtes flatteuses, ronflèrent

ainsi que les flammes de Tâtre familial, supplièrent ainsi que les douces brises des matins d'été.

— OhLiliali!

Mahaud se sentait toute pitoyable pour le long, le discret amour de Têtre surnaturel, gracieux certes comme les ondulations des banaières ; et que le don volontaire d'un corps humain eut rendu immortel. Ainsi l'enseignent les sentences que les sylphes, ondins, gnomes ou salamandres ne peuvent conquérir l'immortalité avant d'avoir tenu en leur possession une forme humaine, souffert, aimé, vécu.

Seule dans la ronde salle, Mahaud se laisserait attendrir. Des souffles volètent légèrement qui lui chauffent les joues et les paupières.

Mais elle se raidit contre cette mollesse où elle a honte de s'abandonner.

Au delà des fenêtres, l'ennemi comble Tintervalle entre le camp et la colline. Du côté des bois, le village dégorge une fourmillante cavalerie qui tout à l'heure tournera autour des poternes pour assaillir les anciennes brèches hâtivement bouchées avec des décombres*

Et le peuple de Horps captivé par sa folie

se refuse à défendre Thonneur du blason, l'avenir seigneurial. Oh ne savoir, par les nerfs de sa volonté, mouvoir les muscles robustes de ces membres déments. Si elle pouvait encore aux sylphes départir ses ordres, sûrement Liliali dissiperait Tivresse de la foule.

Les musiques changèrent de thème. L'humble harmonie parut s'expirer en subtiles pâmoisons, en soupirs d'insistance. Puis elle s'élança par une détermination subite et violente. Les souffles jaillis des cornemuses craquèrent comme des os et hocquetèrent comme des gorges heureuses. Une bourrasque rejeta le vitrail où saint Jean évangélisait par-dessus le trône seigneurial, par-dessus Mahaud renversée, éperdue sur les coussins; le froid pénétra ses flancs, elle se sentit empalée, inondée de glace sous les tentures battantes.

« Liliali ! Liliali ! » Pas d'autres paroles ne proféra son corps tremblant et possédé.

Alors la foule se désenlaça. Les hommes jetèrent leurs armes. Et ils empoignaient les filles qui crièrent. Les Escos coururent aux paysannes, les Génois aux damoiselles. Ils les

entouraient de leurs hurlements, de leurs griffes tendues. Les chevaliers, les capitaines et les pages bondirent l'épée haute. A coups de trique frappés sur les lames, les soldats firent sauter les glaives de ces mains.

Cependant les femmes, avec des clameurs stridentes, tournaient par les cours, frappant les murs de leurs bras peureux. Une porte céda. Elles furent dans un clos où Ton gardait, sous des hangars, les litières. Elles sej glissèrent par-dessous en rampant. D'aucunes s'évanouirent.

Et Mahaud vit Grimaldi, trompette génois,| qui rompit la porte avec sa hache. Les Escos; le poussèrent outre; ils croulèrent par l'ou^ verture béante vers les femmes tassées sous les dais des litières. Ce fut Grimaldi qui, le premier, saisit une damoiselle; et il l'emporta en lui arrachant ses robes. Aussitôt les autres se ruèrent sur le troupeau de femelles vagissantes qui disparurent parmi les rouges visages des mâles, de pâles mains au ciel.

Bientôt lances et claymores se levèrent, s'abattirent. Des haches résonnèrent sur les casques. Un moment la fille qu'on se dispu-

LES FFl X DU SABRAT 107

tait fut en l'air, toute nue, avec des loques écarlates pendillant à sa ceinture. Elle rebondit de main en main, vint aux bras d un Gall qui ploya contre une borne les hanches cireuses, et s'assouvit.

Mahaud regarde, terriblement anxieuse des pas ennemis qui retentissent dans sa poitrine. Du rêve où son imagination s'est complue, elle reste lasse. Plus rien ne persiste de ce qui fut son hallucination. Seulement, près d'elle, Gigala revenu furibond se lamente sur la défaite ; et Mac-Grégor étanche le sang d'une entaille que firent à sa face des furieux.

— Oh, Madame, supplie Orisel, faudra-t-il donc que ces pauvres meurent à la merci des rustres et que leur vie se perde avec leur honneur I

Dans la pénombre de Thiémal crépuscule, les figures des chevaliers luisent et vocifèrent. Ils réclament leur solde en retard, les chevaux perdus dans les batailles. Tel a son fief attaqué par les Bourguignons, et il ne le peut défendre.

Et tous accusent. Sous le vain prétexte de sa douleur, Mahaud ne voulut écouter l'avis

lOS LES FEUX DU SABBAT

des capitaines experts; la main d'un moine ne suffît pas à mener les gens de guerre; Elveir y a failli. La dame ne sait porter que la quenouille, non le glaive. D'ailleurs la malédiction du ciel ne peut manquer à la châtelaine parricide.

Marœuil qui, jusqu'alors, occupait ses mains impatientes pour rétablir les pans de brocart arrachés à sa cotte, cria avec les autres dans un subit souvenir de l'humiliation passée.

Il lui reprocha le supplice des chevaliers de Marœuil, et cet appétit de goule pour le sang humain. Aujourd'hui elle fait battre ses vassaux avec les goujats et les valets d'armes ; elle livre à cette valetaille les nobles filles commises à sa garde.

Mahaud, sans force, l'âme perdue, reste muette sur les coussins de sa cathèdre, l'œil vers l'orgie sanglante des cours. Elle espère que le cauchemar va prendre fin avec ce jour sombre de crépuscule, ces clameurs de bêtes malsaines, et la lueur mortelle des épées tranchant l'ombre.

]\Iais la voix brutale de Corbehem insista :

— Ah ninuvaiso femme, c'est elle qui ensorcela noire bon conilc Jacques, Tcpuisa de débauche et le voua à la mort par ses malignes incantations. Ne la voyait-on pas la nuit invoquer la lune comme sa divinité tutélaire et préparer des mixtures affreuses avec le sang des betes immondes.

Les rancœurs du long vasselage, qui pendant des siècles avaient soumis leurs races à la race de Ilorps, écumaient maintenant hors leurs âmes furieuses et bouleversées. Ils n'épargnaient l'opprobre d'aucune injure, rappelant les vieilles insultes, les haines mal étouffées, les différends d'un jour. Aucun ne se contenait. Les jointures bruyantes des armu-i res claquaient aussi fort que leurs paroles. Leurs gestes ferrés refoulaient les monstres et les archanges des tentures, les forêts vertes, les saints évoques et les brebis bibliques des pasteurs chananéens.

Où laisserait-elle choir ce nom de Horps qui commandait au pays depuis la conquête du roi débonnaire. Voici que le château allait être livré, Técusson rompu, la chapelle profanée et les os des ancêtres dispersés au vent.

ilO LES FEUX DU SABBAT

Que n'appelait-elle les génies et les diables de son obéissance !

Et ils éclatèrent d'un rire atroce, océanique^ où tremblaient les fenêtres par-dessus la hurlante révolte des serfs.

Par moquerie Gigala saisit la bannière aux licornes blanches et la tendit à sa dame en priant qu'elle menât par devant eux à la bataille. Un autre lui offrit Tépée de Jacques, un autre Técu. Ils lui disaient qu'elle serait belle à combattre, qu'il lui fallait prendre la tête de la chevalerie puisque, par ses sortilèges, elle avait étouffé dans son ventre l'hoir des Horps, cette souche perpétuellement verdissante, selon la prédiction de saint Eloi.

Cependant à mi-hauteur de la colline, dans les brumes du soir, Mahaud aperçut la futaie mobile des lances flamandes. Les sinistres désirs de ces hommes envieux allaient prévaloir pour sa perte et pour l'exaltation des offenseurs.

Lors elle redressa son orgueil et sa volonté abattus. Les forces de ses nerfs se tendirent, elle amassa les vigueurs éparses dans son être et banda sa puissance occulte. A son

muet commandement, les vents bondirent de tous les points du ciel vers ce centre spirituel dont la gravitation volontaire les attirait. Leurs mugissements de béhémots dociles couvrirent tous les tumultes. Sous leur souffle impétueux la neige vola des remparts et monta en un flot immense dans la nuit commençante. Déjà les esprits de Tair pliaient les bouleaux et détachaient les étendards. Une blanche, une aveuglante tourmente enveloppa la chevalerie bourguignonne et les bataillons flamands, les contraignit de surseoir à Tascension de cette colline abrupte, toute fendue de noires ravines.

Et Mahaud, se laissant saisir par Télan des vibrations que son âme vigoureuse avait engendrées, saillit du trône, empoigna la bannière et Tépée tendue par les mains des vassaux; puis elle glissa par les marches de l'escalier, avec la noble bande, entièrement soumise à cette vaillance.

Suivie d'eux, sept fois la magicienne courut à l'entour du donjon pour empreindre sa troupe de 1 élan giratoire qui communique les facultés attractives. Comme ils tOurnaientDour

la troisième fois, des Génois quittèrent la foule orgiaque afin de se mêler à eux. D'autres suivirent et se collèrent à leurs flancs. Bientôt tous y furent et quand on ouvrit les poternes, il ne demeurait dans la cour que les corps étendus des femmes violentées, et les rustres ahuris, d'âmes trop matérielles pour subir les influences intelligentes.

Les guerriers partirent. Leurs pas effleuraient à peine le sol, la trombe de neige les portait. En tête le glaive de Horps étincelait comme une aile d'archange sous le galop tumultueux des licornes. Mahaud planait dans la nuit au ras des broussailles, les bras étendus, et sa voix rauque projetait miraculeusement : ^ Estre^ Estre ». Ce à quoi répondaient soldats et chevalerie par le cri de guerre : « Horps et Vrahen ». Avant qu'ils fussent sur l'ennemi, l'ouragan avait terrassé les escadrons qui s'abîmèrent aux ténèbres. Les Flamands aveuglés s'enfuirent au premier cho^ avec des gloussements de hibous.

Par la solennité du vide incolore, Tesprit volontaire de Mahaud s'éleva. Accords de harpes colossales, ou bien hymnes de peuples enthousiastes, tel était son corps incorporel et planant. Des parfums inconnus, suaves, furent ensemble ses sens ravis en Textase. Son âme, devenue soudain illimitée, sembla comprendre les univers harmonieux qui lui venaient bruire. Ainsi qu'une mer, elle se crut frémir, mélodieuse.

Là elle sut la Cause qu'un instant elle fut.

Mais lorsque, trop faible pour supporter de si parfaites gloires, son attention succomba, la mémoire des Origines contemplées lui faillit aussitôt. Les limites de son intelligence Tevenue mortelle, ne suffirent plus à conte- Inir les accords des Principes.

1 1 i LES FEUX DU SABBAT

Et dans le sanctuaire dévoué par elle à Nébo, guide des hautes sciences, elle échoue, pleurante et déçue, tout honteuse de sa gaine humaine.

Les senteurs sacrées du storax et dumacis fumelant sur Tautel à pentacles d'or n'excitent plus la hardiesse de son désir. L'effluve de benjoin dont s'imprègnent les vertes, les rosaires tentures et les guirlandes de majorlaine, ne parvient à distendre l'effort douloureux des chairs. Mahaud cherche seulement à se rafraîchir les mains et les joues contre son collier, ces perles en cristal creux, lourdes de mercure ; et, gisante, elle se désespère parmi les fleurs incantatoires des narcisses et des lys.

Pourtant au vague de sa pensée, des souvenirs émergent, las si trompeurs sur les majestés entrevues. Comme les ondes circulaires qui rident la surface des lacs à l'entour d'un tourbillon, ainsi dans l'infini, s'éploient les zones de paraboles sidérales où les astres roulent. 11 persiste encore la notion trouble d'une masse génératrice qui, tonnante, projette, à travers les espaces des mondes arra-

elles de sa surface, aussitôt, saisis par Télan circulaire d'une onde. Et les sphères brillantes virent innombrables s'élevant, s'abaissanl avec les pulsations sonores de Téther. Les grains de sable aussi tourbillonnent sur les dunes aux heures de tempête.

Il ne demeurait au souvenir des sens que la certitude de leur impuissance à concevoir, sans que l'âme se laissât défaillir, les fulgurantes lumières des astres giratoires et les chants de leurs vibrations.

Lasse de ses pâmoisons, éblouie, la magicienne machinalement considéra l'agate de son anneau. Disposées en cercle, les taches blanches delà pierre indiquaient sa formation rotative. Tout ainsi dans la nature tient forme courbe^en signe de la provenance sidérale. Les pierres, les plantes et les bêtes produites par la terre en diversifient les rondes apparences depuis les orbes purs des galets, des roses et des oursins, jusqu'aux lignes plus amplement infléchies des falaises et des alpes.

Toutes choses procédant des ondes initiales,

rinfluence directe des ondes régit immédiatement le destin des sphères, de leurs créat jres, A l'adepte connaissant Tentière succession des périodes sidérales vers la vie présente, la science de Tavenirpourrait échoir, puisque les vibrations fécondes propagent leur rythme immuable jusque dans la stratification des pierres^ la croissance des plantes l'instinct des bêtes, la volonté des hommes. Or il est, emmi l'univers, des âmes de privilège, douées d'une force attractive puissante et qui se meuvent dans la vie comme les tourbillons dans les eaux. Les hommes et les choses courent à elles, attirés par; la magie de leur éloquence ou la majesté inscrite dans leurs gestes. Elles-mêmes, animées d'un mystérieux mouvement intérieur, accroissent sans cesse la promptitude et la' vigueur de leur essence spirituelle. Les hom-j mes les appellent les sages, les conquérants, les philosophes, les prophètes, les dieux. Elles se nomment les mages. Elles savent. Elles dominent les tourbillons inférieurs des éléments : sylphes, ondins, gnomes, salamandres.

Centres volontaires où se croisent et s'unissent, en un instant, les paraboles des astres, elles embrassent les causes et les dégradations des effets.

Oh l'effrayante science. Elle prévoit Tinfîme vanité des choses humaines, les raisons minuscules qui suscitent les batailles et Tanéantissement des peuples...

Mahaud s'affaisse au milieu du cercle magique, l'âme en vertige sur le vide immanent.

Déjà, les dernières fumées du storax ont quitté l'autel à parfums. Onduleuses au plafond, elles forment un ciel de gros nuages bleus. La lampe en agonie crépite ; les pétales déhiscents des marjolaines et des lis tombent un à un vers les peaux de lynx des tapis. Les tentures vertes immolent à l'ombre montante la splendeur de leurs reflets métalliques.

— Êtrel Être! exhale la volonté délirante. Etre autre chose qu'une forme humaine où pour le temps vital si bref, s'est enclos le rythme d'une onde éthéréenne

Et la certitude qu'elle ne pourra, navre Maîhaud. Au moins si^ dans la mort, le rythme jdisjoint de sa forme terrestre demeurait, à ila reprise de sa course libre, intégral et conscient de sa beauté ! Mais le faisceau des énergies jointes pour le laps d'une vie humaine ne se va-t-il pas désagréger et revenir aux inconscientes diffusions primitives ?

Cependant l'officiante craint la nuit que ne doit pas connaître le sanctuaire.

Tout endolories, ses jambes la soutiennent difficilement. Elle sort du cercle, et, s'appuyant à Tautel, aux tentures, gagne, devani les miroirs, son trône.

Après les cérémonies, elle aimait sa figure radieuse aux yeux démesurément grandis e\ son corps majestueuxsousla pompe des simarres pontificales. Ce jour-là il lui parut que dans ses pupilles, des taches nouvelles et plus profondes miraient un univers pailleté de sphères volantes.

Alors la paix lui vint. Certes elle avail acquis un plus haut degré d'initiation. Sans doute et peu à peu s'élèverait-elle ainsi tou-

jours, jusque Tabsorption totale de Têtre dans les centres générateurs des harmonies.

Le cercle s'effaçait sous la main propitiatoire. Mahaudsoufflalalampe en invoquant les esprits deTair, et l'essuya avec des linges candides. Les quatre métaux resplendirent. Libres enfin de la suie laissée par des vapeurs odoran* tes, le sceau d'Hermès, l'androgyne bicéphale, symbole des équilibres éternels et du Binaire fécond, parurent sur le pied de fer qu'enlaçait le serpent Ouroboros. Le signe de Salomon fulgura sur la nacelle d'argent entre les bras à mèche formés des trois métaux tordus ensemble. Et l'officiante, renouvela les neut mèches de lin, les aspergea en les vouant aux esprits du feu.

Puis, soigneuse d'éviter tout désirimpérieux pendant cet acte, elle glissa dans un étui de brocart la baguette à deux pointes qui trace les cercles médiateurs et les ellipses de force. Elle-même se dévêtit des simarres vertes et grises, les plia suivant la forme des étoiles à; vcinq rayons en les baisant aux broderies.

Alors, tandis que sa bouche prononçait les

paroles essentielles dont les syllabes tont sur gir des lueurs, elle se hâta d'enclore, sous des sachets de cuir, les sept pentacles suspendu? à son cou afin qu'ils ne se corrompissent aux regards malsains des hommes. Car le talisman du soleil est profané par la vue des êtres difformes et des femmes sans mœurs ; celui de Mars s'altère devant les lâches ; celui de Mercure répudie rapproche des prêtres salariés; Vénus se ternit devant les hommes aux amours hors nature ; Jupiter foudroie les impies ; Saturne iporte malheur aux enfants et siux vierges ; et la Lune ne supporte point la présence des débauchés, ni celle des femmes souillées par leurs mois.

Si la magicienne ne les dérobait à l'attention de tous, elle serait irrémédiablement funeste à son entourage. D'ailleurs les penta clés perdraient aussitôt leur puissance efficace.

Chacun lui coûta de si hautes œuvres, des mois de jeûnes et de purifications, tant de pénibles labeurs nocturnes, l'effroi des cérémonies. Certains, elle ne les put conquérir, que veuve et sortie de la tutelle familiale. Ils

exigèrent la vie de son époux et de son père aimés, le sacrifice de ses plus brillantes affections. 0 Bel, Mérodach ; Nébo.

Il importait surtout de ne point permettre aux foules la connaissance de ce pouvoir. Leur ignorance craintive fût devenue terrible. Depuis l'heure où les capitaines avaient dit leur soupçon, Mahaud vivait plus recluse.

Maintenant, tout le jour, l'artillerie bourguignonne heurtait les murailles. Les palissades du camp crachaient incessamment le feu des basilics. En face de chaque tour, une bastille était assise. Toutes quatre, elles portaient les saints noms des Evangélistes.

Flahaut et ses hommes ne cessaient de battre, à coups de veuglaires, les ouvrages ennemis. Mais Tassiégeant opiniâtre reconstruisait à mesure, avançant chaque jour de quelques toises. Déjà on distinguait les armoiries des cottes d'armes lorsque le maître de camp du duc visitait avec les seigneurs les avant-postes.

L'hiver passait. La neige disparut des chemins et des talus. Des plaques de gazon verdi-

rent. Les pluies douceâtres tombaient sans hâte des cieux pommelés. A travers les branches grêles des bois, un ciel de cristal bleu persistait parfois tout un matin. Des bandes triangulaires d'oies sauvages y glissèrent.

Dans le château on avait tué et mangé toutes bêtes, les bœufs et les moutons d'abord, puis les vaches, les taureaux, les chevaux. On en était réduit au lard fumé.

Continuellement les serfs demandaient au père Elven comment onles indemniserait pour les bestiaux disparus. Il inscrivit les droits de chacun ; mais d'autres réclamèrent pour le dommage de leurs meubles détruits, de leurs maisons incendiées et pour le pillage des provisions.

Ils se foulaient aux portes que le moine devait franchir, et, dès sa venue, lui criaient leurs lamentations. On fut contraint d'en pendre aux créneaux.

Avec Jehan, Orisel et les quatre damoiselles, Elven était le seul qui eût maintenant accès dans les salles supérieures du donjon.

Pour le prestige, il porta haut son crâne

canoniquement couronné de cheveux gris. Ses sandales sonnaient plus clair sur les dalles. A sa discipline pendaient une écritoire de corne et un étui contenant les clefs du trésor. Bien que chargées de parchemin, ses mains semaient au large sa bénédiction vers les têtes inclinées des serviteurs et des soldats. Il obtint de rendre la justice, et, dès lors^ se fit suivre par une escorte de Galls formidablement armés.

Mahaud, dans sa solitude, aimait entendre l'approche de ce cortège, le heurt desvougues retentissant sur le sol derrière les portières. L'apparitionmajestueuse du moine luiplaisait.

Elle lui indiquait un carreau, La voix grave et basse expliquait les dépenses, Tesprit des troupes, les motifs des séditions, le résultat! des mesures tactiques. Comme à ses différentes prérogatives, il avait joint Tinterrogatoire) des captifs, il annonçait les hypothétiques nouvelles du monde. Bajazet allait mourir, et le roi Charles recouvrait la raison. La ville' de Marœuil s'était rendue auxpremières sommations et fournissait abondamment de bestiaux, de victuailles le camp ennemi. Le duc

d'Orléans gagnait l'importance au conseil du roi. Sans doute le secours ne tarderait plus.

Le nrioine personnifiait pour la châtelaine son armée, ses vassaux, le monde extérieur. A travers cette parole elle voyait surgir les événements prochains ; elle concevait les choses omises par le silence, ou inconnues de cet esprit. Les lacunes du récit se comblaient, et la chaîne des causes se formait sous les vaines apparences de ces histoires. Ainsi le commode serviteur lui sembla le symbole hiéroglyphique de la vie, d'après lequel il devenait loisible d'induire la série des faits, puis de pourvoir, selon leur enseignement, à la direction des volontés. Cet élément humain du cycle terrestre déterminait le cycle total. Les modifications passagères du moine suggéraient à Mahaud leur rapport immédiat avec les conjonctions d'étoiles qui avaient dû régir. De là elle s'efforçait à concevoir les actes futurs.

Souvent Elven s'étonna que les précautions prises par les avis de la dame fussent devenues subitement indispensables. La veille des

assauts elle ne manquait point de prétendre qu'on munît les portes de tous leurs engins, qu'on triplât les postes, qu'on réparât plus activement les brèches; même elle recommandait à la sollicitude du prêtre Tâme de ceux-là qui devaient précisément mourir bientôt. .

Et, comme il la savait assidue aux prières, aux offices, prêches et vêpres, comme il recevait d'elle des confessions austères, il la révéra. La grâce du Seigneur ou quelque secret pèlerinage, pensait-il, l'avait douée de seconde vue.

Dès lors, il ne cessa de honnir les capitaines pour les méchants soupçons qu'ils avaient eus, et la vilenie de leurs grossiers reproches. Vraiment convenait-il que si gente dame fût contrainte de se cloîtrer à l'écart de ses vassaux, de nobles hommes qui plutôt eussent dû la soulager dans sa peine et veuvage. A leur serment de chevalerie quelle forfaiture !

Un dimanche, Elven disait la messe dans les cours, devant l'armée et les rustres.

A la blafardise de Tair eux demeuraient assis sur leurs manteaux ou appuyés contre le

Ihâle des murailles, dans la splendeur des oriipeaux et les mirantes coquilles des cuirasses. Certains, abîmés en leurs souvenirs, avaient Imis leurs fronts à la croix de leurs dagues, et pensaient loin. Le silence de la cérémonie invitait à ces examens intérieurs, mais les ténèbres des visages décelaient que ces hommes n'y trouvaient ni joies ni réconfortants espoirs. Entre les interminables bâtisses de grès noirâtre, leurs âmes mornes visiblement se désespéraient. Du haut de son donjon, à la fenêtre, la châtelaine eut grand'pitié. Outre leur vaillance, elle lut en eux de sublimes élans pour surpasser la vie misérable. Les apparences de leurs manières épaisses celaient des cœurs ardents pour conquérir de meilleures délices que les basses liesses des orgies et du jeu. Comme elle, et selon la portée tâtonnante de leurs obscures intelligences, ils souffraient de Tétroite enveloppe humaine. Elle conçut l'envie de les initier aux extases supérieures,. Elle rêva de les faire participer à ses délices,) de promouvoir jusqu'au sien les rythmes directeurs de ces corps. Si elle parvenait à

LES FEUX DU SABBAT i27

accroître son essence de toutes les volontés mâles excitées à Tunisson, quelle puissance elle saurait produire I

Cette fois, elle crut que son vœu influençait la foule. Des murmures approbateurs se répondirent aux noms de Jacques de Horps et d'Edam prononcés par le prédicateur. Il rappelait leur fin illustre, et telle que tout bon chevalier n'en eût voulu subir d'autre. Et son éloquence fit jaillir la gloire sur Tépouse, sui la fille de ces preux dont la miraculeuse prudence commandait aux travaux de guerre.

Quant à Mahaud^le souvenir de ses défunts ne suffisaità l'émouvoir. Bien que, par décence, elle s'enveloppât la face de son voile, ils semblaient morts depuis très longtemps à Toubli de son intelligence fortifiée et vieillie. Elle n'imaginait plus d eux que les formes où s'étaient incarnés les rythmes nécessaires au développement de son âme prodigieuse, et pour sa seule initiation. L'un, très sage hiérophante, avait ouvert à l'enfant prédestinée le sanctuaire d'Isis.L^autre,rémancipateur, avait promu la vierge à la connaissance de son véritable des-

tin, Jacques Tavait instruite de la vanité des amours humaines, incomplètes et verbeuses, tout à fait inaptes à tarir le besoin de se confondre avec l'harmonie primordiale. Ces tâches accomplies, les rythmes initiateurs s'étaient disjoints de leurs formes, pour reprendre le cours des paraboles éthéréennes.

— Noël, à notre dame! clamèrent mille visages subitement hardis.

L'armée hirsute d'airain brama, tout lames au clair dans le pâle soleil inopiné.

A sentir lui déferler ce vivant enthousiasme, la magicienne se pâma. Les regards vigoureux tendus vers elle humaient sa force. Ils exprimaient leur soif de parfaite communion avec son désir grandiose. En saluant les épées brandies, Mahaud offrit les pentagrammes de ses doigts ouverts dans un effort où se concentra toute sa puissance attractive. Des pointes des glaives aux pointes de ses ongles quelque chose vibra qui parut les unir dans une même vigueur. Or un grand vide allégeait la dominatrice intérieurement. Ses entrailles émues palpitaient d'une aise rare. Elle

se surprit à se vouloir parmi leurs armes et leurs gestes.

Mais elle tâcha d'esquiver cette envie basse et de les maintenir en domination sans (qu'elle-même cédât. Heureuse de la victoire, elle requit de ses suivantes qu'elles ouvrissent le coffre à or scellé sous les tentures. Les mains fines de Lénore s'égratignèrent contre les épaisses ferrures ; les panneaux glissèrent ; l'or déborda.

La châtelaine en fit largesse.

Longtemps les chants de joie et les vivats sonnèrent au pied du donjon. L'essence fascinatrice du soleil enivrait les âmes.

Plusieurs semaines, Mahaud persévéra dans son dessein. Elle fréquenta les gens d'armes.

Leurs logements, vastes voûtes bâties dans l'épaisseur des courtines, demeuraient toujours obscurs malgré de fines meurtrières pleines de ciel blanc. Les panoplies, le vernis des écus gardaient contre le mur des lueurs. Sur des tréteaux chargés de paille, des étoffes pillées en tous pays servaient de couches; et, au-dessus, des bouteilles d osier.

des gourdes, des outres suspendues marquaient les places. A la venue de la châtelaine, ils abandonnaient leurs récits et leurs coupes, ils quittaient les bûches flambantes pour sa parole. Sa mansuétude seigneuriale donna confiance. La présence éternelle du père Elvenet des Galls les maintenait en attitude respectueuse. Mahaud s'informa de leurs pays. Ils ne bornèrent point les louanges sur les terres natales. Les Génois surtout ne se lassèrent de vanter l'émeraude de leur golfe où baignent le marbre des palais et les fleurs toujours écloses de leurs jardins. Cigala décrivit les fresques hautes ornant les salles de la demeure familiale. Là vivait encore son aïeul commandant dix-huit galères écarlates sur lesquelles ramaient des esclaves barbaresques ; tous les printemps les galères partaient pour le Levant ; tous les automnes elles rapportaient, avec des étoffes merveilleuses, des épices, des baumes et des électuaires. Lui, cadet de la famille, avait conduit en France ses clients pour le service du roi. La guerre finie, il retournerait avec eux

jouir du soleil et courir les mers ; leur science de guerre étant acquise. On lui confierait des esclaves et des galères qu'équiperait la rançon de leurs captifs. Il se promettait des richesses après des aventures.

Mahaud lui donna des brins de la plante haoma qui éloigne la mort, et défend des tempêtes. Etant vierge encore, elle Tavait cueillie au lever de la Iun*e dans l'endroit du jardin arrosé chaque matin de libations de lait. Les Basques désiraient la bataille. Leur pays pauvre produisait de maigres nourritures. Vainqueurs, ils mangeraient des viandes délicieuses, des sauces ingoûtées dans des plats d'argent et d'or. Bétisac et les principaux usaient pour leurs besoins de ciboires pris aux églises saccagées. Les ciselures des cuirasses les étonnaient. Leurs bagages étaient lourds de plats, de buireSjde fourchettes, dont ils ignoraient d'abord l'usage. L'adresse des autres pour s'en servir les émerveillait. La châtelaine leur promit la vaisselle bourguignonne après le siège.

Les compagnons de Flahaut ne deman-

daient que des filles, du vin. On les logea près des servantes, et on leur porta secrètement des flacons pendant la nuit.

Les Escos et les Galls taciturnes ne comprenaient guère le français. Mac Grégor regrettait le miroir des lacs, les rocs adamantins, la bruyère odorante où fuit l'élan. Les Anglais ayant détruit son village, enlevé les femmes il était venu en France avec les débris de son clan et une tribu de Galls, réfractaires à l'impôt, pour combattre l'héréditaire ennemi. Dans rintervalle des batailles, ils se grisaient en écoutant les tristes mélodies que leur jouait un vieillard barbu jusqu'à la ceinture. Ces chants d'Etwin suggéraient les fraîcheurs des bruyères, les cris des grouses et les bonds du cerf. Ivres, ils se rêvaient libres dans la solitude des grandes chasses.

Mahaud commanda que leur logis fût tapissé de branchages; elle leur envoya des varlets habiles à sonner du cor, et les diserts ménestrels qui savent conter de belles légendes en tout langage.

Ils vécurent dans Tespérance.

Elle mena dans Je trésor les pages, le^ capitaines et les chevaliers.

Elven monta l'étroit escalier tordu dans une fine tourelle au flanc du donjon. MahauJ, les autres suivirent. Après une longue, une lente ascension, ils atteignirent des portes basses bardées de bandes d'acier et luisantes de clous. Là ricanaient des têtes de verrous forgés en gueules de diables. Le moine fil jouer des ressorts, manœuvra des clefs. L'une de cesmasses pivota laissant siffler l'air moisi. Il fallut s'engager dans des boyaux bas^oùles brassards égratignaient les murs; on marchait les reins plies. De détour en détour quand on eut ouvert des portes, glissé par des trappes, escaladé des marches raboteuses en se guidant sur le falot du moine, on trouva une haute salle bien éclairée par une multitude de fissures certainement imperceptibles du dehors mais suffisantes à verser le jour dans cette rotonde percée comme un crible. Des lames de verre grisâtre, ajustées extérieurement, à, fleur de muraille devaient encore mieux feindre l'apparence de la pierre.

Là, sur un signe de Mahaud^Torinellesur-! git d'une loge et, clopinante, étendit les panneaux des bahuts, découvrit les cotîres.

— Messires, dit la châtelaine, il vous faut; choisir parmi ces brocarts,ustensiles et joyaux; puis emporter tant que pourront soutenir vos bras. Et quand Tennemi sera battu pour jamais, il vous faudra revenir encore.

Les hommes demeuraient sans voix, soumis aux influences des astres dont les principes actifs s'avéraient sous ces apparences précieuses. Les mains tremblant de désirs, après les yeux humides d'allégresse, allaient des buires aux plats, des encensoirs aux reliquaires. Marœuil, à genoux devant un coffre, plongeait ses bras sous les grands brocarts, les orfrois massifs, les samits doux, les soyeux cendals, et caressait sa joue aux florales damassures des cottes et des houppelandes. La salive brillait à ses dents rieuses.

Désireuse de voir agir les astres amicaux, Mahaud excitait la convoitise des capitaines. Orisel n'hésita point à saisir deux drageoirs en cuivre aux ciselures légères où les béryls.

les lapis et les turquoises s'entrelaçaient en guirlandes, en pampres et en grappes pour former le monogramme de Baalthis. Corbehem s'empara d'une armure de fer que décoraient les travaux de Mars finement gravés en des incrustations d'améthyste; et sa dextre élargie par le pommeau du glaive toucha le signe de Mérodach qui préside à l'équilibre des forces destructives. Une bizarre cassette, faite d'onyx unis par des treillis de plomb, satisfit Mac-Grégor ainsi dévolu aux rythmes saturnins de haine et de vengeance. De merveilleux réchauds d'étain, en forme de nefs voguant sur des flots d'émeraude et de saphir, tentèrent le goût fin de Marœuil qui méditait les gloires politiques soumises aux influences de Bel. Mais tous voulurent des coupes d'or à rubacelles, des plats d'or, des aiguières d'or, parce que tous nourrissaient de belles ambitions et la soif des actions illustres. Ils laissèrent les objets d'argent nimbés d'opale et ceux taillés dans l'agate, parce que les premiers ne conviennent qu'à la femme, et parce que leurs esprits voilés ne songeaient point à l'essor des hautes œuvres.

La châtelaine aima renfantine*^ grâce de trois jouvencelles, échappées au rut furieux des soldats et qui demeuraient près d'elle sous la direction de Lonore. La brune Yolande, grande en ses orgueilleux atours de cendal jouait à la reine sous le poids des diadèmes et des chaînes. Loyze, avec des étoffes, se drapait malicieusement selon la mode des nymphes ciselées, pour la joie de Lénore et de la douce Isabeau.

A voir les jouvenceaux galants envers elles, Mahaud les plaisanta et leur dit que jamais ils ne sauraient atteindre la sagesse d'homme. Dame Vénus les tiendrait toujours aux jupes des fileuses; et ils vieilliraient sans gloire. A cela ils objectèrent que toutes légendes et ballades, aussi bien qu'histoires antiques, rapportent le caractère amoureux des héros, preux et conquérants. Témoins

César, Achille, Alexandre. Même, soutint Orisel, César ne conquit tant et tant, ne gagna force batailles que pour le droit de porter une couronne de lauriers, car il déplaisait fort aux dames étant chauve. Il voulait, par ce moyen, ne plus leur apparaître, le chef dégarni. Et Tempire romain n'aurait eu depuis son immense étendue si César n'avait perdu ses cheveux par l'abus des voluptés amoureuses ; et lui-même fût resté simple citoyen ; et les Gaules eussent gardé leur indépendance; et l'état de république eût continué de régir le peuple de Romule- Le père Elven ajouta : « Un saint homme m'a dit avoir lu en quelque endroit qu'une nuit où César se débauchait avec de folles femmes et de jeunes patriciens, un convive amena son hôte, lequel était un magicien asiatique. Or donc au plus chaud de Tivresse, la couronne de roses qu'il était coutume de porter à table tomba du front de César. L'Asiatique ramassa l'ornement par courtoisie, prit il quelques cheveux qui y demeuraient attachés, et il annonça : « Voici que tombent les cheveux

« de César le monde tôt en branlera, car il est € ainsi prédit par conjonction des astres. »

Puis les discours s'égarèrent. La faconde du père Elven passionnait la jeunesse. Il était expert en bien des sciences, car il avait étudiélongtemps à l'université de Paris, sur le mont de Sainte-Geneviève.

Cependant Mahaud ne l'écoutait point. Elle, méditait. Toutes choses se lient. Les causes occultes des événements les plus étranges se travestissent parfois en des actes insignifiants pour le vulgaire, mais qui cachent un centre de jonction où se croisent les paraboles sidérales et les rythmes formidables des comètes. Savoir connaître, malgré leurs apparences, ces points accumulateurs des Forces, c'était l'art entier du mage. Les pentacîes, les rites des cérémonies, les gestes etles cercles évocateurs, certaines paroles efficientes, la disposition des couleurs, des parfums, des lumières, certains états de l'âme et du corps se combinent pour créer ces points d'attraction vers lesquels, à des époques fixes, les Forces inclinent»

Symboles, grimoires temples, ou mages.

ces centres possèdent sul Elles un immense pouvoir, leur offrant Texacte ornière où leur orbe peut venir rouler, le moule où il peut exactement s'inscrire.

Or, en fuyant la demeure familiale, Mahaud avait pris un très vieux livre précieux entre tous, commis jadis à la garde de la race égyptienne par le divin Thoth et Hermès Trismégiste, transmis ensuite religieusement d'initié en initié, jusqu'aux mages de Byzance, jusqu'au loyal Edam. Son nom seul comprenait l'harmonie des mondes- Son nom seul contenait Thiéroglyphe du principe initial et celui du suprême effet, le signe d'Osiris, le tétragramme sauveur de la croix, intersection des angles infinis. C'était le livre des oracles, le Taro révélateur des avenirs. Disposées autour du cercle, ses lettres pouvaient dire Bota,\a Roue, Téternel cycle tournant qui engendre les rythmes universels; elles signifiaient aussi l'Arot.l'Azoth. la substance où germe la matière primitive; et les pages du livre exposaient en images toutes les vertus des nombres qui sont les types des idées créatrices.

Jamais Mahaud n'y osa lire. Elle craignait trop savoir des choses terrifiantes pour ceux qu'elle aimait. Quant aux indifférents, le rituel magique défend de tenter révocation sans de hauts motifs.

Ce jour-là, elle s'en fut quérir le vieux livre inclus dans un triple coffre de chêne^ de fer et d'un alliage de sept métaux sacrés. Elle Papporta devant son chapelain, ses pages, ses damoiselles; et, par signe de raillerie — car il importe au mage de feindre une humble intelligence aux regards des hommes aussi bien que de leur cacher les talismans, — elle expliqua les vertus fatidiques des images réunies sous la couverture de cuir, peintes en de minces planchettes. Elle déclara vouloir dire à ses féaux la bonne aventure.

Elle choisit Jehan. De ses suivants il lui était le moins cher. Elven dirigeait sa justice son trésor, et promulguait aux serfs les ordres. Orisel, brave aux batailles et par qui ^Sin l'avait avertie des béatitudes de l'amour, lui demeurait, avec Lénore, l'heureux sou-

venir de son initiative conjugale. De ses gracieuses damoiselles Mahaud adorait les encolures graciles Jes corps semblables aux tigelles des fleurs, les gestes de colombes, le gazouillis de bêtes innocentes qu'il serai dur de savoir prochainement flétries par la mort ou les calamités.

Donc elle appela Jehan près elle, le fit asseoir sur un carreau déploya les feuillets du Livre.

Le page leva la main, mais avant qu'il eût effleuré, Mahaud, simulant une plaisanterie, déroba le tarot.

Car elle ne se put résoudre à entreprendre Tépouvantante science de l'Avenir.

Et cependant qu'ils conversaient tous, l'artillerie tonnaplus violemment surles remparts, dans la plaine. Les sentinelles crièrent. Des soldats coururent à travers les cours dans un tumultueux cliquetis d'armes et d'écus. L'ennemi tentait un assaut.

Pour paraître aux boulevards, les pages saisirent leurs cuirasses. Celle de Jehan s'ajusta avec difficulté, une boucle sous le bras

fermait mal- Il descendit en hâte. Au pied du donjon, Gigala rassemblait ses hommes. Les pages tombèrent parmi ces rangs et y mirent le désordre. Le Génois lança des malédictions. Jehan se moqua de sa fureur, lui mima des grimaces de dérision ; puis, à la tête des forgerons colossaux munis de leurs fortes haches, il les entraîna en imitant la gesticulation furibonde du Génois, et son accent bizarre • L'autre et sa troupe incarnadine, commencèrent de courir car les cris de Bourgogne « Roland, Roland » sonnaient aux créneaux déjà. Il rejoignit Jehan. Le page, sans le voir, étendit à toutes forces le bras que gênait la boucle malencontreuse, tant que Gigala reçut le poing de par le visage et s'en trouva tout ensanglanté. D'un trop prompt mouvement de vengeance l'italique plongea son épée dans les reins du jouvenceau téméraire qui parmi des gerbes de sang fut aboli.

Très soigneuse de ne pas ternir la blancheur

de ses robes ni de ses voiles, la magicienne

montait, chaque matin, au sanctuaire encore

sans parure, durant les jours de purifications préparatoires. Afin de parvenir au lieu retiré, solitaire et juché non loin du trésor, dans les combles du donjon, les mêmes corridors, les mêmes escaliers tortueux, il les fallait franchir.* Eclairée de fissures multiples, la salle contenait les étoffes cérémoniales dans des bahuts à figures cabalistiques où baillaient les mutles de Baphomets, où s'entrelaçaient les furieuses étreintes des chimères incarnant les perpétuels combats du Fixe et du Volatil. Du centre, un autel à parfums dressait la grande

figure de bois, TAndrogyne cabalistique, sa tête cornue dorée, ses lourdes mamelles couvertes d'argent, son phallus en caducée de cuivre. Il avait des bras de fer^ Tun vers le ciel, l'autre vers le sol, un front d'étain où rutilait une grosse agate, et un nombril d'onyx dans le ventre de plomb.

Mahaud s'accroupissait sur les dalles devant lui, et s'absorbait dans la contemplation.

Bientôt Torinelle, la silencieuse gardienne du lieu, s'esquivait après avoir mis la flamme aux simples parfums des trépieds.

Une lumière blonde de soleil vernal s'immisçait intimement aux choses languides et malicieuses . Contre les grands bassins d'airain, elle versait de longues larmes brillantes.

La magicienne se refusait aux mouvements extérieurs, aux sons extérieurs, aux lumières. Peu à peu elle s'enveloppait davantage du grand voile d'hyacinthe amoncelé autour d'elle. Les objets, à travers le fin tissu, se nimbaient de vagues vapeurs ; leurs contours s'amollissaient, flottaient. Loin d'eux, dans le soyeux bien-être de rétoff'e tiède et douce, Mahaud

se sentait esprit. Plus long'cmps aux levées desplis, la lumière persistait par réseaux d'or.

Mais au delà, les formes gigantesques et saintes de TAndrogyne croissaient en apothéose brillante de métaux et de pierreries. De son geste contraire, Tidole formidable invitait aux méditations qui unissent les causes d'en haut aux effets d'en bas. Elle représentait le binaire vital, l'alliance féconde des deux sexes.

Mahaud s'enferme mieux encore dans le voile d'hyacinthe. Il n'est plus qu'un nuage d'or où sa pensée caresse les espoirs d'un essor plus haut, d'une initiation entière au pouvoir mystique qu'acquit l'infrangible sagesse du roi Salomon. Et l'intelligence fervente adore le principe fondamental des équilibres.

Les âmes, par lui, se cherchent, avides d'apparences semblables à leurs âpres désirs ; et en quoi elles pourront se fondre. Il pousse les hommes aux vierges, fait s'épanouir les plantes, rugir et bramer les bêtes, bondir les planètes dans l'immense concert de la passioii douloureuse qui brise les formes corporelles

j46 LES FEUX DU SABBAT

pour la liberté d'un instant, pour l'extase brève des amants.

Par lui, pensent les chercheurs illustres avides d'apparences semblables à leurs belles visions. Il pousse les intelligences aux Isis et aux Causes ; il fait s'épanouir les harmonies rugir et briller lés arts, courir les sphères à leurs soleils parmi l'immense concert de la passion douloureuse qui brise les entraves matérielles pour le savoir d'un instant, pour, l'extase brève des sages et des mages.

Puis se rompt le délire, se rompt l'ivresse. Les formes vaines fuient titubantes,, éblouies,' insatiables, envieuses d'espoirs nouveaux et de plus extraordinaires étreintes.

Double mouvement d'attraction, de répulsion. L'éther en équilibre est une haleine mélodieuse, une calme haleine où les mondes et leurs créatures s'abaissent, tournent montent, virent.

L'Androgyne s'illumina pour les yeux hardis de la magicienne obstinément fixés vers le nombril d'agate. Les doigts de fer lançaient des rayons qui perçaient la voûte jusqu'aux

lumières des astres, qui perçaient le sol jusqu^auxpourpres des feux inférieurs- Des gloires bleues se dardaient de ses mamelles d'argent, des serpents palpitant sur le phallus de cuivre. Les métaux de ses membres devinrent soleils. Comme mille harpes hymnaires éclatèrent en sonorités sublimes dans la splendeur de ses cornes d'or et dans les fumées des parfums luisants.

Il parut à Mahaud qu'une volonté impérieuse l'attirait au creux de la poitiine ouverte. Pareille aux océans, la voix du dieu tonnait en elle.

Alors Mahaud connut l'immuable équité du destin. Chaque joie nécessite une quantité possible d'infortune, le crime un remords, l'amour une haine, la débauche une vieillesse. Les hommes tuent pour leur vie les animaux mangeurs de plantes, et les plantes florissent sur la fermentation des cadavres. Et ce fut Toracle affreux vaticinant la mort d^^elle, la mort de Tâme, l'expiation des quatre meurtres nécessaires à l'initiation. Chaque degré de puissances était acquis par un sacrifice,

une hostie sanglante immolée au ventre du moloch androgyne : l'hoir de la race, le fruit du fervent amour ; Edam la tige, le géniteur; Jacques, le semeur qui avait fécondé; Jehan, Tesprit que l'intelligence supérieure avait labouré et cultivé pour l'honneur de la bannière ; tous anéantis par l'élan sinistre de la volonté vers la possession des Harmonies, Quel holocauste allait maintenant échoir à la voracité du monstre divin?

Une lourde tristesse immergea Mahaud en des rêves vides où son imagination tombait, tombait sans espoir de repos. Parmi les ondes d'un avenir pâle et lucide, elle prévit. Mais les fantômes ne se précisaient pas, s'effaçaient après une apparence presque tangible. Cependant il y eut des attitudes vagues à peine entrevues. Une certitude naquit de l'hésitation.

Que Mahaud animât de son esprit des êtres volontaires, qu'elle les induisit en son désir de gagner les harmonies conscientes qui règlent les forces universelles: et, à sa place, ils expieraient. Tués chacun par cet élan trop robuste pour leurs enveloppes humaines, le sacrifice

de leurs corps délivrerait les rythmes enclos dans leurs formes personnelles ; et ces rythmes, attirés par Tâme génératrice de Mahaud, s'y agrégeraient, lui multiplieraient les forces devenues ainsi divines.

Or, dans Teffort laborieux de son intelligence, Mahaud se lassa, s'endormit.

Au réveil, elle se trouva blottie au centre jdu cocon d'hyacinthe, les coudes dans ses (jambes pliées au menton. Extérieurement marmonnait la voix sourde de Torinelle défaisant les plis nombreux du voile pour découvrir la châtelaine.

Elle la frictionna, lui souffla sur le front.' Le sang se remit à couler par les veines. Et| Mahaud sortit de son engourdissement.

Alors la meschine l'assista pour les purifî-l cations quotidiennes: l'eau chaude qui fumait dans le bassin d'airain, fut versée sur les épaules. Cependant la magicienne prononçait les incantations propitiatoires: « Au nom des ^lohïm et par Tesprit des eaux vivantes, sois moi, ô mon corps, en signe de lumière et pour la sanction de ma volonté. » La

vieille promenait des cassolettes de benjoir le long du cou, des cuisses, des aisselles, des seins ; et elle lui avait remis un serpent d'airain pour distraire la fumée des parties nobles exemptes des fumigations : « Au nom des jElohïm, murmurait Mahaud,etparle serpent d'airain sous lequel tombent les serpents de feu, sois moi, ô mon corps, en signe de lumière et pour la sanction de ma volonté. » Ensuite, pure observatrice des rites, elle se renversa nue sur Tautel d'Androgyne, les bras en bas pour signe de renoncement, d'esclavage absolu, consents, La peau frissonnait au bain de lumière blonde. Le dieu à tête de bouc dardait là ses prunelles de rubis. Mahaud éprouvait une horreur pudique en cette offre. Le symbole semblait vivre, étendre vers elleses bras de fer. Néanmoins la vieille se hâtait, sa main plaça triangulairement des grains de sel autour du nombril, dans l'intervalle des seins qui haletèrent, et, en se soulevant, ils cachaient à la tête inquiète de Mahaud le colosse au caducée de cuivre. La voix chevrota : 4c Par le sel de terre et la vertu de la

LES FEUX DU SABIîAT 151;

vie éternelle, sois moi^ô mon corps, en signe de lumière et pour la sanction de ma volonté. »!

L'officiante se releva vivement, tout aise. On lui mit sept robes, la première de lin blanc pour Sin, la seconde grise pour Nébo, la troisième d'hyacinthe pour Baalthis, la quatrième violette pour Mérodach, la cinquième* de fil d'or pour le Soleil, la sixième bleue pour Bel, la dernière brune pour Saturne.

Au profond miroir de cuivre Mahaud s€ jugea belle. Ses coiffes lui seyaient.

Sur un signe convenu et désignant le sceptre magique consacré par sept mois de cérémonies particulières, Torinelle le présenta dans un étui.

Un instant Mahaud fut embarrassée : le^ rites ordonnaient le silence de peur que devibrations humaines vinssent souiller la précellence de l'objet. Mais un geste fit compreu dre à l'adepte qui sut tirer d'un coffre une main de justice aux armes de la comtesse, bleue à licornes blanches, et couronnée.

La couronne se dévissa, le manche était creux. Mahaud y introduisit le sceptre de

puissance après l'avoir baisé ; et revissa la main de justice.

Puis elle descendit pour sacrifier à son grand désir d'immortalité les âmes de ses combattants.

L'incessante canonnade était devenue aux assiégés bruit habituel. Sans émoi, ils va quaient à leurs besognes de guerre. La nuit cependant point de sommeil possible ; et la fatigue tirait les faces amaigries des gens d'armes.

Au quartier des paysans plusieurs femmes grosses enfantèrent avant terme, etmoururent. Du haut des courtines où ils plantaient force palissades afin de clore les brèches énormes que creusait l'artillerie bourguignonne, leurs maris, fils et frères virent enfouir les cercueils. Mais ils n'en manifestèrent pas grand chagrin, tant les ahurissait la peur, car les boulets volaient à fleur de têtes, et quelquefois les emportaient.

La châtelaine, sortie du donjon, le vingtième matin de son jeûne, passa revue des gens d'armes. Leur mine sombre et cireuse la navra

C'était piteuse allure sous les cuirasses faussées, rouillées par la pluie des grand'gardes, habits en pièces, chaussures mal recousues ; sous les belles couleurs armoriales des écus déteints. Les gambisons rembourrés contre les flèches, laissaient^ sur les torses des Basques, partir le crin par tous les trous. Les barbes et les cheveux couvraient le fer des gorgerins^ en sorte que la plupart semblaient velus comme des ours.

Sur le sauvage silence de ces troupes, un lourd grondement roulait continûment. Des rangs disparaissaient parmi les gros nuages blancs. Aux intervalles des détonations les guillerettes chansons de Flahaut perçaient, comme sa bosse jaune, les fumées odorantes. Et puis des boulets de pierre éclataient, des moellons tombaient, des vitraux tremblaient, finissaient par s'émietter au sol avec un rire ironique de grêle.

On ne pouvait tenir que sous les voûtes des galeries de terre. A hauteur d'homme, les murs gardaient de rougeâtres éclaboussures croûteuses avec des cheveux figés, des cail-

LES FKUX DU SABRAT 155

lots, des bribes de chair et de cervelle moisissantes. Au milieu de la cour, le cadavre bouffi d'un Escos gisait depuis deux jours ; personne n'osant 1 oter de là, tant y pleuvaient les bombes.

Mahaud pénétra dans les chambres des soldats. On y avait pratiqué des meurtrières visant les ouvrages ennemis. De ravine en ravine les Flamands avaient construit des approches jusqu'à une haute terrasse naturelle sise à Torient devers la forêt et le bourg. Là une grosse bastille munie de canons, serpenteaux et couleuvrines, élevée à grande perte d'hommes et avec de durs travaux conduits sous le feu terrible du château, avait battu les murailles, tant si bien, que les remparts tombaient en ruine, et ne formaient qu'une immense bouillie de pierre, plâtras et terreaux, derrière laquelle de grossières palissades protégeaient mal le défenseur.

Le pis était que ces ruines, accrues à chaque heure, comblaient peu à peu les crevasses de la colline, et prêtaient une pente plus facile aux assaillants. Tandis que la châte-

laine examinait ainsi, un bataillon de Flamands s'engagea sur les débris pour l'escalade. Les cors des veilleurs sonnèrent dans les poivrières. Les troupes montèrent aux boulevards. On laissa s'exténuer ces manants parmi les pierrailles et les ronces et quand ils furent parvenus sous l'abrupt des murs, vingt bassins de cuivre, basculant aux mâchicoulis, vomirent de la poix bouillante et du plomb fondu qui churent en visqueuses cataractes sur les casques et sur les épaules, brûlèrent le bois des targes, et rôtirent les faces. Des hurlements montèrent avec des tourbillons de fumée et une forte odeur de cuir roussi. Quelques flèches allèrent frémir aux poutrelles des palissades ; mais les larrons s'en furent sous une averse de carreaux et de noix de plomb que leur boutèrent adroitement les Génois à l'abri des meurtrières.

Ils couraient semant leurs soldats sur les lisières des chemins, et bientôt disparurent.

Le chapelain réconforta Mahaud.

Soudain il cessa son explication, surpris de ce que les canons se taisaient. Cela leur parut

étrange : l'atmosphère silencieuse. La vie semblait rompue d'un coup à leurs oreilles étonnées. Des hommes sortirent des voûtes^ profitant de Taccalmie pour courir aux citernes. D'autres relevèrent les morts. Des rustres gagnèrent le quartier des femmes. Les voix des remparts annoncèrent un héraut bourguignon approchant avec les trompettes et les étendards du maître de camp pour parlementer.

Marœuil, l'air maussade, accourut prendre les ordres de la suzeraine. Ils convinrent qu'on écouterait les propositions, mais qu'on demanderait, pour y répondre, un délai pendant lequel il serait loisible de prendre le repos nécessaire aux troupes. On aviserait ensuite.

Afin de céler à Tattention hostile des parlementaires les traces du désarroi, on introduisit ces légats, par une poterne secrète qui menait souterrainement aux salles d'honneur du château.

Mahaud, la couronne comtalc en tête, prif place sur son trône. Les Génois se rangèrent

contre les tapisseries suivant un bel ordre. Par-dessus leurs armures^ les chevaliers revêtirent des cottes magnifiques qu'Elven prit dans le trésor ; et Ton ouvrit Taudience par trois bans successifs de toutes les trompettes. Le héraut Bourgogne répondit par trois autres bans haut et clairement sonnés. Il fallut attendre que la clameur des cuivres eût fini de vibrer aux boiseries de l'énorme salle. Alors le somptueux héraut vêtu des cinquante-deux quartiers que représentait la noblesse de son maître le duc Philippe, déclara : si, le troisième jour, au lever du soleil, le château du Horps ne recevait pas la *îustice du duc et celle de Bruges venant réclamer contre le méchant parricide commis sur la haute personne du baron Edam, et contre la félonie des chevaliers assesseurs de Jacques de Horps, lequel entreprit maie rébellion contre son suzerain et rapt de fille, lors un assaut définitif serait livré, puis la garnison entière pendue haut et court, le château rasé, la comtesse de Horps recluse pour le reste de ses jours au couvent de sainte Gudule, en

Brabant, afin d'y expier chrétiennement ses grands péchés.

Au contraire, si ladite chevalerie s'en voulait remettre à la saine justice des prud'hommes commis par le duc et ceux de Bruges à Teffet d'instruire sur ces vilains crimes, toute mansuétude serait en observance autant que le permettaient la coutume des bonnes gens et la loi du Christ. Donc que ceux de Horps se rendissent à merci, qu'ils se confiassent à la généreuse protection du duc. Ils s'en trouveraient bien.

Ainsi parla le somptueux héraut. Après qu'il entremis auchapelain Elven la sommation écrite sur parchemin scellé aux armes de Bourgogne, les trompettes mugirent par trois fois.

Ensuite un baron parla qui exposa l'infaillible issue du siège, la perte certaine des défenseurs affamés combattant sur des remparts détruits, avec des canons, en partie, hors d'usage. Contre un assaut général ils ne pourraient tenir. Assez vaillamment ils avaient prouvé leur chevalerie. Exténués par les jeûnes et les privations, leurs

bras sauraient-ils seulement tenir le glaive ?

A ces mots, Gorbehem se leva. Lançant son gantelet vers l'orateur, il proposa de soutenir un combat singulier, en telles conditions que Ton voudrait^ contre icelui et autant de seigneurs bourguignons qu'il s'en trouverait pour férir sa targe de guerre. Pendant cette trêve de trois jours rien n'empêchait qu'on se délassât de noble façon. Marœuil, Mac-Grégor, Bétisac jetèrent aussi leurs gages. Le Bourguignon les prit et déclara que s'il ne tenait qu'à lui ce serait chose entendue déjà. Il en référerait au maître de camp.

L'orgueil des chevaliers de Horps, brutalement offensé par cette suspicion sur leur force virile, répudia toute discussion nouvelle. L'ambassadeur dut repartir devant le silence obstiné du chapelain, de Mahaud très majestueuse dans la raideur de ses houppelandes, et pâle comme l'ivoire de son noble sceptre.

Ge lui dardait une cuisante douleur de ne pouvoir, par une incantation, dissoudre l'armée assiégeante comme un essaim d'importuns frelons. Elle murmura les mots à faire

saillir, cl les rites des opérations infaillibles. Mais tout lui interdisait la manifestation du savoir occulte. L'amour jaloux des iî^lohïm Tavait investie si pleinement afin qu'elle consacrât l'efficacité surnaturelle de ses efforts pour atteindre à leur essence el communier en eux, non pour qu'elle se laissât prendre aux ambitions vulgaires des créatures^ qu'elle éperdît ses efforts dans les infimes vanités du monde. Déjà la passion dépensée pour Jacques, pour les luttes entreprises contre leurs ennemis, multipliait les rigueurs des initiations et les périls de l'œuvre. Une maligne, une haineuse et mortelle suspicion de sorcellerie venait aux gens d'armes, en châtiment de l'indigne faiblesse.

Que de peines à réussir. Et cependant Ma haud n'épargnait aucune de^ choses propres à se parfaire. Sa chair et les emportements de sa nature juvénile, elle les matait àprementpar l'ascétisme de son existence. Les végétaux suffisaient à son unique nourriture, l'eau limpide à ses boissons. Sans cesse interrompu par les veilles contemplatives sous les cieux

astrologiques^le sommml durait à peine quelques tours du sablier nocturne. Les fréquentes^ les froides ablutions des eaux détruisaient la bonne tiédeur du corps où eût pu se complaire la paresse des sens. Trois fois le jour, Mahaud se frottait avec un mélange de cendres, de lauriers, de résine blanche, de camphre, de soufre et de sel. Et cela lui cuisait comme un cilice. Sa peau devenait granulaire et râpeuse aux doigts. Ses yeux grandissaient dans leur cerne de bistre.

Et les regrets de sa beauté passante, elle les immolait pieusement à Tadoration de TAndrogyne divin.

Sur les extrêmes terrasses des tours elle offrait son corps aux furies des tempêtes, aux lanières de la bise lubrique. A cette flagellation, ses mains, ses pures, ses longues mains de châtelaine se teintaient du sang glissant à la surface du derme ; et parfois aussi de minces fils écarlates jaillirent aux jointures effritées des phalanges.

Elle fut contrainte de mettre des gants qu'elle gardait partout.

Le deuxième matin de la trêve, on dressa dans la plaine les pavillons pour le pas d'armes. Licence en fut octroyée par Mahaud et le maître du camp ducal. On sortit les plus riches bannières et les armures précieuses. Les seigneurs de Bourgogne envoyèrent des palefrois pour chacun des champions de Horps.

Au lambrequin de chaque pavillon, deux targes étaient suspendues : Tune, légère eb brillamment armoriée, en usage aux tournois, l'autre lourde et plus sommairement significative, mais propre à mieux amortir le choo dangereux des lances de guerre. Un vent doux folâtra par la plaine jusque les verts bourgeons des futaies. Doucement le soleil tié ditle sol brunâtre poli par les averses.

La chevalerie se pressait, à Tentour des barrières, en chaperons de vermeil et d'azur. La troupe plus lointaine boulait comme un lac d'airain derrière les corolles éclatantes des capuces.

En petit nombre les assiégés parurent aux murailles ; car on entendait le bruit des tra-

164 t LES FEUX DU SABBAT

vaux intérieurs. Après avoir permis à leurs gens de dormir tout leur saoul, Marœuil et la châtelaine avaient enjoint que Ton réparât hâtivement les éboulis des remparts, et qu'on etayâtles courtines ébranlées. Les défenseurs prirent aux arsenaux des équipements neufs. Les enfants roulèrent aux boulevards des barillets de poudre, et apportèrent des mannes pleines de boulets. Toutes les femmes assises dans les grandes salles du château durent coudre sans relâche les Jacques, cottes, chaussures et gambisons. Avec force encouragements et bonnes paroles, les damoiselles leur distribuaient la tâche.

Et Torinelle vaguait, projetait avec les doigts les signes adversaires aux influences malignes, purifiait la vaisselle.

Les bras anguleux au corps, la bouche sans cesse marmottante et les mains croisées de façon cabalistique, elle allait, traçant des signes sur les portes, toujours suivie d'un chat sauteur que personne n'avait ouï miauler. Au fond d'un souterrain elle tenait officine, opérant de tristes çuisinages dont l'odeur

nauséeuse emplissait la salle sise au-dessus.

Elle disait élaborer là des baumes pour la guérison des blessures. Et de fait, les hommes confiés à ses soins reprenaient vite leur vigueur perdue.

A merveille elle pansait les gens étendus sur les litières de la sellerie. Même Cigala, qui d'abord ne voulait souffrir ses thériaques et vulnéraires, et se bornait à dire des oraisons aux saints Maurice et Lazare, fut guéri, par elle, d'une vilaine entaille à la tête, alors qu'il en pensait mourir.

Au premier appel des trompettes Mahaud descendit sur sa blanche haquenée, suivie de ses champions^ Marœuil, Mac-Grégor, Bétisac. La garde génoise l'escortait. La courtoisie des Bourguignons ayant fait surgir de terre un échafaud insigne couvert de draperies vermeilles, elle y monta. Le maître de camp, riche houppelande de vair, s'arrêta en face avec son cortège seigneurial ; et les hérauts déclarèrent les lices ouvertes.

La fureur des champions de Horps était tenace, leur cœur énervé par ce terrible

siège indéfini. Ainsi qu'aux temps des juvéniles années, une cruelle ardeur de combattre chauffait leurs cervelles bouillantes. Les muscles se détendaient par violence écartant du corps au moindre geste les bras et les jambes. L'atmosphère leur semblait hennir aux oreilles et vaciller comme les fumeuses ondes qui montent de l'âtre, troubTent les hommes, les étoffées, les nuages, la plaine et les bois. Et ces vilains mirages dansaient devant leur colère éblouie, silencieuse. Aussitôt chacun se retira en son pavillon. Les pages hissèrent les couleurs aux cimes des mâts.

Au bord de Tarène, Mahaud se reposait confiante, orgueilleuse pour la splendeur de ses ornements, pour la beauté de sa garde fraîchement vêtue, armée d'écus resplendissants. Nu-tête, un cercle d'or dans les cheveux, Orisel arborait à la gloire du soleil ses jambes flexibles, la ligne sinueuse de son torse azur aux licornes blanches. Lénore, diaprée d'or et d'écarlate, se tenait à gauche, attirant sur la beauté de son visage les regards unanimes. Et la magicienne se flattait de rimpeccable vertu de ses électuaires. Cuits)

selon les rites, les onguents les essences de roses et de myrtes donnaient aux serviteurs cette beauté; les breuvages d'absinthe et de rue prêtaient cette rage vigoureuse aux champions. D'ailleurs Nébo promit qu'elle ne serait point vaincue par bataille.

Le premier page qui s'approcha portait de sinople à trois tours fendues et brisées, blason de la race des Grissolles ainsi armoriée par le roi Jean pour ce qu'un ancêtre était parvenu premier à l'assaut d'une tour. Le jouvenceau s'avança vers la targe de guerre de Marœuil et la toucha de sa baguette ; puis il s'en fut rejoindre les pavillons de Bourgogne devant lesquels parut, mi-vert mi-or, un chevalier raide d^ns son écorce de fer, le cimier touffu de plumes noires. A l'autre bout surgit l'armure de Marœuil damasquinée d'argent, incrustée de turquoises et d'où voltigeaient les bandes d'un hoqueton galamment tailladé, couleur ventre de salamandre. Au signai des trompettes les deux champions brochèrent leurs destriers en abaissant les lourdes lances de guerre ; ils ne présentèrent plus que deux masses coruscantes, deux gigantesques

scarabées prompts à se pourfendre de leurs dards, parmi les jets de boue.

Or leurs chevaux, au moment où ils allaient s'atteindre, firent écart et se dérobèrent. Des gestes de colère animèrent les deux armures déçues ; les lances se redressèrent dans le ciel bleuâtre ; et, par un large galop circulaire, chacun^ contournant la croupe ferrée de la masse adversaire, s'en fut reprendre sa place. A la seconde rencontre, Crissolles fut ébranlé sans toutefois ressentir de sérieux dommage. A la troisième ils se choquèrent avec si grande violence que tous deux plièrent comme tiges de lys, et que les panaches s'écrasèrent aux croupes des bêtes.

Enfin, pour la quatrième fois, ils galopèrent Tun à Tautre. Marœuil, ayant haussé la lance, désheauma le Bourguignon. La visière brusquement arrachée ensanglanta le nez du vaincu, tandis que les plumes noires volèrent dans l'espace et que le casque roula dans la crotte. Vite les pages accoururent et ramenèrent au pas le piteux Crissolles embarbouille de sang.

Ensuite le serviteur du bouteiller ducal.

comte de Walsin, portant de sable écartelé d'or aux cinq coupes d'or, frappa la targe de guerre de Corbehem. Le colosse écarlatc laissa son adversaire lui rompre deux lances contre Técu sans bouger le moins du monde. Au troisième heurt Walsin sauta hors des arçons et s'enfut choir la lance en main dans une flaque.

Dès la première passe, Mac-Grégor perça Tépaule du baron de Bergues. Voyant la blessure rendre le sang à flots sur la belle cotte de gueules semée de besans d'argent, les hérauts et les juges de camp délibérèrent si le cas ne s'entachait point de félonie : les solides carapaces résistent le plus souvent à la lance; et même dans les batailles, les chevaliers, invulnérables aux coups, s'ils persis-' tent en selle, ne périssent qu'à terre égorgé.^ par les hommes de pied. Après maints discours où furent évoquées les coutumes des pays les plus divers on décida que la targe de guerre ayant été heurtée par les armes choisies du blessé lui-même, il ne saurail s'en prendre qu'à sa mauvaise fortune.

Bétisac soutint moins heureusement k

gloire de la châtelaine. Il précipitait trop avant son cheval qui se dérobait à chaque passe, et sa lance mal tenue dans sa main fébrile se courbait comme un arc prêt à rompre. Lui-même offrait peu de résistance et, sans une surprenante agilité, il eût plus d'une fois porté contre terre.

Ainsi fut-il jouté jusqu'à vêpres au grand honneur et avantage des champions de Horps. Les hérauts leur ayant décerné la victoire, ils s'en retournèrent vers les mille clameurs itriomphales des compagnons montés sur les remparts.

Quand Mahaud eut dépassé le pont-levis, elle sentit les ondes des volontés admiratrices rider l'éther jusque son âme, et la troubler de leurs vibrations. Du sceptre d'ivoire elle salua. Chaque fois que le sceptre s'abaissait, le peuple frissonnait. Etwin baisa les mains de Mac-Grégor. Le noble ému embrassa la barbe blanche du vieux barde. Les claymores luisirent au clair, s'agitèrent pour des serments de dévotion ; et l'on gagna la chapelle où les chantres entonnèrent des actions de grâce au Seigneur.

Puis Elven prêcha. Il dit quel encouragement devait être ce succès, quelle confiance ces soldats devaient tenir en si nobles chefs. Encore un peu de temps et le secours royal sauverait, livrant à leur juste courage les opulentes rançons des chevaliers de Bourgogne et des bourgeois de Flandre. Déjà les richesses s'accumulaient, pour eux, dans les caves. On venait de rendre les prisonniers contre huit sacs de nobles d'or, cinquante tapisseries d'Arras, cent harnais équestres et trente barils d'épices. On avait demandé, sans les obtenir, quelques charrettes de vin et du bétail. Mais les Flamands livreraient à la place une forte quantité de drap écarlate. Mieux valait souffrir un peu plus à la guerre pour jouir merveilleusement à la paix. — La paix! la paix! ricana subitement Fiahaut. Moine, tu mens. La paix : Oui dà. Avant qu'il soit peu, nous ferons tous laides grimaces pendus par le col à ce qui restera de créneaux. Déjà sera la paix éternelle, en compagnie de messire Satan.

Et le bossu grimpant sur un tonneau invectiva contre la foule. Ils étaient simples s'ils

croyaient se vêtir jamais des écarlates flamandes, se garnir la panse d'épices, et Tescarcelle d'or bourguignon. Par Dieu l'ennemi avait beau jeu à leur servir de riches tapisseries et des sacs de monnaie, ils ne risquaient point de voir les rats de Horps y érailler leurs dents. Avant qu'on eût déballé ces belles choses l'artillerie aurait mis bas la dernière muraille du château ; les coffres entrés du matin par les poternes, redescendraient intacts dans les charrettes brugeoises. Lui, maître de canonnerie, savait bien peut-être. Le seul remède c'était se rendre à merci.

Les Gascons l'approuvèrent. Beaucoup toussaient sourdement depuis l'hiver ; et le sol sous eux se maculait de crachats rougeâtres. Le manque de vin leur ôtait de la jactance ; et ils s'étonnaient d'être mornes ainsi^ vides d'histoires merveilleuses, de rires sonores. Ils se répandirent dans les rangs, répétèrent la parole du Parisien. Aux Génois ils rappelèrent les palais et les chaudes caresses du soleil. Ceux-ci s'écartèrent méprisamment. A toutes les objections les Escos montraient leurs larges claymores, et les muscles

normes de leurs bras. Cependant ils souffraient de n'avoir plus de viande ; cette prison de pierre leur devenait étroite ; et périr Mîîisi par la hart leur semblait infâme.

Une grondante rumeur emplit la nef. La voix du prédicateur mourait. Les Gascons discutaient contre les Génois. Ceux qui savaient plusieurs langues transmettaient les avis ; et des groupes se formèrent. Ignorant leurs dialectes réciproques, la plupart se persuadaient avec les mains.

Alors ce fut une immense lamentation. Ils exhibèrent leurs cicatrices, des plaies encore béantes, des yeux crevés et blanchâtres, des phalanges tranchées, des blessures hideu- Sies. Leurs mains d'imploration s'élevaient à Mahaud impassible en son trône. Beaucoup, malades de continence^ montraient leur peau rongée d'un prurit affreux qu'empirait une nourriture exclusive de poissons secs. Plusieurs, tremblant de fièvre sous leurs manteaux, dardaient à la comtesse la hnine de leur regard cave. Le long séjour dont les logis humides avait abîmé les yeux du plus grand nombre ; des larmes tuméfiaient leurs visages

souffreteux, et ils baissaient des fronts ridés par la migraine.

Les paysans supplièrent aussi. L^époque des semailles printanières passait. Quelle atroce famine leur allait échoir dans leurs maisons en ruines. Par surcroît les commères, les filles vinrent au banc de la comtesse lui baiser la robe. Leur posture humble rappela d'irrémédiables flétrissures qu'elles avaient subies.

De son siège Mahaud dominait à peine les blanches coiffes des femmes ondoyant à ses genoux. La voix aiguë, pérorante^ de Flahaut sifflait, comme de sa bosse jaune, par-dessus Tenvergure de ses maigres bras étendus, de ses mains grêles et batteuses, par-dessus les capuces multicolores des gens d'armes pressés dans l'église, hors l'église, aussi loin que touchait la vue. Dans la chaire, Elveji se débattait en vain.

Une subite horreur de ces gestes tendus vers son corps, saisit Mahaud. Il parut que ces gens l'immergeaient dans leur malheur, sous l'horreur des plaies sanieuses et des ulcères. Les chevaliers repoussèrent rude-

ment les plus hardis. Mais inclus au fond du cœur, près de l'autel, il eût fallu, pour sortir, percer la foule gémissante.

Les pleurs des soudards braves aux combats émurent la châtelaine. Elle devina que des larmes de compassion pourraient lui poindre, encore qu'elle gardât son immuable attitude. Cependant elle ne se devait pas en sacrifice aux appétits de ces créatures inférieures et sans conscience des Rythmes.

Aux bras de leurs mères des enfants vagirent.

Elle interrogea roracle intime de son esprit où subsistaient quelques sentences latentes subitement acquises en certaines pratiques des cérémonies, puis oubliées parmi les éblouissements des évocations supérieures aux visées humaines. Plus tard, dans la sérénité des sens apaisés, ressurgirent ces lumineuses sentences sous l'apparence de pressentiments lucides et justificatifs de l'avenir. Le cours des choses n'en avait démenti aucune jusqu'alors. Or elle sut que jamais elle ne serait vaincue contre sa volonté. Si le siège durait encore, si l'ennemi persis-

tait formidable, mortel et ruineux, c'était que, très méprisante des combats où peinait son entourage, Mahaud réservait ses forces essentielles pour l'unique but de conquérir les plus hautes initiations. Maintenant il lui fallait se soustraire à ses magnanimes ambitions, vouloir exclusivement la délivrance de ses vassaux, et obtenir le prestige par la victoire. Ainsi s'attacheraient- ils mieux au cycle de ses desseins. Ainsi pourrait-elle mieux absorber en la sienne leurs âmes généreuses et reconnaissantes, puis accroître de leurs multiples volontés son rythme propre.

Donc, levant le sceptre, elle fit, par Marœuil, clamer qu'on se dispersât. Flahaut redoubla ses lamentations. Alors les gens brairent comme des ânes ridicules vers l'infrangible sévérité de la châtelaine que dégoûtèrent leur laideur^ leurs gestes trop proches, leurs ulcères nus. Elle jugea tout à fait avilissant d'exposer sa logique à l'encontre de leurs stupides protestations, desquelles ne triompha point la parole d'Elven qui avait fendu le tumulte hargneux des groupes jusqu'au banc suzerain.

Aux menaces hurlantes la magicienne opposa le sceptre, en murmurant les formules qui attirent les esprits de Tair. Aussitôt, des limites de l'horizon, une immense brume étendit sur le soleil son violâtre suaire. Les nuées s'accroupirent au faîte des murs et des tours ; elles s'ouvrirent ; et une pesante averse claqua les épaules, les crânes. La foule entassée dans les cours s'enfuit vers les logis. Avec quelques horions dûment dévolus à revers de gantelet et à plat d'épée, les chevaliers expulsèrent les rustres admis dans l'église, où il ne resta que Flahaut, et les plus téméraires. On ferma les portes*

Elven gravit les marches de l'autel et, là, avec d'horribles malédictions, vilipenda leur couardise.

Mahaud fixant ses prunelles actives sur la nuque rase du franciscain lui projeta sa pensée qui ressortait par la bouche monacale avec une exactitude merveilleuse, une ampleur nouvelle et une logique souveraine. Le regard de l'orateur brillait de plaisir à écouter ses périodes vibrant sous les voûtes ainsi

que des musiques d'orgue, tantôt douces en manière de paternels reproches, tantôt tonnantes comme la colère divine. Ses manches de bure s'agitaient à l'unisson, traçant des ellipses de force où s'inscrivirent les faces attentives des soldats, la blême figure de Fiahaut. Exalté par le fluide étincelant sous sa chair, le moine se transfigura : il s'amincissait vers Tabside bleue, vers le Père éternel radieux en son triangle d'or ; et ses doigts versaient de vertueuses persuasions. Mahaud, dans l'étreinte de son intelligence, pétrissait le prédicateur à son image, le façonnait au moule de son effort. Tandis que, hiératiquement immobile dans la majesté des orfrois et des lourdes oreries,la magicienne trônait, lui seul agissait, membre actif, impersonnel et soumis.

L'orgueil des assistants ne tarda point à nier tout désir de reddition. Quand le moine leur représenta la honte de céder, eux nobles, ou puînés de familles vénérables, à l'insulte des fileurs et tisseurs de Flandre, tous cognèrent violemment de leurs armes les dalles saintes, et jurèrent en crachant par-dessus l'épaule

gauche que jamais tel dessein ne les molesla. Les forgerons ne voulaient pas du joug bourguignon, de l'impôt ducal, plus lourd aux industries que la taille de France. Aussi Elven les amena à repentance d'avoir un instant soutenu les prières de femmes timides et les âmes molles des rêveurs gascons, de ces larrons basques si étourdis en leurs discours. Et pourquoi céder à la misérable incitation d'un traître, voire d'un bouffon décrié pour ses mœurs, en dérision à tous, à la nature même. Auprès de quels esprits fols avaient prévalu sur de sages admonestations, les propos du truand ivre ? Ivre, il l'était tout à l'heure, il l'était encore. « Voyez comme il va titubant, le traître pale et malade de vinasse, la poitrine soufflant la boisson qui pourrit ses entrailles damnées. » Et le père Elven, saisissant pour l'anathème le ciboire de l'office, en toucha la bouche de Flahaut, conduit à l'autel par les prunelles attirantes de la magicienne. A peine eut-il éprouvé l'approche du saint flacon que ses membres fléchirent. Les yeux s'ouvrirent au jour et flottèrent dans des paupiè-

res liquides; les jambes vacillantes le portèrent à droite, à gauche, le heurtèrent au^c murailles ; les bras mous et grotesques imitèrent les valses des danseuses ; la voix grasse commença un chant obscène qui coula du sourire immonde avec une bave visqueuse et bleue.

Les soldats le huèrent. On rouvrit les portes, et la troupe gagna les logis militaires en poussant devant elle l'ivrogne qui souillait les murailles de ses vomissures.

La garnison s'en joua jusqu'à ce qu'il fût tombé dans un épais sommeil. Au matin, les Gascons, indécis encore, montèrent aux courtines pour apercevoir le camp ennemi. Quand ils y furent tous, l'attention acquise par le spectacle des oriflammes triomphales éployées et des bataillons flamands alignés en parade, Marœuil se glissa dans une poivrière en dissimulant une arbalète sous le manteau. Soudain une flèche vola de la barbacane au fort des pavillons seigneuriaux. Auparavant, le sire avait pris soin d'y graver : « Bellam ».

Lors un gros boulet bourguignon la-

boura les Armagnacs qui regardaient stupidement et en tua quelques-uns.

Les autres, rendus furieux, crièrent aux armes. Flahaut, tiré du sommeil, courut d'instinct à sa bombarde Sainte-Cécile; et la canonnade recommença terriblement.

Selon sa coutume, la châtelaine visita les logis à vêpres. Elle annonça que le secours viendrait à la neuvième aurore. Saint-Éloi, dit-elle, lui était apparu en songe.

Mais l'ennemi s'acharna pour les assauts. Evidemment Papproche de Tarmée royale hâtait son ardeur. La possession du château déciderait la fin de la bataille.

La quatrième nuit, des coureurs flamands rampèrent par les broussailles et incendièrenl les palissades qui bouchaient les brèches. Une draperie de flammes monta dans le ciel cav€ avec l'immense clameur joyeuse des assiégeants. La panique poussa vers le donjon les défenseurs affolés. Lors Mahaud parut à la suprême terrasse. Son sceptre évolua sur les astres, s'arrêta vers le camp. Rabattues par une trombe ronflante mêlée d'éclairs livides, les flammes brûlèrent les broussailles exté-

rieures. Une colonne de Bourguignons embusqués s'émielta en mille atomes noirs immédiatement tordus par le feu.

Quatre jours le vent souffla pour la délivrance des Horps abrités de cette cuirasse ardente.

Mahaud voyait tristement réussir ses artifices. Chaque victoire sur les hommes reculait, pour des ans, sa victoire sur le dieu.

Ses forcesincantatoiresseperdaient. Elle dut interrompre les contemplations quotidiennes : à peine revêtue du voile d'hyacinthe, elle se sentait défaillir. Les oracles demeuraient taciturnes. L^'Androgyne devenait une figure grotesque et sans signification. Elle doubla les trépieds à parfums; elle s'enduisit d'onguents réparateurs; elle se contraignit à une immobilité complète, gardant les paupières closes pour qu'elles ne clignassent plus dès la fatigue des yeux. Même elle modéra sa respiration et parvint à rendre sa poitrine inerte.

Somptueusement parée de robes symboliques et des joyaux efficaces, assise en une cathèdre précieuse, elle s'exposait ainsi, exta tique, à la continuelle adoration des serfs.

C'était Tunique compensation. Instruits par des prodiges indéniables, tous s'absorbaient en elle un peu plus, heure par heure. Trois fois par jour on voyait s'ouvrir les portes du donjon. La salle basse apparaissait sombre iusqu^aux marches du trône où siégeait en ses apparats radieux, la comtesse sainte. Des cierges lampaient l'ombre autour d'elle. Elven étonnamment pâle dans sa robe de bure, présidait, le Christ aux mains.

Malgré le choc des boulets, labourant les pierres, mangeant les écussons et défonçant les dalles, la foule accourue baisait le bas de la robe, et les femmes y effleuraient le front des petits enfants.

Et, miraculeusement, nul n'était atteint en l'approchant, nul en la quittant.

Enfin, à la neuvième aurore, une sombre mer humaine oii blanchissaient, comme de mobiles écumes, les fers des vougues et les crêtes des casques, où bondissaient les enseignes et les bannières, afflua de l'horizon.

Aussitôt les Bourgognes et les Flandres brûlèrent leurs retranchements. Durant la nuit, prévenus sans doute de l'attaque, les gou-

jats avaient plié les tentes et fait partir les chariots.

Les lignes d'assiégeants courbées autour du château, se déroulèrent et s'étendirent au midi.

Puis, les deux océans d'hommes affluèrent doucement l'un à l'autre vers le fond plat du val et son ruisseau tortueux, jusqu'au soir.

Marœuil, Mac-Grégor, Corbehem, les chevaliers s'en furent à l'armée royale et s'y fondirent.

Mais on ne combattit point alors. Toute la nuit on perçut les cris des sentinelles et les appels des pages.

Le lendemain quand la couronne du jour resplendit à l'orient, les trompettes clamèrent.

Les Bourgognes offraient trois escadrons énormes, trois forêts de lances sur la verte prairie du val. Si nombreuses, si épaisses que le vent ne se frayait pas chemin à travers elles et que les oriflammes du centre pendaient contre les hampes. Par sinistre présage, les destriers ne hennirent point.

Les Orléans avaient beaucoup de gens de pied qui plantèrent devant leurs rangs des

pieux aiguisés, à la mode anglaise. En sorte que la chevalerie put s'appuyer à ces espèces de redoutes rapidement construites, et sereformer derrière elles après un élan malheureux.

Du château on apercevait les prêtres qui disaient la messe dans les deux partis.

Peu à peu les blanches vapeurs du matin se déchirèrent et découvrirent le brun du sol.

La chevalerie royale dépassa les pieux. Sur le front galopait un seigneur^ vive étincelle dans Tarmure ensoleillée. Souvent il s^arrêtait pour discourir. Tout à coup son bâton de commandement vola. Des flèches ténument passèrent. Un cheval se cabra dans les batailles des Bourguignons. Les escadrons bondirent. Tout se mêla avec un retentissement.

Dès lors le val parut couvert de poix bouillante. Les lances saillies de l'ombre clamante souillèrent de sang Tastre. Partout les masses d'armes résonnaient comme s'il eût plu des pierres. Les flèches allaient en nues rapides, denses, puis sombraient parmi le flot des casques. Des remous d'airain ébranlaient les bannières ; et leurs monstres armo-

riaux s'agriffaient férocement à la gigantesque agonie de la double foule tordant au soleil ses humaines écailles. Souvent des sillons droits se creusèrent. Au travers, les fumées blanches flottaient, s'effilaient dans le calme du ciel en fête. Et cela dura tout le jour.

Pourtant les batailles bourguignonnes se durent reculer jusqu^un bas-fond où les pluies récentes avaient détrempé la terre. Là s'enlisèrent les chevaux sous le poids des lourdes armures et de leurs caparaçons. Ils ne bougèrent plus. Les archers flamands sans protection furent vite dispersés par la cavalerie royale. Afin d'arrêter la poursuite, ils franchirent la rivière bornant le village, et disparurent dans les futaies.

Déjà les Gascons ayant mis bas leurs cottes se ruaient contre la chevalerie ducale embourbée, et, par coups de hache, ils charpentaient les nobles hommes de Bourgogne. Les cors sonnèrent la curée. La garnison du château dévala. Avec des maillets la bande incarnadine des Génois commença de démolir

i.l:s ff.ux du sabbat 187

les écorccs enfermant palefrois et seigneurs. Les crocs des vougues tiraient les hommes à terre ; et on les saignait au moyen de dagues habilement introduites par les interstices des heaumes où râlaient des promesses d'or.

Mahaud en bel équipage fut voir travailler ses féaux. L'abbé de Saint^Eloi lui baisa les mains. Tous deux descendirent de selle et s'avancèrent. Ils pataugeaient malaisément dans cette terre fatiguée des sabots des che- Taux et que le rouge sang épandu avait rendue pareille au marc des pressoirs.

Par devant la châtelaine, dans les bois verdis d'une puberté neuve, Torinelle allait, soigneuse de bannir du chemin les branchages pernicieux aux souliers de brocart. Tassée, crochue, trottinant sous la blanche colonnade des bouleaux, et, de sa longue canne, à coups secs, elle fustigeait les herbes hautes. Pour les grenouilles brusques, elle murmura d'affectueux saints, laissant ses yeux gris à la contemplation de leurs dos essoufflés.

Elle retourna une grosse pierre gisante. Des blattes dérangées vaquèrent, sans effroi, à se blottir plus loin, en la place poliment indiquée par la canne de la vieille.

La nature semblait amicale. Câlines, les ramilles se frottaient contre les joues de la

LES FEUX DU SAFiRAT 1 > )

promeneuse. Les folioles lustrées de soleil coquettement se penchèrent aux branches.

Avec des airs de massiers royaux, deux merles accompagnaient comme par honneur.

Autour de la vieille, le bois se familiarisait.

Elle retourna une pierre plate enfouie sous le gazon. Un lézard se dressa qui fit révérence. On répondit par quelques bienveillants conseils à Tinexpérience de la bestiole.

Ces manèges amusaient Mahaud. Les senteurs capiteuses des gommes et des gazons vivifiaient. Son être se libérait de la terrible tension contemplative, et tentait de renaître aux choses. Rieuse sans motif, elle se laissa charmer par Téclairante verdeur des végétations diaphanes, et par les fuseaux de lumière tentatrice aux fissures du feuillage.

La tiédeur de Tair soufflait comme la caresse d'un fin épiderme doucement velu. Sous les pas, l'humus se voulait amollir Icomme une tendre chair d'époux.

Mahaud crut jaillir enfin d'une lourde chape trop close aux splendeurs gracieuses et aux faciles bonheurs de la nature.

Si légère, la châtelaine glissait sur la verte toison du sol; si gaîment lui chantait à Toreille le sylphe d'autrefois voletant dans les ronces, au détour des clairières, et dans les rameaux sonores des buissons. Une haleine humide susurrait de blancs épithalames parfumés de lilas et d'aubépine ; la trace luisante du baiser persistait aux creuses corolles des boutons d'or et aux pétales des pimpantes marguerites.

Torinelle retourna une pierre ronde ; des vers frétillèrent ; elle les exhorta pour qu'ils vainquissent leur paresse. Dociles à ces reproches ils baissèrent leurs têtes piteuses.

Le sylphe redoubla ses grâces. Il enlaçait Mahaud de brises folâtres qui plongeaient au gouffre de ses larges manches et gonflaient les gazes des voiles. Par la bouche joyeuse^ il se fit humer délicatement entre les lèvres fraîches; et il troussait les cheveux rebelles au hennin.

Jusqu'au loin, la forêt arrondissait ses voûtes transparentes, étalait ses pendeloques de frondaisons ornementales. Des lumières s'iri-

sèrent à Torée du chemin parmi les déchirures du dôme.

Torinelle, toute geignante, ébranla un lourd fragment de grès et retourna vers le ciel la face brunie par les sueurs du sol. Des couleu- .yres ébahies du jour subit contractèrent leurs anneaux d'or ondulèrent rapides jusqu'à de sombres retraites.

— Las, las disait la vieille, les pauvres, pierres sont tout endolories, qui depuis tant| et tant, sur le même flanc, se tiennent.

Elle retourna pieusement cinq autres quil gisaient en ordre circulaire.

Mahaud se mit à rire, et demanda quel démon lui affolait l'esprit. Torinelle demeura Igrave. Il fallait s'offrir en bonté aux bêtes,, laux feuilles, aux pierres, à toutes créatures! ichétives que pourchassent Tavide brutalité de l'homme et Timmonde goinfrerie des animaux dévora teurs. Comme eux, ne possèdent-elles pas droit de vie, jouissance paisible des lumières et des brises ? D'abord — son antique expérience le savait, — leurs souffrances, leurs joies, leurs désirs étaient

plus proches des êtres raisonnables que ne l'imaginait le vulgaire. Oui, son expérience savait certains lieux, certaines nuits où elles se réunissaient, les bêtes innocentes, poui causer et discuter de leurs affaires, semblablement à des évêques en concile, et non moins sagement. Elles gardaient des vertus latentes, des charmes invincibles que leur gratitude communiquait. 0 pouvait-on connaître qui arrêterait l'influence d'un gentil crapaud amical, baptisé comme un chrétien et vêtu de taffetas vert comme un petit seigneur ! Oh, qui s'y pourrait soustraire sinon le Prince de la nature lui-même !

La magicienne se récria. Toutes les notions de rOEuvre enseignaient Thorreur des reptiles de la terre et des abominables enchantements qui déforment, avec les saintes apparences du mondCj la destinée primordiale des créatures. C'était révolte contre les souverains principes, révolte maligne et terriblement punissable.

— Ah ! Comtesse Mahaud, notre dame et suzeraine, voici que vous parlez ainsi que les

î.i:s FEUX DU SABBAT 193

grands de la lerre, ainsi que les forces altières qui réfrènent, par leur vigueur radieuse, Taveugle brutalité des hommes et qui règlent la rage des esprits dévorateurs. Sin, la bienfaisante^ luit vers vous d'une manière insigne, et vous induit aux sublimes voluptés de l'OEuvre. Mais les humbles sont : les humbles et les timides, si cachés par les apparences grossières que votre mansuétude lumineuse ne saurait atteindre aux souffrances de leurs âmes dérobées.

Pour eux, rien qui les puisse élever aux croyances réconfortantes où se noient les désirs immédiats et vils. L'Androgyne si hautain ne pourrait convaincre efficacement leurs intelligences obscures et sans essor. Dépouillé de signification, idole dérisoire et païenne pour eux : les mondes n'évolueraient point dans son ventre fécond, dans son front d'or dans ses yeux de rubis. Aveuglément les humbles se heurteraient à la rigueur de ses bras de fer. Elle-même, Torinelle, toute une vie, n'avait su connaître la Science.

Tandis que latinise ainsi la vieille adepte

et qu'elle revendique favorablement, Mahaud pèse sa déchéance actuelle. L^'Androgyne, pour elle aussi, devenait une vaine, une muette figure illusoire. L'or ne sourdait plus dans les coupelles. La patience et la méditation nécessaires au succès des entreprises lui ont failli. Le soin d'obtenir la délivrance de Horps, la victoire absorba toute sa puissance. Sûre d'échouer, Mahaud ne monte même plus chaque matin au sanctuaire. Le régime purificatoire lasse ses organes affaiblis. Trop facilement son être voudrait s'éprendre des bonheurs tangibles ; et elle a honte de sa joie communiant à cette fête printanière.

— Sin est grande, Sin est bonne, continue la vieille. Elle vous donna, comtesse Mahaud, de belles félicités. Mais elle a un double visage. Aux humbles, elle est Hécate, la propice divinité nocturne qui se voile de nuages et de branchages afin de ne point éblouir. Son apparition au firmament pailleté ouvre le gala des pauvres créatures. Alors le monde, le vieux monde excédé de ses apparences se retourne sur l'autre flanc. Les choses vont à

rebours : les bêtes parlent, les feuilles conversent, crapauds et reptiles se travestissent en splendides seigneurs. Le vieux monde se fait jeune et beau pour les timides nocturnes. Toutes les prohibitions cessent, toutes les amours s'assouvissent, toutes les faims s'apaisent. Hécate brille doucement dans la chevelure des ramilles. On lui immole les chiens rapaces et les faucons, chasseurs inexorables.

Elles descendirent vers le bourg. Devant les chaumières les hommes construisaient des meubles neufs. Et le retentissement des forges clamait dans l'air limpide.

Au ciel, Horps érigeait ses murailles lointaines couvertes de maçons. L'étendard aux blanches licornes voguait dans l'espace par dessus le corps gibbeux de Flahaut pendu à une potence de vingt-cinq pieds. Autour,, avec de longs cris rauques, des corbeaux becquetaient le cadavre, puis filaient vers leurspetits clapis aux gueules des barbacanes.

La dame et sa meschine entrèrent chez les* Cabuil, la plus riche famille, dont le chef levait les tailles sur les autres serfs.

L'âtre illuminait mal les cinq lits de Tunique, sombre et profonde salle où le feu bruyant, les rouets bruyants, ronflaient à l'envi près des neuf fîleuses assises en pâles coiff'es. Timides se levèrent les serves à l'entrée de la châtelaine. D'un geste elle rassura; et prit place dans la cathèdre grossière que lui céda l'aïeul, un blanc vieillard plié par le temps.

Mais tous observèrent un silence de respect. Les grandes filles admiraient de leurs yeux débordant comme des coupes pleines. Peu à peu elles sourirent, se poussèrent dans les coins d'ombre. Mahaud feignit de ne point entendre leurs éclats moqueurs à peine étouffés.

Torinelle trottina devers elles qui lui parlèrent avec d'affectueuses, de tendres et plaignardes voix.

Cependant l'aïeul, malhabile de sa langue, balbutia quelques compliments sur la levée du siège et la vaillance de la dame. Puis aussitôt il entama des lamentations. Oui : sans un peu d'argent enfoui en de sûres

cachettes que les Bourguii^nons ne surent découvrir, la ruine les affamait. Dépourvus de ces ressources, les autres villageois erraient misérablement par les bois. Pourseule nourriture ils avaient la venaison des chasses tolérées en ce moment, grâce au ciel, par la bonne charité de la dame. Temps de guerre, temps de malheur. Les neuf filles ou belles-filles filaient joliment de bonnes chemises pour les bourgeoises de la ville; et les onze garçons, partis depuis la bataille avec arcs et haches, avaient dû rejoindre les convois des fuyards et faire butin. En effet, comment cuire le pain quand manque la farine. La campagne jusqu'à l'automne serait jachère et behaigne. Comment brasser la cervoise, si les perches à houblon furent détruites et piétinées par les cavaleries ?

Au fond, sous la lueur glauque des vitres rondes unies en leurs mailles de plomb, les jeunes femmes entouraient Torinelle qui, à leurs oreilles tendues, versait les avis de la sagesse. Ces jeunes figures brillaient mieux que les panses des vases en étain accrochés aux

panneaux. Une pencha sa chemisette gonflée d'une lourde poitrine maternelle sur les berceaux des nourrissons. Des petits pullulaient en un coin, joueurs avec du sable et des armes de bois. Ils crièrent, et Taïeul frappa la huche de son bâton pour leur enjoindre le silence.

Ah ! c'était calamités aux pauvres que les femmes fécondes. Nourrir les enfants, leur apprendre le travail, Tobéissance au seigneur, la crainte de Dieu, pour les voir périr à la guerre, flétrir par les soudards, peiner sous les tailles, dîmes et corvées, et encourir la hart au moindre méchef !

Mahaud conseilla patience : on remédierait sans doute. Torinelle ouvrit l'huis et la délivra des prières.

Elles suivirent la rue principale: les hommes saluaient très respectueusement la dame et sa meschine ; et celle-ci leur mimait des mines prometteuses, entendues, comme si de gros secrets eussent lié leurs vies.

Ensuite elles gagnèrent la berge et la campagne. Brusquement, au bout d'un talus.

la futaie cessa. Le bois tourna vers le pays picard. D'immenses plaines verdoyantes se courbaient jusque le dôme firmamental. Ainsi que de fabuleux géants, les moulins partout gesticulaient. Car un convoi de froment pris la veille sur des marchands brabançons, avait été réparti entre les meuniers du fief.

A la crête du chemin creux, tournait le moulin spécial fournisseur du château. Deux destriers paissant à la porte intriguèrent Mahaud. Les targes retenues aux selles désignaient des seigneurs ; elle y lut les armoiries de Gorbe- Ihem et celles de Cigala.

Joyeuse à Tespoir de rencontrer ses féaux amis, et curieuse aussi de connaître quelle besogne les pouvait en ce lieu occuper, elle franchit la passerelle qui joignait le sol à la porte. Or elle s'ébahit grandement de voir jCorbehem qui pressait la meunière rouge et soupirante sur la huche à farine, tandis que Cigala bataillait sous les courtines avec la nièce. Si drôle lui parut la galantise essoufflée du gros sire qu'elle ne put contraindre un

éclat de gaieté. Et ce fut mieux encore lorsque les gentils cavaliers, surpris dans leur ardeur, corrigèrent leur désordre^ car, la meunière s'étant levée fort confuse de la huche, le mari en saillit aussitôt tout blanc de la farine intérieure, et bondit par la chambre en hurlant des injures.

Oh! que les ravit tous la colère du cocu, ce ridicule bonhomme qui semait du blanc par ses gestes furibonds. La meunière elle-même, rafistolant son corset et sa chemisette, dut rire entre ses larmes de feintise conjugale quand le furieux ne la pouvait apercevoir. Et la gente nièce riait. Or ils rirent sans apaisement^ les nobles drilles durant leur chevauchée vers le château où ils ramenèrent en croupe Mahaud et Torinelle.

Le printemps géhennait la magicienne sans relâche. Qu'elle voulût méditer sur les vertus de l'Androgyne, et les stries solaires, s'unissant au travers des voiles, imposaient, en rude épreuve, l'invincible appétit de boire Tespace lumineux, de galoper librement par la plaine, au fort des taillis brillants. Qu'elle voulût se purifier, et l'eau lui roulait au corps avec des enveloppements doux^ des caresses lubriques : elle s'oubliait pour l'attente vile d'une plus sérieuse étreinte. Qu'elle exposât sur la plus haute tour, contre les rudes assauts du vent, ses chairs sans défense, Liliali sonnait passionnément aux conques des oreilles les hymnes alanguis d'une mer montante et possédante. Le sylphe jouait à étendre l'épaisse

chevelure, à souffleter sur le derme frissonnant. Que Mahaud s'enfermât dans le sanctuaire et préparât des cérémonies, les fleurs mystiques bayaient de désir, les guirlandes secouaient à ses lèvres ardentes leurs fraîches perles de rosée ; et les feuilles disaient les bois, les bêtes folâtres, l'universel hymen du renouveau pimpant.

Mahaud se désola. Pour quelle chute, pour quelles abominables pollutions peinait son être. Ah, c'était à l'aide de semblables enchantements que jadis le démon Puella persuada, sous forme de belle jouvencelle, et ravit sur la croupe de son palefroi noir, l'empereur Ptolémée; et plus jamais ne le revirent ses peuples égyptiaques.

Cependant Mahaud ne se pouvait soustraire à l'obligation de servir ses vassaux. La populace de Marœuil avait occis les clercs et l'évêque dans leur église. Les Bourguignons surprirent, pillèrent et brûlèrent le manoir de Gorbehem. Les serfs, rendus sauvages par la famine et la cruauté des soldats, couraient la campagne, massacraient les bêtes de véne-

rie. Il fallut marier Orisel à Lénore dont'

le ventre indécent gonflait. Cigala jeta la semence de sa race au corps de Loyse. En manière de remède à ces infortunes, Mahaud offrit au sire de Corbehem les fiefs et la main de l'orpheline Isabeau. Trois noces se préparèrent pour le saint jour de la Pentecôte.

Puis c'était misère que nourrir, sur le pays ruiné, si grand nombre de gens d'armes indispensables cependant à garder Horps contre un retour possible de l'ennemi. Les Gascons avaient suivi l'armée d'Orléans au siège de Marœuil qu'on voulait punir. Elven s'absorbait en maints calculs ; il vivait avec le cliquetis des boules multicolores glissant sur les fils d'airain de l'instrument arithmétique. Sur les routes peu sûres, traversées de partis bourguignons, il n'était possible de faire venir, par convois, des vivres achetés au loin. Les Escos s'habituèrent à suivre les moines levant la dîme, et à rafler après eux les médiocres victuailles des laboureurs. Ceux-ci continuellement cheminaient vers le donjon pour le cri de justice. Les plaintes allèrent

môme à l'abbé suzerain qui envoya ses diacres à Mahaud avec des remontrances.

Navrée de ces malheurs successifs, la châtelaine résolut de s'enclore au donjon. Là Marœuil lisait de longs romans de chevalerie où les fées délivrent les preux et les princesses, malgré les dragons des grottes affreuses, malgré les éclairs et les orages. Cependant les tendres fiancées essayaient des parures nuptiales, et tissaient les broderies de leur beau jour. Corbehem superbe en sa jaque cramoisie contait les combats valeureux d'Aragon, soulevait ses compagnons dans ses bras robustes, lançait des pierres par-dessus les murailles ; puis revenait chérir sa douce et blonde orpheline si riante, un tantinet peureuse, mais fière de subjuguer l'émule du légendaire Héraclès.

Mac-Grégor et Cigala enragaient de ne point savoir lire les généreuses histoires. Quand le lecteur abandonnait les manuscrits flores d'enluminures, ils les saisissaient afin de prévoir, sur les images, la suite de Taventure. Le soir ils contaient à leurs soldats

attentifs. A tenir leurs hommes frémissants et cupides de connaître, ces chefs s'enorgueillirent.

Or, Mahaud remarqua Texaltation précieuse que leur boutaient les lectures. Elle parut aux veillées des hommes d'armes. Sa voix grave d'invocatrice déchiffra les merveilleuses épopées. Etwin chantait à ses compatriotes les mots des vieux oracles sans particulière signification, mais où ils retrouvaient les mugissements de la mer aux roches écossaises, le calme inquiétant des lacs, miroirs du ciel terne. Alors, commentant les plus extraordinaires prouesses des héros, l'enthousiasme de la magicienne leur insufflait le besoin de saillir hors nature, de dominer les éléments et les colères, de triompher par-dessus les bas plaisirs et les jouissances pernicieuses, pour les gloires supérieures qui trempent l'âme et .rélèvent au rang des forces créatrices.

Afin de mieux en imposer, elle prit soin de revêtir ses robes les plus belles, ses gemmes

les plus illustres, ses diadèmes les plus adamantins.

Devant leurs intelligences naïves, son visage savait resplendir comme la lune. Les Génois la disaient semblable aux madones des cathédrales et qui sont couvertes de joyaux, de couleurs vives, de parfums.

Aucun ne quitta le soir les cryptes des courtines. Souvent ivres de l'extase promue par la lumière astrale que la magicienne dégageait, ils simulèrent les combats terribles des récits héroïques. Leurs claymores sonnaient dans l'obscur, et ils se donnaient de grands coups sans se couvrir de leurs écus pour montrer plus de bravoure. Au premier sang répandu, une bataille générale mêlait Génois et Escos, fraternellement. Seule avait puissance de pacifier la grave voix d'invocatrice proférant une nouvelle strophe du poème.

Ce fut h Mahaud une grande volupté.

Une fois elle se sentit quitter la terre, monter avec les élans du fluide qu'elle attirait en soi, qu'elle y contractait. Tout elle-

même devint un esprit subtil. Elle s'effilait avec les fumeux effluves des parfums consumés là. Ses hanches, ses bras se courbèrent comme les volutes de ces varpeurs. La sueur l'inonda. Elle cria qu'elle s'en allait. Et tous virent le miracle. A mi-hauteur de la salle elle planait. Marœuil par grands coups d'épée cingla l'air sous elle, en formulant des exorcismes, pour férir le démon qu'il supposait la hausser ainsi. Elle signifia qu'on se trompait. Mais tout son corps vibra d'un plaisir immense. Et puis elle tomba quasi morte. Ses meschines l'emportèrent.

Car elle jetait ses regards sur ces hommes comme un pêcheur jette, sur les poissons, ses filets. Bientôt elle les percevait se traînant vers elle, soumis à la suprême fascination. Elle traînait leurs corps avec leurs âmes quasi liées à ses entrailles frénétiques. Toutes ces âmes bondissaient vers son cœur, semblait-il, y frémissaient, vibraient en elle dans l'uuique harmonie d'un total hosanna. Trop frêle pour contenir l'essor magnfique de ces exaltations volontaires, Mahaud rem-

plie d'elles s'arrachait du sol. Elle planait défaillante ; toute harmonie promulguée par ses lyres nerveuses.

Pourtant, lorsque, transie sous la béatitude de ses larmes, elle redevenait humaine, l'habituelle tristesse et la certitude de la déchéance la reprenaient. Si grands que fussent les délires de cette communion, ils n'atteignaient point à la sublime plénitude des cérémonies insignes. L'esprit n'y gagnait pas en science, ni la volonté en vigueur. Plutôt persistait une satisfaction vaniteuse, et d'une vanité tout ordinaire, accessible, au lieu de l'orgueil majestueux propre à la magicienne consciente de savoir les Rythmes et les Causes, de subsister en soi, supérieure aux mondes inconscients. Seuls s'affinaient les sens maintenant; la chair seule s'exaltait; et bien plus humblement que Tintelligence altière. En quelque sorte il était possible de dire quel point de la charpente corporelle, accumulait la force, tandis que, dans rOEuvre, l'être entier était le centre, le point de jonction des cycles sidéraux

perçus en leur complète et céleste étendue.

D'ailleurs, Mahaud confia vite à Tonnelle par quelle mauvaise concupiscence la gagnaient ces délires. Quand l'odeur du sang montait avec le bruit de bataille et la forte senteur des sueurs viriles, ces mâles hirsutes, illuminés et beaux de colère, tentaient son sexe. Des images de luxure féroce s'imposaient aux sens en folie. Et son émoi était émoi d'étreintes, ses convulsions, sanglots de spasmes, ses défaillances, défaillances sous la passion victorieuse. Elle subissait réellement l'assaut irréel de ces hommes, et jouissait ignoblement à s'y complaire.

Mahaud pria l'adepte de pourvoir à la distillation d'un élixir qui charmât l'ardeur misérable de son veuvage.

La vieille hocha négativement la tête ; elle inspecta d'un œil méfiant les fioles étagées aux murs de son officine, les bottes d'herbes odoriférantes et les viscères d'animaux qui nageaient dans les mixtures des flacons. Que pouvaient son art et ses ingrédients

pour rame endolorie de la noble comtesse ? Les thériaques valaient contre la misère du corps et celle des esprits simples unis étroitement à leur enveloppe matérielle : mais leur vertu cessait devant l'intelligence créatrice et souffrant de sa perpétuelle gésine. La nature ne se pouvait vaincre que par la nature. 11 n'était à ce mal d'autre électuaire qu'usure et satiété. Si le génie eût pu déchoir jusqu'à la satisfaction du désir, jusqu'à fatiguer la chair par une macération constante dans l'amertume de la débauche, tôt la châtelaine se fut guérie. Autrement, nulle herbe, nul onguent ne saurait même surseoir à cette douleur. Mahaud examina l'antre avec la vague espérance de découvrir, elle, quelque rare panacée omise par la mémoire débile. Aux voûtes basses du souterrain pendaient des belettes et des martres, des squelettes de lézards et des oiseaux secs dont les cendres pilées éteignent le mal ardent et la lèpre. Des fœtus lamentables et ridés songeaient aux limbes dans la sécurité des vases. D obèses grenouilles vertes sautelaient sur

des feuilles de nénuphar parmi Teau noire des cuvelles. Le crible à mille trous voyait, gardien de cet ordre mystérieux et de la propreté sénile. Rien autre.

L'avis de Torinelle parut fort méprisable. 3i pourtant une prompte solution s'obtenait. Si on se libérait ainsi. Et la honte de cette pensée fit répandre des larmes à la dame.

— Ah, murmurait la vieille, il prend revanche, le Prince de la Nature si longtemps dompté et bafoué par l'orgueil. Voici qu'il tente la hautaine vertu qui dominait au-dessus des plus fiers.

On heurta l'huis du dehors :

— Les Humbles viennent à moi. C'est l'heure des ténèbres.

Et Torinelle pria Mahaud de s'asseoir derrière les tentures pour ne point effaroucher les timides serviteurs du soir.

Puis elle ouvrit la poterne donnant au creux d'une ravine. Le ciel nuageux s'encadra, clarté verdâtre, à l'ogive du chambranle. Une forme furtive se glissa jusque la vacil-

lante lueur de la lampe ; et le pan du ciel disparut sous le battant refermé.

La forme laissa choir sa mante et, à voix basse, parla. C'était la meunière du château, certes. Depuis que les seigneurs, par jeu, l'avaient forcée, comme sa nièce, le mari les battait sans miséricorde des vêpres à l'aube. La pauvrette se mourait d'une grosse toux prise un soir de pluie qu'elle avait fui dans la campagne pour éviter les coups. Elle-même avait reçu du bâton sur le sein et une vilaine tumeur y voulait grossir.

Très doucement Torinelle consola. Que la triste épouse vînt chaque soir ; on la soulagerait. Qu'elle promît de se rendre la nuit du vendredi au samedi où elle savait bien ; et elle obtiendrait là de Lui un philtre qui endormirait l'époux furieux afin qu'elles eussent répit pendant son sommeil. Cependant elle devait là-bas produire la pauvre nièce. Pourquoi ne point l'avoir déjà conduite?

La femme objecta ses peurs. Et elle ne savait comment parvenir au Lieu.

— Je vous baillerai tel onguent dont vous

LES 1 T:UX du SAïmAT 213

IrolLcioz Iciiipes, narines, pieds, la paume des mains. A Theure voulue, IL viendra, ou IL enverra son émissaire, et vous serez ravie en Tair merveilleusement jusque le Lieu.

Et la vieille marmotta une foule de recom mandations. Elle découvrit ensuite le sein malade, marbré de rouges ecchymoses, le lava d'eau de Saturne, Toignit de graisses médicinales ; et se remit derechef à consoler la malheureuse, lui décrivant de beaux plaisirs pour la prochaine fête nocture du vendredi.

Longtemps bavardèrent les femmes. Enfin la meunière sortit.

Plus tard les quatre filles de Cabuil entrèrent et sans préambule entamèrent de sales plaisanteries et de chagrines récriminations. La chose se voyait trop, malgré qu'on se serrât à éclater. Quelque jour la dénonciation d'un moine leur ferait encourir la censure ecclésiastique sous le chef d'inceste et elles subiraient des ans de terribles pénitences dans les in-pace de l'abbaye. Que Torinelle les délivrât tout de suite.

Ayant troussé leurs mantes sur les bosses de leurs ventres, les grosses filles se regar-

dèrent et rirent en haletant comme des bêtes luxurieuses. Puis, pleurantes, elles avouèrent de naïves et sincères amours pour tels gars de leur village que depuis Tenfance elles connaissaient. Sans espoir de jamais s'unir à eux en légitimes noces elles resteraient toujours filles. Elles croyaient pourtant que cela datait de Noël, pendant le siège. Après un combat, les cousins ivres gagnèrent, par le campement nocturne, les lits des filles ; et elles ne purent se défencire, prises, durant le premier sommeil, par ceux-là mêmes qu'elles aimaient. Ah ! que le fruit en fût au Diable!

Torinelle jura de donner aide. Qu'elles

vinssent seulement la nuit de vendredi là-bas et qu'elles amenassent leurs amoureux. On ne les y dérangerait. Alors son expérience saurait pourvoir.

Elle les congédia.

— Ah! ah! il se démène le Prince de la Nature, et comme l'ortie aux ravines, la marmaille pousse aux ventres des femmes pour affamer et pâtir. Oh! latinise la vieille, par quelle malice démoniaque les alliances de

Horps s'accomplirent-ellcs précisément sans franchir le cycle des trois familles primitives ? En sorte que peu à peu elles se concentrèrent en une seule, que tous les manants se firent cou-; sinsau clegréoù TÉglise proscrit le mariage, et qu'on en vint à ne pouvoir dans le bourg s'aimer hors de péché. Quel sortilège distribua les villages circonvoisins aux Bourgognes et aux Flandres afin que Ton se gardât rancune des batailles, qu'on entretint des haines pour les incursions de chaque an, pour les vols et les viols, afin que les filles n'y pussent prendre galants, ni les garçons fiancées. Aussi leur jeunesse fermente. Un beau matin, les pucelles se trouvent grosses du Saint-Esprit, peut-être. Le père Elven et l'abbé refusent toute dispense, n'osent enfreindre la règle canonique. Et le pauvre monde pèche, peine, et gémit sans trêve, cherchant qui le sauvera.

Oh! nul autre belle dame, sinon le Prince de la Nature lui-même, car celui-là seul qui noua, pourra dénouer.

Elle tourne, la vieille, dans une agitation singulière. Ses pommettes ont subitement

rougi. Les grenouilles font clapoter Peau, les fœtus se sont retournés sans doute dans les mixtures des bocaux. Et le crible voit plus attentivement encore de ses mille prunel les vides.

— Hou-hou-hou, souffle-t-elle en ses joues parcheminées. Le Prince de la Nature, belle dame, s'il vous plaît d'ouïr son origine, point n'est-il inconnu à votre grand savoir. C'est lui qui, après avoir abusé d'Attia, mère d'Auguste, lui imprima le serpent sur le ventre. C'est ce dieu à tête de veau pour qui les Ammonites brûlaient des petits enfants. C'est le roi boiteux des îles Inconstantes qui discourt par le sexe des filles infanticides.

Les liquides bouillonnaient dans les marmites où la vieille échauffée jeta des pierres memphites et des herbes abortives.

Elle tourne à rebours les mains hautes. — Chose-ci sauveranos jouvencelles de l'inpace.... Il fut encore Astaroth pour qui le roi Salomon construisit un temple afin de satisfaire ses concubines Sidoniennes.

Mahaud silencieusement regarde bruire les oiseaux secs, les carcasses de reptiles qui se

Li:S FEUX DU SAHBAT 217

choquent au platbncl coinine sous TefTorl d'une invisible tempête; et médite.

Jamais elle n'imagina cette face matérialisée des Rythmes ni ce sens immédiat et ':;harnel des Symboles.

Serait-ce donc malheur aux hommes que réternelle et cyclique fécondité du Binaire, que l'équilibre de la création. 0 tuer les germes, anéantir la succession des races misérables! Mais l'univers se défigurerait.

L'univers perdrait sa face : car tout s'enchaîne, se déduit. La moindre modification dévie Tessor entier des Rythmes aussi bien que la vibration de leurs ondes.

Être cette volonté destructive, TAsmodaï luttant contre le créateur, et flétrissant l'univers dans sa griffe orgueilleuse, d'un seing funeste et maître? Être, non plus communiante aux Rythmes et fondue dans leur essence, mais la Puissance de Révolte qui vaincrait ? Être, non avec les rides perpétuelles de l'éther, mais par-dessus l'Infini, Volonté radieuse et fatale dont proviendraient les ondes ?

— Tolède! Tolède, Lilith, grogne la sorcière accroupie sur un mont de vieux osse-

menls, et coiffée d'un maigre chat noir qui vise la marquise du vert aqueux de ses prunelles.

— Astarté, Moloch, Bélial, prononça Mahaud, vous fûtes les premiers esprits de révolte, les forces destructives du Tétragramme. De grands peuples se déployèrent du centre de vos autels; de grands peuples qui naviguèrent jusqu'aux contrées extrêmes, qui inventèrent les arts et toutes les choses luxueuses.

Le coq noir gratte, rageur, dans la cendre du foyer.

— Ah ! misère, soupire la magicienne déchue et qui regrette, misère au pauvre corps brûlé par la concupiscence.

— Sept^ ils sont sept, marmonne Torinelle. Sept, dans mon grenier, sept qui n'apprirent jamais la parole et que j'élevai pour une grande Amoureuse. Trois lustres ont mati leur peau fine et ombré du duvet leurs joues marmoréennes. Ils ont des bras forts, et des bouches qui brûlent comme suc d'hannebanne. Mahaud, comtesse Mahaud, j'ai sept beaux fils en habit vert I

Au bord du fleuve bleuâtre et gai, une masse considérable de bétail épaissit les brumes matinales avec ses chaudes haleines stagnant en nuées grises par-dessus les brunes échines innombrables et meuglantes. Depuis des heures, le chef des marchands discute avec le collecteur des péages à la tête du pont obstinément fermé de sa barrière.

Sous la perche écussonnée de blanches licornes, six gardes menacèrent de la pointe des vougues, les plus hardis conducteurs qui feignaient de ne pouvoir tenir l'impatience des animaux.

Chaque fois que les marchands concédaient à ses exigences pécuniaires, le collecteur renchérissait encore avec de vagues prétextes. Peu à peu le courroux envahit les visages des bourgeois qui tapaient à grands coups sur le pommeau de glaives dépassant les amples houppelandes fourrées.

— Or ça, nous irons de par force, sinon de par droit, clama le plus maigre de la bande. Méchant, avec tes six ladres coiffés de fer, point ne saurais-tu effrayer les bonnes gens.

— . Hé, Messires, vous n'oseriez faire si ^osse injure à la noble bannière de Horps.

L'autre se radoucit et entama de nouvelles négociations. Mais le collecteur prétendit ne point ouvrir passage à plusieurs grands chariots qui suivaient le bétail, sans connaître leur chargement.

Six- vingt folles filles que, par ordre de

Monseigneur de Gantorbéry,nous menons au moustier de Sainte-Agnès afin qu'elles y expient en juste pénitence leur mauvaise vie.

Le collecteur éclata de rire, les gardes aussi ; et on s'obstina à n'y point croire. Jamais marchands n'avaient coutume de mener telle marchandise.

Oui-dà, on nous à grassement payé le

passage et les charrois !

Et le maigre sire plaisanta pour amadouer le serviteur de Horps.

De plaisanterie en plaisanterie on vint à

s'agonir d'impertinences, puis de grosses injures; si bien que le marchand ayant soufflé dans son cor, dix valets munis d'arcs et de haches accoururent. A une nouvelle insulte, il tira son épée et voulut atteindre le collecteur qui preslement sauta la clôture en criant: « A la rescousse Horps etVrahen!»

Aussitôt bondirent des taillis et de la bonlaie environnante quantité de Génois, d'Escos qui commencèrent à tailler durement la chair de la valetaille, et prirent les bêtes.

Puis, de l'embuscade, la châtelaine et Marœuil saillirent sur leurs palefrois comme une apparition de colère.

A cette vue, les bourgeois tendirent leurs épées, tout transis d'effroi ; on les amena par-devant la justicière, qui, sans répondre, indiqua les branches assez basses des hêtres voisins.

La corde au col, ils se jetèrent à genoux, supplièrent, offrirent de payer rançon.

Enfin, Marœuil les laissa partir avec leurs valets sous condition qu'ils abandonnassent, à titre d'amende, tout le convoi. Ils signèrent un parchemin, et baisèrent avec reconnais-

sance le bas de la robe seigneuriale. On les fit descendre en un méchant bateau qui s'éloiigna vite aux détours du fleuve bleuâtre et gai.

Alors, Marœuiljla châtelaine, le collecteur et tous les soldats lancèrent au ciel un rire unanime où les familles tremblèrent et les oisels s'envolèrent. En courant la campagne, Marœuil avait appris que les marchands d'outre-mer devaient atterrir à l'embouchure de la Somme, et il avait ourdi ce piège.

L'hilarité doubla quand parurent les Génois derrière un troupeau de filles hâves galopant de terreur sur leurs fines jambes en gaines cramoisies et dans leurs courtes jupes jaunes. Elles avaient la tête rase de blondes chevelures, la peau très blanche ; leurs poitrines pointaient aux trous des guimpes en lambeaux.

Les Escos les interrogèrent. Quelques-unes parlaient leur langue. Ils réussirent vite à leur donner confiance, et les entraînèrent dans les taillis après de brefs épithalames.

Cependant, les volailles étranglées poussèrent des cris d'agonie. Les feux brillèrent.Les soldats pendirent leurs casques aux branches.

Le vin du butin coula dans les coupes. Les chansons sonnèrent aux voix grasses des câlins très heureuses d'être reprises au cloître. Et la joie s'épanouit.

Mahaud les quittant éprouva comme le regret de n'être point ces honteuses filles qui^ sans dégoût, pouvaient satisfaire à la nature. Marœuil, peut-être devina la songerie. A disserter sur les joies faciles des soudards, il prétendit que seuls ils savaient, des fois, le bonheur. Il vanta Tivresse de la victoire, la rage du soldat à Tassant qui couche les nobles femmes dans les flaques de sang, et qui dispense aux riches, aux seigneurs, la vie, la mort, parmi la rapide apothéose des incendies

Malgré l'apparente nonchalance de la parole, ses sentiments parurent s'empreindre d'une chaude animation intérieure. La bande de son chaperon se détacha et se mita voler vermeille.

Mahaud, tout à coup, eut l'envie de ce mâle un peu factice, paré d'élégance et de gestes jolis. La frêle personne corsetée d'une cuirasse à florales guillochures eût;, sans doute, nanti l'existence de paroles s'accordant avec lesguiternes doucement grattées, devises futi-

les et sentencieuses. Et son insignifiante manie d'instruire sur la tactique où il avait quelque réputation, eût laissé à l'auditrice loisir d'autres pensées, durant ces interminables discours. Déjà il s'égarait à travers plans, coartines, embuscades, assauts nocturnes, parallèles et bastilles. Sa main vive, décrivante, cachée jusque les phalanges par le miton rabattu de sa manche en toile d'or bousculait l'air.

A peine le purent interrompre les vivats des rustres accueillant le nombreux bétail de la capture et l'annonce que cela appartenait dorénavant en bien aux serfs de Horps à raison de six bêtes par laboureur.

Les manants se précipitèrent à leur dame; les blancs vieillards pleuraient de plaisir. Jamais le bourg ne s'était vu si riche. Car les gars à la poursuite des Bourguignons avaient surpris trente charrettes de froment abandonnées par les gens du duc : de quoi se nourrir jusqu'à la moisson prochaine.

Courtoisement, Marœuil cria que Thonneur de la prise revenait à Mahaud; il pensait lui îaire grande joie de l'admiration populaire.

Elle s'efforça de le remercier bien gracieusement. Elle laissa ses mains aux lèvres respectueuses du vassal. Même elle ne sembla point les vouloir reprendre. Plutôt les appuya-t-elle contre la joue râpeuse un peu du poil rasé.

Parmi les pâles cheveux onduleusement striés de gris, la face odorante et limpide du seigneur se colora.

Jusqu'au soir il ne tarit plus ses galanteries.

Mahaud sourit de ces efforts pour paraîtie jouvenceau. Il l'approchait, Teffleurait, ravi de cette mansuétude de la dame. Soudain il s'enfuit pour revenir vêtu d'un habit neuf à longues coudettes de satin azur où, par broderies, de petits enfants soufflaient des bulles en des écailles de noix. Après son passage, un sillage de parfums insistait dans l'air.

Auxbalustres d'une terrasse, ils s'accoudèrent par-devant la campagne que le soleil plongeantvoulait roussir. Et Mahaud souffrait un malaise, l'impatience d'un sûr bonheur qui tarde à échoir.

D'autant que la fête délirait dans le bour;? ^et surPesplanade inférieure du pont-levis : à

depuis la saison clémentejgîtaient les troupes.

Le vent s'apaisa parmi l'or brûlé de l'horizon vespéral. Ce fut une chute de lumière orangée sur les sauts des gouges et l'envol de leurs jaunes jupes, sur les tambourins tendus aux astres par leurs bras fols, et sur les lourdes gorges jaillies des diaprures des corsets éclatants. En rond, dos à dos, avec la bacchanale offerte de leurs rires, elles ballaient autour du trompette Grimaldi saluant l'ensevelissement de l'Astre dans les pourpres décombres des nues. Aux tourelles, les cors sonnèrent la mort approchée d'un jour encore.

Alors sous les ténèbres ondoyant déjà parmi les vagues clartés du crépuscule, les rustres, en chanteuse file parée de rameaux, gravirent la colline, filles et gars enlacés par fiançailles. Les Escos, à un signal, firent flamber mille torches qui soudain grésillèrent à bout de piques dans les rangs des étoiles naissantes. Les trompettes clamèrent une marche triomphale vers les enseignes superbement écloses. Derrière les gouges battant les tambourins, soldats et serfs défilèrent au pied de la terrasse; ils proféraient leurs cris

de guerre et leurs noëls en remercîment de rheureuse abondance conquise du matin.

Doucement refrains et torches s'éteignirent au fond des ravins. Sin versa ses lueurs candides sur les dalles des terrasses, le liâle des murailles, les lierres sinueux embrassés aux pilastres, les mobiles chèvrefeuilles où se caressait la face pensive de Mahaud.

Etrangement, par cette fervente nuit, Tamour des choses et des êtres montait à elle de la plaine haletant avec la nature. Même^ en sa chair, le cœur, les entrailles fermentaient. D'innombrables désirs y battaient. C'était la résurrection des alléluias passionnels si durement abolis.

Ce peuple lui confiait sa joie reconnaissante. Elle Teût saisi en son unique étreinte; et elle eût, en son corps, absorbé les corps, comme sa volonté avait humé les volontés. Elle étendit les bras vers la candeur de la lune, et leva sa figure implorante où s'imposa le pur glacis de l'astre amical. Puis, enveloppée par la voix languide de Marœuil déclarant son amour en strophes oratoires, elle se laissa prendre dans les bras de bro-

cart, dans les flatteries du corset velouteux, dans les baisers fins du seigneur. Et comme le geste timide de Tamant s'attardait pour des respects féaux, brusquement, à la lumière de Sin, Mahaud tendit, dépouillés des moires ei des vairs, le disque uni de son ventre éburnéen et de sa gorge aiguë aux cimes mauves.

Mais en vain initia-t-elle aux solitudes pompeuses de sa beauté une virilité flétrie.

Ivre de rage, le sire s'en fut invoquant le diable ; et, durant que la déchue s'abîmait en pleurs sous l'implacable clarté mystique, elle entendit retentir par l'esplanade et s'éperdre dans les mystères nocturnes le galop qui portait le profanateur.

XVIU

Aux persuasions de Torinelle, Mahaud se dérobait d'un geste négatif, d'une moue indifférente.

Elle s'asseyait dans l'officine, et puis, quelques instants, feignait de se divertir aux opérations soigneusement accomplies parla vieille. Des graisses fétides bouillonnaient au fond des pots. Le pensif chat noir. mêlait la chose au moyen d'un bâton que tournaient ses pattes actives et soyeuses.

Torinelle émia de la suie ; et elle chantonnait :

Har. riar,

Cuisez, cuisez

En belle crème,

Petits enfants

Innocents

Et sans baptême.

Cuisez, bouillez !

Le chat écréme

Les onguents

Bien échauftant

Toutes filles nues Et mamelues Qui chevauchent Bêtes cornues.

Ourses poilues, Vieux boucs barbus, Balais herbus.

Les roses pommettes aux rides pâles se penchaient sur le pot. Et, marmotteuseinlassable^ elle vantait les vertus salutaires du philtre

qui toute une nuit soustrairait les Humbles

aux habituelles calamités :

— Amoureuses librement couronneront les amoureux de leurs petits cœurs privés. Bons philtres d'amour stérile^ d'amours entières et indemnes d^'avortons qu'attendraient les tristesses immuables de l'immuable existence. Et le prince de la Nature, en personne, officiera. Encore de l'aconit en ce pot-ci et les tendres feuilles du peuplier musical ; encore de l'axongeet le pentaphyllon mêlés au sang de chauve-souris dans ce pot-là, avec le solanum x qui prête des songes d'amour, le toutbenoitement incorporé dans l'huile d'amande ;jetsane omettre le chanvre vert hallucinateur, le datura ni le laurier des affranchissements.

Puis, certaine matière livide que la sorcière pesait précieusement, et qui glissait au fond du vase en grésillant.

Har, Har,

Cuisez, cuisez, En belle crème Petits enfants Sans baptême.

Joyeusement grésillait, dans la suie, la graisse des fœtus tués au ventre des filles grosses par le moyen d'une subtile aiguille perforant le crâne mol :

— Là, petits, soyez doux pour vos gentes mères les jouvencelles de Cabuil ; chantez au fond du pot. De vous elles se frotteront pas plus tard que demain. Car tout est dans tout, l'enfant reviendra au ventre de la mère, et l'effet à la cause.

La magicienne imaginait les sacrifices anciens au vieux Molochdévorateur. Quel dieu approcher en qui ne se manifeste l'absorption des créatures, le retour du germe aux fécondes fermentations; des choses mortes.

d'où il ressortira inviolable embryon de vies nombreuses et diverses.

Détruire cet embryon même, Técraser dans chaque être où il surgit, meurtrir éternellement et partout la hideuse, la misérable fécondité humaine, supprimer l'immense matrice du monde, la vie décevante enclose aux étroites limites des formes ; quelle lutte gigantesque d'un être contre runiverselle. palingénésie !

Ainsi l'orgueil de Baal tenta Mahaud.

Et, satisfaite, elle examinait l'image de ciré que Torinelle fabriqua par le mystère de la nuit, image en tous points semblable aux apparences mortelles du seigneur de Marœuil, image solennellement baptisée de son nom, image façonnée sous la conjonction des astres néfastes à l'horoscope, t

Un cœur rouge indiquait la place à férir.

Mais point ne consentit la sorcière à par-? faire les extrêmes incantations avant que la châtelaine n'eût promis de s'oindre avec la mixture des pots. Sans cette précaution, pas d'espoir que réussit l'envoûtement, ni qu'advînt la mort du profanateur,

Li:S FtL'X \)\J SABUAT 23o

D'abord la comtesse refusa.

— Oh ces basses pratiques et besognes ne conviennent à si puissante dame. Or ça baillez-moi les ordres pour orner le sanctuaire des œuvres funèbres. Lors votre haute science pourra conjurer Saturne par le plomb et le cyprès. Plus tôt et plus sûrement sera frappé l'ennemi ; et plus magnifique viendra la vengeance.

— Ça, mauvaise sorcière! garde-toi de raillerie, s'écria Mahaud ; et elle versa de terribles anathèmes sur la tête branlante et marmottante de la vieille qui, tout impassible, reprenait ses labeurs.

La magicienne déploya sa colère. Rage,aes mois, réfrénée, malaisément contenue en sa poitrine douloureuse. 0 les œuvres magiques entreprises pour l'humanité, pour les inférieurs, pour Taise des serfs et la délivrance du château, pour les gens d'armes et la gloire des licornes de Horps, et batailles, et mangeailles et sermons ! Las ! Las ! Par là tout s'était perdu. Mais il ressusciterait le jour, le jour lumineux, dans le sanctuaire, où l'esprit mystique regagnerait sa domination pre-

mière par-dessus les ridicules illusions du monde. Et alors il imposerait la dispersion, rinévitable et meurtrière dispersion, inévitable et meurtrière comme l'heure du jugement. Donc que tout de suite commençât l'œuvre néfaste. Qu'importaient d'ailleurs les matières et l'onguent. Le Moloch dévorateur règne de toute éternité.

Saisissant la pâte noirâtre que Torinelle avait offerte, Mahaudjura avec les plus abo minables malédictions d'en faire usage.

Maintenant c'était la haine de l'humanité abjecte pour qui s'était abaissée son âme déjà si planante.

Elle se reprit à chevaucher par-devant ses soldats, contre les villages amis des Bourgognes. Avide de la vision sanglante, de l'incendie pailleté claquant au ciel comme un drapeau de possession, la vengeresse arpentait les plaines, par le silence de la nuit complice. Elle demeurait le jour au fond de quelque ravin, où dans répais des bois, guettant le passage des riches bourgeois et des convois marchands.

Dès l'aube, on tombait sur la proie convenue, jeunes hameaux blottis, au creux des val-

Ions, dans Tombre de la tour féodale. Aux cris des femmes éventrées, pucelles forcées, hommes égorgés, vieillards grillés, la poitrine détendue du lourd poids de rancune aspirait mieux la santé de l'air. Et la tête ahurie dui baron au haut d'une pique, et la panique des gars s'essaimant dans la plaine sous les flèches volantes des Génois.

Puis Mahaud s'égayait à la joie délirantei des bons soudards poussant les mules alourdies de hanaps d'or, de ducats, de vaisselle, de jeunes captives garrottées en croix sur des échines velues, les belles jeunes captives cristallines de pleurs emmi la débandade des chevelures. Gomme les sanglots élégamment enflaient leurs gorges joufflues et pâles.

Au soir, en quelque clairière ou bien à la crête d'une colline culminant la plaine, le camp victorieux fêtait.

Et des retours glorieux au manoir sous l'éclat neuf des guirlandes, avec Tivresse bruyante. Retours acclamés par les serfs mendiant les reliefs du butin.

Gette commune vie de guerre et de massacres acquit tout à fait l'amour des Escos à

la châtelaine. Leur vigoureux enthousiasme s'exaltait à ces victoires faciles, et souhaita d'extraordinaires hécatombes par-dessus la 'puissance destructive concédée à l'homme. !Non moins à cet orgueil s'allia le féroce iorgueil des Génois, incapables de concevoir des limites à leur altière présomption.

D'autant mieux se parfît cet alliage et amalgame de volontés que par une longue, une savante intimité avec les substances alchimiques, Mahaud avait pris leur faculté de se fondre avec les choses, de les pénétrer, de les absorber aussi, de les transformer.

En quelque sorte, elle-même était devenue le but réalisé de TOEuvre, la pierre symbolique des philosophes qui transmue les métaux et les qualités planétaires des âmes.

Elle-même conservait en sa hautaine personne les deux qualités essentielles :

Fusible comme la cire et Permanente comme Tor.

Fusible comme la cire, elle s'immisça aux métaux imparfaits, aux volontés embryonnaires des soldats sur lesquels la projeta le destin. Elle les pénétra jusqu'au cœur. Ferma-

nentc comme Tor, elle leur communiqua la fixité hallucinatrice nécessaire pour accomplir les œuvres de soleil. Elle les convertit en puissances efficientes.

Leurs facultés se trempèrent. Ils allaient par le pays plus vite que les ouragans d'été.

Le feu de la horde consumait encore à l'orient, et déjà l'occident commençait à rougir sous les torches incendiaires.

Tant ils marchaient qu'eux-mêmes se croyaient soutenus par les vents, et que la population éperdue du septentrion se trouvait surprise par leur venue vespérale alors qu'elle écoutait Tannonce de leurs prouesses diurnes aux villages du sud.

Dans les haltes Mahaud prêchait à tous la domination, la vengeance des douleurs endurées au temps du siège. Et elle leur faisait boire les sucs de jusquiame qui tendent les nerfs. Droite sur son noir destrier, le corps couvert d'une verte armure, et le glaive au'' poing, elle les conduisait en disant d'étranges

chansons. Alors s'exacerbaient leurs sens,

leurs appétits, leur rut. Un immense mépris

pour la race vile des sédentaires, une immense

pitié pour l'avenir des misérables dictait à tous les maximes exécutoires. Le meurtre leur fut une religion libératrice dont, saints hiérophantes, ils portaient la bonne parole, avec le feu des autels et le fer des sacrifices.

Pour empêcher la marche des ennemis, ils empoisonnèrent les rivières et les sources. Le bétail mourut aux bords des abreuvoirs.

Or la famine régna ; les femmes, les petits enfants, tombaient dans les chemins ; les paysans coururent la campagne avec leurs arcs et leurs épieux. Ils s'assemblèrent en bandes sous les dômes des forêts, et campèrent loin des habitations dénonciatrices.

La plaine se fit déserte.

Après leur avoir appris à vaincre les hommes et la compassion, Mahaud instruisit les siens à vaincre la douleur et à s'exalter dans la souffrance.

Les pieds saignèrent. Les anciennes blessures refleurirent. Ils marchèrent des jours, des jours sans trouver de nourriture à travers la solitude des champs. Les plus faibles succombèrent.

II fallut revenir au château par une lente retraite. Les rustres, enhardis à la vue de ces hommes épuisés et lassés de tant de combats, les suivirent, dardèrent des flèches. Eux ne ripostaient point. Seulement ils mirent les malades au centre de leurs rangs, et, aux flancs, les plus robustes qui portaient de très grands écus armoriaux emboîtés Tun à l'autre sur la longueur des files. Ainsi leur horde se traîna ondulant par l'espace, sinueuse et multicolore comme le léviathan, avec, en tête, la châtelaine droite sur son destrier noir, et impérialement laurée.

Les assaillants se multiplièrent. Ils accouraient de tous les points où le ciel circulaire joignait 1 étendue des terres saures

Pourtant ils n'osèrent en venir aux mains. On put se dégager et atteindre les murs de Horps.

Et ies soudards se résignèrent au repos.

Avant l'automne, des galères de leur pays devaient venir prendre les Génois à Tembouchure delà Somme, Ils affirmèrent à Mahaud qu'ils ne partiraient point ; mais, toujours, auprès d'elle, demeuneraientcomme les bras au corps. Cigala.se reprit à passer le temqps aux

pieds de sa jeune épouse. A Tordre de Mahaud, malgré leur volonté, Orisel et Lénore s'en furent rejoindre leur fief après en avoii fait hommage. Longtemps la suzeraine s'attrista le matin où le cortège s'évanouit dans le poussière de la route.

Mais Corbehem lui resta. En compagnie d'Isabeau, il vaguait à la suite de sa dame pai les bois en tuant les bêtes.

Après la joie glorieuse qu'elle s'était promise à unir ces âmes en la sienne, Mahaud se trouva déçue. Si grand que fût leur amour^ si complète que fût leur confiance, cela ne parvint à lui rassasier Torgueil. Ces hommes de noble extraction, braves^ l'avaient suivie et servie aussi étroitement qu'un membre corporel. Ils avaient été comme les anneaux d'une sienne croupe forte, squameuse et mortelle dont son attitude guidait les replis, et son regard les coups. Cela l'ennuyait maintenant.

Elle se dégoûta de leur escorte et de leurs secours comme d'un gros animal trop affectueux, servile qu'on se fatigue d'avoir aux talons.

Vers ce temps, d'absurdes cauuljemars la hantèrent. Fut-ce le résultat des onguents de ïorinelle ? Il fallut battre la mare d'une clairière pour faire choir Taverse ; et ces cla-. potements monotones de Teau désespéraient. Ou bien Mahaud s'avançait à tâtons dans un obscur sanctuaire pour la grande initiation égyptienne au visage d'Isis. Son cœui bondissait d'un saint délire. Elle approchait afin d'offrir le baiser au voile couvrant encore la déesse, mais ne rencontrait qu'un manteau de bure et les fesses poilues d'un bouc. Torinelle ricanante lui hurlait que c'était là le Prince de la Nature jusqu'à ce que tout s'engloutît dans un abîme.

Ou bien des femmes nues voletaient par le vide côte à côte avec les chauves-souris et les fœtus de l'officine. Mahaud distinguait les trois Cabuil lui adressant de respectueux salamalecs à la manière sarrasine ; les trois Cabuil errant à la manière des stryges. Gela se trahissait dans leurs pupilles effarantes. Avides, les sœurs se précipitaient à travers les toits sur les jeunes garçons endormis, pour

leur téter le sang des mamelles.

iA2 LES FEUX DU SABBAT

Enfin, une ronde infernale, gigantesque où tournaient les Cabuil, la meunière, Torinelle, les Escos, les Génois, entraînait leur châtelaine consciente d'un être formidable et silencieux qui, derrière elle, devait rire.

La chaîne est brusquement rompue. Assis dans une énorme cruche TAndro^yne appelle Maliaud. Soumise elle court à lai, symbole sauveur, mais subitement devenu noir. Il la saisit, la broie, l'empale de feu, Tinonde de glace. La souillée se réveille en sa couche brûlante, les flancs meurtris.

Dès lors, à toute heure, Mahaud, contrainte de lutter contre un engourdissement subit, ne pouvait, souventes fois, parvenir à s'y soustraire. En sorte que ces étranges hallucinations succédèrent si rapidement aux actes habituels, que, mêlés dans la mémoire, elle ne les distingua plus et les confondit. ' Malignement, au lendemain de ces cauchemars atroces, la sorcière l'examinait tout en contant sans hâte des histoires locales : la meunière, par maléfice, avait, en son jardin, su faire passer la tierce partie des fruits appar-

tenant à son voisin, le maître des forges. Lequel, grandement courroucé, lança en représailles ses poules sur la réserve aux grains. La meunière lui jeta un sort pour que les haches gardassent des pailles après la trempe. Et le dimanche, à la messe, quand elle entra, le forgeron se prit à aboyer comme un chien de garde sans pouvoir rétenir sa voix. D'un geste impératif, Mahaud ordonnait que cette bavarde la conduisît vers certain réduit oii l'image de Marœuil, le cœur pourfendu d'aiguilles, paraissait s'apâlir.

D'abord sans sérieuse créance, Mahaud avait entrepris cette réalisation vulgaire de l'œuvre de haine. Et furtivement, chaque jour, avec la certitude que faillirait la machination, sa rancune curieuse était venue interroger l'image. Déçue en ce très vague espoir, elle s'en allait sans avoir surpris aucun changement. Toutefois, Torinelle ne se lassait pas de la solliciter. Elle lui offrit des pommes contenant les esprits dont elle avait la garde. Il fallait qu'elle les logeât, sous peine de mort, en un corps humain. Mahaud mangea pour se délivrer de ces obsessions.

Tout à coup le rouge vif du cœur se terni^ et les contours de la cire semblèrent s'arron-' dir, perdre l'arête déterminée de la forme extérieure. En même temps la châtelaine apprit que Marœuil, hôte de l'abbaye suzeraine, ayant vêtu l'habit monacal, s'était reclus en cellule. Il refusait toute nourriture secrète hormis les herbages et le pain. Une sombre mélancolie déjà le travaillait; il se prétendait la victime d'influences ; et, par toutes dévotions, cherchait à se prémunir contre de sinistres sortilèges. Puis d'autres messages plus précis avertirent que le mal de Marœuil empirait et que ses crises le harcelaient surtout vers le soir. L'heure qu'on indiqua était justement celle où la sorcière retournait les aiguilles dans le cœur de cire.

Alors Mahaud crut en la force de cet artifice. Cette mort manifesterait comment, à l'égal des dieux, elle demeurait inviolable. Pour avoir vu la chair de l'hiérophante, Jacques et Marœuil avaient encouru la mort.

Elle goûta rivresse de son orgueil.

Souvent elle revint observer l'image périssante.

Aucune pitié ne la sut distraire. Elle contemplait avec Toeil du destin cette agoniq s'accomplir. Sicile insistait du regard contre le cœur moribond, les messages disaient le lendemain que le noble seigneur avait fori souffert pendant telle heure.

Méditative, elle embrassait les conséquen ces indéfinies du pouvoir divin qui lui allait échoir. Et elle conçut de raser le monde de toute vie, de rester unique, dans l'immensité vide, sonore par les seules pulsations de Téther, et par les harmonies sidérales.

Or^ une fois, le pressentiment qu'elle ne saurait déchoir et mourir que par sa volonté propre tinta comme un glas à sa mémoire épouvantée.

Elle redouta de ne point savoir résister à son âme, de mourir parce qu'elle voudrait absolument mourir, et de détruire ainsi sa forme sans pouvoir enfreindre Télan du rythme destructif inclus en elle.

Par cette nuit de dures rafales, les esprit? chassés de leurs antres strient l'espace ei telle violence que l'air se cuivre.

A la plus haute tour, Mahaud, par-dessus la mesquinerie des bâtisses, des villages, e* des bois, des fleuves.

Sur la plus haute tour^ Mahaudet sa nudité franche contre l'assaut des vents obscurs.

Dans la boue des nuages, l'ouragan charroie la lune embourbée qui, derrière le disque de sa face, voile à la splendeur des astres dérobés les choses pitoyables et terrestres.

0 bienfaisante Hécate!

« Viens, lui chante Mahaud, viens infernale, terrestre et céleste Hécate! Triple Bembo^ déesse des grandes routes et des carrefours! Toi qui marches ennemie de la lumière, amie et compagne de la nuit, toi que réjouissent les abois des chiens et le sang versé. —

Ah! blesse mes flancs d'une large plaie pai où s'évaderait Tardcur de mes entrailles. »

Elle lève les mains à la fraîcheur de l'astre. Descendrait-il bienfaisant et froid sur les sphères de la gorge embrasée?

Mais l'astre sombre aux ornières des nues.

Les bras en couronne soutiennent la nuque infléchie, tandis que le torse se bombe contre la rage pénétrante des autans.

Et Mahaud clôt les paupières, heureuse dans la brutalité du froid qui Téchevelle.

Fauve drapeau humain, battu par les fatalités des éléments, son corps geint en haut de la plus haute tour. Il geint, et ploie, et se tord au bord du profond abîme de la ténèbre, avec la plainte du bois en travail. Elle-même, voluptueuse, se laissera-t-elle choir à la tentation du vertige?

Au gré des dures rafales oscille déjà sa jambe hors d'appui. Sans choir Mahaud pourrait se pencher en surplomb du suprême créneau qui la supporte. Et son corps serait comme un signal.

Si doucement Tappelle le vide incolore

3t solennel, le vide où vibrent les Ondes.

Une voix virile et profonde hurla de tout l'horizon: « Vengez-vous ou vous mourrez! »

Et Mahaud se lâcha filante parla ténèbre.

Assise sur la douce toison d'un bélier noir, très vite contre le vent.

— Har, Har, Har, glapissent les sorcières dont flamboient les chevelures hérissées et tordues par de gigantesques, d'invisibles doigts. Leurs corps gracieux suivent, ondulent. Les blanches mains rament sur Tinfini.

Aussi nombreuses que les éclairs, elles poindent à tous endroits de Touragan.

Une cavalcade galope à travers nues ; les vieilles matrones ont chastement voilé leurs décatissures, et se dissimulent sous les crinières abondantes des cavales.

— Har, Har, Har.

L'averse éclate et crépite dans le vertige de la nuit. Les foudres s'entrebattent sur les fonds indiscernables.

— Haut le coude Ouillet ! commande une belle à son âne rieur comme un moine, et l'animal courtois étend ^^'^r-dessus la tête de la

i.Ks \{]i\ i)i; sAhiuT 249

dame sa qucac qui déploie, s'aplatit et la protège de rintempérie.

— liar, Har, Har.

Ainsi que galères pourchassées par la tempête impérieuse, elles fendent le grand silence nébuleux, livide, sans ciel, sans bornes.

En bas, comme tremblent les peupliers graciles, et pleurent les petits enfa«ts, et s'éteignent les âtres, et gémissent les mauvais rêves des adolescents, et s'exténuent les débauchés. Inquiètement les moribonds expirent.

Pareils à des lunes brillent les seins et les ventres des sorcières. L'air se peuple avec des sons assourdissants de bronze.

Puis titille à fleur de peau une liquide musique d^'harmonica, d'argentines clochettes où grelottent, semble-t-il : bris de cristal et eaux gouttantes. Musique malicieuse qui point ne pénètre avant au cœur, mais chatouille.

Et Mahaud s'abat jusque devant un rideau de vapeurs où vont des formes imprécises mais qui voient.

Autour d'elle une sorte de déférence écarte la foule infernale que range circulairemei t

avec sa baguette dorée, l'ordonnateur des cérémonies. Les brasiers rougeoient. De jaunes torches passent. Verte et bleuâtre, une grande lumière fulgure. Elle enveloppe les choses et les êtres d'odeurs sulfureuses ; et grésille.

Dans les flammes roulent têtes cornues à becs de buses.

L'ouragan rugit aux bois.

Or, derrière le rideau de vapeurs, se révèle une pompeuse chaire magnifiquement ornée d'écarlate et d'or où trône TAndrogyne, et sa tête indistincte mais rouge comme fer de fournaise. Entre ses cornes une flamme lampe l'ombre.

Et les sorcières retardataires fondent du ciel au sol plus vite que les étoiles filantes.

L'Asmodaï luit derrière son rideau de vapeurs, étalant son improductive et gigantesque virilité.

Mahaud s'avance, soutenue par la furtive Torinelle qui l'aide à s'étendre sur les genoux brûlants du colosse. La déchue se renverse, la crinière au vent dans l'attente du sel triangulairement semé aux centres de sa chair. Sou-

dain une cuisante déchirure l'épouvante et la brûle maintenue par des ongles de fer.

Ainsi le sacrifice se consomme. Dans une grande douleur la magicienne devient l'holocauste autrefois prévu, et qui scelle l'union de la foule destructive avec son Principe. Sanglante, la victime se relève atteinte jusqu'aux moelles par cette plaie cruelle pour laquelle son ardeur suppliait Hécate.

Mais comme l'union se doit manifester inféconde, Torinelle inonde d'ablutions glacées les flancs qui pantèlent encore; et Mahaud présente aux adorations le symbole de sa uudité novale.

On la proclame Reine, on la couronne, on l'a sacre.

Mise en une chaire pareille de splendeur, elle trône par-devant Asmodaï immobile et flamboyant d où jaillit une voix cassée, trouble, morfondue, effroyable.

Cependant que sont off'erts en hommage les enfants immaculés qui, pleureurs et timides, impriment le baiser de vasselage sur les reins du Diable.

Si prodigieuse que fut la crainte d'approfondir l'essence de cet Etre majestueux, mais inviolablement indistinct, Mahaud s'obstine à ,1e mieux concevoir. Drapé de fuligineuses vapeurs parfois abattues sous les rafales, il bruyait, par-dessus Touragan, avec le tumulte confus des cascades.

Vie plus réellement humaine que celle des autres dieux. Les poils de la poitrine volaient au vent, semblables à des chevelures. Le visage de fournaise on le sentait vous voir; et, sans cesse, le regard de la foule allait vers les côtes énormes d'où, à l'insu de l'attention, des membres inopinés paraissaient brandir.

Mais la terreur d'encourir l'irradiation dispersive et anéantissante du Principe tenait la Reine du sabbat en sa chaire écarlate. D'autant que l'impitoyable déchirure du viol lui lacérait les flancs.

Autour de la table indéfinie, la multitude prit place sous le trône, dans les vapeurs. Les serfs de Horps, tout le parentage et le voisinage du bourg, le trompette Grimaldi, Etwin, les Escos, les compagnons Génois se ruèrent sur

LES FEUX DU SABBA ggg

les monceaux de nourriture, les venaisons seigneuriales et les fruits ecclésiastiques, fraternellement. Dans leur gloutonnerie joyeuse les femmes gloussaient ; leurs dents rougissaient aux torches.

Certaines gardaient sur l'épaule leurs crapauds familiers nantis, aux pattes et au col, de sonnettes. D'autres les avaient au poing en manière de faueons, et devisaient avec eux, leur prodiguaient des minauderies.

Les enfants tristes, munis de gaules, en paissaient des troupeaux entiers proprement vêtus de vert. Au signal qu'imposa la verge dorée de Tordonnateur, ils descendirent vers une mare prochaine, scintillant à la lune inconstante entre les feuilles ténues des saules.

Des bêtes coururent qui grandissaient jus que couvrir le ciel, et diminuaient jusque devenir imperceptiiDles. Les sorcières glissé, rent comme noyaux de cerises aux doigts du diable, et jaillirent, lumineuses fusées, poui les messages. Toujours gouttaient les sons d'harmonica.

Enfin parurent de dansantes^ de miracujleuses créatures aux yeux d'ébène, aux chairs radieuses. Elles se versèrent dans les lumières des brasiers et entraînèrent les jouvenceaux au rythme d'une folle sarabande. Le parentage se mêla parmi les succubes. Une même oscillation balança convives et tentatrices unis dos à dos, par le lacis des coudes.

De leurs criardes voix les sorcières scandent :

— Diable, Diable. Faute ici, faute là. Joue ici, joue là.

Et le rythme s'accroît. Les dos contre les membres se heurtent. La farandole ondule, gonfle, s'accroupit se lève^ afflue.

— Har, Har, Har.

Les couples arrêtés se combinent avec des chocs sourds. Vers Asmodaï halètent les corps confondus en un monstrueux amas. La crête des chevelures écume. Le monstre vient s'abattre aux pieds de Mahaud, la réclame de ses mille bouches, l'entraîne, la lie, et reflue vers les brumes où blanchoie, sur la prairie vague, la nuit.

— Har, Har, Har! Sabbat, Sabbat.

Vivement se courbe le monstre, qui suit la Reine et ses allures. Elle-même se fond en toutes les impulsions, les pénètre, les transmue. Elle se fait unanime. Elle les concentre en son spécial vouloir. Le monstre devient ses membres, sa croupe squameuse et vivante, le formidable prolongement de son corps et le corollaire de son âme. A sentir lui vibrer au cœur tout ce délire des sorciers, Mahaud s'exalte, s'enivre, se décuple, se centuple en vigueurs. Elle tourne et vire, les bras comme des élytres décloses. Puis s'infléchit ne tenant plus au sol que par l'instable équilibre des orteils. Ses forces intérieures Tarrachent déterre; et, d'unessor giratoire, la spire humaine, à sa suite, se lance dans l'ouragan.

— Har, Har, Har.

Par le violâtre infini des nues, par le treillis des foudres, va le tortueux météore des nudités infernales ;

— Har, Har.

Les pays blêmissent avec les plaines, les cimes, les bois, les clochers, les pinacles et

les tours. Les saulaies scintillent aux bords des rivières cheminantes. Les drapeaux claquent sur les donjons. Les sentinelles tremblent et se signent. Les pans des ruines croulent.

— Har, Har, Har.

Par-dessus le verdâtre infini des mers boulant à la lune, plane le météore. A lui se dardent les crachats de l'océan qui se hausse pour l'atteindre, et ulule. Sur Téchine des vagues emportées, une nef saute, craque. Les passagers invoquent Notre-Dame; les mâts se rompent; la cloche de détresse tinte sinistrement dans les vents ! Des pavillons d'azur s'efflloquent. Les eaux glauques escaladent le pont où peinent les pieux marins. Triomphalement la Reine replie sa croupe, et en claque la mer hurlante qui se hérisse de fureur. Les flots accourent, tourbillonnent, s'efforcent, crachent et retombent. Ils retombent sur le pont du navire qui s'émiette, s'engloutit avec les prières des pieux marins.

Puis, à terre, dans la prairie du sabbat où, (tous anneaux épars^ se désagrège la spire

humaine, des femmes sanglantes avortent.

Remise en son trône, Mahaud préside à la messe noire. Si fraternellement se pressent les fidèles et leurs oraisons confuses comme rumeur d'orage. L'encensoir fumèle vers la Face de fournaise. Se signant de main gauche, la foule clame : « Au nom de Patrique de Janicot, à cette heure, à cette heure, Tolède ; tout notre mal est passé. »

En chape noire l'officiant et ses deux diacres psalmodient. Tour à tour se lèvent des sorciers pour l'offrande. Chacun accuse ses actions. A Gritte qui n'amena point l'enfant promis, la grande voix virile enjoint de pétrir plus soigneusement le pain de millet noir, charme pour les petits. Et qu'elle paye dix sols à l'offrande^ Yolande, absente des offices précédents. Bertrade, qui se découvrit dans les bois à la luxure du Maître qui ébrancha les calvaires : éjue lui soit le don de prévoir la mort.

Et l'ordonnateur des cérémonies recouvre les écus à mesure qu'il les récolte, pour en cacher les croix.

La tête en bas, l'officiant élève avec les pieds la grande hostie noire sans image pendant que crient les fidèles: « Maître, aide-nous! ». Durant qu'il mange, le parentage communie de son dernier-né, de son dernier mort. Leschairs humaines sont dépecées, distribuées, absor bées avec les paroles sacramentelles où l'assistance jure de se détruire et tant qu'il sera en son pouvoir. Des frénésies poussent les fanatiques aux flammes des brasiers. Les sorcières présentent au baptême d'humbles crapauds et les figurines d'envoûtement. Or, comme la Reine fixe toute sa haine sur celle de Marœuil, l'officiant la jette au feu où elle crépite et se dissout.

Crapauds baptisés, adoptés, habillés ; leurs marraines les déchirent avec les dents et leur coupent la tête en défiant le pâle dieu du ciel le Christ des clercs :

— Ah ! Philippe si je te tenais !

D'autres battent Teau des flaques pour exci-i ter la pluie, font bouillir des poissons et jettent au vent les poudres de maléfice, durant que les asperge, de l'urine brillante

LES FEUX nu SAHHAT 250

d'Asmodaï, Tordonnateur des cérémonies.

— Har, Har, Har. Sabbath, Sabbalh.

Alors brusquement s'assombrissent les brasiers et la grande lumière fulguraiilc Seul éclairé le Diable domine subitement, immense coq noir à crête de flammes. Et dana Tobscur se mêlent, avec des sanglots de volupté^ les vieilles aff'ections des cousinages et les amours fraternelles. Des formes s etreignent et hoquètent aux suprêmes étreintes. Puis le grand rut stérile s', ^aise dans la majesté nocturne.

Asmodaï est couché, sur la chaire, en forme de taureau farouche.

Mais les glas de mort portés par les vents atteignent les oreilles. Au son terrifiant des cloches saintes, le Tadreau bondit dans la fournaise- La foule furtive s'éperd par la prairie vague et blanchoyante...

Lugubrement les cierges éclairent les draperies funèbres du tribunal abbatial, le rang des juges dont les prunelles impérieuses insistent sur Mahaud à travers les trous visuels des blanches cagoules.

Elle avouera l'orgueil de sa pensée, ses œuvres magiques, la dévotion à Satan. Elle lavera dans un fleuve d'humilité 1 opprobre de sa longue concupiscence.

Afin d'obtenir la grâce purificatrice des souillures; afin que les larmes de son repentir pèsent dans la balance de Dieu.

Mais sa chair se cabre avant la résolution sainte ; et tous les démons n'ont pas obéi aux exorcismes du père Elven. La châte laine ne se peut résoudre à être, devant l'abbé et les chanoines, la pécheresse soumise, Tagnelle égarée revenant au bercail sur Té paule du Sauveur.

Mus par le besoin de rompre l'influence démoniaque qui lui interdit la parole, se^^

LES FEUX DU SABBAT 2o l

doigts nerveux déchirent les dentelles de la gorgerette, secrètement, à menus bruits. Par là s'épuisera, peut-être, l'effervescence de cette rage maligne, sans que les assistants la puissent surprendre.

Sur leurs sièges funéraires, les juges s'im-. patientent. L'abbé répète les questions latines du formulaire.

A prévoir les réprimandes et l'arrogante sévérité des religieux, le cœur gonfle d'une douleur qui ne peut rompre, car depuis longtemps Mahaud ne sait plus les larmes. Sa perpétuelle vanité tâchait à les proscrire ; et cette habituelle contrainte les tarit à jamais. Et son visage hautainement se fronce:

— AhjLiliali, pense-t-elle, tu n'étais autre que Temblémature de Hariman, prince des tentateurs.

En sa gorge se bombent les démons qu'y logea la pomme de Torinelle; et ils l'étranglent.

Alors d'un même geste les juges signifient au père Elven qu'il pourvoie à les chasser.

Le moine tend le crucifix aux lèvres de la châtelaine.

Pour y faire hommage d'un baiser, la dame s'incline. Mais quelle atroce figure pustuleuse et verdâtre, accroupie là, ricane, présente malignement à baiser le suint de son hideux visage. Mahaud recule et râle éperdument. Ses nerfs se tendent, et les doigts griffent le vide.

— Par Jésus que prédit Saûl, latinise Elven, je vous adjure, ô démons Abaddon, Astaroth, Bélial,Marimon^afîn que vous ne tourmentiez cette âme chrétienne. Et vous,[Sainte Vierge, daignez la préserver des esprits immondes !

Pâmée, sans vigueur, la coupable ne se meut sous les jets de Teau bénite.

Cette fois encore, le tribunal se sépare sans avoir obtenu satisfaction de la mort du haut baron feudataire, féal sire de Marœuil, Saint- Vast et autres fiefs.

En compagnie de son chapelain, Mahaud saintement égrena les heures dans la prison ecclésiastique. Lui, lisait les savantes dissertations de Saint Augustin, jadis évêque d'Hippone, au pays d'Afrique.

De là fut la lumière véritable qui soudain s'épanouit devant les esprits jusqu'alors ta-

tonnants, et si déchus, de la magicienne. Tout ce qu'elle avait voulu et tenté, tout ce vers quoi le magnifique essor de sa vie s'était' ému, le Messie le réalisa.

Chute des anges créateurs qui, selon TÉcriture, se corrompirent aux filles des hommes ; péché d'Adam, qui divisa l'unité des équili^ bres, sépara le Bien du Mal,et rompit la succession des lois naturelles ; rythme d'imperfection transmis de forme humaine en forme humaine, et qui durant les siècles, s'évertua pour reconquérir sa pure splendeur originelle! A une époque, avec la sagesse du mage Salomon — résultante de toutes sagesses et de toutes sciences hiératiques, — le rythme avait failli se libérer des entraves terrestres et se réunir à l'Elan primordial, Pantacle parfait, synthèse des tarots, demeure des /Elohïm, le Temple, à la face de l'univers, dressa, sur la montagne de Sion, la figure la plus attractive, le moule le plus impeccable, le mouvement rédempteur. La conscience des hommes eût été reprise dans Timmortelle béatitude des évolutions harmonieuses.

Salomon avait chu. Une fois encore l'ange

se corrompit aux filles des hommes. Mais la semence de sa race ne pouvait subsister sans miracle, étant d'essence sidérale. Elle finit par acquérir, en Tune de ses formes, un essor de la substance divine ; et cette forme fut dénom-^ niée Jésus. Conduits par l'astre que prenait le rythme avant que de s'incarner, les mages du temps furent à la crèche. Ils accomplirent les cérémonies évocatoires dans toute leur gloire de pierreries, de fleurs et de parfums. Alors IL se manifesta. IL corrobora les prédictions des anciens adeptes. IL se sacrifia, holocauste d'union entre les formes désirantes etles Vertus célestes. IL s'immisça dans les âmes. IL étendit, en toutes, sa teinture de charité et de pudeur. IL fixa le monde dans l'Eglise. Son nom seul était le pantacle souverain, la pierre de l'œuvre si péniblement voulue. Par tous les signes de sa vie parut l'évidence de sa nature. Il se sacrifia sur le tétragramme, le signe éternel d'Osiris, l'intersection des angles infinis ; et la pancarte d'infamie clouée à son chef valait précisément les lettres désignatrices de Tantique Taro sacré.

Ainsi se dévoilait le mystère. Mahaud se dressa du siège où elle écoutait la lecture du triste Elven; et, soudain, elle prêcha la Parole

Si transfigurée sa face, si resplendissants ses habits, si radieux ses gestes, si amples ses yeux de visionnaire que le moine s'enfuit, croyant à une nouvelle machination du diable pour tenter une intelligence simple. L'abbé revenu avec lui eut même créance. Ravie dans la contemplation de sa vérité, Mahaud ne consentit à se défendre des accusations qu'il inférait. On ordonna aux tortionnaires de la saisir, de la dévêtir, de lui raser tout poil, de la couvrir d'autres habits pour que fussent exclues les drogues de taciturnité dont Satan l'avait ointe en crainte qu'elle ne dénonçât le sortilège.

Ses lourds cheveux jonchèrent. Elle s en réjouit en pénitence de son orgueil. Chaque mèche croulante lui enlevait des poids de péché. Des concerts angéliques fêtèrent, en son imagination, le retour de l'âme errante. Des candeurs rayonnèrent. L'espoir ouvrait les porches des triomphes.

0 par quelle expiation racheter tant de cri-

mes ! Et rimage du passé la gehenna plus que l'appréhension de la torture judiciaire.

Alors elle subit un grand chagrin et fut dans les terreurs.

Accaparée toute par là, les interrogatoires ne la saisirent point. Elle gardait son invariable silence. Gomme d'insignifiantes brises, elle laissait les voix lui bruire. Les sept juges en suaire blanc ne surent la contraindre; ni le chevalet. On lui enfonça des aiguilles par le corps pour découvrir la place insensible et invulnérable où Satan l'avait consacrée à son usage. Elle ne se révolta. Chaque piqûre, pensait-elle la dégrevait un peu de ses flétrissures. Mais les bourreaux notèrent, sur l'épaule un point en forme de piste de lièvre et entièrement réfractaire à la douleur. La preuve du sortilège était établie. Le procès avança.

Mahaud refusait les aveux dans l'espoir de subir de nouveaux tourments^ de noyer sous une mer de douleur l'ordure de sa mémoire. En vain faisait-on hurler des gens à la chambre de géhenne pour lui bouter un effroi qui la convainquit delà nécessité de dire. Elle persévéra.

On lui lut le testament de Marœuil où il Tac-

cusaitdesamoitparmaléfices. Onlaconfronta avec la statue de TAndrogyne trouvée au château par les soins des perquisitions. Elle sourit en amertume, se rappelant ses vaines hallucinations, sa torve recherche du vrai tandis qu'elle reniait l'unique principe de vie.

Enfin, le quatorzième joijr, on lut la sentence : son château rasé, son blason dégradé, sa bannière brûlée, elle-même arse toute vive sur la place de Horps.

Elle ouvrit la bouche devant le tribunal, pour la première fois, et demanda si l'arrêt ne pourrait subir révocation. « Nulle », lui futil répondu.

' Alors longtemps elle discourut, énumérant ses crimes et idolâtries, les sortilèges qui amenèrent la mort de l'hoir de Horps, celle de Jacques, son parricide, et les magiques incantations qui préservèrent de l'armée des Bourgognes et des Flandres, qui la promurent Reine du Sabbat. Sa haine et son mépris des hommes, des autorités, de Dieu, maints blasphèmes éclatèrent si effroyables que les moines tremblaient demi-morts et pensant que la foudre allait férir.

Subitement elle s'anéantit, la face conli r terre, et professa tout un immense repentir. La grâce était venue, lui sourclant au cœur ainsi qu'une source suave et salutaire. Maintenant elle n'espérait plus que la pénitence afin que cet arrêt de mort sût racheter Texpiatrice. Seulement elle priait qu'on lui conférât un nouveau baptême ; car durant la messe quotidienne rhostie apparaissait encore noire à ses sens maudits; et la vue du Christ disloquait ses os, ses mâchoires tout son corps mû de terribles secousses, de heurts.

Lorsque l'eau lustrale l'eut régénérée, ces afflictions la quittèrent. Elle perdit l'orgueil et se déféra humblement aux conseils du confesseur. Elven tâchait de lui offrir ses doléances sur cette fin indigne de la race. Tel spectacle devait-il frapper ses vieux jours ?

La pénitente le reprit. Au contraire c'était joie et Noël, exaltation vers la divine mansuétude. A cause de ses douleurs et sacrifices, sans doute le ciel ne la rejetterait pas. Et ses vains labeurs de jadis compteraient mieux pour le rachat de sa faiblesse.

A la messe qui ouvrit la surveille du jour

marque pour le supplice la condamnée obtinl le don des larmes. Elle se liquéfia en pleurs, en tendres pleurs qui oignirent son ûmc de béatitude et d'amour.

Ce fut le signe divin de son investiture parmi les Chéroubims qui président à la création des fluides. Alors Mahaud acquit toute assurance, et se prépara dévotement à la mort.

Depuis sa claustration, sa couche était un

semis de tessons et de pointes de fer ; son plus intime vêtement collé à la peau était une hairedepoil de chèvre avec un ciliée de crin.

En revenant à sa cellule, elle s'agenouilla parmi les morceaux de vitrail et se mit aussitôt en prières Les larmes ne cessèrent de lui bondir des yeux par gerbes grosses et miraculeuses. Le sangépandu de ses genoux aspergea les dalles.

Par honneur on avait couvert les murs de tapisseries représentant les six joies de la benoîte vierge jMarie. L'esprit s'absorba dans les saintes images. Toute l'initiation évangélique reconquit la sorcière.

La première nuit, elle s'efforça de mater laj

douleur, de penser hors toute vie comme si déjà elle eût laissé sa vile gaine de chair, et s'en trouvât défaite. Elle méprisa les cuisantes sensations des coupures ; et quand celleci la détournaient de ses extases, elle pesait plus lourdement des jambes contre les tessons^ en punissant ainsi la chain Bientôt les nerfs excédés de souffrances s'engourdirent ; et les arêtes du verre amorties par les caillots, s'emboîtèrent juste dans les entailles. Mahaud dédaigna les minuscules piqûres que cela lui dardait encore.

La veille de sa mort, elle évoqua le cycle de la création et les féeries de la genèse. Apparut la merveilleuse aventure de la Force angélique déchue, cherchant à luire sous les formes des patriarches, des prophètes, des lévites et des rois, puis se purifiant jusqu^à redevenir, par science, digne d'attirer hors des cieux, sous la forme virginale et pure de Marie, l'Elan primordial, pour qu'il jaillît de ces flancs en irradiation du Messie divin.

La dernière nuit, Mahaud suivit après son ascension, la gloire de Jésus parmi les cons-

tellations des Séraphins flamboyants, des Ch6roul)iins créateurs, des TEiohïms indicibles. Elle gravissait Téchelle mystique de Jacob entre les phalanges saintes. Son esprit progressait dans l'allégresse des Equilibres.

Elle fut un autel pour Tholocauste du Sauveur, pour la rançon des Anges déchus, exténués par le désir d'aimer. Elle aussi, la déchue, allait s'offrir en hostie sur le bûcher expiatoire. Et cette similitude des symboles lui prêtait une grande confiance. N'avait-elle pas entrepris, seule, le grand labeur des siècles, erré comme eux, crié comme eux, et, comme eux, faibli. Pourquoi ne serait-elle au triomphe? Et l'espérance l'élève, agrandit les visions jusqu'aux lumineux météores des archanges, mouvements immenses qui évoluent et se croisent dans Tampleur des Espaces.

En la pudeur cave de ces courbes angéliques, au creux de leurs mouvements sidéraux elle se sentit briller dans les vibrations odorantes avec l'harmonie des sphères et la douceur de Dieu.

A Taube, elle fut une vivante étincelle de

rirradiation divine où fulgurait la Puissance de l'Esprit. Devers les moines chantant Toffîce mortuaire, elle prêcha. Elle vilipenda leur vie honteuse, gavée de bien-être et de basses ambitions, de concupiscences et de besognes animales. Comment jamais se pourraient-ils unir aux Rythmes puisqu'ils n'auraient su leur préparer des âmes similaires et attractives? Elle leur dit la succession des efforts et des races aspirant à l'essence divine^ à la gloire de la mystérieuse désincarnation^ résultat des piétés séculaires et des espoirs du monde. Elle dévoila la splendeur de l'holocauste, le miracle des espaces giratoires s'entrecroisant dans l'infini divin, aspirant les parcelles angéliques recluses sous les formes humaines, parcelles exaltées par l'unique soif du beau, du grand, de Dieu, atrophiées par l'appétit du laid, du chétif, du Satan.

Et sa parole pénétra les moines, l'assistance, les bourreaux, les hommes, le firmament.

Elle-même avec les lumières grises et précises de ses prunelles saturnines, elle-même marchait au supplice maîtresse et triom phante, plus haute que la vie déjà quittée, plus

LES FEUX DU SABBAT 27*î

grande que récorce féminine rompue, plus éclairante que le jour.

•Et quand elle monta sur le fagot, si la flamme n'eût immédiatement drapé le ciel, des moines acquis à sa parole se fussent en son geste blottis, à son rythme accolés, avec elle enfuis de terre...

Or, à ce moment, sur la courbe de l'horizon bleu, surgirent hâtifs, les Génois et les Escos. Leurs vougues, leurs glaives s'inclinèrent vers les ruines du manoir abattu. Leurs rangs frissonnèrent. Pleins d'inquiétude, ils avaient abandonné les dunes où ils attendaient les galères de Gênes. Bientôt des chevaliers les précédèrent au vol de leurs destriers. Et la foule stupide regarda venir silencieuse, blêmissante. De la première armure, aux fentes du heaume, flottait la barbe considérable de Mac-Grégor. Il vit le bûcher croulant et Tinscription d'infamie; la populace gourde; les moines sur leur échafaud d'apparat, dérobant, derrière la hideur des cagoules, leurs visages meurtriers.il hurla mille anathèmes, le noble; il empoigna sa hache,la brandit en vive auréole autour de son cimier,et la masse jaillie fut occire re porteur de la crosse abba-

tiale. Les Franciscains, entraînant Elven et son chef, dévalèrent des tréteaux; mais d'autres chevaliers bondirent. Le cheval en cotte écarlate de Corbehem se rua, écrasa, piétina. Cigala traversa de sa longue lance les reins des fuyards etleurs clameurs d'angoisse.

Jusque Tabbaye les soldats poursuivirent. La rage et la vengeance projetaient leurs bras ivres vers les choses flottantes et diffuses, les cris des victimes. Au soir le pays flamba. Ils tuèrent les rustres pour ce qu'ils n'avaient secouru la suzeraine ainsi que l'ordonnait leur serment. Toutes les perches à houblon se fleurirent de têtes fraîches, tous les fossés se comblèrent de vierges pourfendues. Les flaques de sang séchèrent à l'ardeur de l'incendie. Durant la nuit beaucoup tuèrentlesbêtes.

Au matin, tous furent sur la colline de Horps découronnée. Les murailles emplissaient les ravines, nivelaient les pentes. Ils errèrent à la recherche de quelque souvenir. Leurs colères retentirent, tout le jour. Puis ils partirent emportant des pierres suspendues à leurs cous.

Accroupie sur le faîte des décombres. Tonnelle marmottait ses incantations vers la lune en croissance.

Tant marchèrent Tabbé et le moine qu'ils parvinrent à une grande vallée où se joignaient des fleuves.

Et une ville majestueuse siégeait là avec la splendeur des dômes, la rumeur defs rues, l'horizon de montagnes bleues. Au-dessus des portes, Técusson imposait la formidable effigie d'un lion furieux.

Ils entrèrent; ils passèrent entre les auvents des boutiques bombées de richesses ; ils frôlèrent la soie des seigneurs et des prélats ; ils burent aux fontaines jaillissantes.

Un flot de peuple chantant des hymnes liturgiques les entraîna. Et comme ils étaient fort las, ils s'appuyaient sur leurs bourdons poudreux.

Et le peuple se demandait les crimes de ces pèlerins, si hâves, aux barbes puissantes, aux pieds sanglants.

On escalada de très hautes roches où se juchait une chapelle blanche. Quand on fut à la cime, Elven et Tabbé s'arrêtèrent parmi les fidèles, et ils prêchèrent.

Ils dirent leur pénitence, le but de leur course .-Jérusalem. Il fallait se fondreenDieu, et, pour cela, se rendre par essence semblable à lui. D'abord vaincre la chair, vaincre le désir, vaincre la faim^ la soif, la douleur. Eux ils avaient marché des jours, des jours, dans les cailloux et les épines ; et déjà leur ame s'identifiait à celles des saints martyrs. La grâce divine leur était descendue et leur donnait épreuves, car ils ressuscitaient alors qu'ils avaient connu les tortures des premiers confesseurs de la foi. Un bourreau purificateur leur avait déroulé les entrailles comme firent les payens à Sainte Catherine.. Tous ouvrirent leurs robes et montrèrent les plaies saigneusçs de leurs ventres. Gomme l'Evangé liste Jean, tous deux avaient souffert dans rhuile bouillante, et ils offrirent leurs jambes jaunes de brûlures, séchées sur les os. Comme Sainte Agnès, tous deux avaient eu

MvS VIA \ 1)1 S \IJI5Ar 2 i i

l(\s mamolk\s décluj'ées pnr dos peignes do for. En ellol, loiirs ninmcdlos n|)|)<iruront on Iniiiôros pondilhmlos. Comme Suint- Piorrc^, Ions deux avaient subi la décollation. D'ailleurs ils tenaient leurs (oies fixes, et du sanii" i;'ou liait circulairement sous leurs barbes Iongués, sous leurs chevelures longues.

Ils parlaient ainsi devant un peuple puissant et riche, par-dessus la ville majestueusement ointe de ses ombres grises et bleuâtres.

Où aborda leur galère, Mac-Grégor et ses compagnons anéantirent.

Pour trouver la raison de leur inquiétude ils fouillèrent les entrailles de l'homme et les sanctuaires de Dieu.

Pour dominer leur crainte et arrêter leur course, pour savoir le but de leur essor, ils tranchèrent, hargneux, la virilité des captifs, ils se firent des ceintures avec les cheveux des vierges blondes. Ils clouèrent comme des hiboux les épouses éperdues ^qui figeaient leurs baisers sur les portes nuptiales. Ils engainèrent les lames de leurs vougues dans les corps potelés des nourrissons.

Pour connaître quelle ombre à leur œiL quelle voix à leur oreille indiquait sans cesse rintangible félicité.

Ils marchaient contre le ciel avec le dra-

peau des incendies et le vent des malédictions.

Ils burent le vin dans les ciboires, et vomirent dans les dalmatiques, et couchèrent dans les dais épiscopaux. Ils furent les dieux dispensant vie et mort ; ils furent les pasteurs des blancs troupeaux de femmes.

Mais ils ne rencontrèrent pas l'Inconnaissable. Il se cela sous les vapeurs du sang, sous les lueurs du feu, sous les sanglots des filles, sous les fumées du vin.

Et ils voguaient avec leur désolante inquiétude dans la grande galère vermeille où ramaient les esclaves marocains. En vain Mac-Grégor, accoudé à la proue sur la crête du dragon d'or griffant les flots, sondait les azurs du ciel et les jades écumants. En vain méditait Gorbehem trônant à la poupe parmi les damassures des brocarts. En vain questionneuses du sort, Isabeau et Loyse effeuillaient des glaïeuls vers les croupes joueuses des vegues.

Impitoyablement, la cornemuse d'Etwin rénovait la ballade que chantait Mahaud, la ballade des essors vers TÊtrc.

Blanc sur les cimes, bleu dans les lacs, blanc sur les chemins, bleu dans lescieux; aux couleurs de la Vierge Marie, le pays d'Italie amollit sa douce poussière sous les pas des pèlerins.

Ils allaient joyeux, percés du glaive des Sept douleurs, et leur poitrine béait sainement à chaque aspiration.

A tous leur amour ouvrait les bras : ils pansèrent les brigands au fond des cavernes ; ils relevèrent la fleurette foulée au bord du torrent. Ils sucèrent Thumeur des lépreux, et burent le pus des plaies.

Elven jeta sa main gauche aux ours de la forêt, et Tabbé saigna dans Tauge des pourceaux.

Les feuilles les baisèrent au visage ; la lune

LES 1 KUX DU SABRAT 281

piulunia leur sommeil; le pays fut une belle couche pour leurs regards.

Ils accompagnèrent le criminel à Téchafaud^ et ils essuyèrent, de leurs lèvres, Ice crachats que la foule lançait à sa face.

Le soleil les berça dans sa chaleur.

Les astres causaient merveilleusement. Les statues des saints enseignèrent les sources. Les tabernacles s'ouvrirent pour deux âmes transportées.

Ces pèlerins furent les frères des prostituées ; ils assistèrent les moribondes dans l'ombre des bouges ; ils les consolèrent des injures^ et leur parlèrent de rédemption.

Ils péchèrent pour sauver les parricides ei les Juifs mêmes.

L'eau leur murmura des paroles d'épousée. L'air les caressa comme un père.

Et dans sa châsse d'ivoire, de vermeil, d'or, la Vierge Marie, à leurs yeux, miraculeusement, tressaillit.

Corbehem et ses compagnons conquirent la ville du sultan de Mauritanie.

Les girandoles illuminèrent chaque soir les palais et les places. Chaque soir un quartier brûla pour luire sur leur festin. Les fruits, des jardins s'amoncelaient autour des gerbes d'eau. Des sangliers parurent sur les nappes dans la vigueur de leurs défenses et la succulence des aromates. Des pétales de roses pleuvaient des arcades vers les épaules des convives. Des négresses les couvrirent de parfums. Les esclaves couraient sans bruit' sur le miroir des marbres uniques.

La femme du désert, remuant les hanches et ses seins pointus, boula, un courbe cimeterre sur la tête, la face couverte de soie, les uieds garnis de clochettes, le ventre nu.

Les vainqueurs paradèrent en armures de

pierreries. Ils éblouissaient. Précipitamment, le peuple se vautrait dans la poudre au passage de leurs juments blanches. On leur sacrifia des agneaux sur les pierres saintes polies par les baisers des races ferventes.

Pour eux les mauresques dévoilèrent toutes les courbes de leurs corps teints de henné. Au son des tambourins et des sequins, elles leur jetèrent leurs écharpes mouillées de sueurs fauves. Ils connurent, au fond des chambres, Tamour languissant des androgynes, les dents pâles et les fureurs erotiques des filles nomades qui livrent leur puberté aux ânons.

Mais ils ne purent éteindre Tennui de leur cœur, ni amortir Téperon de l'inquiétude, ni écouter la ballade d'Etwin, ni se passer de l'entendre.

Les moines allaient par le soleil de la Palestine et le scintillement du sable. Or les jambes ne leur pesaient ; leurs pieds iv posaient.

Un élan sidéral captif en leurs formes évoluait mélodieusement avec leurs apparences corporelles.

Eux ne voyaientplus les choses trop minus cules etchétives pour leur âme embrassante. Le monde, ils le sentirent tourner sous leurs pas : tels les jongleurs qui s'équilibrent sur une boule roulante.

Ce mouvement les enivrait par Tharmonie de sa promptitude plus prompte que Tespoir. Un midi, détachés de terre, ils firent assomption avec la force sidérale incluse.

Cigala et ses compagnons atteignirent le désert.

Ils coururent pendant des jours vers les eaux disparaissantes. Un matin on trouva de Turine fraîche. Des chameaux avaient passé.

Trente jours, trente nuits, Cigala, Corbehem, Mac-Grégor et les soldats combattirent un peuple nègre armé de bâtons. Ils en massacrèrent un grand nombre, mais il en revenait toujours et de plus acharnés : une mer de têtes crépues boulait jusque le ciel. Et les vapeurs de leurs corps faisaient un nuage. Les ennemis faussèrent les armures avec leurs dents, efr déchirèrent les gambisons avec leurs ongles.

Les morts couvraient le champ de bataille de leurs troncs, de leurs mains, de leurs têtes. Le ciel sublime ressemblait à la terre, tant

était épaisse la poussière que fendaient les épées en tous sens.

Le trente-unième jour, M ac-Grégor, passant à Tarrière-garde pour étancher sa blessure découvrit le bouillonnement de la mer infinie. Au soir les débris de la troupe chrétienne poussée par les nègres reculèrent dans les eaux.

Qui s'engouffrèrent aux fissures des beau mes ; et les âmes s'éperdirent.

Paris. — Typ. Ph. Renouard, 19, rue des Saints-Pères.— 46781.

i mi

BIBLIOTHÈQUE des AUTEURS MODERNES

Collection de Romans à 3 fr. 50 WILLY

Le Roman d'un jeune homme beau

Aquarelle d'Albert GUILLAUME

Jeux de Prince

Couverture en couleurs de PRÉJELAN Louis DUMONT

La Louve

Page 1