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à faire dorénavant, c'est de ne plus commettre d'extravagance pour les jeunes filles. Tu ne seras plus à la peine de reprendre ton butin, ces choses ne se pratiquent qu'à la guerre.
— C'est ça, je lui ai fait la guerre pour lui apprendre à ne pas être fourbe avec ses vrais amis. Je suis entré en conquérant, j'ai mis le gars à la porte, il n'y retournera plus : je lui ai montré comment je traite ceux qui ont l'effronterie de marcher sur mes brisées : il croyait avoir affaire à jun homme de seconde main, mais aie pas peur, Edmond connait trop comment ça se passe chez les gens élevés dans les politesses et les cérémonies, je lui ai administré une leçon dont il se souviendra longtemps.
— Alors si tu es content il ne faut plus te venger sur mes objets.
— C'est juste, c'est juste: mais n'empèche que j'ai le coeur chaviré tout de même, on ne tombe pas de son ciel comme les moineaux nous autres, vous savez docteur.
— Tu as raison, néanmoins la plus sage philosophie est d'oublier bien vite les ingrats.
— Les ingrats, les ingrats, est-ce qu'on y pense lorsqu'on rencontre des jolies frimousses qui se mettent en quatre pour vous ensorceler ? on croit que Ç'a du coenr et du sentiment, lorsqu'on est d'une étoffe solide soi-même. Ah! la femme, la femme c'est un serpent qui vous glisse dans les mains comme une couleuvre.
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— C'est peut-ctre parce qu'elle-mème a été trompée par ce vilain reptile, qu'elle a acquis une partie de sa ruse pour se jouer de nous à son tour.
— Qu'il en vienne une autre se minauder près de moi! ah! les morguiennes, elles auront leur compte cette fois.
— C'est bien, on ne t'y prendra plus. Laisse maintenant l'époussetage, que tu fais tout de travers ce matin, vas plutôt porter le déjeuner à Mlle Aubry, elle n'est pas venue à table, elle est sans doute un peu souffrante puisqu'elle garde la chambre.
— Monsieur Dugal est parti hier, c'est ça, je comprends, on a du sentiment lorsqu'on n'a pas un gésier à la place du coeur. Je vais tâcher de la distraire avec des histoires drôles.
Et disant, il se dirigea vers la cuisine pour chercher le déjeuner.
Lucienne, un peu plus pâle qu'à l'ordinaire, pensive à sa fenêtre, regardait sans la voir la route où Pierre, la veille, avait disparu, lorsqu'Edmond frappa à sa porte.
— Entrez, dit-elle.
Edmond parut portant un cabaret sur lequel fumait une tasse de café bien chaud, à côté d'oeufs frais, de petits pains sortant du four et d'un bol de crème.
— C'est vous, Edmond, il ne fallait pas vous ‘déranger pour apporter tout cela. Je n'ai pas
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quitté ma chambre parce que ce matin, je n'ai pas faim.
— Pas faim, pas faim, mademoiselle, il faut toujours manger si l'on veut pas se laisser mourir. Tenez, buvez un peu de ce café pendant que je vais vous conter une petite histoire, C'était une jeune fille qui elle aussi ne voulait pas manger, comme vous. Le docteur arrive, la regarde, l'ausculte.
— Qu'est-ce que vous avez, dit-il, voulezvous manger ?
— Non.
— Voulez-vous une petite beurrée?—Non.— Voulez-vous des confitures?—Non, non, non.— Voulez-vous vous marier?—Ah! ah! ah! ah!
faites-moi donc pas rire, docteur, tandis que je suis malade.
Lucienne riant aussi :
— Alors vous croyez que je veux me marier?
— Dame, je ne dis pas, mademoiselle : mais quand on s'aime, on ne se sépare plus, alors on n'est pas plus pâle un matin que l'autre, quand on a toujours sa moitié à côté de soi.
— Les gens mariés sont aussi quelquefois forcés de se séparer.
— C'est juste. Le grand Napoléon se séparait souvent de Joséphine par nécessité, il a eu tort à la fin de se séparer pour tout de bon. Ça lui a porté malheur, voyez-vous, il était trop grand pour faire une petitesse pareille.
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— Vous vous oceupez donc d'histoire Edmond ?
— D'histoire, certes oui, je fais une fusion d'histoire, de peinture, de musique.
— Comment une fusion?
— Eh bien! après avoir entendu un récit de bataille, je barbouille une toile où les so'dats français culbutent les Allemands : quand je suis fatigué je laisse la peinture pour jouer la Marseillaise, sur mon flageolet. 11 me semble alors que j'suis en France, que je crie: Aux armes, en suivant un héros pour défendre les frontières.
— Vous avez des goûts guerriers ?
— Oui, mademoiselle. Je me figure que le Dr Chenier est devenu un grand colonel, je suis son caporal, nous gagnons des victoires, nous aplatissons les Anglais, nous prenons à l'ennemi des drapeaux dont je tapisse les murs de ma chambre, car vous savez le docteur est un brave des braves ; ç'a l'étoffe d'un général dans la poitrine, c'est moi qui vous le dis ; si jamais on avait besoin de se battre il faudrait marcher sur son Corps pour le faire reculer. C'est iui qui crierait: “La garde meurt, mais ne se rend
Edmond se croisa les bras avec satisfaction, s'admirant intérieurement d'avoir placer si bien
à point sa phrase toute apprise.
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— Alors, fit Lucienne, nous ne devons avoir aucune inquiétude si quelqu'un nous voulait du mal.
— Nous sommes là, le docteur et moi, Je voudrais bien voir les chenapans qui ôseraient venir marcher dans nos eaux, ils avaleraier.t une gaffe dont ils se souviendraient longtemps. Mais, mangez donc, mademoiselle, tenez, goutez à cette bonne crème, j'ai une autre histoire à propos de crème.
— C'est bien, contez-là. Vous me donnez de l'appétit, je vais essayer la crème.
—- À la bonne heure, c'est ainsi qu'il faut réparer ses forces, quand on est “feluette” comme vous l'êtes, voyez-vous, lorsque vous aurez passé quelque temps à Saint-Eustache vous deviendrez en bonne santé, vous n'aurez plus de mélancolie, vous aurez l'humeur joyeuse. Pre-
nez donc un petit pain, ils sont délicieux.
Luciene brisa la pâte qu'elle porta à ses lèvres.
— Vous avez raison, ils sont très bons.
— Ah! ça va mieux, mangez encore, je vais raconter mon autre histoire. C'était chez des gens qui ne connaissaient pas beaucoup les politesses et les cérémonies. I! Y avait sur le chemin de Sainte-Rose un homme qui se mourait, vite, vite on envoie chercher monsieur le curé. En arrivant dans la petite maison bien basse, ne Comptant que deux chambres où le jour pé-
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nètre que difficilement, il se penche vers le mourant:—Mais, dit-il, s'adressant à la femme du malade, qu'avez-vous donc fait à votre mari, la mère, est-ce que vous ne lui avez pas lavé le visage depuis des semaines ?
— Ah! monsieur le curé, ne m'en parlez pas, j'avais peur que vous vinssiez pas venir à temps, que le cher homme rende l'âme avant que vous arriviez, je lui ai donné le Saint-Chréme avec de l'eau hénite et de la crème fraiche. Je lui ai dit en lui mettant ça sur les yeux: C'est pour ta voyance, mon pauvre homme, sur les oreilles, c'est pour ton entendation, mon brave homme; sur la bouche, c'est pour ta &ueulation, mon bovard d'homme. Ah-ah-ah, n'est-ce pas qu'on a des gens bien ignorants par ici, mademoiselle ?
Lucienne riant franchement :
— C'est ignare qu'il faut dire Edmond.
— Ignare, c'est un grand mot, je le dirai à l'avenir, ignare, ignare, oui je m'en souviendrai.
Pierre revint avec sa mère habiter Saint-Eustache. Quelques jours s'étaient à peine écoulés et madame Dugal ressentait un attachement profond pour Lucienne, dont elle s'était appliquée à étudier attentivement le caractère. Inquiète comme toutes les mères. lorsqu'elles apprennent que leurs fils sont épris de beaux yeux, bleus ou noirs, elle avait voulu s'assurer par elle-même si vraiment mademoiselle Aubry
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serait la femme capable de rendre son enfant heureux. A leur première entrevue, ce fluide sympathique, qui attire deux personnes devant plus tard étre amies, les rapprocha l'une de l'autre,
Les mois s'écoulèrent rapides pour Lucienne, entourée de l'affection de madame Dugal et du dévouement de Pierre, Un seul nuage obscurcissait son ciel, c'était la pensée de son retour au milieu des siens : elle sentait que bientôt on la rappellerait chez son oncle, Elle n'était pas en âge !l faudrait obéir, Quitter Saint-Eustache, où elle n'avait rencontré que de sincères amis, remplissait son âme de tristesse.
Elle avait goûté chez le Dr Chenier toute la douceur des satisfactions intimes, aux repas, elle avait joui de ces conversations fraternelles que les familles unies échangent, avec cette franche gaité, cette expansion des natures droites, ignorant les petits détours mesquins, n'ayant aucune doublure hypocrite, housse recouvrant la laideur de l'étoffe cachée: là tout se lisait en un livre grand ouvert. Tout lui plaisait dans cet intérieur, il n'y avait pas jusqu'à la présence d'Edmond avec ses excentricités, son bon vouloir, qu'elle regretterait lorsqu'elle quitterait cette demeure.
Elle retrouvait chez le Dr Chénier son enthousiasme pour les nobles causes ; ils comprenaient tous deux la sublime vertu du sacrifice.
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Souvent ils s'étaient serré la main avec joie en apprenant les succès des héros de l'Ile de France, où à cette époque les Franco-Mauritiens revendiquaient avec énergie les droits que l'Angleterre refusait de leur accorder. Vaincus par le nombre, après avoir remporté sur Albion de brillants succès, ces insulaires avaient dû capituler en 1810. Cette capitulation, l'une des plus belles dont il soit fait mention dans l'histoire, portait, outre plusieurs autres privilèges importants, que les habitants conserveraient leurs lois, leur religion et leurs coutumes, Depuis lors les Franco-Mauritiens avaient eu à lutter avec énergie contre l'oppression des vainqueurs, l'Angleterre avait violé la capitulatoin dans ses parties les plus importantes. L'Ile de France comptait des hommes éminents, résolus à faire reconnaitre les droits de leur compatriotes, et à consacrer leurs talents à ce noble but, les deux frères Adrien et Prosper d'Epinay, Evenor Dupont, le colonel Adam, Ponget de Saint-André et beaucoup d'autres.
On se félicitait à Saint-Eustache, dans la maison du docteur, lorsqu'à de rares intervalles, on apprenait que ces frères éloignés d'Afrique, obtenaient des concessions par leur persévérance et leur énergie, on sentait que la plaie que l'on voulait guérir là-bas, était la même qui saignait chez nous et tout bas l'on disait : Cou-
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rage, braves défenseurs de vos libertés, nos sympathies vous suivent.
Le grand patriotisme de Lucienne plaisait infiniment au Dr Chenier, surpris souvent de rencontrer tant d'énergie chez une personne aussi délicate, il l'admirait se disant :
— Quelle virilité chez cette petite fille.
Cependant souvent il la trouvait affaissée, c'était lorsque plongée dans des zones de profonde réflexion elle pensait à son départ pour Montréal. 11 lui disait alors:
— On est sérieuse ce matin. Qu'avez-vous ?
il ne faut pas se laisser ètre malade de nouveau.
— Non, docteur, mais écrivez à ma famille que je le suis encore, afin qu'il me soit possible de demeurer quelque temps de plus dans votre maison, où vous avez tous été si bons pour moi.
—- Certainement, madmoiselle, 1.ous voulons vous garder au milieu de nous, comptez sur mon dévouement, j'arrangerai tout avec votre oncle de manière à ce qu'il vous permette de prolonger votre séjour ici, Vous êtes beaucoup mieux, je suis heureux de le constater.
néanmoins la campagne vous est encore indispensable.
— Et vos soins attentifs, docteur.
— Si vous le voulez, et beaucoup d'autres choses aussi. La médecine est relative. elle doit s'appliquer de mille différentes manières. Je ne suis pas de ces médecins qui disent en
LNA VIANCÉS DM ATHOATACHN vw!
constatant une maladie grave: “{] n'y à que ce traitement, tels et tels aliments sont très mauvais." Souvent cet aliment, injurieux pour quelques-uns, est précisément le remède voulu Pour certaines organisations: la science n'est pas encore arrivée à ce discernement parfait de la susceptibilité individuelle, susceptibilité presque imperceptible à la &énéralité des hommes pratiquant la médecine, ayant fait cependant de bonnes études: maix ne possédant pas cette fine intuition leur faisant pressentir avec quelle différence de méthode l'on doit procéder dans certains cas: à quel point les Auides ina- &nétiques, répandus dans l'air ambian!, produisent d'effet sur le patient, en quelle quantité le corps humain s'en remplit. Ainsi, les poumons faibles absorbant plus vite que les autres les gaz délétères contenus dans l'atmosphère, il serait imprudent de donner à Ces personnes des remèdes où il entre de l'arsenie, de la strychnine, ou tout autre poison, on amènerait des gastrites mortelles, le remède contenant des toxiques produisant en partie, les mêmes effets que les gaz empoisonnés déjà absorbés par les patients, dans les maisons qu'ils habitent,
— La médecine est une belle et intéressante science, docteur.
— Oui, particulièrement lorsqu'on la pratique sur d'intéressants patients, que l'on voit avec satisfaction le bien qu'ils en retirent. Ma!-
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heureusement grand nombre de patients ne suivent pas nos ordonnances, pour eux les petites choses, déterminant les grandes crises, ne sont rien, tant que le malade n'est pas arrivé à la période critique, où tout remède devient inutile, la maladie étant trop avartcée on re peut plus guérir.
— Quel dommage de rencontrer des gens aussi inconséquents.
— Oui quel dommage. Les foules bornées éviteraient de grands malheurs si l'on pouvait les convaincre, ou si plutôt il se trouvait chez elles ce sain jugement prévoyant les conséquences futures des choses présentes, si chez l'individu existait le bon esprit d'essayer avant de condamner, l'humanité serait en peu de temps régénérée ; que de souffrances seraient épargnées ; l’homme, heureux par le fait même qu'il serait en santé parfaite, vivrait des années de plus, sans arriver à cette décrépitude, cette perte de facultés mentals et physiques qui elle seule est la véritable mort: notre âme se détacherait de son enveloppe comme la chrysalide devient papillon, dans un sommeil paisible on oublierait la vie, pour renaître en évoluant dans nn monde meilleur, tout en ayant parcouru ici-bas une route ensoleillée.
— Vous avez raison, docteur, la vie est belle lorsque Dieu vous donne le bonheur de rencontrer des parents, des amis sympathiques qui
vous comprennent, sentent et pensent comme vous: alors on ne veut plus mourir, on se dit qu'il est grand celri qui a créé des âmes si bien douées. Remarquez, je ne parle pas de perfection, la perfection ne peut exister sur la terre, il faut à tout être les défauts de ses belles qualités, sans quoi le tableau serait insipide, incolore, sans ombre. On les veut ces nuages faisant ressortir les clartés du soleil; si dans + son intime intérieur on jouit avec bonheur du charmant tableau de la surface des eaux, endiamentées par les rayons brillants du régulateur des jours, on remercie l'ombrage du grand arbre, sous lequel on se repose pour admirer, sans se sentir brûlé, l’éblouissante lumière, dont la chaleur fait épanouir les plus belles fleurs.
— Je vois que vous êtes très indulgente, mademoiselle, vous ferez une épouse dévouée.
— Une épouse ne l’est-elle pas toujours, docteur?
— C'est vrai, je m'exprime mal, j'aurais dû dire ‘une véritable épouse, faisant la large part de toutes les faiblesses humaines.
— J'en ai peu de mérite, car pour moi il y a une douce jouissance à pardonner, à une personne chère, une faute avouée. Vous allez peutêtre me juger exaltée, mais au médecin comme au confesseur on peut tout avouer, je me suis Souvent perdue dans de folles rêveries, où bles-
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sée mortellement, j'entrevoyais le bonheur d'entendre des paroles de sincère affection, dictées par un véritable repentir,et m'écrier dans un élan de bonheur suprême: oh! merci. je ne me souviens plus, vous me rendez si heureuse.
— Je ne vous trouve pas exaltée de penser de la sorte, mademoiselle, rien de plus précieux ici-bas que les sentiments vrais: un véritable ami est un diamant bien rare, si cet ami est doublé d'une âme supérieure ayant la noblesse de savoir reconnhitre ses torts, n'est-il pas légitime de rêver pouvoir le rencontrer sur sa route.
— Heureux alors celui qui rencontre à temps sur son chemin, l'être avec lequel côte à côte,
la main dans la main, soit en amitié, soit en amour, il peut parcourir le sentier étroit de l'existence ; qu'importe alors les difficultés de la route, on les franchit alerte, après avoir souffert, lutté ensemble, le cyclône qui nous a si fortement secoués n'a pu nous séparer, unis dans le malheur comme dans la joie, rien ne peut rompre les doux liens de deux âmes vrai. ment soeurs.
— Bonjour, docteur, fit en ce moment une fraîche voix de fillette, venant interrompre la conversation, voyez comme j'ai grandi durant ma maladie, cette robe, qui était si longue, comme elle est courte, je ressemble à une saltimbanque ainsi mise: mais je voulais venir au-
jourd’hui vous porter ces fleurs, ma mère n'a pas eu le temps d'allonger mes robes et elle désirait vous envoyer ces roses, elle vous adore ma mère, depuis que vous m'avez sauvée.
— Merci, chère enfant, je suis bien honoré, pour mon peu de mérite, d'être placé au rang des dieux, c'est vous plutôt que l'on devrait adorer comme Flore, vous êtes ravissante aujourd'hui, je suis heureux de voir vos joues roses comme vos fleurs, elles contrastent joliment avec vos yeux bleus; il n'y a plus là, dit-il en passant la main avec affection sur la tête de la jeune fille, ces belles tresses de cheveux blonds, la vilaine fièvre nous a forcés de les couper ;
mais ces mèches bouclées ne les remplacent pas mal.
— Oui, avec mes cheveux courts et ma jupe presqu'aux genoux, je ferais un bon page.
Lucienne regardait avec intérêt le charmant tableau que faisait la nouvelle venue, accompagnée d'un énorme chien Saint-Bernard. Elle paraissait à peine âgée de quinze ans, sa physionomie était un ensemble de finesse et d’espièglerie; tout dans ce jeune visage respirant la joie, le bonheur de vivre, expression se trouvant presque toujours dans le regard d'enfants bien élevés, chéris et choyés de leurs parents. Sa robe de crépon bleu modulait bien la sveltesse de sa taille, les manches bouffantes, ouvertes sur le côté, laissaient voirses bras par-°
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faits de forme, blancs comme l'albâtre, les mains étaient mignonnes, sa gracieuse silhouette se balançait continuellement sur un pied, sur l'autre, comme s'il lui eut été difficile de demeurer en place.
— Je suis si conte:.:0 le pouvoir enfin sortir, disait-elle, presque cou.1r comme je viens de le faire avec mon brave Néron, il ne me quitte plus le bon animal, on dirait qu’il craint que je ne devienne encore malade.
La jeune fille appuya sa tête sur celle du Saint-Bernard qui, en réponse à cette caresse, remua significativement le bout de la queue.
— Mais je ne le serai plus malade, docteur, continua-t-elle, en laissant son favori pour passer amicalement son bras sous celui du mé cin, vous m'avez sauvée pour bien des ann. , n'est-ce pas?
— Je l'éspère. Vous voilà beaucoup plus forte qu'avant les fièvres: les typhoïdes changent la constitution lorsqu'elles n’enlèvent pas le malade, soit qu'il devienne plus faible qu'avant, s’il était fort, ou beaucoup mieux portant, si la santé était délicate. À
— Vous avez dit cela à ma petite mère? elle bénira alors cette maladie qui lui a fait verser tant de larmes, elle lui doit une récompense, cette vilaine fièvre, pour le mal qu'elle lui a causé.
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— Oui, je le lui ai dit afin de lui rendre, le plutôt possible, les forces qu'elle a perdues, épuisée par l'anxiété et les longues veillés,
— Docteur, elle ne sera pas malade, n'est-ce pas? interrogea la jeune fille devenue subitement un peu pâle.
— Non, non, ne vous alarmez pas, mon enfant, vous êtes là pour la ramener avec votre bonne mine et votre gaité.
— Ah! vous me rassurez, car j'aimerais mieux mourir que de perdre ma petite mère adorée ; pourtant la vie est attrayanyte lorsqu'il nous est permis d'admirer une nature aussi belle que celle-ci. Ce ciei bleu, cette délicieuse rivière serpentant aujourd'hui comme un ruban moiré pailleté de diamants, me rendent tout heureuse, après avoir été enfermée deux longs mois, dañs ma chambre sur un lit de souffrance. Il me semble que je ne pourrai me rassasier d'aspirer l'air pur du dehors, d'admirer la beauté de la campagne qui nous donne de si belles roses.
— Elles sont superbes en effet celles que vous m'apportez là, mon enfant. Voyez, mademoiselle Aubry, dit le docteur, en prenant les fleurs des mains de la nouvelle venue, pour les montrer à Lucienne, c’est à madame Girardin et $a jeune fille ici présente que je dois le plaisir de les posséder.
Lucienne salua.
on LES FIANCEN DH ST-RUSTACHE
— Vous connaissez déjà ma patiente, continua le médecin, vous m'avez souvent demandé de ses nouvelles.
— Moi aussi, reprit vivement Gabrielle Girardin, mademoiselle est sans doute la jeune dame malade, venue de Montréal à Saint-Eustache, pour réparer ses forces, alors nous sommes les deux convalescentes du docteur, presque des amies, serrons-nous la main, en nous félicitant d'avoir rencontré un si bon médecin auquel nous devons toutes deux la ‘ie. Vous paraissez ne plus souffrir, mademoiselle Aubry, j'en éprouve beaucoup de joie.
— Merci de votre généreuse sympathie, je suis aussi heureuse de vous voir si pc “faitement remise de votre longue maladie.
En cet instant madame Chenier s'avança :
— Bonjour, petite, dit-elle en embrassant mademoiselle Girardin, je suis contente de vous revoir au milieu de nous et si parfaitement remise. Je vous apporte la petite épingle que vous aviez perdue la dernière fois que vous vintes ici.
— Ah! quelle agréable surprise, je ne croyais pas la retrouver.
— C'est un bien singulier bijou, dit le docteur en l'examinant. ‘
C'était une petite broche grise en forme de serpent enroulé, sans tête.
LES VIANCÉS DK ST-HUSTACHEK 1m)
— N'est-ce pas, reprit Gabrielle. On trouve ces fossiles en grande quantité à Whitby, Lord Kendall l'a apporté à ma mère, de cet endroit où existent encore, sur une falaise escarpée de la Mer du Nord, les ruines d'une abbaye renommée remontant aux sixième siècle. La légende rapporte que Sainte-Hilda, de sang royal, abbesse de Whitby dans l'âge suivant, avait, par ses prières et ses jeünes, obtenu que les serpents qui infestaient cette contrée fussent changés en pierre. Les ruines de |’ Abbaye de Sainte-Hiida sont encore magnifiques dans leur déchéance. L'on dit qu’à certaines époques de l'année, l'abbesse revient visiter son ancienne demeure, et que, lorsque le soleil frappe de ses rayons l'une des fenètres du monastère, l’on peut apercevoir l'ombre de la sainte. Les oiseaux de mer, en passant au-dessus de l'antique monument, abaissent leurs ailes en signe d'hommage à la bienheureuse Hilda.
— Quelle jolie légende, fit Lucienne.
— Où l'avez-vous donc retrouvée, cette petite épingle? madame Chenier, continua Gabrielle, je l’avais tant cherchée, je n’espérais plus la revoir et j'en étais affligée à cause de ma mère. elle y tient beaucoup.
— Eh bien! ma chère, elle se trouvait dans un endroit où nous avions cherché ensemble sans rien voir, près de la fenêtre, retenue au rideau.
— C'est ainsi, reprit le docteur en riant, que souvent nous passons à côté du bonheur sans le voir. Mais entrons, mes amies, nous ailons mettre les belles roses de mademoiselle Girardin au milieu de la table et prendre le diner eu famille.
— Oui, je vous offre notre humble pot-aufeu, mademoiselle Gabrielle, dit madame Chenier, il est très frugal, je vous assure mais vous l'assaisonnerez de votre gaité.
— Ne faites pas d'excuses pour le diner, madame, nous savons tous qu'il sera excellent, j'anticipe le plaisir de le savourer.
Après un an de séjour à Saint-Eustache, où les plus belles heures de son existence s'écoulèrent, Lucienne dû retourner au milieu de sa famille. Elle retrouva là des esprits hostiles, et, de plus, une obsédante attention de son cousin qu’elle ne pouvait, ni encourager, ni rebuter complètement, comprenant que la vie chez son oncle ne serait plus tenable si elle entrait en guerre ouverte avec lui. Elle avait encore près de deux ans à séjourner chez les siens, il fallait donc accepter comme badinage, toutes les at-’ tentions de ce cousin antipathique, si elle ne voulait pas être en butte à sa tyrannie; ainsi chaque jour elle était blessée dans ses sentiments, ses opinions, de plus son patriatisme souffrait du loyalisme fanatique de sa amille
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qui considérait comme justes les lois oppressives d'un gouvernement injuste.
À de très rares intervalles elle put revoir Pierre, à l'insu des siens, et enfin l'heure tant souhaitée sonna. Lucienne avait vingt-et-un ans le jour de la proclamation à Montréal des Fils de la Liberté, le 5 septembre 1837, où nous la voyons, pour la première fois, se penchant à sa fenètre pour laisser tomber une rose aux pieds de M. Dugal, lui annonçant qu'enfin plus rien désormais ne saurait se placer entre elle et lui: elle est libre, elle l'a choisi comme fiancé, le soir même elle le reverra chez madame Girardin, où se réunit l'élite de la société montréalaise.
« ss... UP FRERE RLEST ESS GITES ESS Sr To se
En quittant monsieur DuVallon, mademoiselle Girardin s'était dirigée vers le groupe des jeunes, des éclats de rire partaient de ce cercle, on entourait un grand monsieur qui, debout devant une statue de Vénus, au-dessus de laquelle Cupidon lançait ses flèches, parlait avec animation, ainsi qu’un conférencier, devant un public intéressé et fort amusé.
Le beau parleur avait dans toute sa personne une distinction parfaite, des manières de grand seigneur; il pouvait avoir trente-cinq ans, mais on lui en donnait bien quarante, car sur tous ses traits, dissimulée sous un fin vernis, se retrc vait la trace d’un bon viveur, pres-
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que d'un roué. Grand séducteur de femmes, heureux de ses succès, oublieux de ses torts, chasseur de passions brülantes, que la légèreté de son caractère s'étudiait à éteindre soudain avec des douches froides d'inconstance et d'oubli; il se posait en martyr du sort, accusant tous les dieux de cruauté, de barbarie, de tyrannie, il s'écoutait parler devant les naïfs qui le croyaient.
— Venez vite, Gabrielle, défendre votre beau Cupidon, dit une des amies de Mile Girardin en la voyant s'avancer, monsieur Pelletier déclare que vous ne devriez pas garder ce vilain dans votre maison et qu'il faudrait le jeter au feu.
— Comment, monsieur Pelletier, pouvezvous conseiller un semblable ostracisme à l'égard de ce charmant enfant, que vous admirez toutes, n'est-ce pas, mes compagnes, dit en riant la jeune fille, regardez comme il est beau. séduisant.
— Oui, oui, répondit le groupe d'une seule voix, il serait trop triste de le renvoyer.
— C'est que vous ne le connaissez pas, mes, demoiselles. Lorsque vous aurez mon âge vous comprendrez son pouvoir fascinateur, son attrait irrésistible vous entrainant avec lui vers toutes les joies, les bonheurs, les extravagances, toutes les folies, les peines, les déceptions; ne vous laissant voir, au premier abord, du chemin
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où il vous conduit que les douces pentes, les vertes mousses, les allées fleuries; cachant adroitement sous le charme de sa personne, le cruel cortège qu'il traine toujours à sa suite, jalousie, désespérance, haine, vengeance, destruction. Sans défiance vous l'accucillez ce roué, ce perfide qui, dans tous les âges, vous a trompée, ce faucheur d'âmes, ce rieur éternel dont les baisers sont fondus dans les pleurs, dont les caresses se resserrent en des tenailles de fer : il vous séduit, il vous subjugue, tant sa force est puissante; noblement indignée, un jour vous le chassez, il ne se rebute pas; il est là, il vous guette, il reviendra : il a beau faire l'anémique et le mort pour calmer vos défiances, à l'heure où vous le redoutez le moins, il reparaitra en maitre, sans frapper, il reprendra possession du logis: vous avez beau regimber, de droit vous lui appartenez, comme étant le plus faible; c'est la justice humaine et ce dieu s'en empare, vous n'avez rien à dire, mais qu'à vous résigner. Vous voyez maintenant, si je n'ai pas raison, mesdemoisclles, de vouloir qu'on l'exile de ce salon; vous toutes qui le croyez si charmant vous ne le connaissez pas,
et je vous conseille de ne pas chercher à le connaître.
— Peut-être que tout le monde ne partage pas votre opinion, fit Gabrielle, je suis persuadée que ce monsieur a une toute autre idée de
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ce dieu, qu'il se sent parfaitement satisfait d'être sous le charme de sa puissance.
C'était Pierre qu'on désignait, il entrait et cherchait du regard sa fiancée. Jamais Lucienne ne lui apparut avec plus d'attraits qu'à cet instant, Vêtue d'une robe de gaze noire, dont le foncé faisait adminrablement ressortir la blancheur marmoréenne de son cou, de ses bias de forme délicieuse, elle lui sembla la statue de la grâce dans cette toilette unie, n'ayant pour toyte parure qu'une rose à sa ceinture et un croissant de diamants dans ses beaux cheveux bruns, La joie de pouvoir, à cette heure, revoir Pierre sans contrainte, illuminait ses traits d'une auréole de bonheur, qui la rendait plus séduisante que jamais ; plus d'un jeune homme en la regardant s'était dit à part lui: Heureux fiancé que ce M. Dugal.
Pierre, après avoir salué madame et mademoiselle Girardin, avait pris place à côté de mademoiselle Aubry et tous deux oublièrent à l'instant ceux qui les entouraient.
— Voyez, monsieur Pelletier, murmura Gabrielle avec un sourire railleur, l'expression de ces fiancés ne démolit-elle pas toutes vos théories sur l'amour?
— Non, mademoiselle, ils n’en sont qu'au premier chapitre, ignorant encore ce que leur réserve le dieu malin. Le plus sage est de ne jamais consentir à se laisser glisser sur la pente
LES PIANCRS D ST-HUSTACHE 108 .
fatale, s'aguerrir contre tout sentiment du coeur, ct demeurer vieux Karçon comme moi,
— Ah! fi donc! monsieur, vos théories sont criminelles, vous voudriez toutes nous vouer au célibat.
— Mais nous ne le voulons pas, s'écriérent ensemble cinq ou six jeunes voix, nous voulons toutes nous marier,
— Alors vous voulez toutes avoir des maitres, des tyrans?
— Non, non, nous voulons des bons garçons.
— Ah! ah, ah! mes jeunes filles, vous ignorez que les bons garçons sont rares comme les fines perles.
— Précisément, ce sont ces fines perles que nous voulons trouver, dit Gabrielle.
— Monsieur, vous arrivez à temps, fit monsieur Pelletier, s'adressant à monsieur Du- Vallon qui s'avançait vers eux; vous êtes auteur, vous pourrez mieux que moi convaincre ces jeunes filles de l'erreur où elles sont, de croire les hommes des perfections capables de leur donner des bonheurs de roman.
— Monsieur, le roman n'a de mérite que s'il est scalpé sur le vif. Je ne dirai pas pour cela que les perfections existent, mais j'ai la certitude qu'il y a des hommes capables, malgré leurs grands défauts de rendre une femme heurense et j'aime à retrouver chez la jeune fille toutes les belles illusions ensoleillant ses rêves
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d'avenir. D'ailleurs les bonnes femmes font les bons maris, une femme d'esprit, dès qu'elle entoure celui qu'elle a épousé de tendresse, d'attentions, peut faire de lui ce qu'elle veut attendu que ce mari n'est pas une brute, car les brutes on ne peut en avoir raison qu'à coup de fouet. J'ai la conviction que nulle de ces demoiselles n'aura ce malheur, elles épouseront toutes des gentilshommes, ayant les défauts de leurs grandes qualités.
— Des perles enfin, dit en riant une séduisante enfant ds dix-huit ans, aux cheveux dorés, aux yeux d’un bleu de ciel d'Orient, monsieur Pelletier vient de nous prévenir de l’erreur où nous sommes d'espérer semblable chose.
— Monsieur Pelletier a sans doute voulu dire que l’on ne trouve pas les pierres polies ; il faut, mesdame:, pour leur enlever leur rudesse et les faire briller de leur véritable éclat, toutes vos grâces, vos charmes et votre habileté féminine: à votre délicat contact les écorces les plus dures s’amollissent, avec de la persévérance la femme en peu de temps opère des prodiges, elle finit par tout obtenir de celui qu'elle aime, il ‘evient son dévoué serviteur, sans même qu'il s’en doute, c'est elle qui conduit quand il se croit toujours le maître.
— Alors entre les deux époux le bonheur est parfait?
— Précisément, mademoiselle.
— Enfoncé, monsieur Pelletier, dit Gabrielle.
— Non pas, non pas, mademoiselle, monsieur DuVallon est auteur, comme le curé il prèche pour sa paroisse, il ne veut pas de vieilles filles puisqu'elles ne peuvent figurer dans les romans, ou si elles y entrent ce n’est que pour jouer les rôles secondaires, il faut des héroines aux écrivains, il leur faut des passions brûülantes, des maris parfaits, qu'on trompe à plaisir, des couples de pigeons, roucoulant leurs idylles des années, des années, s'aimant autant après dix ans que le premier jour de leur union. Voilà ce que le romancier écrit, avec l'intention de persuader à son lecteur qu'il lui raconte de grandes vérités ; mais malgré ce qu’en prétend monsieur DuVallon, la vie n’est pas un roman, ou si elle l’est c’est un cruel roman où viennent se heurter les plus beaux sentiments.
— Vous oubliez, monsieur, reprit l’homme de lettres, qu'il faut toujours l'ombre au tableau, sans quoi le Panorama serait insipide: l'homme continuellement heureux oublierait vite qu’il l’est, il lui faut des revers, des inquiétudes, des angoisses même, pour lui faire apprécier tout ce dont il jouit. Que voulez-vous, . l'homme est ainsi fait, avec ses travers, ses erreurs, par ce qu'il est un être fini destiné à n'atteindre la perfection qu'auprès de l’Infini.
FRERE MB rte
— Allons, si vous vous lancez dans les questions philosophiques, je n’en suis plus. Monsieur le professeur Polewski n'est-ce pas que ces auteurs sont des gens dangereux avec leur théories.
— Souvent, souvent, fit le professeur, ce sont des personnalités très intéressantes cependant, quoiqu ‘il fassent beaucoup de mal lorsqu'ils s'en mélent; mais avant d'exprimer mon opinion, permettez, monsieur DuVallon, que j'ajoute qu'il y a de nobles exceptions dont vous faites partie. Laissez-moi vous demander maintenant pourquoi vous autres écrivains, formant la classe des esprits supérieurs, employez-vous votre talent à brouiller les individus, en ne mettant en scène que de fausses natures? A vous he on croirait véritablement, qu’une femme ne peut être intéressante sans commettre l’adultère, un mari quelque chose s’il ne trompe son épouse. Vous brodez sans cesse sur le méme thème. La pièce où il y a le plus de dupes est la plus admirée. Les hommes étant de grands enfants applaudissent avec enthousiasme, à tous les mensonges, toutes les roueries les mieux ourdies, à côté de leurs jeunes femmes qui se disent: Oui, c’est très beau, c’est ainsi que l’on doit entendre la vie. Puis un bon jour, si le mari est traité en réalité comme dans le roman on le traite, il s’indigne, devient furieux, désespère, crie à l’abomination, oubliant
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qu’il a le premer, en société avec l’auteur, préparé son propre malheur. C'esi singulier, l'homme s’étudie continuellement à se rendre malheureux. Vous disiez, tout à l'heure, monsieur DuVallon: Les bonnes temmes font les bons maris. Je vous répondrai: Les bons hommes font les bonnes femmes. Lorsque le sexe fort aura le Courage de ne pas toujours donner gain de cause au mal sur le bien, au vice sur la vertu, les descendants d'Adam retrouveront Sur terre le paradis perdu. L'homme crée des coutumes, des lois pour la plupart injustes ; il veut des règles de conduite pour son prochain, non pour lui; pharisien dans l'âme il s'écrie:
Seigneur, Seigneur punissez ces méchants : puis tout le reste du jour il oublie, après cette prière, de mettre en pratique le grand, le sublime commandement du Christ : Aimez-vous les uns les autres.
Pendant cette discussion, Pierre assis près de Lucienne lui murmurait :
— Enfin le jour est arrivé, où votre tuteur n'a plus le droit de me disputer la protection dont je voulais vous entourer depuis si longtemps, il m'a semblé bien Souvent que cette heure bénie ne sonnerait jamais, que ce bonheur serait trop grand, que je n’en étais pas digne ; enfin tout ceci est passé et je vous ramène à Saint-Eustache, où cette fois personne ne pourra venir vous enlever. Comment votre
famille a-t-elle appris votre détermination, de venir habiter chez le Dr Chenier jusqu'au rétablissement complet de ma mère ; puisque vous m'infligez cette pénitence de retarder notre union jusqu'à cette époque.
— En agissant ainsi, Pierre, je n'ai pas voulu vous attrister, votre mère a si souvent exprimé le désir d'assister à la bénédiction nuptiale de son unique fils, j'ai cru que vous partageriez mon opinion à ce sujet, la vilaine entorse dont elle souffre actuellement sera guérie en quelques semaines, d'ici là, cher ami, nous nous verrons chaque jour.
— Vous avez raison, vous pensez à tout, bonne petite fée, dans mon bonheur je suis un égoîte, je vous demande pardon de ce reproche, j'ai si souvent éprouvé l'angoisse de la peur de vous perdre, que je suis devenu pessimiste, je ne me sentirai parfaitement rassuré que le jour où vous serez ma femme, où une barrière infranchissable vous séparera de votre famille, de votre cousin surtout.
— Vous n'avez plus rien à craindre de lui maintenant je suis en âge, je profite du voyage qu’il fait en ce moment aux Bermudes pour quitter la maison de mon oncle: la famille Girardin part demain pour Saint-Eustache, je vous ai écrit afin que nous puissions tous faire route ensemble. Nos malles sont prêtes. Mon oncle, ma tante apprendront mon départ lors-
LRS FIANCÉS DK ST-RUSTACHE 111
que j'aurai atteint la maison du Dr Chenier, afin de m'épargner l'ennui de discussions et de scènes désagréables.
— Îls ignorent alors que vous les quittez ?
— Oui.
— Tant mieux, cela me rassure, on ne peut prendre trop de précautions avec eux : ce vilain cousin comme je me sens heureux de son départ. Savez-vous, chère Lucienne, souvent j'ai eu des rages folles à la pensée qu'il était continucllement près de vous, vous obsédant de ses assiduités, bien des fois le ver rongeur de la jalousie me dévorait. |
— Ah! Pierre!
— J'avais tort, je le sais; mais l’absence est une vilaine conseillère, elle vous montre mille choses désagréables, elle vous prrsuade que si vous n'êtes pas près de l'être aimé, ceci, ceia peut fort bien arrivé, puis ces improbabilités se
mélent aux songes de vos nuits, vous vous éveillez inquiet, nerveux, les ténèbres favorisent vos craintes chimériques, que seul dissipe le lever du jour; alors vous vous traitez d’insensé, vous êtes fou de douter de tout ce qu'il y a de plus noble, de plus généreux sur terre, vous n'êtes pas digne de dénouer les cordons de ses . chaussures, quoique par amour pour elle vous souffriez le martyre: en pensant à tout ce qu'elle est, votre confiance redouble et vous dites
112 LES FIANCÉS DK ST-RUSTACHE
bien bas ce que je viens de vous dire; Lucienne, je ne suis pas digne d’être aimé de vous.
— Ceci est un jugement que vous n'avez pas le droit d'émettre, puisque l’on ne peut être juge dans sa propre cause.
— Alors qu'est-ce que je mérite?
— Que l'on vous gronde comme un vilain enfant gâté.
— C'est cela, grondez-moi, du moment qu'il m'est permis d'entendre votre voix, de voir votre regard chercher le mien, j'ai le courage de braver tous les courroux.
— Pierre, il ne faut plus vous rendre ainsi malheureux et m'aimer sans crainte, le sentiment que j'ai pour vous est si profond, si sincère, je ne pourrai jamais oublier par quelle attention délicate, par quel dévouement vous l'avez fait naître ce sentiment. Dans l'absence j'ai revécu les heures que vous avez passées près de la petite fille rebutée de tout le monde, votre bonté, votre patience envers elle me touchait encore plus qu’alors, l’âge, la raison me faisait mieux comprendre ce que vous aviez fait; combien avec sagesse vous me guidiez pour m'épargner les moindres ennuis, avec quelle tendresse vous me consoliez de mes chagrins d'enfant : la peite fille alors sentait bien que vous seul saviez la rendre heureuse, c’est pourquoi la femme aujourd'hui remettra avec
LES PFIANCKS DR ST-KUSTACHR 113
un immense bonheur sa destinée entre vos mains.
Un éclair de joie illumina le regard du jeune homme.
— Merci, dit-il, ces paroles me font oublier mes angoisses, que ne peut-on souffrir pour avoir le bonheur de les entendre de vos lèvres.
— Ne souffrez plus, Pierre, je vous le demande, j'en serais trop malheureuse. D'ailleurs si vous y tenez, nous pouvons nous marier cette semaine.
— Non, chère enfant, nous attendrons le rétablissement de ma mère. En ce beau jour de nos noces je veux que tous ceux que j'aime soient parfaitement satisfaits, Votre présence
à Saint-Eustache dissipera toutes mes craintes, auprès de vous je deviendrai plus raisonnable.
Oh" joie immense, revoir la route dans laquelle elle avait entendu cette incomparable musique, harmonie que le coeur ne saurait oublier puisqu'on la faisait vibrer pour lui. Ces paroles divines : “Je t'aime” c'était dans ce sentier qu'il les lui avait murmurées pour la première fois, dans son esprit se faisait le mirage ravissant de ces lieux, si souvent regrettés: la rubandelle blanche de l’allée s’étendait de nou- . veau devant elle, elle revoyait comme à cet instant les sapins, les bluets, les timides violettes, les poussiéreux brins d'herbe courbant la tête
114 LES FIANCKS DK ST-KUSTACHE
dans le chemin ondulé, où se faisait entendre de distance en distance le chant nasillard de cet insecte insensible aux brûlantes ardeurs du soleil; elle l’entendait encore, la cigale dont les notes grêles avaient accompagné, dans un jour d'ivresse, les tendres aveux de Pierre; ses douces paroles se répétaient aussi pénétrantes, aussi suaves, aussi distinctes qu'à cette heure d'antan. Emue de ces souvenirs Lucienne hâtait le pas afin d'atteindre plus tôt la demeure de M. Gitardin d'où l'on partait ce matin même pour Saint-Eustache. On eut dit qu'elle effleurait à peine le sol tant sa marche était légère, l'impatience d'arriver lui donnait des ailes. 11 semble toujours que l’on ne sera
jamais assez vite au but, lorsqu'il s'agit de retourner aux lieux témoins de nos plus intimes bonheurs.
Elle avait quitté sans bruit la maison de son oncle, à l'heure où tout dormait encore, afin de n'éveiller aucun soupçon, laissant derrière clle pour toujours les pénibles impressions dont sa vie avait été remplie dans cet intérieur, cependant en posant le pied sur la dernière marche du perron, elle éprouva un léger serrement de coeur, pourquoi? elle laissait 1à aussi, dans les annales du passé, les évènements les plus marquants de son existence. Elle y avait beau- Coup souffert ; mais toute souffrance attire une consolation, au milieu des heures sombres de
brillantes clartés avaient illuminé son âme, en premier lieu une amitié sincère, puis enfin un sentiment plus vivace, plus profond, plus intense, avait de ses chagrins dissipé la tristesse. Chaque meuble qu'elle laissait dans cette maison, avait été le silencieux témoin de ses désespoirs et de ses joies. Les quatre murs de l'élégante chambrette qu’elle avait habitée tant d'années gardaient, en hieroglyphes, compréhensibles pour elle seule, le récit d’un instant heureux. Les natures impressionables s’'attachent même aux choses inanimées et Lucienne sentait que tout départ porte en soi le pénible d'un adieu.
— Où allez-vous donc à cette heure matinala? lui demanda à cet instant M. DuVallon venant interrompre ses réflexions.
— Et vous-même? fit la jeune fille sans répondre à sa question.
— Ah! moi je me »romène’en cherchant une solution à un problè.ue littéraire, ou plutôt une manière rationnelle de reconcilier deux êtres charmants, faits pour se comprendre et devenir parfaitement heureux ensemble.
— Alors c'est une bonne action que vous désirez faire ?
— Peut-être.
— Les écrivains sont philanthropes.
— Vous avez une favorable opinion de l'écrivain.
116 LRS VIANCÉS DK ST-RUSTACHR
— Je les admire, je les envie quelquefois et je ne comprends pas pourquoi la généralité des hommes traitent si sévèrement les femmes auteurs.
— Pourquoi, mademoiselle, je vais vous l'expliquer. La femme auteur se dépare presque toujours de ses qualités féminines, elle néglige les belles actions pour les belles pensées, elle se lance dans un travail intellectuel, oubliant tout l'esprit qu'elle doit apporter à l'’accomplissement des petites choses quotidiennes de la vie, qui constituent le bonheur dans un intérieur, si elle s'en est fait un. Je veux parler d'une femme mariée. Une femme qui n'a de poésie et de beaux sentiments que dans les romans qu'elle écrit, est une compagne peu désirable pour un mari Je ne dis pas qu’elles sont toutes ainsi, il y a de nobles exceptions Pour prouver la règle; mais en général les bas bleus, les femmes savantes ne s'occupent que de leurs livres, elles vous représentent des héroïnes sublimes de dévouement pour leurs époux, pour leurs enfants, tandis que dans leur vie, elles sont pour leurs maris, pour leur famille, d'une indifférence, d'une négligence révoltante, ne leur donnant aucunes des attentions, des soins auxquels ils ont droit et je vous dirai en confidence, mademoiselle, que nous autres hommes, nous sommes tous plus ou moins égoistes et que nous préférons chez
LES FIANCKS DR ST-KUSTACHE 7
la femme un peu moins de science, moins d'ambition à chercher la gloire du dehors et plus d'aspiration à vouloir toujours demeurer, par la tendresse, le dévouement, le centre des affections intérieures.
— Mais, monsieur, la science est-elle incompatible aux qualités de la femme ? parce qu’une femme est instruite s'ensuit-il qu'elle ne peut faire une bonne épouse, une mère admirable?
—— Non, non; mais que voulez-vous, neuf fois sur dix la chose existe. J'ai connu des femmes auteurs, parfaites en tout point, qui avaient à gémir de l'opinion qu'on se faisait d'elles, à cause de leurs confrères en littérature. Voilà le revers de la médaille, une femme auteur, vraiment femme est un trésor, elle existe, on la trouve; mais elle a à subir le jugement téméraire des masses.
— Quel dommage!
— Vous avez raison, quel dommage qu'icibas les bons doivent infailliblement payer pour les méchants.
Lucienne avait ralenti le pas, elle arrivait chez monsieur Girardin.
— Vous entrez ici? mademoiselle. Un nt avant de vous quitter, veuillez dire à votre charmante amie, mademoiselle Girardin, que je m'occupe à terminer son intéressante histoire du gant de soie,
lin LKS VIANCKRS DR ST-RUSTACHR
— Nous aurons le plaisir de lire cette histoire ?
— Certainement, si vous croyez y trouver de l'intérèt,
— Comment en serait-il autremant, puisque vous l'écrirez.
— Ah! mademoiselle, vous me comblez ; mais je ne veux pas vous retenir, au revoir.
Ils se saluèrent. Au même instant la porte de la demeure de monsieur Girardin s'ouvrit, Gabrielle, vétueid'un élégant costume de voyage, apparut sur le seuil.
— Ah! c'est ainsi que tu te promènes avec les auteurs, dit-elle avec malice en embrassant son ami, je vais le dire à M. Dugal, il est arrivé avant toi.
Lucienne souriant,
— Suis-je en retard, vous ai-je fait attendre?
— Non, ma mère a quelques petits préparatifs à terminer. Pierre et toi aurez encore le temps d'avoir un tète-à-tête avant notre départ.
— Alerte, Minerve, alerte, alerte, alerte.
Et le cavalier caressait la croupe de sa monture du manche de sa cravache, pour accélérer la course de la bête qui, cependant, traversait l'espace avec la rapidité d’une bombe, faisant voler des étincelles sous ses sabots, dans ie chemin désert conduisant à Saint-Eustache.
LES PIANCÉS DK ST-KUSTACHE 119
Sur la route, quelques rares fenétres encore éclairées s'ouvro'ent et des curieux mettaient le nez au dehors, pour voir passer le cheval qu'ils croyaient furieux; avant qu'on eut reconnu celui qui le montait il était déjà loin et en moins de dix minutes ateignait la maison du Docteur Chenier.
Onze heures sonnaient alors à l'église du village. Le jeune homme sata lestement à bas, attacha s. jument couverte de sueur à un arbre voisin puis frappa. La porte s'ouvrit, le docteur Chenier pressant le jeune homme dans ses bras, s'écria :
— Enfin, vous voilà, Pierre, comme nous étions inquiets ; quelle nouvelle?
— Nous avons battu les bureaucrates.
— Alors il y a cu combat? Racontez vite, vite, cher enfant.
— Voici, monsieur. Bonaventure Viger. apprit à Boucherville, que des officiers de police, accompagnés d'un détachement de cavalerie.
étaient passés sur le chemin de Chambly, à cette nouvelle il vint immédiatement chez le capitaine Vincent, à Longueuil, où nous étions réunis une trentaine d'hommes armés.
— Voyez, monsieur, lui dit le capitaine tout couvert de boue, si je ne m'étais caché dans un fossé la troupe m'aurait arrêté. Il faut absolument nous préparer à faire le coup de feu.
120 LES FIANCÉS DK ST-ERUSTACHE
Ne perdo:s pas une minute, fondons immédiatement c°s balles pour résister à l'ennemi.
Toute ia nuit nous travaillâmes avec ardeur. Au lever du jour un cavalier nous arriva à fond de train.
— On a fait prisonniers Desmaray et Davignon, dit-il.
— Que devons-nous faire? monsieur Viger, demanda Vincent.
— Délivrer les prisonniers en allant attendre la troupe du côté du village. En avant, mes amis, marchons.
Nous partimes, recrutan: sur la route tous ceux que nous rencontrâämes. Parvenus au village, nous apprenons qu'un détachement de
réguliers est arrivé pour prêter main-forte à la cavalerie, on nous prévient aussi que le village sera mis à feu et à sang si l'on se bât en cet endroit.
— Retournons alors sur nos pas, dit Viger.
La petite bande le suit et l’on s'arrête à trois milles de là, vis-à-vis la ferme d’un nommé Joseph Trudeau. Monsieur Viger dispose ses gens dans le champ de manière à produire le meilleur effet possible. A peine est-on en place que le bruit tumultueux de la cavalerie retentit. :
— Suivez-moi, mes amis, nous dit Viger s'élançant au-devant de la troupe, qui est à cent pas.
LES FIANCÉS DK ST-KUSTACHE 121
— Halte, crie-t-il en même temps aux soldats, au nom du peuple rendez-nous les prisonniers.
— Attention! répond furieusement Ermartinger. “Make ready. Go on. Fire.”
— Halte, reprend encore Viger, livrez-nous les prisonniers.
Sept ou huit coups de fusil lui répondent,
deux balles l’atteignent, l’une lui effleure la jambe, l’autre lui enlève le bout du petit doigt. Nous n'étions alors qu’une dizaine d'hommes autour de Viger, il ordonne cependant de tirer, ajuste lui-même celui qui est à la tête de la ca valerie et l’atteint au genou. Les chevaux effrayés se cabrent, s'emportent. Le désordre se met au milieu des Anglais, ils croient avoir affaire à une centaine d'hommes déterminés en entendant le commandement de Viger qui, debout sur une clôture, crie, parle, commande, comme s’il y avait partout des patriotes cachés attendant ses ordres. Profitant de la confusion il s’écrie :
— En avant, mes braves, à mort les chouayens, f+ , feu.
Bon nunbr: :'e chevaux, blessés par les balles, prennent le mors aux dents. Toute la troupe effrayée s'enfuit, Viger s’élance alors dans le chemin, pour arrêter la voiture qui traine les prisonniers Dumaray et Davignon, il frappe les chevaux de son épée, l’un d’eux s’a-
bât, à cet instant un vieil huissier canadien revient, avec quelques hommes de cavalerie et tire sur les prisonniers.
— Tu n'en tueras pas d'autres, crie Viger en lui enfonçant dans la cuisse son épée qui traverse le corps. du cheval, la bête s’abât et tombe sur son cavalier. Pendant que l'huissier se tire avec peine de la mauvaise position où il se trouve, nous aidons monsieur Viger à briser les fers qui attachent les prisonniers. Nous les faisons sortiride voiture, et triomphalement les emmenons chez Vincent, au milieu de l'enthousiasme général de notre troupe.
Le docteur Chenier pressa avec émotion la main du jeune homme, une larme brilla dans son regard.
— Ah! Pierre, Dieu veuille que cet heureux début soit le présage d’une plus complète victoire, avec de tels grands coeurs ne pouvonsnous pas espérer voir un jour nos droits partout respectés ?
Avec la minutie d'une femme jeune et coquette, Charles Clermont avait donné le dernier coup de brosse à son habit; puis, jetant un regard dans la glace, il parut satisfait de sa tenue, tout reluisait sur sa personne comme si le vêtement qu'il portait sortait de chez le tailleur, et pourtant ils étaient de vieux amis tous deux; mais le docteur Clermont avait un
aussi grand soin de ses effets que de ses instruments. Un peu neurasthénique il ne pouvait souffrir une poussière, elles étaient les migraines de sa belle santé, il en souffrait à l'égal des plus gros maux de tête; aussi les patients en l'appelant chez eux pouvaient être parfaitement rassuré, jamais, faute de précaution, il n'aurait apporté dans leurs maisons le pius inoffensif des microbes, il possédait l'antiseptique infaillible, une méticuleuse propreté.
Au physique agréable, grand, droit, les traits réguliers, les manières policées, on le trouvait bel homme; le timbre de sa voix, chaude, harmonieuse, captivait ; il plaisait beaucoup. En peu de temps ses qualités lui avaient acquis une certaine clientèle. Les mères le recherchaient pour leurs filles, cependant il paraissait difficile, pas une de toutes ces aspirantes à son nom n'avaient encore eu le don de lui plaire: comme les années s'étaient écoulées on commençait déjà à le nommer vieux garçon. Il faut dire aussi qu'il en avait un peu les aptitudes. Les craintes nerveuses des chances douteuses du mariage le hantaient. Pourtant il avait l’étoffe pour faire un mari parfait, sensibilité d’une femme sous une apparence virile : il comprenait que le bonheur quotidien consiste dans la délicatesse que l'on apporte. à l’accomplissement des petites choses; il avait l'intuition de la joje et de la souffrance que
ne ns rt sense rennes ns nn man ee anne nn tiatninnnanes vanne
va ému bare ann} cames
124 LKS FIANCÉS DK ST-EUSTACHK
ressentent les natures impressionnables, dont la susceptibilité s'affecte des mille riens de chaque jour. Il savait que la sensitive se replie sur elle-même et quelquefois se ferme pour toujours, si la main qui l’effleure est trop rude. Au fond de son coeur se trouvait cette grande bonté faisant le charme, la félicité d’une vie à deux.
Il n'était pas un grand croyant, pratiquait peu sa religion, mais il entrait cependant dans l'esprit de l'Eglise par sa droiture, sa sincérité et la régularité de sa conduite: il avait bien eu parfois quelques écarts, de passagères liaisons ; mais dans toutes ses folies de jeunesse son coeur était resté noble, il n'avait jamais brisé
une existence; il sentait au fond de son âme que les plus intimes bonheurs se retrouvent seuls dans la satisfaction de pouvoir toujours se dire: J'ai agi en honnête homme.
Avec ses goûts esthétiques et rêveurs il aurait pardonné bien des défauts à sa femme ; mais il redoutait à l’égal du feu une personne sans ordre, et frissonnait d'avance à la pensée qu’au milieu d’un délicieux tête-à-tête il pourrait tout à coup apercevoir, au plafond, de vilaines araignées tissant leur toile; la seule vue de cet hideux insecte suspendu au-dessus de lui, plus que l’énée de Damoclès, amertumeriserait la dou.cur des plus tendres baisers. Avec son tempérament affectueux il souffrait toute-
fois de l'isolement volontaire dans lequel il vivait.
I1 habitait une spacieuse demeure, lui ap- Partenant, meublée avec goût, contenant tout ce qui constitue l’utile et l'agréable; mais il faut dans tout intérieur, quelque superbe qu'il soit, voir se jouer, à travers les rideaux, de chauds rayons venant ensoleiller les pièces où l'on habite; et ces chauds rayons, cette tendresse, cet amour vrai dont son âme avait scif, en éprouverait-il jamais la bienfaisante chaleur? Il s'était dit bien souvent: Non, et avait laissé passer les années jusqu'à la trentaine. sans avoir trouvé le joyau qu’il cherchait.
Un jour néanmoins il avait remarqué une charmante enfant, ressemblant à l'idéal qu'il s'était fait d’une épouse; un puéril incident l'en avait éloigné, à regret cependant, il y pensait encore et s’en voulait presque de cette nervosité craintive qui lui avait fait fuir cette jeune fille, peut-être jugée trop à la hâte. La veille il l'avait vue passer accompagnée d'un grand jeune homme, il en avait été blessé et chagrin, pourquoi? elle ne lui était rien, et au fond de son coeur, malgré lui, se glissait le ver rongeur de la jalousie. Obsédé par une pensée fatigante il s'était levé de mauvaise humeur.
— Jérôme, demanda-t-il à son domestique, quelle heure avez-vous ?
— Huit heures et demie, docteur.
biens An LEA | RU EEE
126 LES FIANCES DK ST-KUNTACHE
— Alors j'ai le temps de parcourir mon journal avant de faire mes visites. Apportez-moi l'‘Aurore des Canadas”, il doit y avoir aujourd'hui la chronique scientifique de monsieur Du Vallon.
— Voici, monsieur.
Le docteur parcourut le journal.
— Tiens, il n'y a pas de traité scientifique, l'auteur change de sujet, voyons ce que c’est, un titre singulier. “Coment les gants de soie peuvent briser lek destinées.”
Le médecin lit, plus il avance plus l'intérêt le captive, enfin il pousse un profond soupir comme si un poids énorme jui était enlevé.
— Etrange, étrange, dit-il, jamais je n'ai soufflé mot de mes impressions à âme qui vive, ici je les retrouve toutes vivaces; les auteurs sont-ils sorciers pour deviner nos plus secrètes pensées? DuVallon a un regard de lynx; mais enfin il y a du mystère dans ceci, je veux savoir: je saurai. Jérôme.
— Monsieur.
— Donnez-moi mon paletot, je pars de suite, quelque chose d'imprévu.
Cinq minutes plus tard le docteur Clermont se dirigeait d’un pas rapide vers la demeure de monsieur DuVallon.
Le lendemain du triomphe de monsieur Vi- 8er, SOUS un ciel nébuleux, l’airain des cloches
LES FIANCÉS DK 8T-ÂUSTACHE 127
du village Saint-Denis appelait, en des sons lugubres et précipités, les Patriotes au combat. Munis d'armes bien primitives, de toute part ils accouraient, les uns avec des fourches, des faux, des bâtons, très peu avec des fusils.
Paisibles cultivateurs n'ayant jamais été au feu, leur héroïque Courage seul les faisait voler à la défense de leur liberté, sans se préoccuper de leur manque de munitions de guerre, ils voulaient vaincre ou mourir. On voyait là des soldats d'un jour, de tout âge, les pères et les enfants marchaient sur le même rang, s’en- CoOurageant, se soutenant.
Le docteur Nelson avait ordonné le matin mème de couper les Ponts sur le chemin de Saint-Ours, afin de retarder la marche de l’ennemi. Le capitaine Gore était parti de Sorel, quelques jours avant, à la tête de cinq compagnies de fusilliers et d’un détachement de cavalerie, pour aller à Saint-Charles rejoindre le colonel W hitherall, afin de disperser les patriotes et se saisir de levr chef
CE
Le lieutenant Weir, arrivé de Montréal porteur d'une dépêche à l'adresse du capitaine Crompton, avait été capturé à Saint-Denis par des patriotes. I1 avait cru retrouver à cet endroit les troupes du colonel Gore, parties une demi-heure avant lui; mais il les avait devancées en sautant dans un Cabriolet et fut tout surpris de ne pas trouver là ses gens. Fait
12N LUS FIANCÉS DK ST-KUSTACHK
prisonnier on le conduisit devant le Dr Nelson. Sa manière évasive de répondre persuada le docteur que l'armée le suivait. Alors on sonna l'alarme, le peuple canadien accourut.
On plaça une centaine d'hommes au deuxième étage d'une grosse maison de pierre situés sur le chemin du roi où les troupes devaient Passer, une trentaine dans la distillerie du Dr Nelson, tout auprès de ce fort improvisé, puis une dizaine dans tun magasin: ceux qui n'avaient pas de fusils se mirent à l'abri des murs de l'église, d'où il leur serait facile de se jeter sur l'ennemi avec leurs faux et leurs fourches.
Le colonel Gore qui avait appris, par deux
prisonniers français, qu'on ne le laisserait Pas passer, s'était indigné de tant d'audace de la part de paysans, il ordonna à.ses troupes, après les avoir chaleureusement haranguées, de marcher en avant, sans leur donner le temps de se reposer.
— Nous allons, dit-il, prouver une fois de plus à cette race, la valeur du soldat anglais.
Il divisa ses hommes en trois détachements, dirigea la première colonne vers un bois situé à l’est du village, la seconde au bord de la rivière, puis la troisième, munie d’un canon, continua sa marche sur le chemin royal, afin d’assiéger la maison de madame St-Germain, où se trouvaient Îles cent canadiens barricadés.
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Le Dr Nelson au milieu d'eux leur dit à cet instant :
—Mes amis, je ne veux forcer personne à rester avec moi; mais j'espère que ceux qui demeureront feront bravement leur devoir. Je n'ai rien à me reprocher dans ma conduite politique. Je suis prêt à faire face à toutes les accusations légalement et justement portées contre moi; si l'on me somme de me remettre entre les mains des autorités, conformément à la loi et aux usages, je me rendrai, mais je ne permettrai pas que l'on m'arrête comme un malfaiteur, qu'on me traite comme on vient de traiter Dumaray et Davignon.
A ce moment un boulet fit trembler les murs, deux Canadiens tombèrent.
— On nous attaque, il faut se battre, s'écria Nelson, soyez fermes, visez bien, attention, ne vous exposez pas inutilement. Courage, mes amis, continua-t-il, voyant l'hésitation causée par l'attaque inattendue que l’on venait d'essuyer. |?
— Vengeance, répondirent-ils tous, ranimés soudain par la colère et le besoin de se proté-
ger.
La lutte commença. Les Anglais, se croyant sûrs de la victoire, s’avançaient avec une insouciance dédaigneuse, se battant à découvert ; de la maison de madame St-Germain et de la distillerie ils reçurent une grèle de balles, leurs
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habits rouges étaient un point de mire, chaque coup des patriotes portait. Trois canonniers furent tués, au moment où ils s'apprétaient à mettre le feu à l’amorce de leur canon. Cependant la situation dans la maison de madame St-Germain devenait de plus en plu, dangereuse à cause de la trouée pratiquée :l1ns le mur,
— Descendons au rez-de-chaussée, ordonna le Dr Nelson, les murs, là, sont beaucoun plus
épais, ils nous formeront un rempart plus s0lide.
Durant plusieurs heures on se battit ainsi, à midi les Anglais comprirent qu'il serait de leur intérêt de se mettre à l'abri comme les patriotes, ils s'embusquèrent derrière des piles de bois à côté d’une grange, retranchés ainsi ils continuèrent à tirer avec plus de fureur, mais chaque fois qu'un habit rouge paraissait, il recevait une balle.
Le colonel Gore trépignait de rage en se voyant ainsi arrêté par une poignée d’hommes. La bataille durait depuis cinq heures, ses troupes étaient décimées, ses munitions s'épuisaient et le feu des patriotes était toujours aussi vif, aussi nourri. Trois fois Mark, voulant tourner là position des Canadiens afin de les cerner, s'était élancé avec ses soldats à pas de course, toujours il avait été obligé de reculer; une quatrième fois il veut tenter la
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fortune, une balle le blesse sérieusement, il tombe de cheval, ses hommes l'emportent dans leurs bras, en retraitant derrière la grange où se trouve le reste de leurs camarades. A cet instant ils sont attaqués avec un redoublement de fureur. Ce sont les patriotes de Saint-Antoine, de Saint-Ours, de Contrecoeur qui, au nombre de cent, arrivent au secours de leurs frères.
Ce renfort ranime l'ardeur des Saint-Denisiens, on se jette avec ardeur sur l'ennemi.
Attaquées de tous côtés, épuisées, les troupes anglaises battent en retraite: les patriotes les poursuivent, leur enlève leur canon, font huit prisonniers, puis reviennent en triomphe à Saint-Denis, escortés des acclamations enthousiastes de la population.
Les coeurs des Canadiens-français battaient de joie, le premier combat livré à l'ennemi était une victoire. A vol d'oiseau la bonne nouvelle se répandit des rives du Richelieu à celles du Saint-Laurent, venant augmenter l'ardeur des patriotes à défendre leurs droits. Les poitrines se soulevaient d’un sentiment de juste orgueuil, on était fier d'un tel triomphe, le début de l'insurrection s’annonçait bien. L'espérance dans l’âme, chacun rentra chez soi ce soir-là.
Il était là, étendu en traine sauvage sur sa chaise, la face congestionnée, la chevelure en
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broussaile, le regard hébété, noyé dans l'eau ainsi que celui d'un poisson bouilli, regardant devant lui sans rien voir: de temps en temps des paroles incohérentes s'échappaient de ses lèvres, d'où la salive coulait lentement sur son double menton, laissant une raie jaunâtre sur sa chemise, su veste et son pantalon, Les mots sans suite qu'il prononçait attestaient la difficulté qu'il avait à construire sa phrase, pour exprimer l'idée qui le hantait. C'était une espèce de colosse réduit par l'alcool à l'impuissance d'un enfant.
fie, Di: D. Der... À... td.
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Sa tête se souleva lourdement et retomba aussitôt sur sa poitrine, alors il menaça de son poing fermé un être invisible, comme s'il eut été tout près de lui, puis par un effort suprème il se redressa soudain, chancela sur ses pieds et se dirigea en titubant, à l’autre bout de la chambre, répétant cette fois tout d'un trait.
-— Elle est partie, ie, ie ie... in. in..grate. Tiens.
Son poing rencontra la glace d'un immense miroir, couvrant un pan de la muraille, un patatras épouvantable retentit, le verre vola en mille miettes sur le Parquet et un formidable juron résonna dans l'espace.
À ce bruit, monsieur et madame Aubrv, plongés depuis des heures dans le sommeil, s'é-
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veillèrent en sursaut, envahissant ensemble le domaine de leur fils qu'ils trouvèrent gisant ivre-mort sur le plancher.
Gaston n'était pas un ivrogne:; mais depuis son rettour des Bermudes il sacrifiait à Bacchus, voulant, comme toutes les âmes sans courage, noyer ses chagrips dans le vin. Ce gros garçon platonique, avait fini par ressentir une véritable passion pour sa cousine, sentiment avivé de jour en jour par la froideur de cette dernière. Pétri de prétention comme tous les êtres nuls, Gaston s'était persuadé que Lucienne ne pourrait longtemps résister à ses attentions, l'indifférence qu'elle lui témoignait n'était qu'ume coquetterie féminine pour micux s'assurer de son pouvoir sur lui, mais lorsqu'il le lui demanderait, elle deviendrait sa femme, il n'en doutait pas.
À son retour, à déception, elle avait quitté la maison en son absence sans même dire où elle allait, il était confondu et meurtri dans son coeur, dans son orgueil, il se vengerait: à cette fin cette nature poltronne et lymphatique cherchait au fond de son verre le courage qui lui manquait.
En 1837, l'insurrection dans le nord du Bas- Canada s'était manifestée d’une manière plus énergique à Saint-Benoît et à Saint-Eustache, car les habitants de ces deux villages avaient
pour les stimuler l'exemple d'hommes énergiques et patriotiques dont les discours leur inspiraient le courage, la confiance. A Saint-Benoit, c'étaient les Girouard, les Dumouchel, les Masson, le curé de la paroisse M. Chartier. A Saint-Eustache c'était le docteur Chenier.
Lord Gosford, furieux du zèle que ce dernier mettait à prouver à ses compatriotes qu’il était de leur devoir de défendre leurs droits, avait fait afficher dans le comté des Deux-Montagnes, une proclamation offrant deux mille piastres de récompense pour l'arrestation du docteur, dont il voulait se saisir. La lecture de cette proclamation avait rempli les patriotes d’indignation ; on leur offrait de l'argent pour une trahison. De toute part, en grand nombre ils accoururent pour protéger et défendre le docteur, prêts à faire une barrière de leur corps pour le soustraire à ses ennemis.
Alors un grand camp se forma à Saint-Eustache où se trouvèrent réunis, durant quelques jours, plus de mille hommes.
Ce soir là, le docteur Chenier, après avoir chaleureusement remercié ses amis du dévouement qu'ils lui témoignaient, leur adressa a
parole en ces termes :
— Groupons-nous, mes amis, ne formons plus qu'un tout pour défendre nos libertés.
Nous sommes les descendants des vainqueurs de Carillon, montrons-nous les dignes fils de
ces dignes guerriers. En avant, Canadiens- Français, formons de nos énergies, de nos courages, de nos corps même une digue infranchissable pou: repousser le flot d'infâmie, dont veulent nous submerger les Anglais, nos oppresseurs. Soyons sans crainte puisque la justice est de notre côté. Un autre peuple, avant nous, a gémi, a souffert sous la tyrannie de la nation qui veut nous écraser; mais un homme de courage, de génie s’est levé et leur à dit: Marchez, comme je vous dis: Marchons, l’heure est venue de notre liberté. Et Washington a donné l'indépendance aux Etats-Unis. Eh bien! soyons aussi un état uni pour reconquérir nos draits, ne soyons plus qu'un pour combattre nos ennemis. Soyons français. Dites, le voulez-vous ou consentirons-nous à no-1s laisser écraser, détruire comme ce peuple d’Acadiens sans énergie qui se vit bafouer, tromper, tyranuiser sans apporter aucune résistance, qui, Pour avoir cru naïvement. à la parole donnée, fut condamné à endurer tous les martvres, séparés sans merci de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, on les envova sur les mers, mourir dans le fonds de caie des navires, entassés comme de vils troupeaux, on les dis-
Persa sur les côtes étrangères, sans ressource, -
Pour y succomber de misère ; pas un chef courageux ne se leva pour dire: Défendons-nous, mourons en braves; mais auparavant faisons
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mie
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payer cher à cette canaille le mal qu’elle nous fait. Eh bien! mes amis faut-il, comme les Acadiens se faire égorger sans résistance ?
— Non, non, défendons-nous, vivent nos droits, vivent nos libertés, mourons les armes à la main pour les défendre.
— En 1775, lorsque les Canadiens loyalement défendirent l'Angleterre contre les Américains, les Anglais dissimulèrent durant quelque temps leur animosité ; voulant avoir l’aide des Français ; mais après que ces dermers leur eurent gagné des victoires, ils eurent l'ingratitude de manifester leur haine plus violemment, animés de jalousie, de dépit, ils cherchaient à éloigner complètement des affaires administratives tous les Canadiens. Que dis-je? n'allèrent-ils pas jusqu’à refuser en 1795 l'entrée du Bas-Canada à Larochefoucault Lancourt, sa.
vant voyageur qui nous venait de France, parce qu’il avait le seul tort d’être notre frère, et qu'on voulait étouffer en nous ce noble sentiment d'amour pour notre mère-patrie, sentiment qui, malgré tous les efforts de nos vainqueurs, demeurera toujours, vivace, profond dans le coeur de tout Canadien-français digne de ce nom. On veut éteindre notre race sur ce continent, on veut nous angliciser ; consentirezvous à vous laisser anéantir, consentirez-vous à changer notre belle langue pour l'anglais ?
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— Non, non, soyons toujours français, à bas les traitres, les menteurs qui veulent se jouer de nous.
— Que demandons-nous au Gouvernement ?
De justes mesures seulement. Nous réclamons nos droits, nous voulons le bien, la prospérité de notre nation. On se rit de nos représentations, de nos requêtes, parce qu'on a vu, avant nous, un peuple de dix à douze mille âmes n'opposer que des soumissions respectueuses à l'Angleterre, Pour obtenir la justice qu'on lui a refusée. Pourquoi? parce qu'on les a trouvés mous, sans énergie, incapable de se défendre contre la plus barbare tyrannie. Alors on s’est dit: Ils n’ont aucune bravoure, exterminons-les tous. Mes amis, c’est l’histoire de tous les âges. Les Carthaginois autrefois ne gardaient parmi les vaincus que les braves qui avaient su noblement se défendre, car ils disaient : Ceux-ci Pourront nous être utiles, anéantissons tous les autres. Nous-mêmes, lorsque nous étions enfants, n'avons-nous pas traité de poltrons nos Compagnons de classe qui n'osaient riposter à nos taloches ? ne les avons- Nous pas qualifiés de lâches avec raison ?
Si nous avions un Gouvernement modéré, non entièrement composé de fanatiques, de francophobes, nous pourrions nous entendre en discutant ; avec les gens délicats c’est par les sentiments, que l’on obtient raison ; Mais avec
les brutes il n'y a que les coups qui comptent. Frapons donc, frappons avec énergie. L’Anglais n'aura jamais de considération que pour celui qui lui prouvera qu'il est un homme de courage, sans cela mes amis, toujours il écrasera sans merci ceux qui s’aplatissent devant lui. Résistons avec force, n'acceptons aucune humiliation, nous avons le droit de marcher le front haut, ne sommes-nous pas les descendants de cette glorieuse nation dont la bravoure a fait trembler toute l'Europe? O France bien-aimée, tu as dicté tes lois aux plus grands peuples de l'univers, eh bien! ici, peräus dans ce Nouveau-Monde, il y a un peloton de tes enfants que l’on veut avilir: mais tu leur a donné ton coeur, Ô mère-patrie, ton noble sang coule dans leurs veines, il bouillonne, il frémit sous l’injure, ce sang des preux, et jamais le Canadien Français ne boira l’insulte sans frapper l’insulteur.
— Hourra, hourra, hourra !
— Levons-nous tous, marchons au combat pour défendre nos femmes, nos enfants.
— Oui, oui, nous sommes prêts, répondit la foule. Soyez notre chef, conduisez-nous au combat, nous vous suivrons.
— Merci, mes amis, je suis heurex de vous entendre parler ainsi, heureux de la confiance que vous me témoignez, mais je crois que monsieur Girod que voici a plus d'expé-
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rience militaire que moi, par conséquent on ferait mieux de le choisir comme commndant en chef, donnez-moi le titre de colonel seulement.
— Non, non, soyez notre chef, nous avons confiance en vous.
— Dites-leur, fit Chénier en se penchant vers Girod, que vous êtes plus capable que moi. :
— Docteur Chenier est digne de votre 1:onfiance, dit Girod, seulement, dans les cir- Constances actuelles, n'ayant jamais porté. les armes, il pourrait parfois se trouver embarrassé dans ses manoeuvres, celui qui a déjà été au feu est plus aguerri, je ne veux en aucune manière prévaloir sur les mérites de votre généreux compatriote, qui a les vertus des plus grands guerriers, cependant peut-être la prudence serait-elle de nommer un homme ayant déjà conduit des soldats. RES
— Il a raison, crièrent quelques voix, le docteur Chenier vient de nous le dire.
— C'est égal, crièrent d’autres, le docteur Chenier est un brave des braves, nommons-le commandant en chef.
. — Oui.
— Non.
— Oui, oui.
— Accordons-nous, mes amis, reprit le docteur, nous avons besoin à cette heure suprême de grandes Capacités, monsieur Girod peut
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nous rendre de véritables services, nomrr :z-le commandant en chef.
— Vous le voulez?
—Je crois qu'il serait prudent de le faire.
— Alors puisque vous nous le conseillez, nous y consentons. Hourra, hourra, pour le chef Girod; Hourra, hourra, hourra pour le colonel Chénier.
On l'entourait, on lui pressait la main avec affection. Combien en effet, ce martyr du patriotisme méritait la confiance qu'il inspirait.
Non loin de l'endroit où le Dr Chénier adressait la parole à ses amis, madame Chénier, dans sa chambre, agenouillée au pied du berceau de son enfant, le visage caché dans ses mains, pleurait et priait pour le père de son premier né, dont la tête venait d’être mise à prix; elle demandait au Tout-Puissant de le protéger, de le soustraire à ses ennemis. Un pas léger, près d'elle, la fit tressaillir, deux bras caressants entourèrent son cou et une voix douce lui dit:
—Ne pleurez pas, madame, le docteur ser:
sauvé, voyez comme de toute part l’on arrive pour le défendre ; si l'on se bat Dieu le protègera, jamais le Dr Chénier ne tombera entre les mains des Anglais.
— Chère Luciene, c'est vous, répondit la jeune femme se relevant et appuyant sa tête sur l'épaule de la jeune fille, donnez-moi du Courage, ce soir de cruelles pensées m'oppres-
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sent, je tremble, s'il allait mourir. Lucienne, Comprenez-vous, le père de mon enfant mourir.
Lucienne tressaillit, un fer rouge venait aussi de brüler son coeur, l'épouse, la fiancée, la veille du combat, ne sont-elles pas toutes deux aussi à plaindre?
Ah! quand donc l’homme assagi comprendra-t-il toute l'horreur de la guerre? quand donc enfin, véritablement chrétien sera-t-il juste pour autrui, comme il veut qu'on le soit pour lui? quand donc le plus fort aura-t-il conscience du devoir qu’il a envers le plus faible? quand donc la tyrannie humaine sera-t-elle changée en ce bon vouloir avec lequel tous les différends. pourraient être réglés à l'amiable, sans qu'il soit nécessaire de répandre une goutte de sang? A quoi aboutissent tous les progrès des siècles si l'on ne parvient à arracher du coeur de l’homme cette horrible sauvagerie de s’entre-tuer? On se trouve civilisé et dans les guerres modernes se renouvellent, comme comme dans les temps barbares, les cruautés, les vandalismes du moyen-âge. Quels remords les souverains, les ministres des nations, ne doivent-ils pas éprouver devant les destructions, les malheurs dont leurs haiïnes, leurs ambitions sans bornes, sont causes!
La chambre est noyée dans des rayons rouges assoupissants, où des vapeurs de rêves et
d'idéal semblent tournoyer dans l'air. Des amours de Boucher au plafond, dans un coin une Niobé en pleurs, vis-à-vis d'un Rembrand, dont les sombres couleurs contrastent sur la blancheur mate d'un groupe en marbre blanc, représentant des sylphidæ, dévoilant en des danses légères toutes les grâces de leurs jormes. Des causeuses vous invitant à vous reposer dans un voluptueux confort, des fleurs aux multiples parfums éparses sur des tables d'onix et de porphyre, un L de tentures, de draperies capable d'affaiblir les natures les plus viriles, telles que ces bouffées d’opium ennivrant le fumeur, et le laissant pour quelque temps incapable de sentir, de penser, sinun qu'il jouit d’une félicité stupide, d'où toutes les préoccupations sont bannies.
Cette chambre de pacha avait appartenu: à un grand viveur, qui un beau jour avait pris la poudre d’escampette, sans avoir répondu à aucun des engagements extravagants qu'il avait contractés. On avait mis la pièce à louer avant la vente des meubles, devant avoir lieu deux mois plus tard. M. DuVallon arrivant d’Europe s’y était installé Pour ce laps de temps, surpris et charmé de retrouver dans le Nouveau-Monde le luxe de l'ancien, les tableaux, les statues, les marbres lui rappelant sa belle patrie. Dans cette chambre il fit avec pleisir son chez jui, éprouvant l'agréable sensation
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de se sentir entouré d'anciens amis, qu'en vo;'age l'on est si heureux de revoir. I y serait bien pour écrire, en remplaçant toutefois la clarté rougeâtre des bougies, qu'assombrissait encore les abat-jour, par les rayons bienfaisants du soleil; en écartant les lourdes tentures des fenêtres pour, y faire pénétrer l'air vivifiant du dehors, pouvant ainsi admirer alternativement les beautés de l'art et celles de la nature.
De la croisée les regards se portaient sur le beau fleuve Saint-Laurent dont la surface, ce matin-là, semblait une immense nappe recouverte de tremblantes pierreries; sur !a grève l'or voyait quelques sauvages occupés à confectionner, avec des perles de couleurs bizarres, de petites boîtes, des pelotes, des sacs destinés à être vendus aux blancs ; ils les dé- Posaient dans de larges paniers, déjà à demi remplis de mignonnes raquettes, de minuscules traines sauvages, de mocassins de toutes grandeurs, faits de peau de Chamois ; puis par groupe les Indiens remontaient la côte Bon- SéCOurs pour aller au marché faire leur commerce. On entendait aussi monter du sol au ciel les chants populaires des paysannes françaises, assises sur le bord des quais, au milieu. de leur installation de fleurs, de fruits,.de légumes, elles disaient les chansons du pays ;— A la Cl:'re Fontaine; Vive la Canadienne:
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C'est la Belle Françoise—et les refrains en choeur se répercutaient frais, sonores, interrompus de temps en temps par l'arrivée d'un acheteur, alors le silence se faisait parmi les “‘revendeuses” dans l'attente d'un gain quelconque.
DuVallon, assis à sa table de travail, tout en écrivant observait par intervalle ce qui se passait au dehors. Il en était là de sa chronique scientifique :
“Trop de science, trop de pouvoir, comme trop de luxe, trop de bien-être, amoindrissent les nations, les dégénèrent, les exterminent. On verra dans les années à venir que l’homme, dans sa rage de vouloir faire marcher la matière sans la force humaine, oubliera l'essentiel, la santé. Il ne craindra plus de s'empoisoner lentement ; mais sûrement par le carbone, distillant de ses feux, de ses machines, de ses voitures, partout l'air vicié s’infiltrera dans ses poumons, et les masses ignorantes boiront en riant le poison qui les tuera. ..”
Soudain l’auteur se leva précipitamment ct pencha la tête au dehors pour mieux examiner une jeune amazone, accompagnée d'un élégant cavalier. En passant devant la demeure de l'écrivain, la jeune dame leva les yeux et adressa à DuVallon un gracieux sourire, ainsi qu'un petit signe de la main très significatif. Saisis-
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sant son chapeau l'auteur le brandit dans l'air en signe d'allégresse.
Enfin, murmura-t-il, les voilà reconciliés, Et avec plaisir il suivit longtemps du regard Gabrielle Girardin et le Dr Clermont chevauchant côte à côte tels que de tendres amis n'ayant plus aucun secret l’un pour l'autre.
Sur les quais les paysannes chantaient tou-
jours : °
Nous la menons aux noces, Vole, vole, mon coeur vole.
X X Lucienne à Gabrielle.
8 novembre 1837.
Chère Gabrielle,
Onze heüres! La nuit est transparente, le ciel une masse de brillantes étoiles. Pierre vient de me quitter: de ma fenêtre je le vois encore se dirigeant lentement vers la demeure de sa mère. Combien sa tête est belle et noble sa démarche! Comme je l'aime! combien sa tendresse me rend heureuse! Te le dirai-je, chère Gabrielle, mon bonheur est si intense que parfois il m'effraye ; deux mois se sont écoulés depuis mon arrivée ici et je crois n'avoir vécu qu'un jour, tant les heures se sont envolées rapides et douces.
Des pensées troublantes m'assaillent souvent, être heureux ainsi que nous le sommes, n'est-ce pas dérober impunément une parcelle du ciel, dont nous n'avons pas, nous pauvres
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mortels, le droit de jouir sur la terre? et je tremble chaque fois que Pierre me dit : Au revoir,
Je suis folle, n'est-ce pas? dis-le moi, bonne amie, toi qui m'adresses des pages remplies d'allégresse où tu me confies le roman de ta vie, C'est ainsi, petite rusée, que tu m'avais caché jusqu'ici le secret de ton coeur ; tu l'aimais ce grand Dr Clermont sans m'en avoir jamais soufflé mot. Tu me demandais souvent ce que Pierre me disait, mais tu ne m'avouais pas ce que tu pensais de Charles. Ah! c'était bien mal avec ta meilleure amie: enfin je te pardonne puisque tu m'annonces que tu es au comble du bonheur, qu'il t'aime comme tu as rêvé d'être aimée, entre parenthèse j'ajoute, comme tu le mérites.
Ta joie me fait du bien, je ne suis donc pas une exception à la règle, d'autres comme moi voguent sur des nuages d'allégresse, comme eux je puis avec confiance me laisser emporter dans ces zônes de félicité, où un Dieu clément nous permet quelquefois de pénétrer.
Madame Dugal étant parfaitement rétablie nous avons fixé notre mariage à jeudi prochain.
Aujourd'hui j'ai reçu ma corbeille de noces.
Là encore j'ai pu apprécier la nature dé celui que j'épouserai bientôt: outre la beauté des objets contenus dans cette corbeille, Pierre a tout deviné, tout compris ce qui pouvait le plus fatter mes goûts: tandis que madame Ch: , -
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s'extasiait sur la qualité des châles, des cachemires ; sur la richesse des soieries, des dentelles, moi, émue jusqu'au fond de l'âme, je me disais en examinant la plus petite boucle, le moindre noeud de ruban. C'est ainsi que je l'aurais choisi, elle est placée à l'endroit où je l'eus mise moi-même, Comme il me connait, quelle délicatesse à combler mes moindres désirs, et ce soir lorsque je l'ai remercié de ses superbes cadeaux j'ai beaucoup pleuré.
— Enfant, me disait-il, ne pleurez pas, ne pleurez pas ou je m'en vais de suite.
— Non, restez Pierre, près de moi, j'ai besoin de vous savoir là, de vous entendre me dire que je ne rêve pas, car le bonheur m'étouffe, il est dans l'existence de ces moments suprèmes où l'on sent, sous une émotion trop vive, que la vie nous échappe.
Suis-je vraiment digne de posséder un coeur comme celui de Pierre? Gabrielle, voilà que mes craintes me reprennent, non je ne veux plus qu'elles me tourmentent, écris-moi encore, chère amie, ta joie me donnera la confiance d'être heureuse, de me laisser doucement bercer de mon bonheur, elle éloignera de ma pensée ces noirs egprits qui semblent voltiger autour de mon bonheur pour me le ravir.
Ah! mais, non, non, si l'on m'enlevait mon "Pierre adoré, je sens, à l'exaitation de mon âme, que la mort à l'instant me réunirait à lui :
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enfant j'ai survécu à un déchirement du coeur si cruel que la plaie à peine fermée s'ouvrirait béante à l'annonce d’une fatale nouvelle. Ma main tremble en écrivant ces mots, mes yeux se troublent, je pleure encore. Gabrielle, qu’aije donc? est-ce parce que Pierre vient de disparaître complètement à mes regards? je ne le vois plus, il a tourné l’avenue. Cependant rien ne doit le menacer, ce soir tout est calme ici. Saint-Eustache paisiblement s'endort, baignant ses beaux rivages dans les ondes pures de la rivièie, qu'éclaire la lune toute en feu. Comme il est ravissant ce panorama! n'ai-je Pas tort de m’alarmer ainsi? ce lieu n'est-il pas fait, au contraire, pour y cacher tous les bonheurs et je pèche en doutant. Il faut dormir confiante sous ce ciel rempli d'étoiles, luminaires brillants dont la scintillante clarté semble une voix mystique venue d’un autre monde Pour nous murmurer d'espérer.
Bonsoir, chère Gabrielle, que tes songes soient tout roses. Avant de clore tes beaux yeux bleus, adresse au Tout-Puissant une prière pour ta craintive amie qui te presse dans ses bras et t'embrasse comme elle t'aime...