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Les fiancés du Spitzberg

Celte vue vous sollicite et vous émeut. Cette barrière éternelle vous attire, vous passionne. vous jette dans de sinsulières rêveries. Le cœur se remplit de désirs. On veut voir, on veut connaître, on veut partir.

('iivii.i.iuu Fr.Eunv, Voilages et Voyageurs.

Un nialiii, riioiiorablc M. Vanskep, l'un des riches arinaleurs de Dunkerque, se leva avec une iJiécipilalion qui, dans la régularité de sa paisible existence, avait le caractère d'un événement.

C'élail un lionunc d'un âge 1res inùr, l'iionnête M. \ anskep, un peu replet, \\n ])eu lourd dans ses niouvemenls, e( d'une Innneur flegmati(pi(\

,lenne. il axait lia\ aille avec l'assidnilé, la palienc(> d(> son caractère llaniand, à l'édifice de sa fortinie. Parla ténacité de son labeur, il s'était distingué dans lecninploir où il commençait son apprentissage de négociant ; par sa sévère probité, il avait gagné la conlîance de ses maîtres; par son intelligence naturelle, il avait fait ((uelques lienreuses entreprises, et enfin il en était venu à constituer une importante maison de commerce; il armait des navires pour la pèclie do la morue en Islande,

et pour la pèche de la baleine dans l(>s mers du (iioènland. 11 expédiait à Hambourg, à Copenhague, à Christiania, les denrées de son pays, et recevait en échange des cargaisons de bois, de cuirs, de suifs, qu'il savait placer avantageusement.

La mort lui avait eidevé, au commencement de ses prospérités, une brave et bonne femme cjui s'était associée de cœur à ses premiers travaux et à chacune de ses combinaisons. Il l'avait i^leurée amèrement, et, quoiqu'il fût alors assez jeune encore et assez riche déjà pour faire un beau mariage, il n'avait pas voulu y songer ; il avait concentré toutes ses facultés d'allection sur sa tille unique, sur sa chère ilosa-^larie.

Tout le monde s'accordait à vanter sa fortune. Les premiers bati([uiers du département du Nord parlaient de lui avec une respectueuse considération. Les négociants de Dunkerque l'avaient, par leurs voles, investi de plusieurs fonctions honorifiques ; les meilleurs capitaines au long cours n'aspiraient Cju'à commander ses bâtiments. Quoic^u'il fût riche en efTet, et très riche, il n'étalait point un grand luxe. Il n'avait ni chevaux, ni voiture, ni maison de campagne, et ne donnait que de temps à autre cjnelques pompeux dîners. Seulement

il voulait qu'à ces dîners, ainsi qu'aux fêtes publiques de Dunkerque. aux ducasses et aux kerinesseg. sa bien-aimée Uosa-Marie se montrât parée des plus nia<,Miifiques étoffes et des pkis fines dentelles. Quant à lui, il aimait à se sentir palpiter tout doucement dans le cours de ses habitudes, comme le balancier d'une pendule, et à se dorloter comme un enfant dans son bien-être. 11 éprouvait surtout un plaisir extrême à se plonger, le soir, dans les coussins de moelleux édredon qu'un de ses capitaines avait choisi, en Islande, dans le plus pur duvet des eiders de Vido, et, le matin, son bonheur était d'y rester, demi-éveillé, demiassoujîi. dans une sensuelle indolence de sybarite. L'été, il ne pouvait se décider à se lever que lorsque le soleil pénétrait depuis long temps à travers les rayons des persiennes. L'hiver, il n'entr'ouvrait point ses rideaux avant que son domestique eût fait flamboyer un joyeux feu de charbon de terre dans la cheminée. Alors, il s'asseyait sur son séant, il penchait la tête du côté de la porte, il attendait... 11 attendait le bruit d'un pas léger cjui, chaque jour, depuis plusieurs années, se faisait entendre dans le corridor, et charmait encore son oreille comme au premier jour. Dès qu'il l'avait discerné, il se replongeait en souriant dans son oreiller, et faisait semblant de dormir. Le traître! Mais elle entrait, celle à laquelle il pensait dès qu'il était éveillé ; elle entrait, sa belle Rosa-Marie. et elle ne se laissait plus prendre à ses petites supercheries. Sans hésiter, elle tirait son rideau. Comme une aurore vivante, elle faisait jaillir sur luila lumière, puis elle lui donnait un baiser sur le front, et lui présentait une tasse de café qu'elle avait sucré elle même dans une juste mesure. Quelquefois cependant, pour l'amuser, elle feignait de le croire endormi, et s'asseyait en silence près de son lit. Alors le bon M. Vanskep éclatait de rire, comme un écolier qui vient de jouer un tour à son maître. Ensuite il humait son café, regardait sa fille, et l'interrogeait sur ses projets de la journée, quoiqu'il sût d'avance, heure par heure, tout ceciuelle devait faire ; puis enfin il la congédiait, non sans peine, s'habillait, allumait sa pipe, et descendait dans son comptoir.

M. de Chateaubriand a dit ((uelqne part, dans une de ses rêveries un i)eu paradoxales : '< C'est la régularité des habitudes cjui nous empêche de devenir fols. »

Sans avoir jamais lu les œuvres poéti(pies de l'auteur de lieiu-. M. Vanskep avait à peu près la même idée, il était cotnaincu que la régularité des habitudes est un des plus sûrs

préservatifs contre les fantaisies dangereuses, les entreprises téméraires, l'eiuiui, un moyen de satisfaction morale, une méliiode excellente pour la santé.

Aussi c'était là une des pratiques (ju'il exigeait sévèrement de ses commis, de ses domesticiues, et de sa fidèle Rosa-Marie. qui. tout en souriant quelquefois discrètement de ses minutieuses prescriptions, s'y conformait avec une respectueuse soumission. A telle heure, il disliibuail le travail à un employé. A telle heure, il recevait ses divers agents, et, lorsque le vieux iicffroi dcDunkercjne sonnait midi. M. Vanskep était à table, la serviette à la boutonnière, selon sa vieille coutume flamande. Son menu était composé en vertu des mêmes princi|)es systématiques, selon l'ordre des saisons et les ordonnances de l'Église : car il était bon catholique, et s'astreignait religieusement aux lois du ca rême. Avec cette passion i)our la régularité, qui d'année en année ne faisait (pie s'accroître, et parfois ressemblait à mw manie, il en serait venu peut-être, comme le poète danois Holberg, à peser ses aliments et sa boisson, s'il n'avait eu quelques goûts de sensualisme qu'il se rejirochait naïvement, et auxquels il ne pouvait résister. 11 aimait à boire à petites gorgées, les coudes sur la table, une bovdeille de vieux vin de Bordeaux, en causant et en plaisantant avec sa fille; il aimait à savourer longuement, en fumant sa pipe, une tasse de café noir, arrosée d'un verre de kirsclnvasser de la vallée de Mouthier, et dans ces momentslà, il avait, par l'effet de ses jouissances gastronomiques, une douceur de pensée, une dilatation de cœur, qui auraient pu être notées, comme un exemple péremptoire. par un disciple d'Epicure.

C'était cet instant-là que Rosa-Marie choisissait, avec sa pure habileté, pour lui adresser une requête en faveur de quelque famille malheureuse, de quelque débiteur en retard ou de quelque marin en défaveur : car pour elle-même elle n'avait rien à demander ; son père la comblait de ses dons, et lui reprochait seulement d'être trop réservéedans ses besoins. Et un matin, comme nous l'avons dit en commençant ce récit, le paisible, le fiegmatique, l'invariable M. Vanskep se lc\a impétueusement, en plein hiver, sans attendre que son feu fut allumé, sans attendre cpie sa fille vînt lui donner le rayon de soleil de son bon regard, le rayon de \ie de son virginal baiser. Il se leva ; il revêtit sa robe de chambre, et se promena de long en large, en se passant la main sur le fionl. coinnie [xiur y aplanir le cours de ses idées.

!J:S KIVNCKS 1)1 SPITZBERG

..Oui, so dis;iU-il. voilà lonjjfloinps ([ikmc projet me prcoccMipc, cl loiilo celte nuit, maljrré l'empiro que j'avais oïdiiiairemenl sur moi, il m'a tenu éveillé, et il faut (juc jel'exécule... Voyons, rcpiil-il. après un moment de n'Hexion, quelle raison aurais-je d'hésiter ? I,a l)al(ine a, il est vrai, déserté les parages du S[>it/I)erg. Cependant, il y a là encore une bonne récolte à faire; il y a là des eiders, des ren.irds bleus, des ours i)lancs, des morses dont on lire une huile meilleure (|ue celle de la baleine, des peaux recherchées par les tabricanls de harnais, des dents qui ont la valeur de l'ivoire. Mon correspondant de Copenhague m'écrit (pie les pécheurs de Hanimerfesl et ceux d'Archangel ont réalisé, l'année dernière, dans celle expédilion de chasse cl de pèche, des bénéfices considérables. Poui-- (pioi ne me hasarderais-je pas au moins une l'ois dans la môme entreprise ;> ,Te n'ai qu'à équiper le nouveau bâtiment que je viens de faire construire et auriuel J'ai donné le noni de ma fille... un nom (pii doil me porter bonlieiir... un bâtiment solide... doublage en cuivre, mâture en bois de Norvège... bordage à joule épreuve... .le le confie au commandement de Blondeau, qui a déjà fait plusieurs voyages dans les parages du (iroënland ; je lui adjoins, comme lieulenaid, Marcel Comtois... un brave garçon... Ma fille le protège, ce jeune lieutenant... et quelquefois ne m'at-il pas semblé... Mais non... Quelle absurdité ! c'est la raison même, ma bomie Rosa- Marie; je stiis sûr qu'elle n'a pas eu la moindre idée de mariage, et quand nous en viendrons là, c'est moi qui lui choisirai un époux digne d'elle... -.

A ces mots, l'honnèle M. ^ anskep passa la main sur ses yeux, comme pour en écarter une image fâcheuse. 11 se disait souvent, dans ses rêveries solitaires, (pie Hosa-Marie touchait à ses vingt ans et c[u'il fallait songer à la marier ; mais, charpie fois (pie cette pensée lui revenait à l'esprit, elle entrait comme un dard aigu dans son sein ; elle répandait un nuage sombre sur la sérénité habiluellc de son âme. Plus d'un parti très honorable lui avait déjà été |)résenté. et, sans vouloir se rendre compte à lui-même de ses résistances, il avait refusé les plus belles propositions. Sa lillc était son orgueil, sa joie, l'objet constant de sa sollicitude, le premier mobile de ses travaux et. pour ainsi dire, l'élément même de sa vie ; il avait ijerpétuellement besoin de son regard, de sa parole, de son alTeclion. L'idée d'abandonner à une autre une partie de ces trésors d'alTection l'effrayait, et l'égoïsme de sa ten-

dresse l'emportait sur sa droite raison. Douce cl innocente faibh^sse 1 (hii pourrait la condamner? Qui pourrait soumettre aux principes d'un froid stoïcisme cette jalousie du plus pur des sentiments humains, celle angoisse qui saisit le cœur d'un père et d'une mère, (luand le moment approche où il faut confier à un étranger la dcstiiu'-e d'une fille couvée comme un oiseau sous le toit domestique, élevée comme une llcur délicate dans la tiède atmosphère du foyer maternel, gardée comme une rcli(pn> dans le sanctuaire de la famille '}

u \ oyons, reprit M. \ anskcp a[)rès un instant de réflexion : voilà donc mon bâtiment gouverné par deux hommes en qui je puis avoir foi. Pour naviguer dans les parages du Spitzberg, il s'agit encore de composiM- un bon équipage. Tromblon est un mauvais sujet, mais un vigoureux gaillard et un habile harponneur; il peut nous être fort utile, pourvu qu'on ait soin de le surveiller, Frasnois est un timonier excellent. Dambelin est le plus solide rameur que je connaisse ; il manie une chaloupe comme une coquille de noix. Quinze à vingt matelots encore, choisis parmi ceux qui ont d('jà fait quelques expéditions dans jcs mers polaires, voilà notre contingent. Pour les encourager à l'œuvre, je leur donnerai un supplément de solde, une part proporlionnelle dans les prises, et j'espère ([ue tout ira bien. Si j'échoue dans mon entreprise, c'est une perle qui ne m'empêchera pas de jouir tranquillement des biens que la Providence a daigné m'accorder. Si je réussis, j'aurai f honneur d'avoir ouvert une voie nouvelle au commerce de notre chère ville de Dunkerque, et peut-être qu'à la fin j'y gagnerai aussi ce que j'ambitionne, j'ose le croire, assez juslement depuis plusieurs années, la croix d'honneur. »

Il fut interrompu dans son monologue par Hosa-Marie, qui s'arrêta sur le seuil de la porte, toute surprise de le voir levé si IcM et craignant ciu'il ne fût malade.

Mais M. Vanskep la prit en souriant par la main, et la conduisant près de la fenêtre : « Vois-tu, lui dit-il, ce navire dont tu as été la marraine, le plus charmant navire que l'on ait construit, de mémoire d'homme, dans les chantiers de Dunkerque ? Je veux le lancer dans une mémorable expédition ; je veux qu'il aille jusqu'aux dernières limites du globe, et son départ excitera dans toute la ville un intérêt extraordimiire. et les journauxdu département, ceux même de la capitale en [)arleront, et le nom de Rosa-Marie deviendra un nom illustre.

LES FI\\Ci:S DU SPITZBERG

— Je n'anil)iliniiii(' p;is ccl honricur. lépondit la jcuiio fille. Mais oii donc envoyez- vous ce bâtiment, (|iii a pour moi, il est vrai, un intérêt particulier, ])uisqu"il est, comme vous le dites, mon filleul !'

— Où je l'cfivoie!' Vu Spit/berp!

— C'est bien loin, le Spitzberg? demanda Rosa-Marie, qui n'avait pas fait des éludes approfondies en créojrraphie. Le Spitzberg,

Elle garda un instant le silence, puis elle dit d'une voix qui trahissait l'émotion comprimée :

« Mais n'est-ce pas un voyage très dangereux ?

— Dangereux ! dangereux ! Assurément vm navire ne flotte pas précisément sur les vagues des mers polaires, comme une barque sur nos canaux : mais il faut bien que je ne considère pas cette navigation counne une entreprise si périlleuse, puisque j'y expose nii très noble capital.

— Et vous avez songé aussi,

reprit timidement Rosa-Marie,

N^ .1 1.1 \ie de plusieurs hommes,

^\ infiniment plus précieuse qu'une

liasse de billets de

Ms, banque .'

\ — Sans aucun doute,

mon enfant. On a été

au Spitzberg et on

en est revenu. De

— ( )ii Je rciixoi»'.' iiii .SpiUbcrg ;

ajouta-l-ellc. n'est-ce pas une région inhabitée et perdue dans les glaces ?

— Inhabitée, mais non perdue.

— Et à qui vo\dez-vous en confier le commandement .'

— \ Blondeau que tu connais, et à Marcel Comtois que [u mas plus d'une fois recommandé, répondit M. Vanskep en fixant ses re gards sur sa lillf.

— Ah I » s'écria Rosa-Marie en iiu linant un peu la tèlt'.

sim])les pêcheurs du Nord y vont encore ciiaque année.

— Soit 1 mon père, je sais que vous êtes bon, et que, dans toutes vos spéculations, vous pensez liumainemcnt à ceux que vous employez. ,raimerais pourtant mieux que la Rosa-Marie n'allât pas si loin.

— Allons, mon enfant, n'aie pas d'inquiétude, et sois sûre que je n'ai point formé ce ])rojel sans y avoir bien réfléchi. Et maintenant, il faut que jeté quitte, et probablement je ne te reverrai pas avant midi... A propos, préj)are, avec notre vieille Rerthe, le service de 1,ii)le damassé : je vais inviter lîlondeau et

Marcel à dînor pour leur parler do noire expédition.

— Cela sera fait. » répondit la jeune fille on préscnlanl ses joues à son père, qui y déposa un tondre baiser ; puis elle descendit l'escalier, non point lestenionl connue de coutume, mais le fi'ont soucieux.

Ce voyage au Spitzberg la préoccupait et la troublait.

Quelquesjours après cet onlrelien. Fdondeau et Marcel Comtois entraient, à midi sonnaid, chez M. Vanskop, gaiement et amicalement, car ils avaient l'un pour l'autre une sincère alVeclion ; et cependant il eût été difïicile de trouver, dans toute la population de I)rmkerque, deux lionunes plus dissemblables. Mais ceux-là se trompent qui attiùbucnt les airections à la similitude des sentiments; les plus sûres, si ce n'est les meilleures, s'établissent, au contraire, entre les êtres les plus divergents. C'est une loi de nature qui, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, tend à harmoniser les contrastes, à rapprocher l'homme nerveux de l'homme lymphatique, à opérer dans les esprits comme dans les tempéraments une sorte de croisement de races, en vertu duquel les individus se modifient et se conqilètent l'un par l'autre.

Quiconque se fût arrêté à observer les deux marins, cheminant fraternellement dans les rues de Dunkerquc, n'aurait pu s'empêcher d'être très frappé de la différence de leur allure et de leur physionomie. Avec son corps trapu, ses lourdes jambes, et sa tête roidic par sa haute cravate qui lui étreignait le cou, lilondeau. susj)endu au bras de l'alerte Marceh ressemblait à un gros bateau remorqué par une agile goélette. Avec sa large figure, ses joues rubicondes et son accoutrement de mauvais goût, il apparaissait, à côté de son compagnon, comme un paysan endimanché à côté d'un beau fils de bonne maison.

Blondeau était un homme decinquante ans, d'une lunneur placide, d'un caractère égal, facile à vivre, trop facile même, car il se laissait aisément aller à traiter ses matelols en camarades, et par là s'exposait tpielquefois à conipromettre la règle d'une sage discipline. Il avait conunencé sa carrière par subir, à bord d'un bâtiment de commerce, les rudes épreuves de l'étal de mousse ; peu à peu il avait fait son apprentissage de gabier, de timonier ; puis, comme il n'était point dépourvu d'intelligence, il avait, tant bien que mal, passé ses examens, et enfin il en était venu à conquérir son diplôme de capitaine au long cours, son bâton de maréchal.

Depuis une \inglaine d'années, il naviguait en cette qualité, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, au gré dos armateurs qui voulaient bien lui confier leur navire. 11 supi)léait par la pratique aux lacunes de son uistruction ihéori([ue, et, comme il avait toujours accompli heureusement ses diverses missions, il ne chômait guère dans le port. M. Vanskep l'employait depuis plusieurs années et avait en lui une grande confiance.

Marcel Comtois était un beau jeune homme au corps élancé, aux membres soiqiles, déliés, vigovHCux, au front large, à l'œil vif et pénétrant, quoique parfois un peu rêveur. Toute sa physionomie avait à la fois une remar- (piable expression de douceur et de résolution, de candeur juvénile et de mâle fermeté. Ses vêtements étaient très simples ; mais son col de chemise, rabattu sur une légère cravate noire, était si blanc, sa veste ronde, à boutons de métal, si propre, son gilet si justement adapté à sa i'mc taille, et ses pieds si bien chaussés dans des bottines luisantes, qu'on eût dit un gentilhomme portant avec grâce un costume de fantaisie.

Sur un sol qui ne produit que des plantes vulgaires, parfois on distingue avec surprise un arbuste, une fleur des jardins seigneuriaux, dont un coup do vent a jeté le germe vivace, et qui a grandi dans sa noble beauté, au milieu d'un chanqi de sainfoin ou d'une haie rustique. Parfois, dans les rangs du peuple, on est également frappé de voir des individus qui, par leur extérieur, par leurs tendances et leur attitude, semblent appartenir à une autre caste; la nature leur a donné les instincts élégants et, ce qui est plus rare, les distinctions physiques de l'aristocratie.

Marcel Comtois était un de ces honnnes qui, par leiu-s qualités, surprennent le regard de l'observateur, et qui, en raison de ces mêmes qualités, apparaissent comme des êtres déclassés par un jeu de la fortune, par le hasard do la naissance. Peut-être trouverait-on l'exphcation d'un de ces faits dans quelque autre phénomène des destinées humaines. De même (pi'il y a des maladies héréditaires qui parfois sautent do la première à la troisième ou quatrième génération, en laissant i)arfaitement intactes les générations intermédiaires, poin-quoi n'y aurait-il pas aussi des éléments de trrâces extérieures et de fières as|)irations qui, après être restés longtemps voilés, éclateraient tout à coup dans le descendant d'une lignée appauvrie et obscurcie.» Quoi qu'il en soit de celte réflexion, le beau Marcel était l'enfant du peuple. Si jadis ses aïeux avaient occupé

dans la sociélé un ran^r pins ûlovô ; si, comme son nom de Comtois pouvait l'indiquer, sa famille provenait de celte noble province de rranche-Comté qui donna tant de vaillants soldats à l'Espagne et qui, depuis la conquête de Louis \IV, en a donné un si grand nombre à la France, la tradition de cette origine était complètement perdue.

Marcel était le fils d'un pauvre géomètre qui gagiiait péniblement sa Aie à arpenter les terrains sablonneux et les «loores des environs de Dunkcrque.

Orpbclin de bonne heure, Marcel avait été recueilli par une vieille tante qui, avec ses chétives ressources, ne pouvait faire aucun frais pécuniaire pour son éducation. Elle ne voulait pas cependant qu'il grandît dans l'oisiveté. Dès qu'fl fut en âge d'apprendre à lire, elle exigea qu'il se rendît chaque jour assidûment à l'école élémentaire de son quartier. Plus tard, il suivit les cours du collège communal et s'y distingua par ses succès. Ses professeurs l'engageaient à suivre la carrière universitaire : mais, dès son enfance, il se sentait entraîné par une sorte de goût inné, par un penchant irrésistible, vers la marine. Il eût voulu entrer à l'école navale de Brest. Par maliieur. il n'avait pu faire des études assez fortes en mathématiques, et il se résigna à servir dans la marine marchande. A celle époque, sa tante mourut. 11 n'avait plus aucun parent dans le monde ; il restait seul, livré à lui-même, mais il était protégé contre les périls de son isolement et de sa jeunesse par l'élévation en quelque sorte innée de son esprit, par ses habitudes laborieuses, et enfin par son amour même pour la marine, où il apportait de tout autres idées que son ami Blondcau.

Celui-ci n'envisageait son office de capitaine qu'au point de vue le plus positif et le plus prosaïque : il déclarait naïvement qu'il se considérait comme un conducteur de diligence, un voilurier nautique.

Marcel, au contraire, ennoblissait les devoirs de son état par d'ardentes aspirations de voyages, par un désir insatiable d'instruction, par le souvenir de tous les récits d'explorations lointaines dont il imprégnait son esprit, par les rêves enthonsiastes el souvent chimériques de sa jeune imagination. Déjà il avait navigué sur les cotes les plus belles de la Méditerranée, sur r.Vtlantique et sur la mer du Nord ; il avait reçu le baptême du cercle polaire et le baptême de la ligne. Partout il cherchait avec avidité une nouvelle occasion de s'instruire; partout il ouvrait avec une

sorte d'enchantement ses yeux et sa pensée au spectacle d'une nature nouvelle.

Blondeau avait accepté la proposition de partir pour le Spitzbcig avec la même indifférence que s'il se fût agi de transporter une cargaison de bois à Londres ou à Marseille.

Marcel, au contraire, avait éprouvé un tressaillement de joie en recevant la même proposition. Cet empire fabuleux des Hyperboréens, ces régions lointaines, souvent explorées et jusqu'à présent encore imparfaitement connues, cette arène de tant de courageux eflorls, exaltaient son esprit. En quittant M. Vanskep, il avait été à la bibliothèque de la ville demander toutes les relations de voyages au Nord, et il les dévorait, et parfois, dans le cours de ses lectures, il bondissait sur sa chaise, il poussait un cri de joie à l'idée de franchir peut-être, par un heureux hasard, la barrière de glace qui, sur divers points, avait arrêté les Hudson, les Franklin, les Ross, les Parry.

Tels 'étaient les deux hommes qui, brasdessus bras-dessous, entraient fraternellement dans la maison du riche armateur. Déjà M. Vanskep attendait ses convives dans sa salle à manger, près d'une table revêtue du plus beau linge de Hollande et surchargée d'immenses pièces d'argenterie": car dès qu'il recevait quelques personnes à dîner, il étalait un grand luxe, soit par un sentiment d'hospitalité, soit par une petite vanité d'aristocratie financière. Dans ces mêmes occasions, il voulait aussi que sa fille se revêtit de sa plus riche parure, et elle lui obéissait, non sans peine, car elle n'aimait guère à s'occuper de sa toilette. Mais ce jour-là, pourquoi donc avait-elle tant hésité à choisir entre ses différentes robes? Pourquoi avait-elle si longtemps natté et dénatté avec impatience, arrondi en bandeaux, tordu en spirales ses boucles de cheveux blonds, et pourc]uoia\ait-elle invoqué les conseils de Berthe, sa vieille gouvernante? Elle n'avait guère par elle-même, la bonne Rosa-Marie, le sentiment de la véritable élégance : il lui manquait surtout le senliment de l'harmonie des couleurs, celte musique du regard, et les avis sincères, mais erronés, de la vieille Berthe achevèrent de la fourvoyer. Elle descendit dans la salle à manger avec une robe vert-pomme et un crêpe de Chine cramoisi, avec un tel assemblage de pendants d'oreilles, de colliers, de bagues et de pendeloques, qu'elle ressemblait à une idole indienne. Blondeau écarcpiilla les yeux pour la mieux voir et la trouva magnili(iue. Marcel, après l'avoir poliment saluée, détourna

LES KIANCKS DL SPirzr.EUG

In ItMc coiiiiuo si celle pinfiision d'ov. de

corail, (!<• joaillerie cl de imaiiccs si disparales.

oiViis([iiail ses regards. Kilo s'apcrviil aiissilôt

de l'ini pression lâcheuse qu'elle venait d(^

produire sur lui. cl cil lessenlil une sorte di>

confusion (pTellc essaya \ain(<nienl de dominer.

Klle était belle pourlanl. celle clièic lilie de

M, Vanskep ,

mais d'une

beauté un |)eu

massive, à la

l'avon des leni-

nics de Uubens.

Elle a\ail aussi

la voix un peu

forle, la parole

molle ci inac-

cenlucc. Enfin,

nous devons

ajouter qu'elle

avait consacre

peu de temps à

rc (pi'on est

converni d'aj)-

pelcr !(>s laUnils

d'a,i;r(''nienl , cl

qu'elle n'élaii

pa.s très lellrée.

Elle n'axait •luère lu que des

abrégés d'histoire et de géographie, et par hasard, une fois, (|U(>l(iues pages de Paul cl Virijinie. qui l'avaient si singulièrement ti-oubl(''e (ju'elJc s'étail hâtée de fermer le livre et s'élait accusée d(> son émotion à son confesseur. Elle ne coiuiaissail ni les tendres chansons de Thomas Mooro, ni les dangereux poëmcs de Uyron, ni les volumes jaunes cl bleus de noire littérature roniauTupie. et ell(> n'aurait pu dire si le nom de (ioëllie clail un nom d(> ville ou un nom d'homme.

Mais, avec son défaut de grâce mondaine el d'instruction, elle n'était pas vulgaire, car la vraie boulé n'est jamais vulgaire, et Rosa- Maiie élail la bonté même. Tous ceux (pii la

Marcel ù la bibliollirquo

voyaient hal)iluellemenl raimaicnl. Blondcau (jui la connaissait dès son bas àg(\ la regardait comme le modèle des perfections humaines. Marcel avait pour elle un sentiment particulier de respect et de gratitude : car il savait qu'elle élail iiderxenue plus d'un(> fois spontanénienl près de son t^ère, pour le faire cndîarquer dans les meilleures conditions. S'il eût eu une

nature d'esprit moins portée aux fascinations d'un vague idéal, ou >ineplus juste expérience de la vie. il aurait mieux apprécié l(>s qualités cxc(>ptionnclles de sa jeune pro leclrice : il .aurait rcconini (>t admiré tout ce (|u'elle renfermait en elle de trésors d'innociMice, de déxoncMueid , de \crlu, el alors...

Mais à qui n'est il pas arrivé d'errer dans les voies nuageuses de sa destinée, connue le voyage \n- dans les sentiers voilés jiar les ond^rcs du soir, de ne point distinguer dans sa marche la lueur propice du foyer où il eùl trouvé un salutaire refuge, et de se laisser égarer par le scinlillcment trompeur d'un feu follel ? Nous croyons qu'il n'est pas un honune au-devant du(iuel la Providence n'ait placé |)lus d'iuie fois un instrument de prospérité, el cet instnnnenl. il ne le voit pas, ou ne \eul |)as en profiter.

.\\cc ses deux marins. M. \anskep avait invité à diner un ban([uier. qui était un de ses amis, et sa bile, qui a\ait à peu près le même âge c[ue Rosa-Marie.

Go banquier, très vaniteux et rempli de prétentions, avait entre autres celle de se considérer comme un homme d'une imaginalion ardente, destiné par la nature aux entreprises les plus aventureuses, et condamné par les circonstances ù végéter dans un comptoir. *

A peine avait-il pris place à table qu'il se mit à conter ses désirs de voyage. 11 aurait voulu, disait-il, faire deux fois le tour du monde avec Laplace, explorer le fleuve des Amazones avec Montravel, pénétrer dans les glaces de l'Adélie avec Dumont d'Urville. II avait vu le jeune ef hardi .Iules de BIosse^ille partir de Dimkerque pour sa fatale expédition au Groenland, et il aurait voulu s'embarquer avec lui.

En parlant ainsi, il s'adressait surtout à Blondeau. et cherchait à l'entraîner dans ses dissertations : mais il ne pouvait le déterminer à lui donner la réplique.

En premier lieu, le capitaine était d'un caractère réservé, taciturne, ne parlant guère que lorsqu'il ne pouvait s'en dispenser, ou lorsqu'il était suicxcilé et souvent même, dans ces occasions-là, ses plus longues phrases attestaient en lui plus de mémoire que d'imagination : il avait fait plusieurs voyages en Espagne, et il avait appris là une quantité de rcJ'rniKts, de sentences iiroverbiales qu'il employait pai-fois d'une façon singulière, pour répondre aux questions qui lui étaient adressées. En second lieu, il avait pour principe de faire régulièrement chaque chose en son temps. Quand il remplissait une de ses fonctions de capitaine, il y appliquait toute sa pensée ; quand il s'asseyait à table, il voulait diner Iranquillomont. et n'aimait point qu'on le troublât dans sa quiétude gastronomique par un bourdonnement d'oiseuses paroles. Ordinairement, il s'en tenait à celte maxime : .1 buen corner, o mal corner, très veces beber (à bon ou à mauvais repas, il faut boire trois fois;. -Mais le dîner de M. Vanskep était d'une qualité exceptionnelle; Ihonncte Blondeau se croyait tenu d'y faire honneur, et buvait en conscience chaque fois que l'armateur débouchait un de ses vénérables flacons, dont un épais cachet noirci par le temps, imprégné de poussière et de toiles d'araignée, attestait la vétusté.

Tandis que le bantpjîer s'elforçait de faire admirer au capitaine ses connaissances géographiques, sa fille, vive et pimpante, assez jolie, im peu coc|uette, essayait de fixer sur elle l'attention du jeune lieutenant, et n'avait pas lieu d'elle très satisfaite de ses aimables tenta-

tives, car Marcel l'écoutait dune oreille distraite, et la regardait de cette façon singulière c[ue les Allemands désignent par un seul mot, Glotzen, et dont nous ne pouvons donner une idée que par une périphrase. C'est lorsque les facultés physiques et spiritualistes de l'homme semblent se disjoindre, lorsque les yeux, machinalement ouverts et privés de leur rayon, restent comme deux globes à demi éteints, vaguement fixés sur un objet, pendant que la pensée cpii les déserte se concentre en ellemême ou erre en d'autres lieux.

Le mot de voyage, le nom d'une terre lointaine ou d'un navigateur illustre, produisaient sur Marcel le même effet qu'une pointe d'éperon sm- les flancs d'un ardent coursier. Il avait trop de justesse d'esprit pour ne pas reconnaître les vaines prétentions et la stérile emphase du banquier ; mais, de même qu'un chant faussement modulé suflit pour ébranler la fibre harmonieuse d'un musicien en lui rappelant une noble et pure mélodie, de même les fanfaronnades de son voisin le ramenaient au vrai sentiment de ses songes de voyage, de ses désirs d'exploration.

Après un instant de silence. le banquier, s'adressant encore au capitaine, lui dit : «Vous allez entreprendre une nouvelle expédition qui, je l'espère, sera très heureuse pour voiis et pour mon vieil ami Vanskep, mais qui n'est pas sans danger. Cette perspective de danger ne vous effraie pas '}

— ijiiien sernbra, o. Dios espéra (Qui sème, espère en Dieu; », répondit tranquillement Blondeau.

Découragé par cette impassibilité et ce laconisme, le banquier, qui. en quelque lieu qu'il se trouvât, avait besoin d'un interlocuteur, se tourna vers le lieutenant.

« Et vous, monsieur Marcel, dit-il d'un ton cajoleur, je suis sûr que, tel cjue je vous connais, vous ne partez point pour le Nord sans songer que vous allez peut-être faire t|uelque intéressante décoiiverle ? »

A ces mots. Marcel releva la tête, comme un liomnie tout à coup surpris par un accent qui pénètre dans le silence de ses rêves. La quesliiiii ijni lui était adressée imprimait le inou- ^emcnl à sa pensée mystérieuse, et l'éclair de sa juvénile ardetu- alluma son regard.

" Des découvertes ! dit-il; Dieu sait quelle joie j'en aurais; mais je n'ai nulle raison de l'espérer. Le temps n'est plus où notre i)lanète était à peine à moitié connue, où, dans les fictions des poètes et dans les calculs des géographes, elle n'était en réalité que comme le disque de la lune dans sa seconde phase, à

LES FIANCKS DU SPITZBERr.

dcmiétlairt' et à demi plon<;é dans l'ombre. Lo Icinps ii'ost plus où sur la niappcuiondo. à l'oucsl du Portujral, un pelil point noir li<,ni rait VVysln de la manSalnna.cio, l'ilodola Main du diable, qui apparaissait à l'iniagination superstitieuse des navigateurs du moyen à.ue comme les fabuleuses colonnes d'Hercule à ceux de l'anliquité. ^ul boinme ne peut plus aspirer aux indicibles émotions de Cbrislopbe Colomb, quand il atteionil aux rives d'un autre monde, ni à celles de Halboa. quand, du liant d'un des rocs d(> l'isthme Darien.il \il n-splendir à ses pieds, dans leur grandeur inlinie.

les vagues de l'océan Pacifique !

L'càge des grands événements géographiques est passé ; l'âge merveilleux où à tout instant TKaropc Iressaillail à l'annonce d'une nouvelle découvcilc.

où de pauvres marins abordaient sur des plages leeriques. oi'i une»

compagnie d'avei:tureux soldats prenait possession d'un inunense empire, où tl'annéi^ en armée on voyait le globe s'étendre dans toutes les direclions, connue une carie (|ui se déroule aux le-

gards d'un écolier qui n'en avait jainais deviné l'étendue.

« 11 y a trois siècles que Magellan achevait, pour la première fois, le tour du globe ; de puis cette épo(iuc. combien d'autres navigateurs ont accompli ce même périple! Toutes les mers ont été sillonnées, tous leurs archil)els ont été reconnus, et les plus hautes montagnes mesurées jusqu'à leur point culminant par les géomètres, et les entrailles de la terre scrutées par les géologues. Après les croisades des ferveurs religieuses, qui imprimèrent un prenùer élan au développement intellectuel de l'humanité, la science aussi a eu ses croisades, courageuses, enthousiastes, opiniâtres comme les premières. Plus d'un obscur prosélyte s'y

est ac(iuis une glorieuse renommée, et ceux qui sont revenus de ces aventureuses expéditions dans des contrées barbares, de ce péril des écueils, de ce conflit des tempêtes, rap portaient sur leur navire, connue les guerriers de la Palestine, les relicpies d'un autre monde, et dans leur âme le souvenir des miracles de Dieu.

« Cependant, si le globe a été parcouru dans toutes ses grandes zones ; si, pour apaiser son insatiablecuriosité, l'homme a tour à tour bravé le froid mortel des régions polaires et

irpr^j

Dincr cliez AI. V;inskop.

les chaleurs accablantes des lropi([ues, il reste encore sur différents points plus d'un espace peu connu, et plus d'un problème cà résoudre. Notre siècle poursuit celte tâche, et déjà il a eu l'honneur d'achever plusieurs des entreprises que lui avaient léguées les siècles précédents : des voyageurs intrépides ont pénétré dans les déserts brûlants de l'Afrique, dans les innnenses soliludes de l'Airstialie, et parcouru l'Asie centrale, depuis Bokhara jusqu'à la muraille de la Chine ; on a remontéleNiger, découvert les sources du Ml, exploré dans ses dillérenles ramifications l'immense réseau des llen\es de l'Amérique du Sud. et l'un des marins envoyés à la recherche de Franklin, M. le capitaine Mac-Clur, a eu enfin la gloiredc

signaler le fameux passage iioid-oiiest, iiiulilrmcnl rêvé, rherclié (lei)uis trois siècles par tant de navires, à travers tant dejiéiils. >■

lei, Marcel s'arnMa et regarda chacun de ses auditeurs, comme ])Our s'assurer (pTil ne les fatiguait point par son disco:us. L'allention avec lacpielle ils récoutaient Teiigagea a reprendre la parole.

« En admettant, dit-il, ce qui n'est pis i)ossiblc. qu'au nord et au sud, à l'est et à l'ouest, chaque plage, chaque montagne, chaque parcelle de terre, chaque peuplade nous soi! parfaitement révélée, qu'il n'\ ait plus nulle p:n I. ni une découverte de géographie à lair-. ni une question de plnsicjue, degéologieou dcllinograpliie à discuter, le spectacle du nio::(Ie dans sa grandeur infinie, dans sa v;n i('lé d'aspects, dans ses niouvemenls cnnliinis. n'.uirail-il pas encore pour nous une attraclinn snprênie, un charme indicible?

« Des naturalistes ont représenlé notre glolie comme un animal oiganitiue (pii a son lluidc vital, ses instincts et ses facultés d'évo!ulio:i. Chacun de ses minéraux, disent-ils, a le pou voir dab.sorber en lui des masses énormes, coiiinie nos aliments s'absorbent dans notre chair et notre sang: les montagnes sont ses appareils de respiration; les schistes ses voies desécréliou.ct les veines mélallicpies ses abcès.

« D'autres démontrent que celte planète n'est point achevée, qu'à sa surface, comme à son intérieur, elle subit sans cesse de nouveaux changements; et le fait est que l'action souterraine des volcans, l'œuvre peri)étuelle des tlols qui roulent des amas de sable sur leurs rives, en frappant comme des béliers contre les rocs qui les dominent, modifient graduellement sur ditl'érents points la configuration de notre globe. On ne peut nier que le sol de la péninsule Scandinave, sur les bords de la Halticpie. ne se soulève peu à peu, de trois pieds environ i)ar siècle. On ne peut nier qu'en plusieurs endroits le pasteur ne promène ses troupeaux et que le laboureur ne trace ses sillons sur un terrain jadis inondé par les vagues de la mer, et c]ue, d'un autre côté, l'Océan n'ait, en divers autres lieux, agr indi son enq)ire, déchiré des isthmes, creusé des détroits.

>»« Que si nous ne voulons point fixer notre attention sur ces grands phénomènes, les œuvres de la nature dans leur image journalière, dans leurs formes les plus restreintes, no sufTisent-elles pas pour enchanter nos regards, pour occuper délicieusement notre intelligence ? J'ai souvent envié la vocation du zoologiste qui fuit paticnnnent ranalomic d'un

insecte, ou celle du botaniste qui observe la structure d'une Heur. V ces hommes-là, le jilus ijelitcoinde terre, les plus minimes productions. otTrent peipi'luellement lui sujet d'étude merveilleux, (iomme l'a dit un poète anglais : il n'est pas une plante, pas une feuille qui ne soit comme un volume in-folio que l'on lit, relit et relit encore, et où l'on trouve sans cesse cpiehiue chose de nouveau.

« Cet amour de la nature, c'est la souice miraculeuse, la lonlaiiic de .louveuce que le moyen âge rêvait ilans sa naïve imagination, cl que l'aventureux Ponce de Léon allait cher- ( lier dans la l'ioride ; c'est l'idéal symbole de ( e bain magique préparé par Médée pour rajeiuiir le xieilÉson. Cet amour, cette élude des créations de Dieu, rafraîchissent l'Ame et ennoblissent la pensée. "

A ces mots, Marcel se lui et baissa la lêle, comme s'il se sentail confus d'avoir pailé si longtemps. En commençant cette dissertation, il avait le ton mélancolique d'un homme qui ne se lésout pas sans ])eine à livrer le secret de son rêve; puis peu à peu sa parole s'était animée, sa voix avait pris u\) accent sonore, lelentissant, et l'ardeur de son enthousiasme colorait ses joues, élincelait dans ses yeux.

Rosa-Marie, les mains croisées sur le bord de la table, l'avait écouté dans une sorte de religieux silence. Quoi(iu'elle ne comprît guère qu'une partie des idées qu'il venait d'exprimer, elle était connue enchaînée à ce langage si nouveau pour elle, et semblait en aspirer cha(iue mot, chaque syllabe.

La coquette Emma écoulait aussi le jeune lieulenaul. Mais, de temps à autre, elle se tournait vivement vers lui, comme i)our l'engager à lui adresser personnellement à ellemême ses phrases poétiques.

Le banquier notait dans sa mémoire plusieurs passages de ce discours, qu'il se proposait de répéter dès qu'il eu trouverait l'occasion.

M. \anskep ne pouvait s'empêcher d'admirer l'éloquence de Marcel ; mais il eût mieux aimé l'entendre raisonner sur les combinaisons matérielles et le plan jiositif d'une expédition nautitjue.

Quant à lUondeau. il avait conservé son flegme habituel, comme un gros mouton (|ui continue tranquillement à brouter sou herbe savoureuse, tandis (pie près de lui un jeune chevrcavi folâtre sautille sur les rocs ou bondit dans les ravins. Cependant il avait de temps à autre observé la physionomie de Rosa-Marie, et il s'était dit : « En vérité, c'est singulier '.... Celte fois pourtant, il me seud)le que je ne

LES FI.VNCKS DU SPITZBEUC

nio Iroiupc pas I II l'audia (jne j'en parle à Marcel. ..

Le (liiier s'aclieva sans autre ineidenl. lui prcnaiil son chapeau pour sortir, le bancpiier invilîi les deux marins à un autre dîner cluv, lui, et Mademoiselle Kmma, en regardant Marcel, joignit à la demande de son père son sourire le phis gracieuv.

(■ Je suis obligé de jjasser le reste (1(^ la journée à régler un comi)te, dit lîlondcan à son jeune compagnon, et demain malin, j'ai une autre alVaii-e à traiter; maisàcinq heures, Irouvez-vous au café cpii est à l'entroe de la jetée, .l'ai à vous parler d'une chose grave. »

Pour ([ne le taciturne Blondeau prononçât d'un trait de si longues phrases, il lallail qu'il y fût déterminé par un pressant motif. Kn etVet, il aimait Maicel cl il espérait lui rendre un important servi;e.

CMAI'ITUE 11

.laloJc toll km jhvelt bei^s ideala.

J. TOLUC.UKXEKF.

.MalliciiriMix «'lui qui vit suis un iJùal !

11 comptait en elTet. le brave Blondeau, doiuier une précieuse indication à son jeune ami. Mais lorsqu'il fut assis en face de lui, dans le café oîi il lui avait assigné un rendezvous, il se trouva très embarrassé d'entamer Lt conversation à laquelle il avait si gravement rélléchi. Pour affermir sa résolidion ou pour se donner le teiups de remettre en ordre ses idées, il lira lentement sa pipe de sa poche, prit son briqviet et son amadou, (]uoique la servante du logis se fût hâtée d'a|)porter sur la table un Handjeau et des allumettes ; il frappa, à diverses reprises, sa petite pierre à fusil avec sa lame d'acier, et, chose singulière, il n'en pouvait faire jaillir que d'inutiles étincelles. Sa main paraissait agitée par une sorte de tremblement nerveux, et l'amadou glissait sous son pouce ordinairement si ferme.

Marcel l'observait en silence, et, voyant sa perplexité sanscn pouvoir pressentir la cause, attendait patiemment quel'honnèlc Blondeau eût repris son calme habituel.

Entin, le capitaine parvint à allumer sa pipe, eu tira coup sur coup précipitanuueut plusieurs boulTées ; puis se tournant vers Marcel :

« Eh bien ! dit-Il, nous allons donc entreprendre un nouveau voyage?

— Oui, repartit gaiement le jeune marin.

— Dangereux !

— (^)nelle idée!

— Dangereux, vousdis-je!

— Eh! qu'importe? Tant mieux, s'il présente (|uel(|ues dinicidtés ! On aura plus de joie à les surmoider.

— Mais on peut y périr.

— Allons donc ! Depuis (piand le capitaine Blondeau, l'un des plus habiles et des plus résolus capitaines, se laisse-t-il aller à un tel souci? Où serait l'homienr de la vocation de marin, si l'on n'avait dans cette noble profes sion quelques fatigues à subir et (pielques périls à braver?

— Cela ne va pas, se dit Blondeau en baissant la tète ; je m'y suis mal pris. Quelle sottise à moi de lui parler de dangers ! Je sais depuis longtemps ([ue nul danger ne l'ctTraie. 11 est comme le pétrel, qui ne s'ébat jamais mieux que lorsque le vent souille à déraciner les cornes d'un bttuf. 11 faut que je touche à une autre corde... \h ! j'y suis. A ons avez raison, reprit-il à haute voix en s'applaudissant intériememcnt de ce qu'il considérait comnic une manœuvre des plus ingénieuses, vous avez raison, .le ne conçois pas, en vérité, à quoi je songeais. Mais, à propos, avez-vousété content du dîner d'hier?

— Très content, répondit Marcel, qui comprenait de moins en moins où Blondeau voulait en venir.

— Vous avez bien parlé.

— Trop, peut-être ; je me suis déjà plus d'une fois reproché de me laisser entraîner à ces longs discours. Mais, quand on aborde des questions qui m'émeuvent si fortement, je ne puis me contenir.

— Nous auriez tort d'agir autrement, dit Blondeau, qui croyait devoir flatter un i^eu Marcel, et se trouvait décidément très rusé. Si je pouvais parler comme vous, que de belles choses je dirais ! Vous a\ez fait voir au banquier ce que c'est qu'un homme qui aime vraiment les voyages. Ordinairement, avec lui, il n'y a pas moyen de placer un mot. Mais hier il était subjugué, et il vous écoutait avec une grande altiMition.

— Par politesse, répliqua modestement Marcel.

— Et il y avait, reprit Blondeau, quelqu'un (pii vous écoutait encore mieux.

— M. Vanskep ?

— Non, mais sa fille.

— Une belle fdle, Marcel.

— Oui.

■"^ ,>i. Pot.rice,

— Une fille superbe : Elle me rappelle un vieux dicton de notre pavs :

( )iii vciilt belle femme (juerre, Preigne visajrc dAnglelerre.

Avec un beau corps de Flandre.

— Vous avez la mémoire remplie de sentences. Celle-ci s'applique très justement à Mademoiselle Rosa-Marie.

— Non seulement elle est belle, s'écria le capitaine avec un accent d'enthousiasme, mais elle est bonne.

généreuse. Elle a toutes les vertus.

— Je le crois.

— C o m m e vous en parlez froidement 1

— J'en parle avec respect. »

Blondeau. déconcerté par ces brèves réponses de son ami.

garda un instant le silence, soufïla dans sa pipe, la ralluma et se remit à l'œuvre, comme un lévrier qui, ayant perdu la piste d'un côté, la cherche dans un autre fourré.

« Son père, dit-il , est un brave homme.

— Un très brave homme, répartit Marcel.

— Il s'est luimême enrichi par son travail.

Il se souvient

de sa pauvre origine, il a de l'estime pour ceux qui, comme lui, débutent courageusement dans le monde, et j'ai toujours pensé que, si sa fille en venait â aimer un lionnèle et intelligent garçon sans fortune, il la lui donnerait volontiers.

— C'est bien possible, » repaitil tranquillement le jeinie lieutenant.

A cette fiegmaticpie réponse, IMondeau ne put contenir l'impatience qui l'agitait dès le commencement de cet entretien.

Hlondcau et Marcel au café.

« Mille tomierrcs ! s'écria-t-il d'une voix éclatante et en frappant la table d'un coiqj de poingqui fit danser les bouteilles et les verres. Mais je ne suis donc qu'une buse, une huître, un stupide mollusque ! Voilà une heure que je louvoie comme un sabot, que je patauge, cjue je barbote, au lieu d'aller droit mon chemin, comme il convient à un homme quia l'œil lucide et la conscience nette. Au diable toutes ces finasseries d'avocat, qui ne servent qu'à embrouiller les afl'aircs ! Voyons, vous

êtes un loyal garçon, et l'on peut vous parler à cœur ouvert.

Eh bien ! je m'imagine que Mademoiselle Rosa-Alarie a du goût pour vous., et que... et que...

si vous le vouliez...vous pourriez l'épouser...

Enfin , voilà mon secret d'avoué ! A la garde de Dieu ! »

A ces mots, le capitaine s'arrêta comme un homme qui vient de faire une longue course et cjui a besoin de reprendre haleine.

Mais, du coin de l'œil, il observait son ami; il s'attendait à le voir bondir dans un élan de joie, mais quelle ne fut pas sa surprise , lorsque Marcel, avant remis les verres à leur place et appuyant nonchalamment ses coudes sur la table, lui dit d'une voix qui ne trahissait pas la moindre émotion :

« Je vous remercie, mon cher Blondeau, de votre pensée alfectueusc et de votre confiance que je ne trahirai pas, soyez-en sûr. Je suis très reconnaissant de la bienveillance que Mademoiselle Unsa-Marie a daigné me témoigner en diverses circonstances. .Je ne crois pas qu'elle ait jiour moi un autre sentiment que

l.KS FIANCKS DU SPITZBERG

coliii i|ui la porle (•(Hishinimciil, par roflbt do sa gciiérouso naluro. à smitoiiir, à aider tous roux qui l'entouii'id. Mais si ce (|uo vous supposez pouvait être Mai, j(> uc mou réjouirais pas, jo ui'eii aniit;erais, ear je ne voudrais pas épouser Mademoiselle UosaMarie.

— Esl-il possible I unuinura lentenienl le bon capitaine. Vous en aimez donc une autre ?

— Non. je n'ai pas une autre liaison, pas même un autre jx'iicliant. Mais, pour vous dire la vérité, ([uand il m"arrive ])arfois de rè\er une image de femme que je pourrais aimer, cette image ne ressemble nullement à celle de Mademoiselle llosa-Marie,

— Vous êtes fou ! Ce sont vos maudites lectures, vos romans, vos poêles, autant de m(>usonges et d(^ sornettes qui vous troiU:)lent la tète 1 Moi. j"ai mi naître cette jeune fille; je l'ai vue grandir et se perfectionner d'année (Ml anné-e. .le vous dis que vous n'en trouverez pas dans le inonde une plus l)elle et une meilleure, .le la connais, je vous connais aussi, et, ([uoi([ue vous sovez comme un cheval indomi)té, je suis sur que vous vous convenez tous dinix à merveille, que vous êtes faits l'un |)our l'autre, .le suis \olre vieil ami. el croyez-moi, les Espagnols l(> disent : A'o ay i}H'Jor espejo nue el amigo rieju. (Il n'y a pas de meilleur miroir cpx'un \ieil amii.

— Merci, mon cher Blondean, répondit cordialement Marcel en serrant la main du capitaine : gaidez-nioi votre amitié : j'y attache un grand prix et je m'elVorcerai de la juslilier. Mais laissons de côté une personne pour laquelle j'ai un si profond respect qu'il me semble ((ue c'est une profanation de prononcer son nom en ce lieu, el écoutez-moi. Je ne songe point à me marier, .le n'aime que la marine. Celui qui se dévoue de cœur et d'âme à cette vie de voyages, d'aventures, peut il y joindre les attractions de la vie casanière? Peut-il se lier au foyer domestique.' Vous-même qui me conseillez le mariage, VOIS ne vous êtes pas marié 1

— Non. Mais c'est bien difl'érent. In gros lourdaud tel {[ue moi n'était bon cpi'à faire lin vieux loui) de mer. Jamais je n'aurais pu, comme vous, é\eiller un doux sentiment de tendresse dans le canii- d'une belle jeune tille, et pour délivrer des rigueurs de son célibat quelque sèche et revèche créature... non, je ne me suis pas trouvé capable d'une telle magnanimité, (iependanl, ([ue de fois, au retour d'une campagne, je )ne suis senti le cuMir serré à l'idée de rentrer tout seul dans ma triste cliambre de garçon ! Que de fois je

LKS FIAXCÉS DU SPITZBEHC.

me suis surpris à envier le sort du matelot qu'une femme altendail sur le port, et qui pressait dans ses bras de petits enfants ! Si nous avons le bonheur de nous unir à une douce et vertueuse femme, quelle grâce providentielle : (Kielle consolation dans nos peines : (^)uel appui dans notre vieillesse ! J'y ai souvent pensé.

— \ous avez raison. Mais moi, je n'y pense pas. Je ne songe qu'à m'embarquer, à partir chaque fois que j'en vois l'occasion, à m'élancer sur les mers, à voguer vers les jiarages les plus lointains, à contempler sous ses difTérentes faces, dans l'un et l'autre hémisphère, la nature que j'aime, qui me passionne, qui me fait oublier toutes les ambitions ordinaires, toutes, excepté celles que le temps et la fortune ne me permettent point de réaliser, celle de suivre ma vocation de marin dans de meilleures conditions, celle cic porter l'épaulette sur un bâtiment de guerre. Voyez, uîon cher Hlondeau, dès mon enfance, j'ai été bercé par des chansons maritimes ; j'ai entendu raconter les batailles, les exploits de ces capitaines qui ont illustré par leur courage notre ville de Dvmkerque. Que de fois ma vieille tante, qui était la veuve d'un contre-maître, m'a entretenu de ce vaillant Gauthier qui, avec quarante honunes d'équipage, attaquait un vaisseau anglais, le prenait à l'abordage, le ramenait en triomphe dans notre port, et de cet autre intrépide corsaire, de ce (îodsvriend qui fit trembler les ennemis de la France 1' Je savais à peine lire que je tenais entre mes mains la biographie de Jean Bart, etjenepuis vous dire avec C[uelle ardeur et quelle émotion je lisais et relisais cette héroïque histoire : (pielle douleur poignante je ressentais quand j'en venais à sa captivité, et (piel transport de joie, quand il mettait en déroule les escadres de Hollande, d" Espagne, d'Angleterre ! Ah ! Dieu ! s'il vivait encore, et si je pouvais servir sous ses ordres !

— Allons ! le voilà parti, murmura piteusement Blondeau, ([ui cependant n'était pas insensible à cette poétique exaltation. Mais, mon brave ami, reprit-il pour teutcM- un dernier elTort. nous ne sommes plus au tenqjsde Jean Barl, nous n'avons point de guerre à soutenir, point de marine étrangère à enlever. Notre principale occupalion consiste à nous en aller pèclier la morne en Islande et à tran,sporter des cargaisons de bois. Je ne vois rien là de si glorieux pour un ardent soldat comme vous, et en attendant mieux, il me semble qu'une femme admirable, comme celle dont je veux bien, ainsi ([ue vous, ne plus pronon-

cor le nom, ot une grande forluno, comme celle tic son père...

— Une grande fortune! s'écria Marcel a\ec une nouvelle exaltation. Qu'est-ce que les forlunes que vous pouvez tout entières étaler sur une table, renfermer dans un collVe de deux ^Heds carrés, comparées aux trésors immenses que contient à peine notre imagination :> Mais je n'ai que vingt-cinq ans !... La jeunesse !... la jeunesse, c'est la plage verdoyante au bord des profondeurs de l'immense Océan. C'est la cassette magique dont on brise successivement les anneaux mystérieux. C'est la lanipe d'Aladin qui subjugue les génies des éléments : Quand vous aviez vingt cinq ans. Blondeau" ne vous est-il pas arrivé de rêver qu'un jour peut être vous iriez, comme .lean Bart, fmner votre pipe dans les appartements du roi '}

.Tamaisl » répondit naïvement lilondeau ;

et il resta inunobile et muet. le front penché sur sa poitrine ; puis soudain relevant la tète, et regardant l'enthousiaste lieutenant a\ec une expression de tristesse et d'indulgente affection : « \llons, dit-il. je le vois, il n'y a pas moyen d'empêcher le saumon de remonter le cours des rivières, ni un écervelé comme vous de s'égarer dans les espaces Allons ! c'est sûr : Corazon determinado no siifre ser aconse- Jado. (Cœur résolu ne soutire pas qu'on le conseille.) .l'avais pourtant fait un si beau projet I Mais n'en parlons plus. Oublions ce ([uc je vous ai dit. Peut-être aussi que je me suis trompé, et, puisque nous devons aller au Spitzberg, occupons-nous de nos préparatifs, (le l'armement de notre navire et de notre écpiipage.

— Oui, oui, répliqua gaiement Marcel, et \ous veri-ez. mon cher ami. que nous ferons une belle campagne.

— Los dichm en nos, los hedtos en Dios ', >; repartit Blondeau, qui' ne pou\ait se lasser de [)rononcer des maximes.

Les deux amis, ayant achevé de vider leurs flacons de bière, sortirent du café. Le capitaine retournait à ses affaires, le lieutenant èi ses lectures. Tous deux se donnèrent rendezvous sur le pont pour le lendemain.

L'armement de la Rosa-Marie dura plus longt(Mups (ju'on ne l'avait pensé, quoique le capitaine y applicpiàl toute sa vieille expérience, et que Marcel s'en occupât avec activité. M. ^ anskep attachait à sa nouvelle entreprise une très grande importance. >on seulement il couii)lait i)i('n (|n'ell(^ serait poni-

lui ce ([u'on appelle dans le langage du conq)toir une bonne affaire; mais il espérait, comme nous l'avons dit, ouvrir une nouvelle voie au connnerce de Dunkerque, acquéi'ir un tilre déplus à l'estime de ses compatriotes, et enfin gagner par là ce petit bout de ruban qui manquait à son habit noir.

Pour réaliser toutes ces belles espérances, il ne voulait rien négliger. La Rosa-Marie était un beau trois-màts solidement construit ; mais, pour l'expédier dans les régions polaires, M. Vanskepcrut devoir le faire fortifier encore au dehors par des lames de fer, au dedans par d'épaisses traverses en bois. De plus, il réfléchit que, cjuoiqu'on n'aille plus chercher de baleines dans les i)arages du Spitzberg, il pouvait arriver qu'on découvrit encore quelques-uns de ces cétacés dans leur ancien domaine, et, à tout hasard, il voulait que son navire fût pourvu de plusieurs baleinières ', d'un assortiment complet de lances, de harpons, de harpoires et de funins. Par la même raison, il désirait que Tromblon fût enrôlé dans son é(piipage. Ce Trondslon était un homme aux formes hcrculéeimes, à l'œil fauve, au visage dur, revêtu presque en entier d'une barbe épaisse, pareille à vni amas de broussailles. 11 avait servi sur divers bâtiments de guerre et de commerce, et partout s'était signalé par son caractère hautain, ses habitudes de débauche et son humeur brutale. Ce que l'on connaissait d'une partie de sa vie n'était ])as de nature à exciter la sympathie des gens honnêtes. Il y avait de plus une phase obscure de son existence, dont personne ne savait le secret, et sur laquelle on ne se hasardait pas deux fois à l'interroger : car alors il fronçait d'une façon terrible ses deux noirs sourcils, serrait les poings et promenait au loin un regard farouche, comme s'il cherchait une victime. Son vrai nom était Lanier, Mais un jour, il avait raconté avec emphase à un groupe de matelots, groupés autour de lui sur le gaillard d'avant, comment il se trouvait sur un négrier, et conmient il avait tué d'un coup de tromblon unollicier anglais qui voulait monter à bord de ce navire. Ses auditeurs alors l'avaient surnommé Tromblon, et il s'enorgueillissait de ce snrnou).

Hlondeau éprouvait, à l'aspect de cet honnne, une sorte d'elTroi. Marcel n'avait pas la même crainte; mais la rudesse sauvage et l'animalité de cette espèce de (taliban révoltaient sa nature délicate. L'un et l'autre cepcndanl. après (pielqu(>s judicieuses observâ-

tes paroles en nous, les ueles en Dieu.

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