I. As idle as a paintcd stiip
Upon a painted Océan.
(Coleridge. — The (Ad mariner.)
LES FLWCÉS DU SPUZBERÇ
Mais SCS coin [Ki^iions ne s'associaienl point à cos {irossiors propos. La joune lillo leur inspirail, ])ar la purclé de sa pliysioiiomio, par la dignit»' de son allilude. un sentiment meilleur ; les ('•<,'^ar(ls que lui lénioignaient Marcel ot lilondeau leur imposaient le respect. Puis, dès le premier jour, ils avaient pris en afTection le vieux Lax, qui venait familièrement causer avec eux. C'était un petit vieillard robuste et uHiscnleux, à l'œil vif, aux inouvenients alertes, un de ces hommes fortement trempés, (|ui démentent le nombre de leurs années par la vigueur de leur tempérament, qui conservent la souplesse de leurs membres et la gaieté de leur jeunesse, quand l'âge a déjà depuis longtemps ridé leur front, blanchi leurs cheveux. (Mioi([u'il eût de la sympathie pour le capitaine et pour le lieutenant, il préférait évidemment à leur société celle de ré(iuipage ; dès (lu'il avait fini ses repas, il allait s'asseoir au milieu des matelots, et les égayait par sa bonne humeur, on les intéressait par ses récits de voyages.
Le soir surtout, Lax s'abandonnait longue ment à ces entretiens. Le soir aussi, Garine se plaisait à rester sur le pont. A. une frileuse créole, le léger vent d'ouest qui soufllait sur cette mer septentrionale eût paru trop froid; la jeune habitante d'ilammerfest le trouvait agréable. Puis c'était le commencement de cette féerique saison qui gratifie le Nord de ses nuits lumineuses, ou, pour mieux dire, de ses jours sans nuit.
.\ toutes les contrées Dieu a donné quelques nacrveilles, et la distribution de la lumière dans les différentes zones du globe est une de ces merveilles. Entre les tropiques, le soleil vivifie toute l'année les Heurs et les fruits par ses splendides clartés ; mais il se lève tout à coup et disparait de même ; il s'allume subitement, comme un Hambeau, et s'éteint comme une lampe. Dans les régions tempérées, il ne répand point les mêmes torrents de feu, il n'a point dans son cours la même régularité ; mais son apparition est annoncée par la messagère du malin, par l'aube vermeille, qui, selon la fiction des poètes, ouvre de ses doigts roses les portes du ciel, et, lorsqu'il arrive au lerme de sa journée, il semble s'éloigner à regret de l'horizon, il y projette ses flots d'or et de pourpre, il y laisse l'enchantement des heures de crépuscule, heures de calme et de recueillement, de piété et d'amour. Les pays du Nord sont, pendant plusieurs mois, couverts d'un sombre linceul, enveloppés dans de longues nuits ; mais vienne le printemps, voilà que les jours s'allongent de
semaine en scMuaineavcc une rapidité extrême ; voilà que le soleil se rapproche, comme un amant repentant, de la terre (ju'il a si longtemps abandonnée, cl la réehautre sous son manteau de neige, et l'inonde de ses rayons, et semble ne [)lus pouvoir la quitter.
C'est à partir des rives de la mer Baltique qu'on voit ce phénomène dans toute sa magie. Là, à l'apinoche du solstice d'été, l'obscurité nocturne diminue graduellement, puis bientôt disparaît. Le crépuscule du soir touche à celui du matin. Une légende mythologique de l'Esthonie dit que le soleil est la lampe qui éclaire la demeure de Varma Isso, le père des dieux. Une jeune fille, Emmarika, éteint le soir celle lampe ; un jeune homme, Koeto, la rallume le matin. Pendant l'hiver, ces deux êtres célestes, qui s'aiincnl. ne peuvent se voir ; mais en été ils se rejoignent pendant plusieurs semaines ; ils se serrent les mains et s'embrassent ; alors les joues d'Emmarika, la timide déité du crépuscule du soir, se couvrent d'un \if incarnai, et leur couleur de pourj)re se mêle aux lueurs de l'aurox'C, que fail jaillir Koeto.
Dans celte incessante elTusion de lumière, on distingue à peine l'heure de la nuit de Pheure du jour. Cependant les lois normales de la nature ne sont point complètement interrompues. A ers le soir, le vent s'apaise ; l'onde fraîche des lacs, l'onde salée des liords, s'assoupit dans ses bassins; les oiseaux s'endorment sur les rameaux immobiles. De toutes parts il se fait un grand silence, et ceux qui ont veillé dans cet imposant et religieux silence, et ceux qui ont vu ces nuits du Nord, ces midsumnwr's nights dans leur calme suprême, dans leur blancheur diaphane, dans leurs effluves de douce lumière, pareille à celle d'une immense voie lactée, n'en détacheront jamais leur cœur ni leur souvenir.
Bientôt pourtant, le soleil, qui s'était penché à l'horizon, se relève avec vme nouvelle ardeur ; alors le mouvement journalier recommence ; la mer et les arbres palpitent au souille de la brise ; l'oiseau chante son chant inatinal ; la nature entière s'éveille pour saluer l'astre propice qui la réjouit, qui la féconde.
Plus on s'avance vers les régions polaires, plus on voit s'accroître la durée de ce phénomène, (chaque année, au îô juin, ime foule de curieux se réunissent près de Tornea, sur la montagne d'Avasaxa, pour contempler le disque du soleil, qui, ce jour-là, tournoie, à minuit, à la surface du ciel ; mais, au Spilzberg, il reste, pendant plus de quatre mois
LES FIAXCÉS DU SPIÏZBERG
conséculifs, porpi-tuollciiicnl à riiorizon ', ot c'est une admirable chose que de voir ce globe de lumière, si pâle qu'il soit parfois, rayonner nuit et jour sur la profondeur des mers, comme le flambeau inextinguible de la création, comme une image de réternité.
La petite cohorte de la Hosa-Marie, séparée en deux catégories, jouissait de la paix de ces belles nuits limpides, de deux façons différentes. Un navire est comme une petite cité divisée en deux parties distinctes : le quartier aristocratique et le faubourg plébéien. Sur les vaisseaux de guerre, cette ligne de démarcation est rigoureusement maintenue ; sur les bâtiments de commerce, elle résulte d'une Yieille coutume et d'une sorte d'accord tacite: l'équipage reste sur le gaillard d'avant ; les officiers sur le gaillard d'arrière.
Les deux scènes que nous allons essayer de retracer représentent les habitudes des deux groupes ditiérents, naviguant à la fois sur le bâtiment de M. Vanskep.
Après dîner, Lax, ayant allumé sa pipe, s'en va de l'autre côté eu grand mât. s'asseoir sur un baril qui lui est réservé comme un siège d'honnem- ; les matelots se placent en cercle autour de lui et l'écoutent avec attention, car il s'est misa leur parler de quelques-unes des fabuleuses merveilles du Nord, du grand serpent de mer et du dragon. Tromblon lui-même, malgré son humeur goguenarde, iienche la tète en silence et paraît s'intéresser à ces dcscrijitions ; mais tout à coup, dans un br\isque mouvement, il laisse tomber sur le pont sa pipe de terre, et elle se brise en morceaux.
« Mille millions de diables I s'écrie-t-il ; une si délicieuse pipe, que j'ai gardée avec tant de soin depuis Dunkerque, et qui était devenue d'un si beau noir ! »
Au même instant. Frisquet, ayant (lui son service, rôdait timidement près du grand mât, désireux d'entendre les récits du pilote, et n'osant prendre place dans son cercle d'auditeurs.
« Approche, esclave, lui cric 'IKunljloii de sa voix de stentor ; approche, et sou\iens-toi de cette sentence des valets turcs : « Entendre et obéir. » Descends dans l'entre-ponf ; tu sais où est mon bazar, lu y as peut être plus d'une fois fureté, vilain singe que tu es. Va-t'en cliercher dans mon colFre une pipe neuve, et prends garde de toucher à la bouteille qui est enveloppée dans ma vareuse ; c'est du tafia ensorcelé ; si tu en buvais seulement mic
I. Ali Gi>' degré de laliliido, le soleil reste tout un jour à riiorizon; an 70" defrré, 05 jours; au 80', il ne se couclie pas pendant l'Mi jours.
goutte, elle te ferait pousser au menton, en une nuit, une barbe d'une aune. Va et reviens. »
Frisquet obéit sans répliquer un mot, bien qu'il ne fût pas aux ordres de Tromblon ; mais l'accent impérieux et le regard du rude baleinier le terrifiaient.
Lorsqu'il eut remis la pipe entre les mains du farouche matelot, il craignit une nouvelle bourrade, et il s'enfuit.
« Quel cancrelat ! dit Tromblon en le suivant d'un air de mépris. Si jamais cet avorton devient un bon marin, il aura de la chance. Ce n'est pas comme nous, l'ancien, ajouta-t-il en se retournant vers Lax ; nous sommes des vieux durs à cuire, des vieux loups de mer, que ni tonnerre ni tempête ne peuvent faire sourciller. Mais voyons : vous disiez donc qu'il existait, par ici, des monstres d'une dimension extraordinaire, des serpents comme on n'en rencontre pas dans les forêts d'Améiique.
— Oui, dit Lax d'un ton grave, il y a dans l'océan du Aord un serpent près duquel les serpents à sonnettes et les boas, dont j'ai entendu parler plusieurs fois, n'apparaîtraient que comme des vermisseaux, car il est deux ou trois fois plus long qu'une frégate. Quand il se déroule sur les fiots dans toute son étendue, on dirait un câble destiné à couler l'ancre d'un vaisseau de ligne à cent brasses de profondeiu' ; quand il s'arrondit en cercle, on dirait vni anneau de fer immense, l'anneau de noce du diable avec la tempête de l'Océan ; quand il se dresse dans les airs, sa tête s'élève à la hauteur d'un mât de perroquet. Cette tète est large comme une baibe, eililéc par le bout comme une chaloupe ; sa langue rouge ressemble à un tison enflammé : ses yeux brillent comme deux pétards ; son corps est couvert d'écailles dures et luisantes comme des cuirasses d'acier poli ; sa queue agile et terrible frappe les vagues avec la force de trente-six avirons. Tantôt il se balance indolemment sur les vagues, connue une algue ; tant(')t il bondit connue un cheval emporté, et franchit en une minute un espace d'un mille.
— Et vous avez vu ce joli animal ? demanda Tromblon d'un ton ironique.
— Aon, répliqua franchement le pilote, je dois avouer que je ne l'ai jamais vu ; mais des gens dignes de foi l'ont parfaitement observé, et il y a eu, en Norvège, ini savant évêquc qui en a fait la description.
— .le voudrais bien en rencontrer un, s'écria Tromblon. et lui lancer mon harpon à la tête ; j'irais de ville en ville montrer sa carcasse, et je me ferais un joli revenu.
LKS FIANCKS DU SPITZBKUG
— Do vailliiiils iiiarin-, reprit Lax, oui eu la int'iiio poiiscc que aous ; mais, à la vue d'un (el moiislre, le courage leur a manqué, cl ils n'oiil plus songé qu'à ramer de foules leurs forces pour s'éloigtier au plus \ile. Les poissons aussi s'écailful de ci' géani, el les oiseaux s'enluient ellVau's à sou aspect. Si elTro\able qu'il soit, il l'est pourtant moins encore (ju'un autre animal (pii se montre aussi, de temps à autre. (l;u!s l.-s m("rs sepleii-
L;ix cccililé par l'i (|iii|ia;^o.
tiioliak's. et ([u'on appelle le krakeu. (j>lui-ci est dune telle dimension, qu'une baleine lui passerait sur le clos sans (ju'il y l'il pins d'attenlion qu'un Ixruf à une mouche : lors- ([u'il plonge loul à coup dans les Ilots, malheur aux eud)arcalions (pii se Irouxeraienl piès de là ! elles courent grand riscjne de chavirer dans l'abîme (pi'il se cren>e, el, iorscinil monte au-dessus de l'eau, il I rouq)e les regai ds les i)lus habiles. Oui, il y a des capitaines de na\irc cpii ont cru découvrir une île ignorée, qui eu ont déternuné les contours, li\é la position, cl se sont bàlés de la marquer sur leur carie. Getleîlcqui occupait les géographes.
c'était tout siiuplemenl le kraken. Quelque tenqis après, des curieux s'embarquaient poi;r explorer cette terre nouvelle, et s'en relonriiaient tout déconfds : l'île a\ait disparu, le monstre élait retombe au fond de] l'Océan. D'autres marins l'ont aperçu d'assez près poi.r reconnaître sa vraie structure, et ils se sont bàlés de bugucr toutes leurs voiles, et ils ont, en Iremblanl, recommandé leur âme à Dieu. Car il .'aut vous dire que le kraken est armé d'une quantité de cornes de plusieurs centaines de pieds de longueur, dures comme du fer, souples comme des trompes d'éléphant.
-Vvec deux de ces coiiies, il saisit, comme dans un élan, les flancs d'un navire ; avec les autres, il croche le grand niàf, le màt de nusaine, le mal d'arlîmon, et e;iti'aîne la quille, Fi'fpiipage, la cargaison, toute la boutique au fond de l'Océan ; après quoi, ni vu, ni connu, lîe tout xm\ brave bâtiment, il ne reste l)as un vestige : et voilà coninenl on cheichc quel- (lucfois en vain les restes d'un beau navire ! Il a été l)risé, saccagé, englouti par le kraken. »
Daudjclin, Frasnois el les autres matelots écoulaient, non sans quekiue doute, mais avec une vive curiosité, les lécits de Lax. Quant à Tromblon, il secouai! la lèlc d'un air ironique.
(( ^ ous nous eu contez de belles, dit- il au |)ilote en aspirant une longue bouffée, et vous avouez vousmême que vous n'avez jamais vu )in de ces monstres nous faites une si mirobolante ; mais moi. j'en ai vu un de mes propres yeux. C'est une IVégalc anglaise poursuivant, avec ses ([uaranic-quatre canons, nu pauvre innocent bâtiment qui avait la charité de Iransporler dans les Antilles un peu de bois d'ébène. c'est-à-dire (juelques nègres qui seront, dans leur nouvelle résidence, bien logés, bien nourris, et qui acconq)lironl une bonne œuvre en cultivant la canne à suci'c, en dislillaul le rhum. Voilà, mon vieux, l'une des plus fâcheuses rencontres que l'on puisse faire en pleine mer ; voilà le colosse enflammé, plus terrible que
doid vous desciiplion
A'otre serpent et votre kraken, et plus réel, soit dit sans vous ofîenser. »
Pour ne pas laisser l'honnête pilote sous cette inculpation de conteur mensonger, nous devons dire que Texistence du serpent de mer a été attestée, au siècle dernier, dans le Nord, par des hommes d'une science réelle et d'un caractère respectable, entre autres par l'évèque Pontoppidan, à qui l'on doit un savant ouvrage d'histoire naturelle, et par Égède, le courageux missionnaire du Groenland. Le premier n'hésite pas à attribuer à ce serpent une longueur de six cents pieds ; le second dit qu'il lance par sa gueule des jets d'eau, comme une baleine, qu'il a de larges pattes, la peau rugueuse et couverte d'écaillés. CapcUBrooke, dans son intéressant récit de voyages, raconte qu'en iSig on a vu, près des côtes de Norvège, un de ces reptiles qui, autant qu'on pouvait le discerner à quelque distance, avait près de deux cents toises de longueur. Enfin, ce qu'il y a de certain, c'est que, en 1808, on a trouvé, sur la plage des Orcades, le squelette d'un de ces serpents, qui a été déposé dans le musée de l'université d'Edimbourg ; à en juger par ses restes mutilés, l'animal devait avoir soixante-deux pieds de longueur et douze de circonférence.
Quant au kraken, le savant Torvesen (Torfaeus) le mentionne aussi dans son Histoire du Groenland. Pontoppidan déclare que les marins, abusés par ses énormes dimensions, l'ont considéré plus d'une fois comme une île flottante. Pennant, l'auteur de la Zoologie arctique, compare ce monstre à ces sépias gigantesques qui apparaissent, dit-il. dans les mers de l'Inde, qui ont cent vingt pieds de longueur et plusieurs bras énormes avec lesquels elles peuvent saisir et faire chavirer vm bateau.
Tandis que Lax essaye de démontrer au sceptique Tromblon, non point par ces témoignages scientifiques, mais par des récits traditionnels, l'existence du kraken et du grand serpent de mer, à l'autre extrémité du navire, sa fille, debout et immobile sur un banc de quart, les coudes appuyés sur le bastingage, est absorbée dans une silencieuse méditation.
« Comme vous regardez le ciel ! lui dit Marcel, qui, après l'avoir observée discrètement quekpies instants, a fini par s'approcher d'elle ; est-ce que, dans ces myriades d'astres étincelants, vous cherchez votre étoile ?
— L lie pauvre fille ob.scure comme moi, répond Carine, ne peut pas s'imaginer qu'elle a une étoile : ce sont les rois, les grands de la
terre, qui, dit-on, en ont une dont le foyer de lumière resplendit à leur naissance, dont la clarté s'assombrit en leurs jours de calamité et au moment de leur mort. Mais, quoiqu'il ne puisse y avoir une telle corrélation entre les sphères célestes et l'humble fille d'un pêcheur de Hammerfest, j'aime à Aoir dans leur pure clarté, dans leur calme suprême, ces créations de Dieu. On dit que ce sont des mondes qui tournoient, comme le nôtre, dans l'espace infini. Je ne sais. 11 me semble que ce sont des yeux d'anges qui regardent notre terre avec bonté ; il me semble parfois qu'il s'en détache un rayon sympathique c|ui me pénètre jusqu'au fond de l'âme. .\u moment même où vous m'avez surprise dans mes réflexions, je songeais à deux strophes d'une élégie allemande que j'ai lue autrefois, et qui m'est restée dans la mémoire : elle représente un voyageur errant la nuit, tout seul, dans un pays qu'il ne connaît pas et où il s'égare. Dans sa marche incertaine, la peur le saisit ; il lève les yeux au ciel et s'écrie : « Petites « étoiles d'or, vous êtes à jamais éloignées de « inoi, et i^ourtant j'aime à vous contempler, « et pourtant en vous j'ai foi ! » Soudain, il lui semble qu'une lumière nouvelle éclaire son chemin, et dans le murmure du ruisseau, dans le frémissement du feuillage, il croit entendre une voix mystérieuse, la même voix des étoiles, qui lui répond : « Non, tu ne seras « pas à tout jamais éloigné de nous, et déjà « nous pensons souvent à toi. »
— Quelle charmante idée ! s'écria Marcel. Vous avez bien raison de la conserver. Les gens positifs la traiteraient de vaine rêverie. Les savants vous démontreraient, par un amas de chiffres, quelle est l'étendue de ces globes lumineux, leur distance de la terre et leur loi d'évolution. Mais la science nous rend-elle vraiment de si grands services, quand elle dépouille de son prestige idéal, quand éite matérialise, par la rigueur de ses définitions, tout ce qui peut, dans un vague sentiment d'admiration, enchanter notre esprit ? Pour moi, il m'arrive souvent de regretter le temps où l'imagination n'était point à tout instant arrêtée dans son essor par le système d'un géologue ou les calculs d'un astronome, le temps où l'humanité naïve et crédule s'abandonnait à ses songes magiques, où tout ce qui étonnait ses regards, tout ce qui émerveiUail sa candide ignorance, s'expliquait, non point par un travail d'algèbre, mais par une conception poétique. Plus hardis que notre premier père, dont nous accusons l'imprudence, nous ne nous contentons pas de toucher
du IxMil (les lÔM'cs an fruit de Tarbrc du \ncn et du mal, nous voulons répluclior ot le fendre jusqu'au noyau ; et souvent ne diraiton pas {pie ee fruit se dérobe à notre avidité sous les feuilles de papier noir, sous les amas de livres imprimés, de théories et de dissertations qui prétendent nous en révéler la quintesscnee ?
« Entre l'âge séraphique de l'Eden et l'âge philosophique actuel, n'y a-l-il pas eu une phase d'adolescence où l'homme avait plus de fraîches émotions et plus de douces croyances, par cela même qu'il avait plus de simplicité dans le, cœur ? Quand nous reportons nos regards vei's cette époque, autant qvic nous pouvons la discerner dans sa vaporeuse pénombre, l'honnne ne nous apparaît plus comme il l'est aujourd'hui, abusé par son orgueil, refroidi par ses études matéiielles, isolé dans son individualisme ; il est l'enfant de la nature, et, comme un enfant, il associe son existence à tout ce qui l'environne ; il jouit de tous les pliénomènes qui se manifestent à ses yeux, de toutes les harmonies qui vibrent à ses oreilles. De même que, dans une œuvre d'horlogerie, tous les rouages et les pivots se joignent et agissent l'un sur l'autre ; de même, dans la grande œuvre de Dieu, tous les èlrcs de la création, animés et inanimés, agissent sur la pensée de l'homme, et tour à tour l'égayeid ou le rassurent et le consolent : le chêne lui murmure ses oracles ; le iflurier le garanti! contre la foudre ; la sauge, le genévrier, écartent de lui les démons ; la cigogne et l'hirondelle protègent sa demeure ; les pierres précieuses ont des Tcrtus secrètes cjui nous préservent de divers accidents et de diverses maladies, et quelques plantes ont des propriétés niagi([ues.
« La nature, a dit un philosophe, a horreur du vide. Bien avant que cet axiome fût érigé en principe scolaslique. le peuple du moyen âge, pour ne pas laisser dans la nature le moindre vide, la peuplait d'une foule d'êtres de toute sorte, de syl|)hes et de koboldes, de nains et de géants, de fées et d'enchanteurs, de dragons ailés, d'oiseaux fanfastiques et de végétations miracideuses. Toutes ces naïves eouceplions-, toutes ces fables symboliques, le vo>ageur les portait d'une contrée à l'autre ; le croisé qui venait de combattre ])our le Saint- Sépulcre joignait les liadilions de l'Asie aux traditions de sou foyer euro[)éen ; le trouvère et le miimesinger les eimoblissaient par leurs chants ; le conteur les narrait sous le toit du paysan comme dans les grandes salles du châtelain, et, par cette dilTusion du récit
surprenant, de l'histoire héroïque, de la légende religieuse, toutes les àmcs participaient à la même source vivifiante, tous les peuples se ralliaient à la même poésie.
— Oiiel plaisir j'éprouve à vous entendre parler ainsi ! s'écria Garine ; vous m'expliquez un sentiment que j'ai eu vaguement dans l'esprit, et vous serez content d'apprendre que ce que vous regrettez existe encore dans nos fidèles contrées du Nord. Oui, nos bons paysans de Suède, de Danemark, de Norvège, ont conservé celte poésie de leurs aïeux, ces contes de sorcellerie et d'enchantements, ces créditions surnaturelles, ces traditions miraculeuses. Dans nos prairies sont les elfes, à la figure riante, au corps léger, qui dansent en rond sur l'herbe fraîche, et se tissent des vêlemenls avec les rayons de la lune. Dans nos montagnes, les nains qui célèbrent leurs fêtes sous des voûtes de diamants, et forgent les métaux précieux. Sous le seuil de nos habitations, les tomlegubbars, les bons petits génies du foyer, qui ne demandent que quelques gouttes de lait et des habitudes régulières de propreté, pour seconder la servante dans son travail journalier, protéger le bétail et faire prospérer la maison du laboureur. Dans nos lacs et nos rivières sont les strômkarls, qui possèdent une harpe d'argent et enseignent à celui qui leur fait l'olTrandc d'une chèvre la plus ravissante mélodie. Dans la profondeur de nos mers sont les havfrues, ce qu'on appelle ailleurs, je crois, les Meennaids, qui viennent à la surface des flots peigner leurs longs cheveux avec un peigne d'or, qui chantent dans le murmure des vagues et conduisent le naufragé dans leurs grottes de cristal.
— Quelle mythologie ! repartit en riast Marcel ; et vous y croyez ?
— Certainement, j'y crois.
— Mais vous êtes donc une petite païenne !
— Vous plaisantez ! J'ai la prétention, au contraire, de rester, autant que je le pourrai, très fidèle aux préceptes de notre sainte reiigion. Est-ce que vous allez me blâmer à présent de me complaire dans ces fictions dont vous déploriez tout à l'heure l'anéantissement ? Est-ce qu'elles ne peuvent pas très innocemment s'allier avec la vérité des enseignements du christianisme ? Quand vous étiez enfant, vous aimiez, je suppose, à entendre raconter les Aventures du Chat boité, les Sorlilcges de l'enehanleur Merlin, les Métamorphoses de l'Oiseau bleu, les Apparitions de la fée Mélusine, et cela ne vous empêchait pas, sans doute, de faire dévotement votre prière sur les genoux de votre mère, matin et soir ?
LES FI\?s'Cl':S DU SPITZBI-:R(i
Pourquoi donc ne consorvorions-nous pas, autant que possible, ce privilège de l'enfance !' Voyez-vous, ce que nous avons le plus à craindre, ce n'est point l'excès des croyances, mais leur rétrécissement. La croyance, c'est la richesse du cœur : la négation, c'est sa misère. Je me souviens qu'une fois, chez ma bienfaitrice, à Stockholm, je vis un homme que Ion considérait comme un homme distingué ; i! avait beaucoup voyagé, beaucoup élndii- : il s'enorgueillissait des idées positives qu'il a\;iil acquises par ses recherches.
Pendant le diner, il ne cessa do parler de l'ignorance des gens de la campagne ; il condamna comme de stupides aberrations la plupart de leurs coutumes populaires : il renversa, comme une tige vermoulue, l'échafaudage de leurs traditions. Tandis qu'il s'abandonnait ainsi à sa froide et inflexible dissertation, je le regardais avec un sentiment de pitié, comme un pauvre être qui, de p?ur de porter un objet sviper-
flu, se dépouillerait follement d'un bon vêlement et grelotterait dans sa nudité. Qu'importe que quelques-unes de nos naïves croyaiiccs n'aient pasuneutiIitépraliquc?Qu'importe même qu'elles soient, aux yeux des savants. des erreurs manifestes, si ces erreurs ne nui sent point, en définitive, à notre moralité, et si elles récréent agréablement notre imagination !' Lorsque, au printemps, le pommier se couvre de feuilles, n'y a-t-il pas plus d'un féroce horticulteur qui pourrait dire aussi que ces feuilles devraient être enlevées, puisqu'elles n'engendrent aucun fruit, et qu'elles absorbent une partie de la sève de l'arbre ? Mais elles
Le lieutenant resta rêveur à la place qu'elle avait occupée
protègent la fleur naissante, le boin'gcon débile : elles égayent le regard du voyageur ; elles abritent sous leur pavillon le pâtre et le troupeau dans les jours de pluie.
« Nos ci^oyances populaires, nos superstitions, nos erreurs, si vous voulez, sont pour les rameaux de l'Ame humaine comme ces feuilles riantes : elles ravivent sa fraîcheur, elles décorent ses sentiments austères ; que si on veut les élaguer, on court risque de dêcliiier l'écorce d'où elles sont sorties, et
d'arracher avee elle un des germes féconds qu'elles recèlent dans leur enveloppe.
— Q u e 1 1 e charmante prédication i » dit Marcel en essayant de donner à sa voix le Ion (le la plaisanter ic ; mais i "S ])aroles et i'accetit de Câline lui causale n t une émotion [qu'il avait peine à réprimer, et le regard qu'il fixa sur elle devait avoir une expression inaccoutumée : car la jeune fdle, en rencontrant ce regard, détourna les yeux, puis fit remarquer que l'air dexenail Irop frais et descendit dans sa cabine.
Le lieutenant resta rêveur à la place qu'elle avait occupée.
" Vous ne fimiez pas, mon cher Marcel ? (lit Blondeau, qui depuis quelques instants, se promenait de long en large, avec son air de contentement habituel.
— Je n'y pensais pas, répondit Marcel en surmontant de son mieux le dépit qu'il éprouvait de se trouver ainsi interrompu dans ses rêveries solitaires ; mais j'allumerai volontiers un cigare pour vous tenir compagnie.
— Kt vous aurez raison : car, voyez-vous.
LKS FIV^CKS DU SPITZBKUG
mon clior ami, après un diiuM- conforlabic et un verre <reau-(lc-vie, il n'y a pas, dans la journée du marin, un plus jj;rand plaisir (pie de fumer sur li' ponl. par ui\ lemps calme el une bonne petite brise. »
ciivnrKK Mil
.Viiuiiii'l « l.iii. » (lil .U'sus. « iMystiTf. » dit IMaloii. V. Wvr.o, Les Conlentplalloiis.
Nulle pari l(>s caraclères ne sont soumis à wie plus rigide épreuve que sur un bâtiment à voiles, dans le cours d'un voyage de quehjne durée, surtout dans les régions où les vents sont très varialiles. et la mer, comme disent les marins, très dure. Là, les lenteurs d'une navigation retartlée tantôt par des courants, taiilùl par des brises contraires, irritent les désirs, déconcertent la patience. Les brusques variations de tenq^érature, les jours de pluie et de rafale, agacent les nerfs. Les fatigues et les i)riva lions inséparables d'un trajet nautique, en opprimant l'organisation ptiysique, atteignent aisément le moral. Mais de toutes ces causes d'enmii, de malaise et d'irritation, la plus gra\e est l'étal de captivité auquel on se sent condanmé, etl'impossibililé d'en sortir avant d'atteindre au port. Sur l'étroit espace où l'on se trouve renfermé, on aspire vainement à un refuge paisible dans sa souffrance. Que si l'on a été frappé d'un regard peu bienveillant, atteint par un sourire sardoniquc ou par une épigrannue, un instant après, on rencontrera face à face celui qui a fait cette piqûre à notre amour-propre. De ce contact immédiat résulte un nouveau froissement, et de là, parfois, des animosités qui, ailleurs, s'apaiseraient par de faciles diversions, qui, ici, s'enveniment peu à peu par imc j^énible contrainte !
Dcpins son départ de llammerfest, Carine n'avait eu à soidlrir aucun ouragan. Le temps le plus extraordinaire dans ces parages septentrionaux favorisait son voyage; mais après {jnehiucs jours de navigation, il était aisé de reconnaître qu'elle était de nature à subir patiemment les lieures mauvaises, à s'assouplir aux divers accid(Mds de son aventin-euse traversée. Sa fraiiclie modestie la préservait des exigences et des susceptibilités qui ne naissent le plus souvent (pie de l'orgueil : son innocence éloignait d'elle jusqu'à la divination du mal ; sa générosité de caractère la portait à s'oublier gaiement elle-même pour s'occuper
des |)réoccupalions, des plaisirs ou des contrariétés des autres. Sans effort, sans coquetterie, par vnie destination particulière, connue l'étoile qui luit, comme la fontaine qui réjouit le voyageur par son frais murmure, comme l'oiseau qui chante, elle semblait n'aspirer qu'à se rendre agréable à ceux qui l'entouraient. Par un inépuisable sentiment de bienveillance, elle réalisait à tout instant dans sa plus grande extension cette maxime an glaise : The hearl wants sonicUiiiuj lo 1»' Ixiitijlo.
Les matelots, avec leur honnête bon sens, n'avaient i)as tardé à reconnaître cette pure et attrayante bienveillance. Tromblon lui-même en avait été quekiuefois ému. Lorsque, le matin, Carine montait siu- le pont et s'a])prochait de l'écpiipage, elle eût pu dire, comme la Jeune Caplive d'André Cbénicr :
La liienvcmiL' au jour uv rit dans tons les yeux.
lMis([uet la servait avec un emi)rcssement (pii témoignait d'un vrai bonheur. Blondeau, qui d'abord redoutait de l'embarquer sur son navire, se trouvait très satisfait delà voir présider à ses repas ; il commençait mênie à penser que, si Mademoiselle Rosa-Marie était la plus parfaite des jeunes fdles, il pouvait y avoir dans le monde d'autres femmes qui, par des ([ualités différentes, méritaient presque d'être mises en parallèle avec cet idéal.
(^)uant à Marcel, il se sentait de plus en plus attiré vers la jeune Suédoise; il attendait, le matin, avec impatience, son apparition ; il l'entourait des soins les plus assidus ; il se réjouissait de tous les instants qu'il pouvait passer près d'elle, et, le soir lorsqu'elle redescendait dans sa chambre, il lui semblait que le rayon du jour lui était enlevé : il eût voulu pouvoir dormir jusqu'à l'heure où il devaiWa
revoir.
La jeune voyageuse, de son côté, témoignait au lieutenant une confiance particulière ; elle était touchée de ses témoignages de respect et de sollicitude ; puis elle se complaisait dans ses entretiens.
Si, comme nous l'avons dit, l'étroite vie du bord peut doiuier lieu à de vives animosités par le rapprochement perpétuel qui est une de ses conditions, elle enfante aussi de promptes sympathies. 11 n'était guère possible que cette synq)alhie ne se développât point rapidement entre deux êtres qui se trouvaient par hasard réunis, loin du monde, dans la la solitude de l'Océan, également jeunes l'un el l'autre, également portés à tout ce qui impressionne le mieux le cœur et l'imagination.
aux sentiments fïénéreux. à ranionr de la nature et de la poésie.
Lorsque Carine allait s'asseoir sur le banc de quarl. Mai'cel la suivait respectueusement, l'interrogeait du regard, et, s'il s'y jugeait sullisammenl autorisé, allait aussitôt se placer à son côté.
Alors, tous deux s'engageaient dans une de ces longues, capricieuses, entraînantes causeries, qui, du point de départ le plus vulgaire, s'élèvent, par un élan subit ou par une ascension graduelle, jusqu'aux j^lus hautes réflexions.
Quelquefois aussi, accoudés l'un près de l'autre, sur le bord du bâtiment, ils contemplaient, dans une douce rêverie, le ciel et la mer, l'immense espace où la Rosa-Marie poursuivait solitairement sa marche silencieuse.
Les mers du Nord n'ont point le magique éclat ni la riante animation de celle des tropiques ; le navire n'y creuse point son sillage dans des vague»3 pliosphorescentes, dans des myriades d'animalcules qui jaillissent comme des étoiles ou des crêtes lumineuses. L'œil ne pénètre point dans la profondeur de leurs flots ; on n'y voit point briller, dans un cristal limpide, la bonite à Técaille cendrée, la dorade à la robe étincelante ; on n'y voit pas le groupe des marsouins bondir étourdiment dans les eaux, comme des collégiens dans les bassins d'une école de natation, ni les poissons volants tourbillonner dans l'air comme des chauves-souris. On n'y aperçoit pas non plus ces vastes îles flottantes, ces prairies composées d'un amas de fucus dont les tiges ont quinze cents pieds de longueur, cette mer végétale qui fut une des étonnantes découvertes de Christophe Colomb, et qui a conservé le nom que les Espagnols lui donnèrent, le nom de mer de Sargasse ; on n'y retrouve pas cette chaude lumière projetée de tous côtés pav l'ardeur du soleil, ce rayonnement des vagues et des nuages empourprés, cette teinte blanche de l'horizon qui marie, comme un anneau d'argent, l'azur de l'Océan à l'azur du ciel.
Dans les parages du Nord, tout a un caractère grave, sombre cl souvent terrible. La vie animale pourtant y subsiste dans une prodigieuse extension. La sonde, tombant dans les parages arctiques à six mille pieds de profondeur, en a ramené des animalcules, et les glaces du Spitzberg sont peuplées d'êtres gigantesques. Mais au delà du cap Nord, il n'y a plus aucune habitation humaine, et plus loin, il n'est pas besoin de tracer des itinéraires à vapeur, comme ceux que le lieutenant
Maury propose d'établir sur l'Atlantique, pour préserver les bâtiments d'une rencontre périlleuse ; car on peut naviguer i^endant des semaines et des mois entiers vers les banquises sans voir, de quelque côté qu'on se trouve, surgir une seule voile. C'est le désert complet, le désert des flots et des glaces, où, plus que partout, le marin doit éprouver, dans une sorte d'effroi, le sentiment de sa faiblesse, et s'éciùer, comme l'humble pêcheur breton : « Mon Dieu, protégez-moi ! ma barque est si petite, et la mer est si grande 1 »
Carine et Marcel contemplaient ce spectacle parfois avec une muette surprise, parfois avec une émotion religieuse ; et souvent alors, sans se le dire, ils comprenaient, par une secrète intuitian, qu'ils avaient la même pensée. Parfois aussi, dans ses heures de liberté, le lieutenant prenait un livre et faisait une lectureà la jeune fille ; il cherchait avec soin, non seulement les ouvrages, mais les passages distincts de ses ouvrages qui lui semljlaient devoir l'intéresser, tantôt un trait d'histoire, tantôt une épisode de voyage ou une page de poésie. Carine l'écoutait avec une vive satisfaction : à la voir penchée vers lui. l'oreille et l'esprit attentifs, on eût dit un oiseau incliné au bord de son nid, aspirant la saveur d'un air frais et les parfums de la bruyère.
Les écrivains, je veux dire les écrivains honnêtes et modestes, ne savent pas tout le bien qu'ils peuvent faire par une étude consciencieuse, par l'expression d'une généreuse idée, et l'on devrait le leur démontrer, non point pour leur donner un fol orgueil, mais pour les aflermir dans le noble sentiment de leur labeur, et les encourager dans les dilTicultés de leur vocation, souvent si pénible et souvent si décevante.
Nulle chose en ce monde n'est perdue; si chétive qu'elle soit en apparence, elle a sa place marquée dans la grande œuvre de celui qui abaisse également son regard sur le cèdre du Liban et l'hysope, sur la demeure des rois et le nid du passereau.
La petite goutte d'eau qui filtre du toit de chaume se joint à d'autres gouttes d'eau qui iront grossir une rivière, qui aideront à faire voguer la barque du pêcheur, et plus tard le navire du marchand. Le germe flottant que le vent emporte sur ses ailes, le pépin que l'oiseau digère, l'étaminc que le papillon recueille en voltigeant dans une prairie, le pollen q.ue la brebis enlève à son insu en passant près de l'aubépine et du troène, iront décote et d'autre ensemencer un fruit ou une fleur.
De même, l'œuvre de l'écrivain va quelque-
LES FIWCKS DU SPITZRKRG
fois au loin répandre un dos <fernies salutaîros (juV'Ilo rciirornic, cl. tandis qu'il s'attrislo do l'indilVérenco ou do l'injustice du public qui l'entoure, à celle heure-là, peut-èlre, dans des lieux qu'il ignore, il éveille une douce énioUon, il console un cœur afllifrc, il con([uiert une sincère sympathie 1
dépendant, tout en se complaisant dans l'élude d'une lillérature dont elle n'avait jusque-là entrevu que les i)remicrs éléments, Carine ne pouvait renoncer à ses livres suédois : elle y revenait souvent ! elle en parlait avec luic affection enthousiaste, et un jour elle dit à Marcel : « C'est bien dommage que nous ne puissions lire ensemble ces poètes que j'aime, et j'essayerais en vain de vous faire comprendre la beauté de leurs vers en vous les traduisant. » Puis tout à coup elle s'écria, on frappant des mains avec une gaieté onfanlino :
« Nous devriez apprendre le suédois.
— Je le voudrais, répondit Marcel, mais cola doit être une lâche dilTicile.
— Pas du tout, d'autant cjue vous savez déjà l'anglais, et même, je crois, un peu l'allemand. Les analogies de ces deux idiomes avec celui démon cher pays do Suède vous aideront dans cette étude, et vous verrez quelle belle langue! la langue de l'honneur et des héros, a dit notre poète Teguer, sonore comme le bronze, ferme et clair connue le soleil '.
— ,Ie vous ai écoutée quelquefois ([uand vous la ijarliez avec votre père ; elle m'a frappé, en effet, par ses énergiques désinences .*omblables à celles de Pespagnol, et par ses vibrations harmonieuses. .1 ai du reste un très vif ])enchant pour l'étude des langues ; j'aime leur variété d'accont cl d'intlcxion, et je n'ai jamais désiré qu'il n'y eût une seule langue dans le monde, pas plus que je ne voudrais que tous les hommes eussent la même physionomie, cl tous les arbres la même l'nrmo.
- 11 me semble pourtant, reprit Carine, que cela serait bien plus commode, si, dans les diverses contrées du globe, tous les peuples n'avaient qu'un même dialecte.
— Plus commode assurément pour les trans:fcclions commerciales, pour les besoins mat(''riels de la vie, sans doute aussi pour la propiigalion des idées pratiques; mais quelle perte pour celui qui trouve dans les modulations d'une langue étrangère une musique
1. « Erans ocli liieltarnas sprak. ! Hur adeldt ocli nuuiiilicrt du ror dig.
K llaiiiirsom Malinendin Klangr. sakersuin solens diii ffaiiK- »
distiucle, et pour celui qui y cherche les indices particuliers d'tui caractère national ! Car, voyez-vous, si, comme le fait paraît démontré, tous les idiomes de l'I^u'ope ont la mèmeorigine, connue les ranu'aux d'un arbre qui liennont à la mémo tige, s'ils sont issus des langues monosyllabi<pios do l'Inde, si de leurs sources lointaines ils se sont répandus de côté et d'autre, comme ces ruisseaux qui, jaillissant du même bassin à la ligne de partage des eaux, se frayent un chemin vers les divers points de l'horizon, dans leur essor, ils se sont formés et développés, non seulement selon les mœurs de tel ou tel peuple, mais selon la nature de son climat. Au Xord, les langues viriles, fortement accentuées, les consonnes gutturales, ces ossements des dialectes, a dit le savant philologue Al. Murray ; au Midi, les molles voyelles, les caressantes inflexions. Celles-là sont faites pour résonner sur une terre rigoureuse, dans le bruissement des vagues, dans le souille des tempêtes ; colles-ci, pour soupirer l'amoureux sonnet, par une brise attiédie, sous les orangers en fleurs. De là. des accents qui donnent une tout autre expression à la poésie, une expression locale, intraduisible. De plus, nous devons remarquer que, si la langue est l'intei'prète de l'esprit, cet interprète, si passif en apparence, réagit pourtant sur nos conceptions. Oui, essayez de penser dans une autre langue que la vôtre, et vous ne tarderez pas à reconnaître que peu à peu elle modifie votre pensée, qu'elle lui donne une autre nuance, un ton plus vif, ou une teinte de langueur. Pour mieux préciser mon idée, je vous dirai que, pour écrire une lettre positive, claire et nette, je choisirais de préférence lo français ; pour une description de quelque silo \aporeux, l'anglais; pour l'élégie, l'allomand; pour un chant chovalorosque. l'espagnol, et pour un rôvo d'amour, l'italien.
— Malheureux quo vous êtes 1 s'écria Carine avec une naïve oxaltalion ; vous ne connaissez pas le suédois, qui réunit à lui seul toutes ces (jualités. Hàlez-vous donc de l'apprendre.
— Je lo veux bien, répliqua en souriant Marcel ; mais comment faire ?
— Conuuent ? homme do pou de foi ! J'ai justement ici tout ce qui est nécessaire pour ne laisser aucimc excuse à vos tergiversations d'écolier rebelle : j'ai une granuuaire, un dictionnaire, un choix de nos meilleurs écrivains, et, si vous voulez bien vous montrer im pou hmublo et soumis, comme il convient à un homme assez ignorant pour ne pas pou-
7fl
Marcel apprend le suédois.
voir lire une strophe de Franzen ou de (leiier dans l'original, je vous donnerai des leçons.
— J'acepte, s'écria Marcel, j'acccple avec bonheur, et Je vous défie de trouver jamais un élève plus docile que moi et plus reconnaissant. »
Ce jour-là même, Cniine, qui joi^-nail à une vive promptitude d'idées une ferme persistance dans ses résolutions, commençait son enseignement. I>e jeune lieutenant, assis à côté d'elle, appliquait toutes ses facultés inlellectuelles à recueillir ses explications, et répétait, avec une obéissance exemplaire, les mots qu'elle lui faisait prononcer.
« Il est doux, a dit Hyron, dapprciuhe une langueélrangère jiar les lèvres et pai' les yeux d'une femme, quand rinslilulrice et l'élève sont jeunes '. »
Elle était jeime et belle, celle quiinlerjuélail, sur le pont de la liosa-Marie, la syntaxe de sa langue maternelle; jeune au.ssi, celui qui récoutailavcc une dévote attention. Ce (jn^elle
I. Il is ploasanl lo lie scliool'd in a slrani^c longue IJy l'enialc lips and cyos, Ihat is I mean, Wlien Itulli tlie leacber and Hie llianglil aro (Don Juan, cli. i.) |\oini^'.
éprouvait dans l'exercice de son professorat, je ne sais. Marcel ne savait peut-être pas non plus pounjuoi ses heures d'études lui semblaient si douces, cette grammaire suédoise si lucide, celle langue nouvelle si mélodieuse : mais jamais il ne s'était senti si heureux.
Cependant Hlondeau l'observait de temps à autre à la dérobée, en se promenant de long en large, et murmurait en fumant sa pipe :
De peqnena centella gran liogiiera '.