I. De ])Clile éliiicelle, grand feu
LKS FIANCKS DU SPITZBEUr.
danl la fompérature s'était (U'-Jà refroidie, à la hauleur du Beereii-Eilaiid, eclte sorte de con- Irc-forl détaché du Spilzber<r. eelte île de l'Ours, découverte par le pilote hollandais Barcntz. En passant près de celle île, en clierclianl à dislingner la pointe de sa noire sonimilé que Barentz baptisa du nom de Janimersberg (Montagne de-Misère), Marcel se rappelait que Nelson, le célèbr(\ le terrible Nelson, avait failli, là, être dévoré par un ours. « A quoi tiennent, se disail-il, les plus grands événements des peuples ? Quel changemei'.l, peut-être, dans les destinées de la France, si le héros d'Aboukir et de Trafalgar, cl le barbare dévastateur de la Hotte de Copenhague, avait été écrasé, au début de sa carrière sous la patte du monstre hyperborécn 1 Allah ! Allah ! s'écrient les Turcs, dans leur morose fatalisme, et quelquefois ne serait-on pas teidé d'admettre ce fatalisme, si l'on n'avait la meilleure foi du chrétien ? »
Cariue, à qui il communiqua ses réflexions, lui (lil que la résignation des musulmans n'était qu'un acte de stupide esclavage, tandis que celle du chrétien est la respectueuse et confiante soumission de l'enfant incliné sous la main de son père qtii le châtie pour le corriger de ses défauls.
Lu matin, le thermomètre placé dans la chambre du capitaine baissa tout à coup de plusieurs degrés. Le vent se leva âpre et froid, et à quelque dislance on vit flotter des blocs arrondis, qui apparaissaient comme de blanches toisons sur les vagues assombries.
« Tiens! liens! s'écria Tromblon ; ne diraiton pas un troupeau de moulons? Est-ce cjue, par hasard, un charitable berger du Spilzberg nous amènerait de la chair fraîche.' Qu'il soit le bienvenu ! Je commence à en avoir assez du lard rance dont M. Vanskep nous a gratifiés, d'autant plus qu'on n'a guère ici de bon liquide pour l'arroser, et je ne serais pas fcàché de donner un coup de dent à une succulente côtelette.
— l. ne drôle de côtelette I ré|)li(iua Lax ; ce que vous voyez devant vous, ce qui vous apparaît comme un troupeau de moutons, ce sont les premières glaces : celles-ci sont encore bénignes : mais gare aux secondes! »
(Quoique nos navires aient fréquenté en grand nondjre les régions polaires ; ({uoique nous avons, au xvn'= siècle, lancé des frégates jusque dans les baies du Spitzberg pour défendre nos pécheurs contre l'avidité de l'Angleterre ; quoique plusieurs de nos hardis bâtiments de Dunkerque s'aventurent encore chaque amiéeducôté du Groenland, et qu'en-
fin notre intrépide Dumont d'Urvillc ait pénétré i)lus loin qu'aucun aidre navigateur dans les sinistres déserts du pôle Sud, nous n'avons qu'un très petit nondjre de mots pour désigner l'un des principaux phénomènes de ces parages : glaces llollantes et banquises, là se borne à peu près notre vocabulaire.
Les Anglais, au contraire, n'ont pas moins (le (piatorze expressions dilTércntes pour caractériser brièvement les diverses formes ou les (Tivers mouvements de la glace'.
La Uosa-Mar'œ glissa d'abord légèrement entre les brash-ices qui roulaient sur ses fiancs connue de grosses boules de neige ou connue des ballons, et se dissolvaient peu à peu dans le frottement des vagues; mais bientôt elle rencontra d'autres blocs plus larges, plus élevés, ([ui a\aient la consistance du granit. Geii\-là, il eût été dangereux de les heurter, el deux matelots, postés de chaque côté du naviie, prenaient la tâche de les écarter avec de longues galTes, el quelquefois, à la demande de Lax, placé près du gouvernail, la Rosa-Marie déviait elle-même de sa direction pour les éviter.
Tout le jour se passa dans celte active surveillance el ce labeur dilTicile. Le ciel était couvert d'un nuage soudure à travers lequel le soleil projetait, seulement en un certain endroit, une lueur jaunâtre, comme le reflet d'une lame de bronze. Une forte brise soulc-
I. Voici CCS quatorze expressions : Iceberg.^ Vaste pic (le glace, isolé et llottant, ou glacier élevé, ilans un ravin, du côté de la mer :
Ficld. Nappe de glace si étendue que, (hi liant d'un navire, on ne peut en distinguer les limites;
Floc. Nappe de même nature, petite;
Drij'l-ice. lîlocs de glace Ilottante de différentes formes et de différentes grosseurs;
Brash-ice. Morceaux délactiés de quelque grande masse ;
Bay-ice. Cdace récemment formée dans la mer;
Iluminock. Prolul)érances ([ui s'élèvent par la pression et la jonction de plusieurs blocs à la surface d'un cliamp de glace;
Tonijuo. Pointe de glace qui s'étend liorizontalcmentsous l'eau : c'est un éciieil dangereux pour les navires.
Park. Masse de glaces nottantes dont on ne peut mesurer l'étendue;
Palch. Mêmes glaces, de forme circulaire, moins C(jnsidéral)les ;
Sircam. Encliaincmenl continu de glaçons qui, dans leur développement oblong, ressemblent au cours d'une rivière;
Snilinrj-in'. Masse de glace (jui ollVe avi navire une ouverture assez large pour qu'il puisse y pénétrer ;
Land-ice. Blocs de glace attachés au rivage ;
Lanc. Etroit canal enlr'ouvert dans de vastes cliamps de glace.
Les premières glaces.
vait les flols, sifflait dans les voiles, et d'un bout à l'autre du navire on entendait ce bruit sinistre, qui produit une si pénible impression sur ceux que les vieux matelots appellent dédaigneusement les marins d'eau douce, un craquement pareil à celui d'une maison ébranlée par un tremblement de terre.
Marcel suivait d'un œil attentif les mouvements du gouvernail, et quelquefois prenait une part active aux manœuvres. Carine s'était retirée dans sa chambre ; mais de temps à autre elle montait sur le pont, et observait en silence son \igilant compagnon. Dans ce premier orage de leur traversée, les deux jeunes gens éprouvaient plus vivement une nouvelle pensée : d'un côté, une pensée de devoir et d'honneur : de l'autre, une pensée de confiance ; et tous deux, sans se le dire, avaient besoin de se voir, et tous deux se communiquaient leurs purs sentiments par un regard.
Vers le soir, on ariiva près d'un bloc de glace immense. Du haut du grand màt, l'œil pénétrant du vieux Lax ne pouvait en distinguer les bornes. Au milieu de ce field s'ouvrait un passage tortueux de cincf à six milles détendue, qui paraissait se creuser au loin à l'ouest, précisément dans la direction que le pilote désirait suivre : mais le vent était alors. selon l'expression technique, complèlemcnt debout, c'est-à-dire tout ^à fait contraire, et une de ces brumes épaisses, comme on n'en voit que dans le ?sord, s'abattit tout à coup sur le ciel et couvrit d'un A'oile impénétrable la mer et l'horizon.
« Capitaine, s'écria Lax, laissez arriver : faites carguer les basses voiles, et gouvernons au large. >ious n'avons rien de mieux à faire jusqu'à ce que ce cliien de temps s'éclaircisse. »
Les instructions du ])ilole furent aussitôt exécutées : en même temps, deux matelots se tenaient postés sur le gaillard d'avant, et dans le mugissement de la brise et des vagues résonnait, à des intervalles réguUers, le cri de la vigie nautique : Ouvre l'œil au bossoir ! comme dans une place de guerre, ou une ville en révolution, le cri des factionnaires nocturnes : Sentinelles, prenez garde à vous !
Toute la nuil, la Rosa-Marie se tint en pleine mer, de façon pourtant à ne pas s'éloigner du passage entr'ouvert ; au matin, elle y revint. Le soleil déchirait le rideau de brume, et le canal se dessinait nettement aux regards, dans ses lointains contours. Mais le vent était encore debout ; il fallut louvoyer de nouveau, changer fréquemment les amarres, et quelquefois virer de bord, lof pour lof. Cette manœuvre a un caractère solennel. Au moment où elle .s'accomplit, le navire, tournant sur lui-même, cesse d'être gouverné, et, lorsque le capitaine formule son ordre par ces mots vibrants : .4 Ditu vat ! c'est qu'en effet il y a dans celte grave évolution, comme un abandon total à la grâce de Dieu.
Pendant huit jours, la Rosa-Marie poursuivit son pénible trajet. Quelquefois un rayon de soleil, pénétrant à travers les sombres brouillards, ravissait le cœur des matelots ; quelquefois une légère brise d'ouest leur donnait un moment de relâche ; puis soudain le ciel se couvrait de nouveau d'une noire vapeur : le vent du ISord se relevait plus vif et plus tenace. De nouveau alors il fallait louvoyer, et d'épais flocons déneige, tombant sur les vergues, humectaient les cordages et aggravaient le travail des matelots. Trois ou quatre fois la marche du navire fut forcément interrompue par les ténèbres qui l'entouraient ; le
UvS nVNCKS DL SP1TZI5ERG
capitaine le fit amarrer à la banquise par un grappin. Alors, pas une lueur consolante n'apparaissait à l'horizon, pas une étoile ne brillait au firmament, et l'on n'entendait, dans la profondeur du sinistre désert, que le mugissement des vagues qui se brisaient sur les remparts de glace comme sur des rocs de granit, et de temps à autre le cri rauque d'im oiseau sauvage, nu le gémissement d'im jeune phoque égaré dans l'obscurllé, et chercliantà rejoindre sa mère.
— Quel canal! disait Blondeau, hin<in y estrecho coma (iniio nmlo ' .
Sa tranquillité d'âme n'était cependant pas ébranlée; seulement, pour se distraire, il fumait un peu plusquede coutume. « Le tabac, disait-il, est l'ami de l'homme. Ceux qui en blâment l'usage ne savent pas le bien qu'il peut faire au pauvre marin.
— (;'est un ambassadeur, lui dit un jour Marcel, c'est Jean Mcol, qui, le premier, l'introduisit en France; c'est un illustre gentilhomme, Walther Raleigh, qui l'importa en Angleterre.
— Un ambassadeur et un illustre gentilhomme ! répliqua Blondeau ; voyez-vous comme le tabac a aussi ses lettres de noblesse ! Jean Nicot, dites-vous, et Walther Ualeigh !... Deux braves gens ! je me souviendrai de leurs noms, et je vais, à l'instant même, allumer cette pipe en leur honneur. »
Dans les heures de halte où Marcel pouvait se reposer de son active coopération aux manœuvres de l'équipage, Garine lui permettait de descendre à côté d'elle dans la salle à manger. Là, près d'un petit poêle où llamboyait un feu de charbon de terre, à la lueur d'une lanterne su.spendue au plafond et oscillant dans le roulis avec le navire, tous deux continuaient leurs lectures ou leurs causeries.
(lest le privilège de ceux qui s'aiment, d'oublier l'un près de l'autre les divers accidents de la vie, ou de s'en consoler par le bonheur de se trouver réunis. Les Arabes ont inventé de merveilleuses histoires de féerie ; mais quelle féerie peut être comparée à celle de deux jeunes âmes qui, dans leur doux accord, dans leur alTectueuse expansion, puisent en elles-mêmes les magiques trésors dont elles parent leur solitude?
Au bord de ces glaces auxquelles leur navire était crampoiuié par une dent de fer, les deux jeunes gens s'entretenaient des riantes vallées de Suède ou de France ; sous leur ciel ténébreux, ils évoquaient les joyeuses clartés, les