‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 19 sur 47 · I. Long et étroit comme une mauvaise année · texte numérisé non relu

I. Long et étroit comme une mauvaise année

rayons d'or et de pourpre des contrées méridionales. Dans le conflit des vents orageux, dans le gémissement des flots, ils cadençaient les strophes harmonieuses d'un poète. Par les dons de leur intelligence, par le confiant abandon de leur cœur, ils réalisaient, dans leur isolement, le précepte de notre cher La Fontaine ; ils se faisaient à eux mêmes

Un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau.

Qucl([uefois pourtant, la jeune fille, saisie par le froid, s'approchait du poêle, et serrait sur sa poitrine les plis de son chàle ; mais, dès qu'elle remarquait l'inquiétude que Marcel éprouvait en voyant ce mouvement, elle se hâtait de rire, et s'écriait qu'elle avait honte d'être si frileuse.

Au Spitzberg, le thermomètre ne s'élève pas, en été, à plus de deux ou trois degrés au-dessus de zéro ; le vent du nord l'avait fait baisser à cinq degrés au-dessous du point de congélation.

Pendant ce temps, Lax, assis près des matelots, leur disait qu'il ne fallait pas se laisser décourager par une première difficulté, que ce canal les conduisait près delà côte; que là, ils auraient une navigation plus aisée, un temps plus propice, et qu'ils feraient probablement une pêche abondante.

La plupart d'entre eux l'écoutaient en silence, avec un sentiment d'espoir. Tromblon murmurait et jurait.

Le huitième jour enfin, la Rosa-Marie se retrouva en pleine mer. Ainsi que le vieux pilote l'avait annoncé, le vent était favorable, le ciel clair; au loin, on entrevoyait confusément une ligne blanche, la cime des montagnes de Bell-Sound couvertes de neige.

Mais tous les hommes, épuisés de fatigue, se tenaient immobiles l'un près de l'autre, enveloppés avec soin dans leurs cabans, les uns sommeillant sous leur capuchon, les autres gardant un morne silence.

« Quel chien de métier I s'écria Tromblon de sa voix brutale, sans s'inquiéter de réveiller ceux qui dormaient près de lui ; ces maudits Anglais ! Ce sont eux pourtant qui sont cause que je bourlingue ainsi sur cette mer du diable! S'ils n'avaient pas eu, les brigands ! l'idée d'interdire le trafic des négrillons, le plus honnête trafic du monde, à l'heure qu'il est je voguerais probablement entre les côtes d'Afrique et les Antilles, et j'aurais chaud du moins, et à la fin de ma campagne je pourrais encaisser dans ma poche un joli petit rouleau de douros ; tandis qu'ici... »

Au moinoiit où il se livi;iit avec aniortiinie à ses lémiiiiscences de néf^rier, il aperçut près de lui Frisquet, tenant à la uuiin une bouilloire fumante.

<( Viens ici, petit, » lui dil-il d'nii Ion câlin.

Le mousse s'approcha.

'< Tu es gentil. Frisquel, reprit Troniblon ; lu as l'œil vif comme la llannue d'une allumette, et le visage frais comme une pomme. Je t'ai quelquefois un peu rudoyé, mais c'était pour ton bien, vois- lu ; car, en vérité, tu me plais. Que portes-tu là ? Du café, je crois : donne-m'en une tasse, mon petit marsouin, cela me fera du bien.

— Non, je ne le puis, répondit Frisquet, ému par l'accent inusité avec lequel lui parlait ce même Tromblon, ordinairement si emporté ou si revêche, Je ne le puis, répéta-t-il doucement : c'est le café de mademoiselle, et mademoiselle m'attend.

— Donne-m'en une tasse ! » s'écria le baleinier en reprenant son rude ton de voix.

Frisquet, elTrayé, voulait s'enfuir.

« Ah ! petit serpent 1 dit Tromblon en le saisissant par le bras avec ses larges doigts, pareils à des crochets de fer ; tu te regimbes, lu n'as point de respect pour tes anciens ; tu le CBois au-dessus d'eux parce que tu t'es fait le caniche de cette femmelette et du lieutenant. Eh bien 1 tiens, voilà pour te donner une leçon de discipline : tiens, voilà pour ce mauvais lieutenant qui nous fait virer de bord deux fois en une heure, et voilà pour ta maîtresse. Tu pleures, petit lâche I lions, voilà encore pour tes pleurnicheries. »

En parlant ainsi, il lui appliquait sur les joues de violents soufïlets. L'enfant sanglotait, gémissait, et, en cherchant à se dt'-gager des mains de Tromblon, il glissa et tomba.

Ainsi que tous les hommes d'une nature eniporlée, quand le baleinier s'abandomiail à un de ces accès de colère, bientôt il ne pnu\ail plus le réprimer : une sorte de transport furieux l'aveuglait ; ses lèvres écumaicut : ses yeux s'injectaient de sang ; il ressemblait à une bête fauve.

Lorsqu'il vil le mousse couché à ses j^icds : pleurant et se débattant, il se pencha sur lui avec une nouvelle fureur: d'une main il le tenait cloué sur le i)lancher. de l'autre il le frappait à coups redoublés sur la télé. Ses compagnons pourtant essayèrent de meltre tin à celle scène cruelle et de lui arraclier sa viclimc.

« Laissez-moi. s'écria-l-il d'une vf)ix de ton ncrre : il y a longtemps ([u'il m'irrile, ce mi sérable, cet aflreux \alcl. Il faut (lue je me

satisfasse : retirez-vous, ou sinon... » El il asséna à Frisquet un nouveau coup de poing qui lui mit la figure en sang.

Le mousse poussa un cri aigu qui retentit jusqu'à l'extrémité du navire. Le lieutenant, (jui alors était occupé à étudier la carte du Spitzberg dans la dunettle, sortit précipitamment, et vit d'un coup d'oeil ce qui se passait. Soudain, s'élançant vers le gigantesque Tromblon, il le saisit par la cravate, lui imprima une impétueuse secousse, et l'envoya, à trois pas de distance, roider comme un tronc de chêne, de toute sa longueur, sur le pont, puis il prit l'enfant dans ses bras et retourna vers sa cabine.

Tromblon se releva dans un état d'iuuuiliation cl de rage difficile à décrire. Près de lui se trouvait une barre de cabestan ; il la saisR et voulut courir après Marcel ; mais cette fois Dambclin et Frasnois l'arrêtèrent, et les autres matelots se jetèrent sur son passage.

« Crest bon, dit-il, je ne veux pas lutter contre vous tous: qu'il s'en aille aujourd'hui avec son marmouset : mais, foi de Tromblon, je me vengerai. »

A ces mots, il se relira à fécarl, coiinne un tigre qui va cacher dans l'ombre ses blessures, et de tout le jour pas un de ses camarades ne put lui parler.

Marcel remit le mousse entre les mains de Carine, en lui racontant ce qui venait de se passer.

« Oh Dieu 1 oh Dieu 1 s'écria la jeune fille ; est-il possible qu'il y ait des hommes si barbares ! Le pauvre garçon ! il a la tête toute meurti'ie. Mais rassure-loi, mon enfant, et ne pleure plus : nous te guérirons et nous te protégex'ons. »

A ces mots, elle versa do l'eau fraiclio dans une cuvette, y trempa un linge, lava délicatemont les tempes de Frisquet, coupa ses che- \oux aux endroits où le sang avait coulé, puis lui mit une compresse sur la tête, lui fil boire un verre de vin pour le réconforter, cl lui dit de s'as.seoir près du poêle.

A la voir faire, l'une après l'autre, ces diverses opérations avec un soin louchant et une dextérité parfaite, on eût dit une jeune sœur de charité accomplissant un des de\oirs journaliers de sa sainte vocation. Marcel la conloiuplait avec une tendre émotion, et l'orphelin la regardait avec un indicible sentimcnldc reconnaissance, comme un enfant doux et malade regarde sa mère.

« Mauvaise atlaire, dit le capitaine à Marcel, lorsqu'il apprit les détails de cet événement : vous avez agi ou lioninie do cœur; mais je

Le lieutenant prit l'cnfanl dans ses bras et retourna vers sa cabine.

crains queTromblon ne vous pardonne jamais, cl que tôt ou tard il ne vous fasse voir la durée de son ressentiment. Ce hideux Tromblon 1 ce n'est pas un homme : c'est une bête brute, et une bête dangereuse. M. Vanskep a voulu obstinément nous l'imposer ; je regrette bien de n'avoir pas résisté à ses instances.

— Rassurez-vous, repartit Marcel ; ici, du moins, il est seul de son espèce : ses camarades, au besoin, nous aideront à le contenir.

— Je l'csiDère : mais pourtant, jjrenez garde à vous !

— Soyez trancjuille. Je suis un peu plus solide que Frisquet, et je tâcherai de ne pas me laisser prendre à défaut. Ceux qui veulent faire le mal sont souvent trompés dans leurs mauvaises intentions : il y a même une vieille sentence qui les menace d'une prompte fin :

Xul ne peut vivre longuement Oui tos jors à mal faire entent.

Mais voici Lax qui descend de la hune, où il a été faire ses observations. A en juger par sa physionomie, il doit avoir quelque grave nouvelle à nous annoncer. »

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