CHAPITRE XV
L'aubergiste, voyant que le jeu allait trop loin et durait trop longtemps, s'était approché de Renzo et, tout en priant très-poliment les autres compagnons de bien vouloir le laisser tranquille, il allait le secouant par un bras et cherchait à lui faire entendre et à lui persuader qu'il devrait bien aller se mettre au lit, qu'il avait besoin de dormir. Mais lui, revenait toujours sur le même chapitre du nom, du prénom, des ordonnances, et des bons enfants. Pourtant ces mots lit et dormir répétés à son oreille, firent un instant impression sur son esprit; ils éveillèrent en lui d'une manière un peu plus distincte le sentiment du besoin qu'il éprouvait des deux choses que ces mots exprimaient, et produisirent un moment d'intervalle lucide. Cet éclair de raison qui lui revint le fit jusqu'à un certain point s'apercevoir que la majeure partie de son bon sens s'en était allée : à peu près comme le dernier lumignon d'un luminaire fait apercevoir les autres flambeaux déjà éteints. 11 prit une résolution : il appuya ses mains ouvertes sur la table; il essaya une fois, deux fois de se relever ; il soupira, il chancela; à la troisième fois, aidé par l'aubergiste, il se dressa sur ses pieds. Celui-ci, en le soutenant toujours, le fit sortir d'entre la table et le banc; et, ayant pris une lampe d'une main, de l'autre, cahin-caha, partie il le conduisit, partie il le traîna vers la porte qui menait à l'esca-
lier. Là Renzo, au bruit des salutations qui lui étaient tumultueusement adressée^ par tous ces braillards, se retourna vivement; et, si son ange gardien n'avait pas été prompt à le retenir par le bras, au mouvement qu'il fit, il se serait bel et bien étalé par terre : il se retourna donc ; et, du bras qui lui restait libre, il allait traçant et décrivant dans Tair certains saluts en forme de nœud de Salomon.
«Allons nous coucher, allons nous coucher, » lui ditThôte en Tentralnant; il lui fit franchir la porte; puis, bien plus péniblement encore, il lui fit gravir F étroit escalier de bois et ramena finalement dans la chambre qu'il lui avait destinée. A la vue du lit qui l'attendait, Renzo se réjouit; il fixa tendrement l'hôte avec deux petits yeux qui, tantôt brillaient plus que jamais, tantôt s'éclipsaient, comme deux lucioles; il essaya de s'équilibrer sur ses jambes et étendit la main vers la joue de l'hôte pour la prendre entre l'index et le médius en signe d'amitié et de reconnaissance ; mais il n'y put parvenir. «Mon brave hôte, parvint-il pourtant à dire : je vois maintenant que tu es un vrai galant homme; voilà ce qui s'appelle une bonne action : donner un lit à un pauvre garçon ; mais cette finesse du nom et du prénom.... ahl ça, ce n'était pas d'un galant homme. Par bonheur qu'en fait de malice, j'en possède, moi aussi, ma bonne part »
L'hôte, qui n'aurait jamais pensé que notre jeune homme fût encore capable d'assembler autant d'idées ; l'hôte, qui, par une longue expérience, savait combien les hommes sont, en cet état, plus sujets que de coutume à changer brusquement de sentiment, voulut profiter de cet intervalle lucide pour faire une nouvelle tentative. «Mon cher garçon, lui ditil d'une voix et avec une expression des plus caressantes, je ne l'ai point fait pour vous importuner, ni pour savoir vos affaires. Que voulez- vous? La loi est là; nous aussi, nous sommes obligés d'y obéir, sans quoi nous serions les premiers à en porter la peine. Mieux vaut les contenter ; et.., de quoi s'agit-il, après tout? La belle affaire! il ne s'agit que de dire deux mots. Et ce n'est pas pour leurs beaux yeux, mais pour me faire plaisir, à moi. Voyons, ici, entre nous, entre quatre yeux, faisons nos affaires ; dites-moi votre nom
et.... et puis vou^ vous mettez au lit avec le cœur en paîx»
— Ah ! fourbe î ah ! fripon ! s'écria Renzo, tu me reviens encore à la charge avec ces infamies de nom, de prénom, et d'affaires!
— Tais-toi donc, farceur, et va te coucher, disait Thôte. » Mais Tautre, criant plus fort, continuait : « Ah ! je comprends : tu es aussi de la ligue. Attends, attends, je vais t'arranger, moi. Et, dirigeant sa bouche vers la porte du petit escalier, il commençait à crier à tue-tête : Ohé ! les amis! L'hôte est de la li...
— J'ai dit cela pour rire, cria celui-ci sous le nez à Renzo en le contenant et en le repoussant vers le lit. Pour rire, je te dis; tu n'as donc pas compris que j'ai dit cela pour rire?
— Ah! pour rire? maintenant tu parles comme il faut.
Du moment que tu Tas dit pour rire Ce sont bien là, en
effet, de ces choses qui vous font rire. Et il tomba sur le lit.
— A nous deux; déshabillez-vous; vite, dit l'aubergiste; et, au conseil, il ajouta l'aide; car le ppiuvre diable en avait bon besoin. Quand Renzo fut venu à bout d'ôter son pourpoint, l'autre, s'enétant emparé, mit aussitôt les mains sur les poches pour s'assurer s'il y avait le magot. Il l'y trouva; et, pensant que, le lendemain, le jeune homme aurait bien autre affaire que de le payer, et que le magot tomberait probablement en des mains d'où un aubergiste ne pourrait pas le faire sortir ; pensant à tout cela, il voulut risquer une autre tentative.
— Vous êtes un bon enfant, un galant homme, n'est-il pas vrai? lui dit-il.
— Bon enfant, galant homme, répondit Renzo toujours occupé avec ses doigts après les boutons des autres vêtements dont il n'avait pas encore pu parvenir à se débarrasser.
— Eh! bien, répliqua l'aubergiste : soldez-moi donc maintenant ce petit bout de compte, car demain matin je dois sortir pour certaines affaires...
— C'est trop juste, dit Renzo. Je suis malin, mais galant homme... Mais mon argent? où donc vais-je maintenant trouver mon argent?
— Le voici, dit l'aubergiste : et, mettant en œuvre toute
son expérience, toute sa patience, toute son adresse, il vint à bout de régler le compte et d'empocher Fécot.
— Donne-moi un coup de main, mon brave, pour achever de me déshabiller, dit Renzo. Je comprends, moi aussi, voistu, que je tombe de sommeil. »
L'aubergiste lui rendit le service qu'il lui demandait; il fit mieux encore; il étendit sur lui la couverture; puis, non sans un peu d'humeur, il lui dit : Bonne nuit ; mais Renzo ronflait déjà.
Par cette espèce d'attrait qui nous porte souvent à considérer un objet de dédain à l'égal d'un objet d'amour, et qui n'est peut-être autre chose que le désir que nous éprouvons de connaître ce qui exerce une puissante action sur notre esprit, l'aubergiste s'arrêta ensuite un moment à contempler cet hôte si ennuyeux pour lui, en levant la lampe et en faisant, avec sa main, refléter la lumière sur son visage, à peu près dans la même attitude où l'on nous peint Psyché en train d'épier furtivement les formes de son époux inconnu.
« Grand toqué l grand niais! dit-il en son esprit au pauvre endormi : tu peux bien dire que tu es allé chercher ton malheur toi-même. Tu sauras me dire demain le bel agrément que tu y trouveras. Imbéciles, qui voulez courir le monde sans savoir seulement de quel côté se lève le soleil, pour ensuite vous mettre dans l'embarras, vous et votre prochain. »
Cela dit ou pensé, il retira la lampe, se retourna, sortit de la chambre et en ferma la porte à double tour. Étant sur le palier, il appela l'hôtesse et lui ordonna de laisser les enfants à la garde d'une petite servante et de descendre à la cuisine pour y présider et veiller à sa place. Il faut que je sorte à cause d'un étranger qui est tombé ici pour mon malheur, lui dit-il ; et il lui raconta en deux mots ce fâcheux contre-temps. Puis il ajouta: «Aie l'œil à tout; et surtout de la prudence dans cette maudite journée. Nous avons là-bas une bande de mauvais sujets qui, un peu par la boisson, un peu parce que de leur nature ils sont mal embouchés, en disent de toutes sortes. C'est égal, si jamais quelque téméraire....
— Oh! je ne suis pas une enfant, et je sais bien aussi ce
qu'il faut faire. Il me semble que jusqu'à présent Ton ne peut pas dire....
— Bien, bien; et fais attention qu'ils ne s'en aillent pas sans payer; et tous ces discours qu'ils tiennent sur le vicaire de la Provision, et sur le gouverneur, et sur Ferrer, et sur les décurions, et les chevaliers, et l'Espagne, et la •France, et autres balivernes de cette espèce, il faut faire semblant de ne pas les entendre; car, à vouloir les contre dire, cela peut mal aller sur-le-champ ; et, à vouloir les approuver, cela peut mal aller par la suite ; et, du reste, tu sais bien aussi, toi-même, que ce sont souvent ceux qui en disent de plus grosses.... Enfin, tu me comprends; aussi quand on entend certains propos, il n'y a qu'à détourner la tête et à dire : j'y vais ; comme si quelqu'un vous appelait d'unautrecôté. Je ferai en sorte de revenir le plus tôt possible.» Cela dit, il descendit avec elle à la cuisine, jeta un coup d'œil d'un bout à l'autre de la salle pour voir s'il n'y avait rien de nouveau ou de quelque importance; dépendit d'après une cheville son chapeau et sa cape, prit un bâton dans un coin, résuma d'un autre coup d'œil à sa femme les instructions qu'il venait de lui donner, et sortit. Mais déjà, tout en faisant ces différentes opérations, il avait repris mentalement le fil de l'apostrophe commencée au lit du pauvre Renzo, et il la poursuivait en cheminant dans la rue.
— Têtu de montagnard! — Car, quand bien même Renzo aurait voulu dissimuler ce qu'il était, cette qualité se manifestait d'elle-même dans ses discours, dans son accent, dans sa mise et dans ses manières. — Une journée comme celle-ci ! à force d'adresse, à force de prudence, j'allais en sortir sans accident ; et il a fallu justement que tu viennes sur la fin me déranger les œufs dans le panier. N'y a-t-il pas assez d'autres auberges dans Milan, pour que tu doives précisément tomber dans la mienne? Encore si tu étais venu seul; j'aurais pu fermer les yeux pour ce soir, et demain matin je t'aurais fait comprendre la chose. Mais pas du tout : il a fallu que tu viennes en compagnie; et en compagnie d'un mouchard, pour mieux faire!
A chaque pas, l'hôte rencontrait dans son chemin, ou des passants isolés, ou des couples, ou des petits groupes de personnes qui rôdaient en causant à voix basse. Il en était
sans fruit à travers ce dédale de baraques et de tentes, lorsque, au milieu de cette variété de plaintes, de cette confusion de bruits de toutes sortes, il commença à distinguer un singulier concert de vagissements et de bêlenients ; il arriva bientôt devant une palissade de planches çà et là éclatées et mal jointes, de Tintérieur de laquelle venait ce son extraordinaire. Il mit l'œil à un assez large écartement qui existait entre deux planches, et il aperçut un enclos renfermant plusieurs baraques éparses dans lesquelles, aussi bien que dans le préau, on n'apercevait point l'infirmerie habituelle, mais bien des nourrissons couchés sur de petits matelas, sur des oreillers, sur des draps étendus ou sur des langes; et des nourrices et d'autres femmes en grande occupation ; et, ce qui, plus que toute autre chose, attirait et captivait ses regards, un certain nombre de chèvres qui, mêlées à ces femmes, s'en étaient faites, en quelque sorte , les coadjutrices. C'était, en somme, un hospice de jeunes enfants, tel que pouvaient l'offrir le lieu et les circonstances. Rien n'était plus nouveau et plus touchant que de voir, ici une de ces pauvres bêtes, debout et immobile au-dessus d'une de ces petites créatures, lui donner à têter; là une autre accourir à un vagissement, presque avec un sentiment maternel, s'arrêter auprès du poupon qui criait et s'arranger de son mieux au-dessus de lui, et bêler, et se démener, presque en demandant que quelqu'un, leur vînt en aide à tous deux.
Assises çà et là, étaient des nourrices avec des bambins à la mamelle, et quelques-unes avec une telle expression de tendresse qu'on pouvait, en les voyant, se demander si elles avaient été attirées là par l'appât du lucre ou bien plutôt par cette charité spontanée qui va en quête des besoins et des douleurs pour les soulager. L'une d'elles, dont le visage exprimait le chagrin, ôtait de son sein épuisé un pauvre petit qui pleurait et s'en allait tristement à la recherche de l'animal qui pouvait la remplacer dans sa charitable mission. Une autre contemplait d'un regard de complaisance celui qui venait de s'endormir à son sein ; et, après lui avoir appliqué un doux baiser sur le front, elle allait le déposer sur un matelas dans une baraque. Mais une troir sième, abandonnant sa poitrine à Tenfant étranger, non-
Manzoni. — Les Fianoés. -l^* ^'^
Loutefois a.vec nonchalance, mais d'un air^ de douloureuse prv3oceupation, tenait les yeux fixement levés vers le ciel. A quoi, à qui pensait-elle dans cette attitude, avec ce regard, sinon à un fruit de ses entrailles qui avait peut-être naguère sucé cette poitrine, et qui peut-être y avait expiré?
D'autres femmes plus âgées vaquaient à d'autres services. Celle-ci accourait aux cris d'un petit affamé, le prenait dans ses bras et le portait auprès d'une chèvre qui paissait un petit tas d'herbe fraîche, et le lui présentait à la mamelle, gourmandant et caressant en même temps, de la voix, Taninqal inexpert pour qu'il se prêtât de bonne grâce à la tâche qui lui était dévolue. Celle-là courait vite écarter une autre chèvre qui piétinait un de ces petits innocents pendant qu'elle était tout occupée à en allaiter un autre. Une troisième promenait son nourrisson en le berçant dans ses bras, essayant, tantôt de l'endormir en chantonnant, tantôt de l'apaiser avec de douces paroles et en l'appelant d'un nom qu'elle lui avait elle-même imposé. Sur ces entrefaites, survint un capucin avec une longue barbe blanche, apportant deux petits enfants qui jetaient les hauts cris, un sur chaque bras, recueillis quelques instants auparavant auprès de leurs mères expirées. Une femme accourut les recevoir et cherchait, parmi ses compagnes et parmi le troupeau, à trouver sans retard celle qui pourrait leur tenir lieu de mère.
Plus d'une fois le jeune homme, aiguillonné par son propre souci, s'était retiré de l'ouverture pour s'en aller; puis il s'y était collé de nouveau pour regarder encore quelques instants.
S'étant finalement ôté de là, il chemina le long de la palissade, jusqu'à co qu'un petit groupe de cabaue-s, qui s'y trouvaient adossées, l'obligeât à faire un détour. Il se mit alors à longer les cabanes, en se proposant de regagner la palissade de l'autre côté, d'en tourner le coin et de découvrir du nouveau pays. Or, tandis qu'il regardait devant lui pour étudier son chemin, une apparition soudaine, fugitive, instantanée, frappa son regard et lui mit l'esprit sens dessus des{.^ous. 11 vit, à cent pas de distance, passer et se perdre aussitôt parmi les baraques, un capucin, un capucin qui, même aperçu ainsi cle loin et à la volco, avait toute
l'allure, toutes les manières, toute Tapparence du père Cristoforo. En proie à Tagitation que vous pouvez facilement vous figurer, il courut de ce côté et, une fois là, il se mit à aller dans toutes les directions, en avant, en arrière, dehors, dedans; à travers un sinueux dédale de sentiers et de couloirs, si bien que, avec une joie égale à Pagitation dont il avait d'abord été saisi, il finit par revoir cette même forme, ce même moine : il le vit à une petite distance> au moment où, s'éloignant d'une grande marmite, il se dirigeait, une écuelle à la main, vers une cabane; puis il le vit s'asseoir sur le seuil de celle-ci, faire un signe de croix sur l' écuelle qu'il tenait devant lui et, regardant tout alentour comme quelqu'un qui est toujours sur le qui-vive, se mettre à manger. C'était positivement le père Cristoforo.
Son histoire, depuis le moment où nous l'avons perdu de vue jusqu'à cette rencontre, peut être racontée en deux mots. Il n'avait jamais bougé de Rimini, et n'avait jamais songé à en bouger, si ce n'est lorsque la peste survenue à Milan lui offrit l'occasion qu'il avait toujours tant convoitée de donner sa vie pour son prochain. Il demanda avec beaucoup d'instances la faveur d'y être appelé pour servir et assister les pestiférés. Le comte-oncle était mort ; et, d'ailleurs, par le temps qui courait, on avait bien plus besoin d'infirmiers que de diplomates; si bien qu'on exauça sans difficulté sa prière. Il vint aussitôt à Milan, il entra au lazaret et, au moment dont nous parlons, il y était depuis environ trois mois.
Mais la joie de Renzo d'avoir ainsi retrouvé son bon père ne fut pas un seul instant sans mélange : pendant qu'il acquérait la certitude que c'était bien lui, le profond changement qui s'était opéré dans toute sa personne lui faisait éprouver la plus douloureuse impression. Son dos était voûté, tout son maintien affaissé, comme endolori ; son visage pâle et émacié : on voyait dans tout son être une nature épuisée, un corps brisé et caduc qui ne se raidissait et ne se soutenait, en quelque sorte, que par un effort incessant de la volonté.
Le bon moine allait aussi, de son côté, fixant le jeune homme qui venait vers lui et qui, du geste, ne l'osant pas
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de la voix, cherchait à se faire remarquer et reconnaître. « Oh 1 père Cristoforo 1 dit-il ensuite, lorsqu'il fut assez près de lui pour en être entendu sans crier.
— Toi ici ! dit le frère en déposant à terre Técuelle et en se relevant.
— Comment allez-vous, mon père? comment allez- vous?
— Mieux que tous ces malheureux que tu vois ici, répondit le moine ; et sa voix était éteinte, caverneuse, changée comme tout le reste. Seul son œil était le même qu'autrefois ; son éclat avait même quelque chose de plus vif, de plus brillant ; presque comme si la charité, sublimisée au moment suprême de son œuvre et ravie de se sentir approcher de son principe, y eût allumé un feu plus ardent et plus pur que celui que la souffrance y allait éteignant d'heure en heure. — Mais toi, poursuivait-il, comment te trouves-tu en ce lieu? pourquoi viens-tu ainsi affronter la peste?
— Je Tai eue, grâce à Dieu. Je ^viens*.. à la recherche de... Lucia.
— Lucia I Lucia, est ici ?
— Elle est ici : du moins j'espère en Dieu qu'elle y est encore.
— Est-elle maintenant ta femme ?
— Oh ! mon cher père! hélas! non, elle n'est pas encore ma femme. Vous ne savez donc rien de tout ce qui est arrivé!
— Non, mon fils : depuis que Dieu m'a éloigné de vous, je n'ai plus rien su ; mais, maintenant qu'il t'envoie vers moi, je ne te cache pas que je suis très-désireux d'en savoir. Mais... et la prise de corps?
— Vous les savez donc, toutes les belles choses que l'on m'a faites ?
— Mais toi, qu'avais-tu fait?
— Ecoutez : si je voulais dire que j'ai été sage ce jour-là, à Milan, je mentirais ; mais de mauvaises actions, je n'en ai point fait, je vous le jure.
— Je te crois, et je le croyais déjà même avant que tu me le dises.
— Maintenant donc je pourrai tout vous raconter.
— Attends>»dit le moine; et, ayant fait quelques pas hors
de la cabane, il appela : Père Vittore ! Peu après parut un jeune capucin à qui il dit : Faites-moi la charité, père Vittore, de veiller aussi pour moi à nos pauvres infortunés pendant que je vais me retirer un instant. Si pourtant quelqu'un me demandait, veuillez m'appeler aussitôt. Celui que vous savez surtout 1 Si jamais il donnait le moindre signe de sentiment, faites que j'en sois immédiatement averti, par charité !
Le jeune moine répondit qu'il se conformerait à son désir ; et le vieillard, étant revenu vers Renzo : « Entrons ici, lui dit-il, Mais... ajôuta-t-il aussitôt en s'arrêtant, tu me paraifc bien exténué : tu dois avoir besoin de manger.
— C'est vrai, dit Renzo ; maintenant que vous m'y faites penser, je me souviens que je suis encore à jeun.
— Attends, dit le moine ; et, ayant pris une autre écuelle, il alla la remplir à la grande marmite et, étant revenu, il la présenta avec une cuiller à Renzo. Il le fit asseoir sur une paillasse qui lui servait de lit ; puis il alla à un tonnea^u qui était dans un coin, et en rapporta un verre de vin qu'il mit sur une petite table, à côté de son convive ; il reprit ensuite son écuelle et vint s'asseoir auprès de lui.
— Oh l père Cristoforo l dit Renzo : Est-ce à vous à faire de ces choses-là, à prendre toute cette peine? Mais vous êtes toujours le même. Je vous remercie du fond du cœur.
— Ce n'est pas moi que tu dois remercier, dit le moine : ceci est le bien des pauvres; mais, en ce moment, tu es aussi un pauvre. Maintenant apprends-moi ce que j'ignore, parlemoi de notre pauvre Lucia, et fais en sorte d'être bref, car le temps est limité et la besogne est grande, comme tu vois. »
Renzo commença, entre une cuillerée et l'autre, l'histoire de Lucia ; il raconta comment elle avait été mise à l'abri dans le couvent de Monza, comment elle avait été enlevée.... A l'idée de telles souûrances et de tels dangers, en songeant que c'était lui qui avait adressé là cette pauvre innocente, le bon moine resta comme suffoqué ; mais il respira bientôt après en entendant comment elle avait été miraculeusement délivrée, rendue à sa mère et placée par celle-ci chez dame Prassede.
€ Maintenant je vais vous parler de moi, poursuivit le
narrateur ; et il raconta en peu de mots la journée de Milan, sa fuite; et comment il avait toujours, depuis lors, été éloigné de chez lui ; et comment, maintenant que tout était sens dessus dessous, il avait pris sur lui d'y retourner; comment il n'avait pas trouvé Agnese au pays: comment, à Milan, il avait appris que Lucia se trouvait au lazaret. — Et à présent me voici, ajouta-t-il en terminant, me voici à sa recherche, pour tâcher de savoir si elle vit, et si... elle veut encore de moi... parce que... quelquefois....
— Mais quels sont les renseignements qu'on t'a donnés pour la trouver? demanda le moine. As-tu quelque indication concernant l'endroit où elle a été placée, la date de son entrée?
— Aucune, cher père ; aucune, si ce n'est qu'elle est ici, si tant est qu'elle y soit encore, ce que Dieu veuille !
— Oh ! pauvre enfant ! Mais quelles sont les recherches que tu as faites ici jusqu'à présent?
— J'ai marché d'un côté, marché de l'autre, erré à l'aventure ; mais, entre autres choses, je n'ai presque jamais vu que des hommes. J'ai bien pensé que les femmes devaient être dans un lieu à part ; mais je n'ai jamais pu parvenir à le trouver. S'il en est réellement ainsi, vous voudrez bien maintenant me l'indiquer.
— Ne sais-tu pas, mon flls, qu'il est défendu aux hommes d'y entrer, à moins qu'ils n'y soient appelés par quelque devoir?
— Oh bien! mais que peut-il m' arriver?
— La règle, mon cher enfant, est juste et sainte ; et, si la quantité et la gravité des maux ne permettent pas toujours qu'on puisse la faire respecter avec toute la rigueur nécessaire, est-ce là une raison pour qu'un honnête homme se croie en droit de l'enfreindre?
— Mais, père Cristoforo ! dit Renzo : Lucia devait être ma femme ; vous savez comment nous avons été séparés : voilà vingt mois que je souffre et que je prends patience ; je suis venu jusqu'ici au risque de tant de choses, l'une pire que l'autre; et à présent...
— Je ne sais que dire, reprit le moine, répondant plutôt à ses propres pensées qu'aux paroles du jeune homme. Tu vas à bonne intention; et plût k Dieu que tous ceux qui
ont un libre accès en ce lieu s'y comportassent comme je puis être assuré que tu le feras. Dieu, qui certainement bénit cette persévérance de ton affection, cette constance dont tu fais preuve en recherchant celle que luimême t'avait donnée ; Dieu, qui est plus rigoureux que les hommes, mais aussi plus indulgent, ne voudra pas considérer ce qu'il peut y avoir d'irrégulier dans cette manière dont tu te proposes d'aller à sa recherche. Souviens-toi seulement que, de ta conduite en ce lieu, nous aurons tous deux à rendre compte un jour, non pas probablement aux hommes, mais à Dieu infailliblement. Viens ici.» A ces mots il se leva, et Renzo avec lui. Celui-ci, sans cesser de prêter l'oreille à ses paroles, s'était, en attendant, confirmé dans la résolution qu'il avait déjà prise auparafvant de ne pas lui parler de la fameuse promesse de Lucia, — S'il apprend aussi cela, avait-il pensé, il me fera, sans aucun doute, d'autres difficultés. Ou je la retrouve, et nous serons toujours à temps d'en causer; ou.... et alors! à quoi bon?
L'ayant conduit sur le seuil de la cabane qui regardait le septentrion, le moine reprit :« Ecoute ; notre père Felice, qui est le président du lazaret, va conduire aujourd'hui hors d'ici, pour faire ailleurs la quarantaine, le petit nombre de guéris que nous avons actuellement. Tu vois cette église, là, au milieu... et, levant la main décharnée et tremblante, il lui indiquait à gauche, se détachant sur l'air sombre, la coupole du petit temple qui dominait les misérables tentes; et il poursuivait : c'est là, autour de l'église, qu'ils s^ont maintenant en train de se réunir pour sortir ensuite en procession par la grande porte par laquelle tu dois être entré.
— Ah ! c'était donc pour cela qu'on travaillait à débarrasser le chemin.
— Précisément ; et tu dois même avoir entendu un ou deux coups de cette cloche.
— J'en ai entendu un.
— C'était le second : au troisième, ils seront tous réunis. Le père Felice leur fera un petit discours, et puis il se mettra en route avec eux. Toi, à ce signal, rends-toi là ; fais en sorte de te placer derrière le petit groupe, sur le bord de l'avenue, d'où, sans gêner personne, sans te faire remar-
quer, tu puisses les voir défiler; et vois... vois... vois si elle s'y trouve. Que si Dieu n'a pas voulu qu'elle y soit, ce côté (et il leva de nouveau la main en désignant l'aile du bâtiment qu'ils avaient vis-à-vis), ce côté del'éditice et une partie de l'esplanade qui se trouve devant sont assignés aux femmes. Tu verras une palissade qui sépare ce quartier-ci de celui-là, mais interrompue et ouverte en maint endroit, si bien que tu ne rencontreras aucune difficulté à y pénétrer. Une fois dedans, en ne faisant rien qui puisse donner ombrage à personne, personne probablement ne te dira rien. Si pourtant on venait à te faire quelque difficulté, dis que le père Cristoforo de*** te connaît, et qu'il répond de toi. C'est là que tu auras à la chercher; et cherche-la avec confiance et.... avec résignation; car souviens-toi que c'est une grande chose que tu es venu demander ici : tu demandes une personne vivante au lazaret l Sais-tu combien de fois j'ai vu se renouveler ce pauvre peuple? Combien j'en ai vu emporter? combien peu j'en ai vu sortir?... Va, et sois préparé à faire un grand sacrifice. . .
— Eh! oui; je comprends, moi aussi, interrompit Renzo en roulant les yeux, en fronçant le sourcil, et le visage tout rembruni; je comprends. Je vais ; je regarderai, je chercherai ici, puis là, et puis encore d'un bout à l'autre, dans tous les coins du lazaret... et si je ne la trouve pas!....
— - Et si tune la trouves pas? dit le moine d'un air interrogateur et avec un regard sévère.
Mais Renzo, à qui la colère, de nouveau soulevée dans son cœur, voilait les yeux et ôtait le respect, répéta et poursuivit : « Si je ne la trouve pas, je ferai en sorte de trouver quelqu'un autre. Ou dans Milan, ou dans son maudit château, ou au bout du monde, ou dans l'enfer, je le trouverai, ce scélérat qui nous a séparés ; ce scélérat, sans qui Lucia serait ma femme depuis vingt mois ; et, si nous étions destinés à mourir, au moins nous serions morts ensemble. S'il existe encore, ce misérable, je saurai le trouver...
— Renzo î dit le moine en le saisissant par un bras et en le regardant d'un air encore plus sévère.
— Et si je le trouve, continua le jeune homme entièrement aveuglé par la colère, si la peste n'en a pas déjà fait
justice... Le temps n'est plus où un lâche, entouré de ses bravi, pouvait réduire les gens au désespoir et s'en moquer : un temps e&t venu où les hommes se rencontrent face à face ; et.... je la ferai, moi, la justice !
— Malheureux ! s'écria le père Cristoforo d'une voix qui avait repris toute sa plénitude, toute son ancienne sonorité : Malheureux ! Et sa tête, inclinée sur sa poitrine, s'était relevée, ses joues s'animaient de leur ancienne vie, et l'éclat de ses yeux avait je ne sais quoi de terrible. Regarde, malheureux ! Et, tandis que, d'une main, il serrait et secouait fortement le bras de Renzo, il promenait l'autre devant lui en montrant le plus qu'il pouvait de la douloureuse scène qui se déployait alentour. Regarde quel est Celui qui châtie ! Celui qui juge et n'est pas jugé l Celui qui frappe et qui pardonne! Mais toi, vermisseau de terre, tu veux faire justice ! Toi ! Sais-tu seulement quelle est la justice? Ya-t'en, malheureux ; va-t'en ! J'espérais... oui, j'avais espéré qu'avant de mourir, Dieu m'aurait accordé la consolation d'apprendre que ma pauvre Lucia vivait encore, de la voir peut-être, et de m'entendre promettre qu'elle enverrait une prière là, vers cette fosse où je serai couché. Va ; tu m'as ravi mon espérance. Dieu ne l'a pas laissée en ce monde pour toi ; et toi, certes, tu n'as pas l'audace de te croire digne que Dieu pense à te consoler. 11 aura pensé à elle, parce qu'elle est de ces âmes à qui sont réservées les joies éternelles. Va ! je n'ai pas le temps de t'écouter davantage.
Et, ce disant, il rejeta le bras de Renzo et se dirigea vers une baraque de malades.
— Ah ! mon père l dit Renzo en le suivant d'un air suppliant, vous voulez donc me renvoyer ainsi?
— Comment î reprit le capucin d'une voix tout aussi sévère. Oserais-tu prétendre que je dérobasse le temps à ces pauvres affligés qui attendent que je leur parle d3. pardon de Dieu, pour écouter tes accents de rage, tes projets de vengeance ?Je t'ai écouté lorsque tu me demandais des consolations et des conseils ; j'ai quitté une charité pour une autre charité ; mais, maintenant que ton cœur ne respire que la vengeance, que veux-tu de moi? Va-t'en. J'en ai vu, ici, mourir, des offensés qui pardonnaient, des offenseurs
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qui gémissaient de ne pas pouvoir s'humilier devant l'offensé ; j'ai pleuré avec les uns, pleuré avec les autres; mais, avec toi, que puis-je faire?
— Ah ! je lui pardonne ! je lui pardonne tout de bon ! je lui pardonne pour toujours! s'exclama le jeune homme.
— Renzo ! dit le moine sur un ton de sévérité moins rigide ; penses-y, et dis-moi un peu combien de fois tu lui as pardonné.
Et, après avoir attendu quelque temps sans recevoir de réponse, il baissa tout à coup la tête et, d'une voix encore plus radoucie, il reprit : Tu sais pourquoi je porte cet habit?
Renzo hésitait.
— Tu le sais ! reprit le vieillard.
— Je le sais, répondit Renzo.
— Moi aussi, j'ai haï; moi, qui t'ai réprimandé pour une pensée, pour une parole, l'homme que je haïssais, que je haïssais du fond du cœur, que je haïssais depuis longtemps, je l'ai tué.
— Oui, mais c'était un violent, un despote, un de ceux...
— Tais-toi, interrompit le moine ; crois-tu, s'il y avait eu une bonne raison, une excuse, qu'en trente années je ne l'aurais pas trouvée? Ah ! si je pouvais, en ce moment, faire passer dans ton cœur le sentiment que j'ai toujours éprouvé depuis et que j'éprouve pour l'homme que je haïssais! Si je le pouvais! Moi, non; mais Dieu le peut : qu'il le fasse!... Ecoute, Renzo; il te veut plus de bien que tu ne t'en veux à toi-même. Tu as pu songer à la vengeance, mais il a assez de force et assez de miséricorde pour te l'empêcher; il te fait une grâce dont le pauvre Cristoforo était trop indigne. Tu sais, tu l'as dit tant de fois qu'il peut arrêter la main d'un despote ; mais sache qu'il peut aussi arrêter celle d'un vindicatif. Et parce que tu es pauvre, parce que tu es offensé, crois-tu qu'il ne puisse pas défendre contre toi un homme qu'il a crée à son image? Croyais-tu donc qu'il te laisserait faire tout ce que tu veux? Non! Mais sais-tu ce que tu peux faire? Tu peux haïr et te perdre; tu peux, par un mauvais sentiment, éloigner de toi toute bénédiction. Car, de quelque manière que les choses viennent à aller pour toi, quelque bonne fortune qui puisse
t' arriver, sois bien certain que tout tournera en châtiment jusqu'à ce que tu aies pardonné, et pardonné de manière à ne pouvoir jamais plus répéter : je lui pardonne.
— Oui, oui, dit Renzo tout ému et tout confus : je sens, je comprends que je ne lui avais jamais vraiment pardonné ; je comprends que j'ai parlé comme un chien, et non comme un chrétien ; et maintenant, avec la grâce du Seigneur, oui, je lui pardonne, mais, là, vraiment, du fond du cœur.
— Et si tu le voyais?
— Je prierais Dieu de me donner de la résignation et de iui toucher le cœur.
—Te souviendrais-tu que Dieu ne nous a pas dit seulement de pardonner à nos ennemis, mais qu'il nous a dit de les aimer? Te souviendrais-tu que, cet homme, Dieu Ta aimé à régal des autres, au point de mourir pour son salut?
~ Oui, avec son aide.
— Eh bien ! viens le voir. Tu as dit : je le trouverai ; tu le trouveras. Viens, et tu verras contre qui tu pouvais conserver de la haine, à qui tu pouvais souhaiter du mal, à qui tu voulais en faire, de quelle existence tu prétendais disposer en maître. »
Et, ayant pris la main de Renzo et la serrant comme aurait pu le faire un ieune homme plein de vigueur ,il se mit en marche. Renzo, sans rien oser lui demander, le suivit.
Après un court trajet, le moine s'arrêta devant l'entrée d'une baraque. Il leva les yeux sur le visage de Renzo, le fixa avec une certaine expression à la fois de gravité et de tendresse, et le fit entrer.
La première chose qui frappait la vue en entrant, c'était un malade assis sur de la paille, dans le fond, mais un malade en voie de guérison et qui même pouvait paraître toucher de près à la convalescence. En voyant le père Cristoforo, il hocha la tête, comme pour dire : non. Le moine baissa la sienne d'un air de tristesse et de résignation. Renzo, en attendant, promenant avec une curiosité inquiète ses regards sur les autres objets, vit trois ou quatre malades, et en remarqua un dans un coin, sur un matelas, enveloppé dans un drap de lit et recouvert d'une riche cape, en guise de couverture. Il le regarda, il reconnut don Rodrigo : il reculait; mais le moine, lui faisant de nouveau
sentir fortement la main avec laquelle il le tenait, l'entraîna aux pieds du misérable grabat ; puis, étendant la main au-dessus, il lui montra du doigt Thomme qui y était couché. L'infortuné gisait là, immobile, les yeux tout grands ouverts, mais sans regard ; le visage blême, parsemé de tâches noirâtres ; les lèvres noires et enflées : vous auriez dit le visage d'un cadavre, si une contraction violente n'y avait révélé une vie tenace, opiniâtre. Sa poitrine se soulevait de temps en temps par les mouvements saccadés d'une respiration stertoreuse, et sa main droite, hors de la cape, la pressait du côté du cœur par une crispation convulsive des doigts entièrement livides et noirs à leur extrémité.
« Tu vois ! dit le moine d'une voix basse et solennelle. Ce peut être un châtiment, ce peut être une miséricorde. Le sentiment que tu éprouveras maintenant pour cet homme qui, j'en conviens, t'a offensé, le même sentiment, ce Dieu que tu as aussi offensé, l'aura un jour pour toi. Bénis-le, et tu seras béni. Depuis quatre jours, il est ici comme tu le vois, sans donner aucun signe de sentiment. Peut-être le Seigneur est-il prêt à lui accorder une heure de repentir, mais voulait-il en être prié par toi ; peut-être veut-il que tu l'en pries avec cette innocente; peut-être réserve-t-il la grâce à ta seule prière, à la prière d'un cœur affligé et résigné. Peut-être le salut de cet homme et le tien dépendent-ils maintenant de toi, d'un sentiment, venant de ton cœur, de pardon, de pitié... d'amour! » Il se tut; et, joignant les mains, il inclina sur elles son visage, comme pour prier. Renzo fit de même.
Ils étaient depuis quelques instants dans cette attitude, lorsque tinta le troisième coup de la cloche. Ils se mirent en mouvement tous deux, comme de concert, et sortirent. Il ne s'échangea ni demandes d'une part, ni protestations de l'autre : leurs visages parlaient.
« Va maintenant, reprit le moine; va, et sois préparé à faire un sacrifice et à louer Dieu, quel que soit le résultat de tes recherches: et, quel qu'il soit, viens m'en rendre compte : nous le louerons ensemble. »
A ce moment, sans plus de paroles, ils se séparèrent : l'un retourna là d'où il venait; l'autre s'achemina vers le petit temple qui n'était guère plus éloigné que d'un tir d'arc.
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