‹ Les fiancés; roman historique (volume 2)Chapitre 21 sur 39 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Qui aurait jamais dit à Renzo, quelques heures auparavant, qu'au fort d'une telle recherche, au commencement des moments les plus anxieux et les plus décisifs, son cœur se serait trouvé partagé entre Lucia et don Rodrigo ? Il en était pourtant ainsi. Cette figure venait se mêler à toutes les images douces ou terribles que T espérance et la crainte lui mettaient tour à tour devant les yeux pendant son trajet ; le souvenir des paroles qu'il avait entendues au pied de ce grabat se glissait à tout instant parmi les pensées de confiance et de doute dont son esprit était alternativement réconforté et assailli, et il ne pouvait achever une prière pour rheureuse issue de sa redoutable expédition, sans reprendre celle qu'il avait commencée là-bas, et qu'avait interrompue le tintement de la cloche.

Le petit temple octogone qui se dresse, élevé de quelques marches au-dessus du sol, au centre du lazaret, était, dan^ sa construction primitive, ouvert de tous les côtés, sans autre soutien que celui de piliers et de colonnes : un bâtiment, pour ainsi dire, percé à jour. Sur chaque face, se voyait une arcade entre deux entre-colonnements ; sous ces arcades,, un portique tournant tout autour de ce qu'on appellerait plus proprement l'église, composée elle-même de huit autres plus petites arcades supportées par des pi^ Ucrs, surmontées d'une petite coupole et correspondant aux

arcades extérieures ; de telle sorte que Tautel, érigé au centre, pouvait être aperçu de chaque croisée des chambrettes et presque de chaque point de l'enceinte. Maintenant, Fédifice ayant été converti à un tout autre usage, les ouvertures des huit façades sont murées ; mais F ancienne ossature, demeurée intacte, indique assez clairement la disposition et destination premières de ce petit monument.

Renzo était en chemin depuis à peine quelques instants, lorsqu'il vit le pèreFelice paraître sous le portique, s'avancer sous r arcade du milieu de la façade qui regarde la ville, et devant laquelle, en bas, sur l'avenue principale, était groupée la petite foule des convalescents ; et aussitôt, à son attitude, il comprit qu'il avait commencé le sermon.

Il fit plusieurs tours et détours à travers tous ces sentiers, de manière à venir se mettre à la queue de Tauditoire, ainsi que le père Cristoforo lui en avait donné le conseil. Parvenu là, il se tint coi, promena son regard sur toute l'assistance, mais il n'apercevait de sa place qu'une multitude de têtes serrées les unes contre les autres, presque comme les pavés d'une chaussée. Au milieu, il y en avait un certain nombre coiffées de mouchoirs ou de voiles : il porta là ses regards les plus attentifs; mais, ne pouvant pas davantage parvenir à y rien distinguer de plus que partout ailleurs, il les leva aussi, à son tour, du côté où tout le monde les tenait fixés. Il se sentit touché et édifié à l'aspect du vénérable prédicateur; et, avec ce qui pouvait lui rester de faculté d'attention dans un tel moment d'anxiété, il écouta cette partie de ce discours solennel.

■— Donnons un pieux souvenir aux mille et mille moins heureux que nous qui sont sortis par là ; et, du doigt levé au-dessus de son épaule, il désignait derrière lui la porte qui mène au cimetière de San Gregorio, lequel n'était alors qu'une seule et vaste fosse commune : Jetons autour de nous un regard compatissant sur les mille et mille infortunés que nous allons laisser ici, trop incertains, hélas ! du côté par où ils seront appelés à sortir ; jetons aussi un regard sur nousmêmes, si peu nombreux, qui en sortons sains et saufs. Que le Seigneur soit béni ! Qu'il soit béni dans sa justice, béni dans sa miséricorde! béni dans la mort, béni dans ift guéri-

son' qu'il soit béni pour le choix qu'il a voulu faire de nous! Oh! pourquoi Ta-t-il voulu, mes enfants, si ce n'est pour se conserver un petit peuple corrigé par T affliction,

endu plus fervent par la reconnaissance? si ce n'est pour ^ue, sentant maintenant plus vivement que la vie est un don de sa miséricorde, nous la prenions en cette estime que mérite une chose donnée par lui, et nous remployions à des œuvres qui soient dignes de lui être offertes? Si ce n'est pour que le souvenir de nos souffrances nous rende compatissants et secourables envers notre prochain ? Que ceux, en attendant, que nous laissons derrière nous, en compagnie desquels nous avons souffert, craint, espéré ; parmi lesquels nous laissons des amis, des parents, et qui tous, en fin de compte, sont nos frères; que ceux d'entre eux parmi lesquels nous viendrons à passer, en même temps qu'ils éprouveront peut-être quelque soulagement en pensant qu'il en est pourtant qui sortent d'ici guéris, reçoivent aussi une sainte édification de notre maintien. Qu'à Dieu ne plaise qu'ils puissent apercevoir en nous une joie bruyante, une joie charnelle de ce que nous avons échappé à cette mort contre laquelle ils se débattent encore. Qu'ils voient que nous partons en remerciant Dieu pour nous et en le priant pour eux, et qu'ils puissent se dire : même hors d'ici, ceux-là se souviendront de nous, ils continueront à prier pour nous, pauvres infortunés ! Commençons dès ce voyage, dès les premiers pas que nous sommes sur le point de faire, une vie toute de charité. Que ceux qui ont recouvré leur ancienne vigueur prêtent un bras fraternel aux plus faibles; jeunes gens, soutenez les vieillards ; vous, qui êtes restés sans enfants, voyez autour de vous que d'enfants restés sans père! Soyez-en un pour eux! Et cette charité, en rachetant vos péchés, adoucira aussi vos douleurs.

Ici un sourd murmure de gémissements et de sanglots, qui allait en croissant dans l'auditoire, fut interrompu tout à coup en voyant le prédicateur se mettre une corde au cou et tomber à genoux ; et, au milieu du plus profond silence, chacun était dans l'attente de ce qu'il allait dire.

— Pour moi, dit-il, et pour tous mes compagnons qui, hors de tout mérite, avons été conviés au haut privilège de servir le Christ en vous, je vous demande humblement

pardon si nous n'avons pas dignement rempli un si grand ministère. Si la paresse, si Tindocilité de la chair nous ont rendus moins attentifs à vos besoins, moins prompts à vos appels -^ si une injuste impatience, si un coupable dégoût nous ont fait parfois vous montrer un visage ennuyé et sévère; si parfois la misérable pensée que vous aviez besoin de nous nous a portés à ne pas vous traiter avec toute l'humilité convenable ; si notre fragilité nous a fait commettre quelque action qui ait été pour vous un sujet de scandale ; pardonnez-nous! Qu'ainsi Dieu vous pardonne vos offenses et vous bénissei Et, ayant fait un grand signe de croix sur l'audience, il se leva.

Nous avons pu rapporter, sinon les paroles textuelles, du moins le sens et la substance de celles qu'il proféra; mais nous ne saurions rendre l'accent avec lequel elle^ furent prononcées. C'était l'accent d'un homme qui appelait privilège celui de servir les pestiférés, parce qu'il le tenait pour tel ; qui confessait ne pas y avoir assez dignement répondu, parce qu'il sentait n'y avoir pas répondu assez dignement ; qui demandait pardon, parce qu'il était persuadé d'en avoir besoin. Mais ces gens qui avaient vu ces capucins^ constamment autour d'eux, entièrement occupés à les servir ; qui en avaient vu mourir un si grand nombre, et celui qui parlait au nom de tous, toujours le premier à la fatigue, comme il était le premier en autorité ; si ce n'est* quand il s'était trouvé, lui aussi, sur le point de mourir; pensez avec quels sanglots, avec quelles larmes ils répondirent à une telle proposition. L'admirable moine prit ensuite une grande croix qui était appuyée contre un pilier, l'arbora devant lui, laissa ses sandales sur la marge du portique extérieur, descendit les degrés du temple et, à travers la foule qui s'écarta respectueusement pour lui li* vrer passage, il s'avança pour se mettre à sa tête.

Renzo, tout en larmes, ni plus ni moins que s'il avait été lui-même un de ceux à qui venait d'être demandé ce singulier pardon, se recula aussi de quelques pas, et alla se poster k côté d'une baraque. Là, il se mit à attendre, caché à demi, le corps en arrière, la tête en avant, les yeux tout grands ouverts, avec un violent battement de cœur, mais en même temps avec une certaine confiance toute nouvelle, louée

particulière, née, je crois, de T attendrissement où l'avaient mis le sermon et le spectacle de Tattendrissement général. Et voici arriver le père Felice, déchaussé, avec cette corde au cou, portant cette longue et lourde croix élevée au-devant de lui. Son visage pâle et décharné respirait la componction en même temps et le courage. Il s'avançait à pas lents, mais résolus, comme quelqu'un qui veut ménager la faiblesse d'autrui, et, en tout, comme un homme qui aurait puisé dans ce surcroît de fatigues et de peines la force pour supporter les fatigues et les peines déjà si nombreuses nécessairement inhérentes à ses fonctions. Suivaient immédiatement les enfants les plus grands, pieds nus la plupart, bien peu entièrement vêtus, d'aucuns tout à fait en chemise. Venaient ensuite les femmes, donnant presque toutes la main à une petite fille, et chantant alternativement le Miserere ; et le son languissant de ces voix, la pâleur et l'abattement de ces visages, auraient rempli de pitié quiconque se serait trouvé là comme simple spectateur. Mais Renzo regardait, examinait de file en file, de figure en figure, sans en laisser passer une seule : la marche lente de la procession lui en laissait, du reste, suffisamment le loisir. Les files passent et se succèdent ; il observe, il examine, toujours en vain. Il jetait par intervalles, du coin de l'œil, un regard rapide sur la foule qui restait encore en arrière, et qui allait graduellement en diminuant; il ne reste plus désoriûais que quelques files ; voipi la dernière ; toiites ont passé : ce n'étaient tous que des visages inconnus. Les * bras pendants et la tête penchée sur une épaule, il suivait tristement du regard cette tî'oupe qui s'éloignait, tandis que celle des hommes passait devant lui. Une nouvelle attention, une nouvelle espérance se réveilla dans son âme en voyant, après ceux-ci, paraître quelques chars qui portaient les convalescents encore incapables de faire la route à pied. Dans cette partie du convoi, les femmes venaient les dernières; et sa marche était également si lente que Renzo put, tout aussi facilement, passer en revue ces autres convalescentes, sans qu'une seule lui échappât. Mais quoi ! il examine le premier char, le second, le troisième, et ainsi de suite, toujours avec le même résultat, jusqu'au dernier, derrière lequel venait un capucin, à l'air srave et un i^âton

Manzoni. — Les Fiances. IL — 20

à la main, comme Tordonnateur du ,convoi. C'était ce père Michèle que nous avons dit avoir été donné pour coadjuteur au père Félice dans son administration du lazaret.

Ainsi s'évanouit entièrement cette douce espérance ; et, en s'évanouissant, non-seulement elle emporta avec elle le courage qu'elle avait fait naître, mais, ainsi que cela arrive le plus souvent, elle laissa le pauvre Renzo dans une condition pire qu'auparavant. Désormais Téventualité la plus heureuse était de trouver Lucia malade. Néanmoins, à Tardeur d*une espérance présente, venant h se substituer tout à coup celle d'une crainte plus grande que jamais, il s'attacha de toutes les forces de so» âme à ce triste et faible fil ; il entra dans la grande allée et s'achemina du côté d'où la procession était venue. Lorsqu'il fut au pied du petit temple, il alla s'agenouiller sur la dernière marche ; et là, il adressa à Dieu une prière ou, pour mieux dire, un galimatias de paroles décousues, de phrases tronquées, d'exclamations, d'instances, de plaintes, de promesses : un de ces discours que l'on n'adresse pas aux hommes parce qu'ils n'ont ni assez de pénétration pour les comprendre, ni assez d'indulgence pour les écouter : ils ne sont pas assez grands pour en avoir compassion sans mépris.

Il se releva quelque peu réconforté ; puis, ayant tourné autour du temple, il se trouva dans l'autre partie de l'avenue qu'il n'avait pas encore vue, et qui allait aboutir à l'autre porte. Après une courte marche, il vit à droite et à gauche la palissade dont lui avait parlé le moine, mais toute délabrée et interrompue par de nombreuses ouvertures, telle précisément qu'il la lui avait dépeinte. Il entra par une de ces brèches et il se trouva dans le quartier des femmes. Presque dès les premiers pas qu'il y fit, il vit à terre une sonnette, de celles que les monatti portaient aux pieds, intacte, avec ses courroies ; l'idée lui vint à l'esprit qu'un tel instrument pourrait lui servir là-dedans de passeport; il la ramassa, regarda si personne ne l'observait, et se la boucla. Aussitôt il commença son investigation, cette investigation qui, rien que par la mulciplicitô des objets, eût été déjà terriblement difficile, lors même qu'il se fût agi d'objets d'une tout auti;'e nature. Il commença à parcourir des yeux, voire même à contempler de nouvelles^

scènes de douleur, si semblables en partie à celles qu'il avait déjà vues, et en partie si dissemblables; car, bien que sous le poids de la même calamité, il y avait là, pour ainsi dire, une autre manière de souffrir, de languir, de se plaindre, un autre genre de résignation, une manière différente de compatir aux maux réciproques et de se secourir mutuellement ; c'était, pour le spectateur, un tableau qui inspirait, en quelque sorte, un autre genre de pitié, une horreur différente.

Il avait déjà fait je ne sais combien de chemin sans fruit et sans accidents, lorsqu'il entendit derrière lui un« Ohé! » un appel qui paraissait à son adresse. Il se retourna, et il vit à une certaine distance un commissaire qui, levant les mains, lui faisait positivement signe en criant : Allez là-bas, dans les chambres : on y a besoin d'aide : ici, on vient' de finir de balayer.

Renzo comprit aussitôt pour qui on le prenait, et que la sonnette était la cause du quiproquo ; il s'en voulut de n'avoir songé qu'aux désagréments que cet insigne pouvait lui éviter, et non à ceux qu'il pouvait lui attirer; mais il avisa au même instant au moyen de bien vite se débarrasser de cet individu. Il lui fit en toute hâte et itérativement un signe de tête, comme pour lui dire qu'il avait compris et qu'il allait obéir ; puis il se déroba à sa vue en se jetant d'un côté, parmi les baraques.

Lorsqu'il lui sembla s'être suffisamment éloigné, il songea aussi à se débarrasser de l'objet qui avait été cause de sa mésaventure ; et, pour faire cette opération sans être aperçu, il alla se placer dans un étroit couloir qui séparait deux petites cabanes presque adossées l'une à l'autre. 11 se baissa pour déboucler les courroies et, en tenant ainsi la tète appuyée contre le mur de paille de l'une des cabanes, une voix partant de l'intérieur vint frapper son oreille.... Oh ciel! est- il possible? Toute son âme est concentrée dans cette oreille : sa respiration est comme suspendue... Oui, oui! c'est cette voix!... —Peur de quoi? disait cette voix suave : Nous avons passé bien pis qu'un orage. Celui qui nous a protégées jusqu'ici nous protégera encore maintenant.

Si Ronzo ne jeta pas un cri, ce ne fut j)as de crainte d'être

découvert; ce fat parce que Thaleine lui manqua. Ses ge^ noux se dérobèrent sous lui, sa vue se troubla ; mais ce ne fut queTaffaire du premier moment; au second, il était sur pied, plus alerte, plus vigoureux qu'auparavant. En un clin d'œil, il lit le tour de la cabane, arriva devant la porte, vit celle qui avait parlé, la vit debout, penchée sur un grabat. Elle se retourne au bruit; elle regarde, se croit le jouet d'une illusion, le jouet d'un rêve; elle regarde plus tixement et s'écrie : « Oh ! miséricorde de Dieu !

— Lucia ! je vous ai retrouvée ! je vous retrouve ! c'est bien vous ! vous êtes vivante ! s'exclama Renzo en avançant tout tremblant.

— Oh ! miséricorde de Dieu ! répliqua Lucia encore bien plus tremblante : C'est vous ! comment cela se fait-il l de quelle manière?... pourquoi?... La peste L..

— Je l'ai eue. Et vous !...

— Ah! moi aussi. Et ma mère?...

— Je ne l'ai pas vue parce qu'elle est à Pasturo ; je crois cependant qu'elle va bien. Mais vous... comme vous êtes encore défaite ! comme vous paraissez faible ! Vous êtes guérie pourtant; vous êtes guérie, n'est-ce pas?

~ Le Seigneur a voulu me laisser encore ici-bas. Ah » Renzo! pourquoi êtes- vous ici?

— Pourquoi? dit Renzo en s' approchant toujours plus d'elle : Vous me demandez pourquoi? Pourquoi devais-je y venir? Est-il besoin que je vous le dise? Qui ai-je au monde, autre que vous, à qui je pense? Est-ce que je ne m'appelle plus Renzo? Est-ce que vous n'êtes plus Lucia?

— Ah ! que dites-vous ! que dites-vous! Mais ma mère, ne vous a-t-elle pas fait écrire?...

— Oui ; elle ne m'a fait écrire bien que trop. Belles choses, ma foi, à faire écrire à un pauvre malheureux affligé, fugitif, à. un pauvre garçon qui, des affronts, au moins, ne vous en avait jamais faits!

— Mais Renzo! Renzo! puisque vous saviez... pourquoi venir? pourquoi?

— Pourquoi venir? Oh! Lucia! pourquoi venir, me ditesvous? Après tant de promesses ! Ce n'est donc plus nous? ; ^'ous ne vous souA^enez donc plus? Que manquait-il?...

-^ OUI Seigneur! s'exclama douloureusement Lucia enj

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joignant fortenaent les mains et en levant les yeux au cieL Pourquoi ne m'avez vous pas fait la grâce de me prendre avec vous!... Oh! Renzol qu'avez-vous fait? Maintenant je commençais à espérer que... avec le temps... j'aurais pu parvenir à oublier...

•— Belle espérance, en vérité ! Et de bien belles choses, pour me les dire aussi crûment en face !

— Ah! qu'avez-vous fait! Et en ce lieu! au milieu de ces misères ! au milieu de ces spectacles! Ici, où Ton ne fait que mourir, vous avez pu?...

— Quant à ceux qui meurent, il faut prier Dieu pour eux , et espérer qu'ils iront en lieu de salut; mais ce n'est pas là une raison pour que ceux qui vivent aient à vivre en désespérés.

— Mais Renzo ! Renzo ! vous ne pensez pas à ce que vous dites. Une promesse à la Vierge !... Un vœu !

— Et moi, je vous dis que ce sont là de ces promesses qui ne comptent pour rien.

— Oh ! Seigneur ! Que dites-vous ! Où avez-vous été tout ce temps ? Qui avez-vous fréquenté? Comment parlez-vous?

— Je parle en bon chrétien ; et, de la Sainte Vierge, moi, j'en ai une meilleure opinion que vous, parce que je crois qu'elle ne veut pas de promesses au détriment du prochain. Si la Vierge avait parlé, oh! alors !... Mais à quoi tout cela se réduit-il? à une idée de vous. Savez-vous ce que vous devez promettre à la Vierge? Promettez-lui que la première fille que nous aurons, nous lui donnerons le nom de Maria : quant à cela, je suis, moi aussi, tout prêt à le promettre. Voilà, au moins, de ces choses qui font bien plus d'honneur à la Sainte Vierge ; voilà de ces dévotions qui ont bien plus de sens, et qui ne portent préjudice à personne.

— Non, non; ne parlez pas ainsi : vous ne savez pas ce que vous dites : vous ne savez pas ce que c'est que de faire un vœu; vous ne vous êtes pas, vous, trouvé en pareil cas; vous n'en avez pas fait l'épreuve. Laissez-moi, laissez-moi, pour l'amour du ciel !

Et elle s'éloigna précipitamment de lui et s'enfuit auprès du grabat.

~ Lucia ! dit Renzo sans bouger de place : dites-moi, au moins, dites-moi : si ce n'était pas cette raison... seriez-vous la même pour moi?

— Homme sans cœur! répondit Lucia en se retournant et en retenant ses larmes à grand'peine. Quand vous m'auriez fait dire des paroles inutiles, des paroles qui me feraient mal, des paroles qui seraient peut-être des péchés, sericz-vous content? Allez, oh! allez-vous-en! oubliez-moi : nous n'étions pas destinés Tun pour l'autre. Nous nous reverrons là-haut : nous n'avons déjà pas tant à y rester, dans ce bas monde. Allez ; tâchez de faire savoir à ma mère que je suis guérie, que, même ici, Dieu m'a toujours assistée, que j'ai rencontré une bonne âme, cette brave dame, qui me tient lieu de mère; dites-lui que j'espère qu'elle sera préservée de ce mal, et que nous nous reverrons quand Dieu voudra, et comme il voudra. Allez, pour l'amour du ciel, et ne vous souvenez de moi... que lorsque vous prierez le Seigneur.

Et, comme quelqu'un qui n'a plus rien à dire ni ne veut plus rien entendre, comme quelqu'un qui veut se soustraire à un danger, elle se retira encore plus près du grabat où gisait la femme dont elle venait de parler.

— Ecoutez, Lucia, écoutez-moi, dit Renzo, sans toutefois s'approcher davantage.

— Non, non; allez-vous-en, par pitié!

— Ecoutez : le père Cristoforo...

— Eh bien?

— Il est ici.

— Ici? Où donc? Comment le savez- vous?

— Je lui ai parlé tout à l'heure; je suis même resté assez longtemps avec lui : et un religieux de cette sorte, il me semble que...

— Il est ici ! oli î assurément, ce ne peut-être que pour assister les pauvres malades. Mais lui? l'a-t-il ehe, lui, la peste?

— Ah ! Lucia ! j'ai peur, hélas î j'ai peur... Et tandis que Renzo hésitait ainsi à proférer le mot si douloureux pour lui, et qui devait rêtre tant pour Lucia, celle-ci s'était de nouveau éloignée du lit et se rapprochait de Renzo : J'ai peur qu'il ne Tait en ce moment!

— Oh! pauvre saint homme! Mais que dis-je? pauvre homme! Pauvres nous! Comment cijt-il? est-il au lit? est-il assisté?

— Il est debout, il va et vient, il assiste les autres; mais si vous le voyiez ! si vous voyiez la mine qu'il a ! comme il a de la peine à se soijtenir! On en a déjà tant et tant vus que malheureusement... on ne peut guère s'y méprendre!

— Oh ! il est ici !

— Ici, et pas loin : guère plus loin que de votre maison à la mienne... si vous vous souvenez!

— Oh ! très-Sainte Vierge !

— Eh bien ! guère plus. Et vous pouvez penser si nous avons parlé de vous ! 11 m'a dit de ces choses !... Et si vous saviez ce qu'il m'a fait voir ! Je vous raconterai cela; mais, avant tout, je veux commencer par vous dire ce qu'il m'a dit d'abord, lui-même, de sa propre bouche. 11 m'a dit que je faisais bien de venir vous chercher, et que le Seigneur aime bien qu'un jeune homme agisse ainsi, et qu'il me viendrait sûrement en aide pour me mettre à même de vous trouver, comme de fait c'a été la vérité; mais, du reste, c'est un saint. Ainsi, vous voyez !

— Mais, s'il a parlé ainsi, c'est parce qu'il ne sait pas...

— Que voulez-vous qu'il sache des choses que vous avez faites vous-même, de votre tête, sans aucune règle, sans l'avis de personne? Un brave homme, un homme de sens, comme lui, ne va guère penser à des choses semblables. Mais ce qu'il m'a fait voir !... Et ici il raconta sa visite à la baraque que vous savez. Lucia, bien que ses sens et son esprit dussent, en ce séjour, s'être familiarisés avec les impressions les plus fortes, demeurait toute saisie d'horreur et de compassion.

— Et, même en cette circonstance, poursuivit Renzo, il a parlé comme un saint. Il a dit que le Seigneur est peut-être décidé à faire grâce à cet infortuné... (maintenant je ne pourrais vraiment pas lui donner un autre nom)... Qu'il atr tend de le prendre en un bon moment ; mais qu'il veut que nous priions ensemble pour lui... Ensemble! vous entendez?

— Oui, oui; nous le prierons, chacun là où le Seigneur voudra que nous soyons : les prières, il sait bien, lui, les unir.

— Mais puisque je vous dis ses propres paroles!...

— Mais Renzo, il ne sait pas...

~ Mais ne comprenez-vous pas que quand c'est un saint

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qui parle, c'est le Seigneur qui le fait parler? et qu'il n'aurait pas parlé ainsi, si la chose ne devait pas être précisément ainsi?... Et F âme de ce malheureux? Moi, j'ai bien pttié et je prierai encore pour lui ; et de grand cœur j'ai prié, ni plus ni moins que si c'avait été pour un frère. Mais comment voulez-vous qu'il soit dans l'autre monde, le pauvre, si cette affaire ne s'arrange pas dans celui-ci, si l'on ne répare pas le mal qu'il a fait? Car, si vous vous rendez à la raison, alors tout sera comme devant : ce qui est passé est passé; il a eu sa peine de ce côté-ci...

— Non, Renzo; non. Dieu ne veut pas que nous fassions du mal pour lui donner le moyen de faire miséricorde : de cela, laissez-lui-en le soin à lui-même. Quant à nous, notre devoir est de le prier. Si j'étais morte en cette alBfreuse nuit, Dieu n'aurait donc pas pu lui pardonner? Et si je ne suis pas morte, si j'ai été délivrée...

— Et votre mère, cette pauvre Agnese qui , m'a toujours voulu tant de bien, et qui n'avait qu'un seul désir, celui de nous voir mari et femme, ne vous l'a-t-elle pas dit aussi que c'est une idée biscornue? Elle, qui vous a fait entendre la raison,même en d'autres circonstances? car,sur de certaines choses, elle a des idées plus justes que les vôtres.

— Ma mère! vous voulez que ma mère me donne le conseil de manquer à un vœu î Mais, Renzo ! vous êtes hors de votre bon sens.

— Oh! voulez- vous que je vous dise? Vous autres femmes, des choses comme celle-ci, vous ne pouvez pas les savoir. Le père Cristoforo m'a dit de retourner auprès de lui pour lui apprendre si je vous avais trouvée. J'y vais : nous entendrons ce qu'il dira; et ce qu'il dira...

— Oui, oui ; allez auprès de ce saint homme : dites-lui que je prie pour lui, et qu'il prie pour moi qui en ai tant, tant besoin! Mais, pour l'amour du ciel, pour votre âme, pour la mienne, ne revenez plus ici pour me faire du mal, pour., me tenter. Le père Cristoforo, voilà l'homme qui saura vous expliquer les choses, et vous faire rentrer en vous-même; il saura bien, lui, vous faire mettre le cœur en paix.

— Le cœur en paix ! Oh ! quant à cela , ôtez-vous le bien de la tête. Déjà vous me l'avez fait écrire, cette vvilaine parole; et ie sais bien, moi, tout ce que j'ai eu à en souffrir;

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Gt maintenant vous avez même le courage de me la dire ! Eh bien! et moi, je vous déclare en toutes lettres que, le cœur en paix, ie ne Ty mettrai jamais. Vous voulez m' oublier; et moi, je ne veux pas du tout vous oublier. Et je vous proteste, voyez-vous, que, si vous êtes cause que je vienne à me déranger, je ne me rangerai plus. Au diable le métier, au diable la bonne conduite ! Vous voulez me condamner à être enragé pour toute la vie; eh bien! je vivrai en enragé Et ce pauvre malheureux ! Dieu sait si je ne lui ai

pas parJonné du fond du cœur; mais vous... Voulez-vous donc m'obliger à penser, durant toute ma vie, que, sans lui?... Lucia! vous avez dit que je vous oublie : que je vous oublie ! mais comment voulez-vous que je fasse? A qui donc croyez-vous que j'aie pensé tout ce temps?... Et après tant de choses ! après tant de promesses ! Que vous ai-je fait depuis que nous nous sommes quittés? Parce que j'ai souffert, c'est ainsi que vous me traitez? parce que j'ai eu des malheurs? parce que le monde m'a persécuté? parce que j'ai passé si longtemps hors de mon pays, triste, loin de vous? parce que, dès le premier moment où je l'ai pu, je suis venu vous chercher? »

Lucia, quand les pleurs lui permirent de parler, s'exclama enjoignant de nouveau les mains et en levant au ciel ses yeux noyés de larmes « : 0 très-Sainte-Vierge, venez à mon secours ! Vous savez que, depuis cette affreuse nuit, je n'ai jamais passé un moment comme celui-ci. Vous m'avez secourue alors, secourez-moi encore maintenant !

— - Oui, Lucia; vous faites bien d'invoquer la Sainte-Vierge. Mais pourquoi donc voulez-vous croire qu'elle, qui est si bonne, qui est la mère de la miséricorde, puisse se plaire à nous faire souffrir... moi, du moins... pour une parole qui vous est échappée dans un moment où vous ne saviez pas ce que vous disiez ? Voulez- vous donc croire qu'elle vous ait secourue alors pour nous laisser ensuite dans l'embarras?... Que si maintenant ce devait n'être là qu'une excuse; si c'est que je vous sois venu en aversion... dites-le moi... parlez ouvertement...

— Par pitié, Renzo, par pitié, pour vos pauvres défUnts, finissez, finissez; ne me faites pas mourir... Ce ne serait pas un bon moment. Allez auprès du père Cristoforo, recomman*

dez-moi à ses prières, et ne revenez plus ici, ne revenez plus

— J'y vais ; mais pensez si je ne veux pas revenir ! Je reviendrais quand ce serait au bout du monde; je reviendrais quand même ! » Et il disparut.

Lucia alla s'asseoir ou plutôt se laissa tomber à terre, auprès du lit et, y appuyant la tête, elle continua à pleurer à chaudes larmes. La femme, qui jusqu'alors était restée, îes oreilles et les yeux tout grands ouverts, sans souffler mot, demanda ce que c'était que cette apparition, et ce que signifiaient ce débat et ces pleurs. Mais peut-être le lecteur demande-t-il, de son côté, qui était cette femme. Pour le satisfaire, peu de mots pourront, ici aussi, nous suffire.

C'était une assez riche commerçante, âgée d'environ trente ans. Dans l'espace de quelques jours, elle avait vu mourir chez elle son mari et tous ses enfants. Atteinte, à son tour, peu de temps après, par la maladie commune, elle avait été transportée au lazaret et déposée dans cette petite cabane pendant que Lucia, après avoir triomphé, sans s'en apercevoir, de la violence du mal et changé, également sans s'en apercevoir, plusieurs fois de compagne, commençait à prendre le dessus et à recouvrer le sentiment, qu'elle avait perdu dès le premier accès de la maladie, étant encore dans la maison de don Ferrante. La petite cabane ne pouvait contenir que deux hôtes ; et entre ces deux créatures affligées, abandonnées, consternées, isolées au milieu d'une aussi grande multitude, il s'était bientôt établi une intimité, une affection qu'une longue fréquentation aurait à peine pu laire naître. Bientôt Lucia s'était trouvée en état de pouvoir donner des soins à l'autre, qui avait été au plus bas .Maintenant que celle-ci était aussi hors de danger, elles se tenaient compagnie rime à l'autre, s'encourageaient, se veillaient mutuellement. Elles s'étaient promis de ne sortir qu'ensemble du lazaret, et elles s'étaient même concertées pour ne pas davantage se séparer par la suite. La marchande, qui avait laissé sous la garde d'un de ses frères, commissaire de la Santé, sa maison, son magasin et sa caisse, le tout bien fourni, et allait se trouver seule et tristement maîtresse de beaucoup plus de bien qu'il ne lui en fallait pour vivre à son aise, voulait garder Lucia auprès d'elle comme

une fille ou comme une sœur. Celle-ci avait adhéré à la proposition, je vous laisse à penser avec quelle gratitude envers elle et envers la Providence ! mais seulement pour jusqu'au moment où elle pourrait avoir des nouvelles de sa mère, et connaître, comme elle Tespérait, sa volonté. Du reste, réservée comme elle Tétait, elle ne lui avait jamais dit un mot ni de sa promesse de mariage ni de ses autres aventures extraordinaires. Mais maintenant, dans une telle surexcitation, dans une aussi violente émotion, elle éprouvait au moins autant le besoin de s'épancher que Pautre éprouvait le désir de recevoir ses confidences ; et, pressant dans ses deux mains la main droite de sa compagne, elle se mit aussitôt en devoir de satisfaire à sa demande, sans autre retenue que celle que les sanglots imposaient par intervalles à son douloureux récit.

Cependant Renzo courait en toute hâte vers le quartier du père Cristoforo. Avec un peu d'attention, et non sans quelques pas de perdus, il réussit finalement à y parvenir. Il trouva la cabane, mais il n'y trouva pas le bon père. Toutefois, en rôdant et en regardant de côté et d'autre, il l'aperçut dans une baraque, penché, courbé presque jusqu' à terre, en train de donner les dernières consolations à un moribond. Il s'arrêta et attendit en silence. Il le vit peu après fermer les yeux à cet infortuné, se redresser ensuite sur ses genoux, prier un moment et se relever. 11 s'avança alors et alla au-devant de lui.

« Oh ! dit le moine en le voyant venir : Eh bien''

— Elle y est : je l'ai trouvée !

— En quel état?

— Guérie, ou au moins hors du lit.

— Que Dieu soit loué !

— Mais... dit Renzo quand il fut assez près de lui pour pouvoir lui parler à demi-voix : il y a une autre difficulté.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que... Vous savez déjà combien cette pauvre jeune fille est bonne; mais quelquefois elle est aussi un peu têtue dans ses idées. Après tant de promesses, après tout ce que vous savez, voilà que maintenant elle dit qu'elle ne peut pas m' épouser parce qu'elle dit, que sais-je, moi? qu'en cette fameuse nuit de la frayeur, elle s'est monté la

31 é LES FIANCÉS DE MANZONt.

tête et elle s'est, comme qui dirait, vouée à la Vierge. De ces choses qui n'ont pas le sens commun , n'est-il pas vrai? De ces choses qui peuvent être bonnes pour qui a le savoir et la compétence pour les faire; mais, pour nous autres, petites gens, qui ne savons pas comment il convient de les faire... n'est-il pas vrai que ce sont des choses sans consistance?

— Est-elle bien loin d'ici?

— Oh! non ; à quelques pas plus loin que Téglise.

— Attends-moi ici un moment, dit le moine, et puis nous irons ensemble.

— Cela fait que vous lui ferez comprendre...

— Je n'en sais rien, mon cher garçon; il faut quej'entende ce qu'elle sera dans le cas de me dire.

— Je comprends, dit Renzo; » et, les yeux fixés à terre, les bras croisés sur sa poitrine, il demeura dans l'attitude de quelqu'un qui réfléchit, en ruminant son incertitude restée entière. Le moine alla de nouveau en quête de ce père Vittore et le pria de bien vouloir le suppléer encore ; il entra dans sa cabane, en sortit avec son cabas sous le bras, revint vers le jeune homme qui était resté à l'attendre, lui dit : Allons ; et il marcha devant en se dirigeant vers cette baraque où, quelques heures auparavant, ils étaient entrés ensemble. Cette fois il laissa Renzo dehors ; il entra seul et, un instant après, il reparut en disant : Encore rien ! Prions, prions ! Puis il reprit : Maintenant à ton tour à me guider.

Et. sans plus rien ajouter, ils se mirent en route.

Le temps était toujours allé en se rembrunissant davantage et présageait désormais un orage certain, imminent. De fréquents éclairs, fendant l'obscurité portée à son comble, éclairaient d'une lueur instantanée les longs toits et les arcades des portiques, la coupole du temple et les humbles faîtes des baraques; le tonnerre, éclatant avec fracas et à l'improviste, courait en roulements prolongés de l'une à l'autre région du ciel. Le jeune homme marchait en avant, attentif à la route, le cœur rempli d'une anxieuse attente, ralentissant à regret le pas pour le mesurer aux forces de celui qui suivait : celui-ci, brisé de fatigué, accablé par le mal, oppressé par la chaleur asphyxiante, cheminaitpéniblo

ment en levant de temps en temps vers le ciel son visage émacié, comme pour chercher à respirer plus librement.

Renzo, dès qu'il fut arrivé en vue de la cabane, s'arrêta, se retourna et dit d'une voix tremblante : Elle est là.

Ils entrent Les voilà! s'écrie la femme au grabat. Lu-

cia se retourne, se lève précipitamment et va au devant du viellard en s'écriant : « Oh l qui vois-je I Oh 1 père Cristoforo !

— Eh bien Lucia ! De combien d'angoisses le Seigneur vous a délivrée ! vous devez être bien . heureuse d'avoir toujours espéré en lui.

— Oh! oui. Mais vous, mon père? Pauvre moi, comme vous êtes changé {Comment allez-vous ? dites, comment allezvous?

— Comme Dieu veut et comme, par sa grâce, je le veux aussi, répondit le moine avec une expression de douce sérénité. Et, l'ayant tirée à l'écart, il ajouta : Ecoutez : je ne puis rester ici que peu d'instants. Etes-vous disposée à vous confier à moi comme par le passé?

— Oh ! n'êtes-vous pas toujours mon bon père?

— Eh ! bien donc, ma fille, quel est ce vœu dont Renzo m'a parlé?

— C'est un vœu que j'ai fait à la Vierge de ne pas me marier.

— Mais avez-vous alors réfléchi que vous étiez déjà liée par une promesse?

— Comme il s'agissait du Seigneur et de la Sainte Vierge... je n'y ai pas réfléchi.

— Le Seigneur, ma chère enfant, agrée les sacrifices, les offrandes quand nous les faisons du nôtre. C'est le cœur qu'il veut, c'est la volonté; mais vous ne pouviez pas lui offrir la volonté d'un autre envers qui vous vous étiez déjà obligée.

— J'ai mal fait?

— Non, pauvre enfant; ne pensez pas cela. Je crois même que la Sainte Vierge aura agréé l'intention de votre cœur afiligé et l'aura offerte à Dieu pour vous. Mais, dites-moi : vous ne vous êtes jamais consultée avec personne au sujet de ce vœu?

— Je ne ponsais pas que ce fût mal à devoir ^'ôn contes-

ser ; et le peu de bien que Ton peut faire, on sait qu'il ne faut pas le raconter.

- Vous n'avez aucun autre motif qui vous empêche de^ remplir la promesse que vous avez faite à Renzo?

— Quant à cela... pour moi... quel autre motif?... Je ne pourrais dire... rien autre, répondit Lucia avec une hésitation qui dénotait tout autre chose qu'une incertitude de la pensée; et son visage, encore décoloré parla maladie, s'empourpra tout à coup de la plus vive rougeur.

— Croyez-vous, reprit le vieillard en baissant les yeux, que Dieu ait donné à son Eglise l'autorité de remettre et de retenir, selon qu'il en doit résulter un plus grand bien, les dettes et les obligations que les hommes peuvent avoir contractées envers lui?

— Oui je le crois.

— Eh bien l Sachez que, commis au soin des âmes en ce lieu, nous sommes, pour tous ceux qui recourent à nous, munis des plus amples pouvoirs de l'Eglise; et que, par conséquent, je puis, si vous le demandez, vous délier de toute obligation, quelle qu'elle soit, que vous pouvez avoir contractée par ce vœu.

— Mais n'est-ce pas un péché que de se dédire, de se repentir d'une promesse faite à la Vierge? En ce moment-là, je l'ai vraiment faite du fond du cœur... dit Lucia, violemment agitée par l'assaut si inattendu d'une .semblable, il faut pourtant bien le dire, espérance, et par l'invasion contraire d'une terreur que fortifiaient toutes les pensées qui étaient depuis si longtemps la principale occupation de son âme.

—- Péché, mon enfant ? dit le père : péché de recourir à l'Eglise, et de demander à son ministre qu'il use de l'autorité qu'il a reçue d'elle et qu'elle a reçue de Dieu? J'ai été témoin de la manière dont vous avez été amenés à vous unir; et, certes, si jamais il m'a pu sembler que deux créatures fussent appelées par Dieu à s'unir, c'était, c'est bien vous deux. Je ne vois pas maintenant pourquoi Dieu pourrait vouloir vous tenir séparés; et je le bénis de m'avoir donné, indigne comme je le suis, le pouvoir de parler en son nom, et de vous rendre votre parole ; et, si vous me demandez

que je vous déclare relevée de votre vœu, je n'hésiterai pas à le faire; et je désire même que vous le demandiez.

— Alors !... alors!... je le demande, » dit Lucia avec un visage qui n'était plus troublé que par la pudeur.

Le moine appela par un signe le jeune homme, qui se tenait à r écart dans le coin le plus éloigné en regardant fixement (ne pouvant pas faire mieux) ce dialogue auquel il était si directement, si personnellement intéressé; et, dès qu'il se fût approché, à haute et intelligible voix, le bon père dit à Lucia : *< Usant de l'autorité que je tiens de l'Eglise, je vous déclare relevée du vœu de virginité, annulant ce qu'il pouvait y avoir d'inconsidéré, et vous libérant de toute obligation que, paria, vous pouviez avoir contractée. »

Que le lecteur s'imagine comment de telles paroles résonnèrent aux oreilles de Renzo. Il remercia vivement du regard celui qui les avait proférées ; puis aussitôt ses yeux cherchèrent, mais en vain, ceux de Lucia.

« Retournez en toute sûreté et avec pleine confiance à vos pensées d'autrefois, continua à lui dire le capucin : demandez de nouveau au Seigneur les grâces que vous lui demandiez jour être une sainte épouse ; et soyez persuadée qu'il vous les accordera plus abondantes après tant de tribulations. Et toi, dit-il en se tournant vers Renzo, souviens-toi, mon fils, que, si l'Eglise te rend cette compagne, elle ne le fait pas pour te procurer une joie temporelle et mondaine, qui, dût-elle même être entière et sans mélange d'aucune peine, aurait toujours à finir en une grande douleur au moment de vous séparer; mais qu'elle le fait pour vous acheminer tous deux sur le sentier de cette joie qui n'aura pas de fin. Aimez-vous comme des compagnons de voyage, avec cette pensée que vous aurez à vous quitter ici-bas, et avec l'espérance de vous retrouver là-haut pour toujours. Rendez grâces au ciel qui vous a conduits à cet état, non à travers les joies turbulentes et passagères, mais à travers les tribulations et les misères, pour vous disposer à un bonheur recueilli et tranquille. Si Dieu vous accorde des enfants, visez surtout à les élever pour lui, à leur inspirer des sentiments d'amour pour lui et pour tous les hommes ; et alors vous serez sûrs de les bien guider dans tout le reste. Lucia ! vous a-t-il dit, et il désignait Renzo, qui il a vu ici ?

— Oh ! mon père, il me Ta dit.

— Vous prierez pour lui ! Ne vous en lassez pas. Et vous prierez aussi pour moi!.,. Mes enfants! Je veux que vous ayez un souvenir du pauvre moine. »Et ici il tirade sonca bas une petite boîte d'un bois grossier, mais tournée, polie et d'un fini digne de la patience d'un capucin ; et il poursuivit : « Là-dedans est le reste de ce pain... le premier que j'ai demandé par charité ; ce pain dont vous avez entendu parler! Je vous le laisse : conservez-le; ijaontrez-le à vos enfants! Ils viendront dans un triste monde, dans un siècle douloureux, au milieu des arrogants et des provocateurs : ditesleur qu'ils pardonnent toujours, toujours ! tout, tout! et qu'ils prient pour le pauvre moine. »

Et il remit la boite à Lucia qui la prit avec respect, comme elle aurait fait d'une relique; puis, d'une voix moins émue, il reprit : « Maintenant, dites-moi ; quel appui avezvous ici, à Milan? Où pensez-vous pouvoir vous abriter on sortant d'ici? Et qui vous conduira auprès de votre mère que Dieu veuille avoir conservée en santé ?

— Cette bonne dame me sert, pour le moment, de mère : nous sortirons d'ici ensemble ; et ensuite elle pourvoira à tout.

— Que Dieu la bénisse ! dit le moine en s'approchant du grabat.

-— Je vous rends grâces aussi, dit la veuve, du bonheur que vous avez donné à ces pauvres créatures, bien que j'eusse compté garder toujours auprès de moi cette bonne et chère Lucia. Mais je la garderai, en attendant ; je l'accompagnerai moi-même à son pays, je la remettrai aux mains de sa mère; et, ajouta-t-elle à voix basse, je veux lui faire moi-même son trousseau. J'en ai bien trop, deshardes; car, de ceux qui devaient en jouir avec moi, je n'ai plus personne !

— De cette manière, répondit le moine, vous pouvez faire un grand sacrifice au Seigneur et faire en même temps du bien à votre prochain. Je ne vous recommande pas cette jeune fille, car je vois déjà toute la bienveillance que vous avez pour elle. 11 n'y a plus qu'à louer Dieu qui sait ee montrer père miséricordieux, même lorsque sévissent ses fiéauXj et qui^ en -vous faisant trouver ensemble vous a

CUAPITUE XVII

ïl suffit souvent d'un désir pour ôter à un homme tout repos : jugez alors ce que ce doit être si deux désirs le sollicitent à la fois, et Tun en opposition avec Tautre! Le pauvre Renzo était depuis plusieurs heures, comme vous le savez, combattu de la sorte entre Tcnvie de courir et celle de se tenir caché; et les malencontreuses paroles de ce marchand avaient, du même coup, accru en lui Tune et Tautre au delà de toute mesure. Son aventure avait donc eu du retentissement ; on devait donc avoir grand intérêt à lui remettre les mains dessus : Dieu sait combien de sbires étaient en campagne pour lui donner la chasse, et quels ordres avaient été expédiés pour que Ton fit bonne garde et dans les villages, et dans les auberges, et sur les routes !

Il se disait bien aussi qu'en fin décompte il n'y avait que deux seuls sbires qui le connussent, et qu'après tout il ne portait pas son nom écrit sur sa figure ; mais il lui revenait à Pesprit tant d'histoires qu'il avait entendu raconter de fugitifs surpris et découverts de manières si étranges, reconnus à leur démarche, à leur air suspect et à tant d'autres indices auxquels on n'aurait jamais pu penser, que lout lui faisait ombrage. Bien que, au moment où il sortait de Gorgonzola, la cloche sonnât l'Ave Mafia et que les ténèbres toujours croissantes diminuassent de plus en plus ces dangers, néanmoins il prit à regret la grande route et se promit bien d'entrer dans le premier sentier qui lui

Manzont. — r.GS Fiancés. !• — 21

paraîtrait devoir le conduire du côté où il lui tardait tant d'aboutir. Il rencontra d'abord, par-ci par-là, quelques passants; mais, l'imagination remplie de ces cruelles appréhensions, il ne se sentit le courage d'en aborder aucun pour prendre langue. — C'est six milles que l'hôte m'a dit, pensait-il. Si, en prenant les sentiers et les chemins de traverse, les six milles devaient même devenir huit ou dix, les jambes qui ont fait les autres feront bien encore ceux-ci. Je suis sûr de ne pas aller du côté de Milan, donc je vais vers l'Adda. A force d'aller, tôt ou tard il faudra pourtant bien Qu® j'y arrive. L'Adda a bonne voix; et, une fois que j'en serai assez près pour l'entendre, je n'aurai plus besoin de personne qui me l'indique. Si je trouve quelque barque pour la passer, je la passe de suite ; sinon, je m'arrêterai jusqu'à demain matin dans un champ, sur un arbre, comme les moineaux : mieux vaut encore sur un arbre qu'en prison.

Il vit bientôt un sentier s'ouvrir à sa gauche et il s'y engagea. A cette heure avancée, s'il avait rencontré quelqu'un sur son chemin, il ne se serait plus fait scrupule de lui demander un renseignement; mais on n'entendait les pas d'aucun être vivant. Il se laissait donc conduire par le sentier lui-même et, tout en allant, il pensait :

— Moi faire le diable ! Moi vouloir tuer tous les riches ! Un gros paquet de lettres, moi ! Et mes acolytes qui se tenaient là à me faire le guet ! Je payerais vraiment quelque chose pour pouvoir me rencontrer nez à nez avec ce marchand de l'autre côté de l'Adda (ah 1 une fois que je l'aurai passée cette bienheureuse Adda!.,.) et l'arrêter, et lui demander, là, à mon aise, où il a péché toutes ces belles nouvelles. Apprenez donc, mon cher seigneur, que les choses se sont passées de telle et telle manière ; et que le diable que j'ai fait, c'a été d'aider Ferrer comme s'il avait été mon propre frère ; sachez aussi que ces brigands qui, à vous entendre, étaient mes amis, ont failli me faire un mauvais parti parce que, à un certain moment, j'ai parlé comme doit parler un bon chrétien; et apprenez enfin que, pendant que vous étiez à garder votre boutique, moi, je me faisais aplatir les côtes pour sauver votre seigneur vicaire de la Provision que je n'ai jamais vu ni connu. On m'y prendra une autre fois à me mettre en quatre pour venir en aide à

des seigneurs!... Je sais bien qu'on doit le faire pour Tacquit de sa conscience : les seigneurs sont aussi notre prochain. Et ce gros paquet de lettres où se trouvait décrite toute la cabale et qui, ainsi que vous le savez de science certaine, est présentement aux mains de la justice, voulezvous parier que je vous le fais apparaître ici, et sans besoin de rintervention du diable? Êtes- vous curieux de le

voir, ce gros paquet? Eh bien! le voici Quoi! une seule

lettre?... Ouibien, seigneur, une seule lettre; et cette lettre, si vous voulez le savoir, a été écrite par un religieux qui peut vous enseigner le catéchisme quand vous voudrez : un religieux, voyez-vous, que, sans vous mépriser, un seul poil de sa barbe vaut plus que toute la vôtre ; et cette lettre, voudrais-je aussi lui dire, a été écrite, comme vous pouvez

le voir, à un autre religieux, un homme aussi, celui-là 1

Voyez un peu maintenant quels sont les brigands que j'ai pour amis. Oh ! apprenez donc à parler une autre fois, surtout quand il s'agit de votre prochain.

Mais, après quelque temps, ces pensées et beaucoup d'autres semblables tirent place à de plus sérieuses préoccupations. Les circonstances présentes occupaient toutes les facultés du pauvre voyageur. La crainte d'être poursuivi ou découvert, crainte qui avait si affreusement tourmenté son voyage diurne, ne lui donnait désormais plus de souci ; mais, en revanche, que de choses rendaient celui-ci bien plus triste ! Les ténèbres, la solitude, la fatigue beaucoup plus grande et portée presque jusqu'à la souffrance ; une bise âpre, pénétrante, soufflant d'une manière continue, et qui ne devait certes pas f^ire plaisir à celui qui n'avait toujours sur le dos que ces mêmes habits de noce dont il s'était paré pour aller quelques instants à l'église et revenir ensuite triomphant au logis éloigné de là seulement de quelques pas-, et ce qui rendait tout cela encore plus triste, c'était d'aller ainsi à l'aventure, cherchant, comme on dit, à l'aveuglette un lieu où il pût être en sûreté et prendre un peu de repos.

Quand il lui arrivait de traverser un village, il marchait doucement, doucement, en regardant, toutefois, s'il n'apercevrait pas quelque porte encore ouverte; mais il ne lui arriva jamais de voir d'autre indice de monde qui veillât, si

ce n'est, par-ci par-là, quelque faible lumière perçant à travers le châssis de papier d'une croisée. Sur la route, au milieu de la campagne, loin des habitations, il s'arrêtait de temps en temps et prêtait attentivement Toreille, écoutant, mais en vain, s'il n'entendrait pas cette bienheureuse voix de l'Adda : il n'entendait d'autre voix qu'un long hurlement de chiens, qui, partant de quelque masure isolée, se perdait dans le vague de l'air, plaintif à la fois et menaçant. S'il approchait d'une de ces masures, les hurlements se changeaient en aboiements animés, furieux : s'il passait devant la porte, il entendait, il voyait presque l'animal, le museau à l'entre-bâillemcnt des battants, redoubler son sinistre tapage : ce qui lui ôtait toute tentation de frapper et de demander asile. Au reste, quand bien même il n'y aurait pas eu de chiens, il ne l'eût probablement pas osé davantage. — Qui va là? pensait -il. Que voulez -vous, à cette heure? Comment êtes-vous venu ici? Faites-vous connaître. N'y a-t-il pas des auberges où passer la nuit? Voilà, si je frappe, ce qu'ils me demanderont, pour bien que cela aille; et encore en admettant que ce ne soit pas quelque poltron qui couche \à et qui, à tout hasard, se mette à crier : Au secours î au voleur l II faut immédiatement avoir quelque chose de clair et de net à répondre : et que puis-je répondre, moi? Quelqu'un qui entend du bruit la nuit ne peut naturellement supposer que voleurs, malfaiteurs et surprises : il n'ira jamais s'imaginer qu'un galant homme puisse se trouver à rôder de nuit ; à moins que ce ne soit quelque chevalier qui voyage en carrosse. — Alors il gardait ce parti pour le cas d'une extrême nécessité, et passait son chemin, toujours avec l'espérance de pouvoir, cette nuit, arriver^au moins à découvrir l'Adda, sinon à la passer, et de n'être pas réduit à aller encore à sa recherche en plein jour.

En avant, en avant : il arriva en un lieu où la campagne cultivée mourait en une lande de fougères et de bruyères. Cela bi parut être, sinon un sûr indice, du moins une certaine présomption en faveur de l'approche d'un fleuve; et il s'y engagea en suivant le sentier qui la traversait. Après avoir fait quelq^ues pas, il s'arrêta à écouter, mais en vain. Ce lieu agreste, où il ne rencontrait plus ni un mûrier, ni

une vigne, ni aucun autre vestige de culture humaine, toutes choses qui jusque-là avaient semblé presque lui faire une demi-compagnie, rendait encore plus pénible la fatigue de la route. 11 alla toutefois de Tavant; et comme, dans son imagination impressionnée, commençaient à surgir certaines images, certaines apparitions qui y avaient été déposées en germe par une foule d'histoires dont il avait autrefois entendu les'récits,pour chasser ou pour apaiser ces fantômes, il récitait en cheminant et répétait les prières des morts.

Peu à peu il atteignit des buissons plus élevés de ronces, de prunelliers, de baliveaux et de paliures. En avançant toujours, et doublant le pas avec plus d'impatience que d'entrain, il commença à voir quelques arbres épars parmi les broussailles; et, en avançant encore, toujours guidé par le même sentier, il s'aperçut qu'il allait entrer dans un bois. Il éprouvait une certaine répugnance à s'y engager; mais il la surmonta et, bien qu'à contre-cœur, il se jeta en avant. Plus il s'enfonçait dans les taillis, plus sa répugnance augmentait, plus chaque chose lui portait ombrage. Les arbres qu'il lixait de loin prenaient à ses yeux des aspects étranges, difformes, fantastiques; l'ombre des cimes légèrement agitées, qui ondulait sur le sentier éclairé par la lune, lui causait un souverain déplaisir ; le craquement même des feuilles sèches remuées et foulées par ses propres pieds avait pour ses oreilles quelque chose d'odieux. Ses jambes éprouvaient une frénésie, une incitation à courir, et semblaient en même temps ne le soutenir qu'à grand' peine. Il sentait la bise nocturne plus vive et plus mordante lui fouetter le front et les joues; il se la sentait courir entre les vêtements et les chairs, les transir, les pénétrer jusqu'aux os endoloris et y éteindre ses derniers restes de vigueur. Il y eut un moment où cette poignante anxiété, cette horreur indéîinissable contre laquelle son âme se débattait et luttait depuis quelque temps sembla tout à coup le vaincre et le dominer. Il était sur le point de s'abandonner; mais, effrayé, plus que de tout autre chose, de sa frayeur même, il ftt un suprême appel à ses anciens esprits et ordonna à son cœur de résister. Ainsi remis pour un moment, il s'arrêta immobile sur ses deux pieds pour délibérer; et il prenait el parti de sortir aussitôt de ce lieu sinistre et, en suivant

la voie déjà parcourue, d'aller droit au dernier village qu'il avait traversé, de retourner parmi les hommes et de chercher là un asile, fût-ce même dans une auberge. Or, tandis qu'il se tenait ainsi immobile, que le craquement des feuilles froissées par ses pieds avait cessé et que tout se taisait autour de lui, au milieu de ce profond silence, un bruit vint frapper son oreille, un murmure, un murmure d'eau qui court. Il écoute ; il s'assure; il s'écrie : C'est l'Adda ! Ce fut comme la découverte d'un ami, d'un frère, d'un sauveur. Sa lassitude s'évanouit presque, son pouls se ranima, il sentit son sang couler plus librement et plus chaud dans ' toutes ses veines ; il sentit la confiance renaître dans son esprit et de beaucoup s'éclaircir cette teinte sombre et menaçante que chaque chose revêtait à ses yeux ; aussi n'hé- i sita-t-il pas davantage à s'enfoncer plus avant dans le bois, dans la direction de ce bruit propice.

Il arriva bientôt à l'extrémité du terrain, sur le bord d'une berge escarpée ; et, en regardant à travers les broussailles qui la hérissaient de toutes parts, il vit, dans le bas, miroiter l'eau courante. Levant ensuite les yeux, il aperçut la vaste plaine, qui forme la rive opposée, parsemée de villages et, par delà, les collines et, sur l'une d'elles, une largo tache blanchâtre dans laquelle il lui sembla reconnaître une ville : Bergame, sans doute. Il se glissa un peu le long de l'escarpement ; et, écartant et ébranchant des mains et des bras les buissons, il regarda fixement en bas, essayant de voir si quelque bateau se mouvait sur le fleuve, il écouta s'il n'entendrait pas quelque part un bruit de rames ; mais il ne vit ni n'entendit rien. Si c'avait été quelque chose de moins que l'Adda, Renzo serait à l'instant même descendu pour en tenter le gué ; mais il savait bien qu'avec l'Adda il n'y avait pas à en user avec une pareille familiarité.

Il se mit donc à délibérer en lui-même, et très-posément, sur le parti à prendre. Grimper sur un arbre et demeurer là en attendant l'aurore durant peut-être six grandes heures qu'elle pouvait encore tarder à paraître, avec cette bise, avec ce givre, dans cet accoutrement, il y en avait plus qu'il n'en fallait pour transir de froid. Se promener de long en large peadant tout ce temps pour se tenir en exer-

cice, outre que c'eût été d'un bien faible secours contre la rigueur^ du serein, c'eût été aussi vouloir trop prétendre de ces pauvres jambes qui avaient déjà fait plus que leur devoir. 11 se souvint très à propos d'avoir vu dans un des champs les plus rapprochés de la lande inculte un cascinotto. C'est ainsi que les paysans des plaines du Milanais appellent certaines cabanes couvertes de chaume, construites avec des troncs et des branchages cimentés et calfeutrés avec de la boue, où ils ont l'habitude, l'été, de déposer les récoltes et de se mettre à l'abri, la nuit, pour les garder : dans le^ autres saisons , elles restent abandonnées. Il se le destina aussitôt pour demeure; il se remit sur le sentier, repassa le bois, les buissons, la lande; arrivé dans les champs labourés, il revit le cascinotto et y alla. Une vieille porte vermoulue et disjointe était rabattue sur l'entrée, sans clef ni verrou ; Renzo l'attira à lui et entra. Il vit, suspendue en l'air et fixée aux nodosités saillantes de quelques-uns des troncs, une claie, en guise de hamac ; mais il ne se soucia pas d'y monter. Il vit un peu de paille sur le sol, et il se dit que, même là-dessus, on pouvait très-agréablement prendre un peu de sommeil.

Toutefois, avant de s'étendre de son long sur le lit que la Providence lui avait apprêté, il s'y agenouilla pour lui rendre grâces de ce bienfait et de toute l'assistance qu'il en avait reçue dans cette terrible journée. Il récita ensuite ses prières habituelles; et, après les avoir terminées, il demanda pardon à Dieu d'avoir négligé de les dire le soir précédent; même (ce furent ses expressions) d'être allé se coucher comme un chien, et pis encore. — Et c'est pour, cela, ajouta-t-il ensuite à part soi en appuyant ses deux mains sur sa paillasse improvisée et en s'y allongeant, d'agenouillé qu'il y était, c'est pour* cela que ce matin il m'est arrivé ce beau réveil. — Il ramassa ensuite le surplus de la paille qui débordait tout autour de lui et se l'ajusta sur le corps en s'en faisant, de son mieux, une sorte de couverture pour mitiger le froid qui, même là-dedans, se faisait sentir bel et bien; et il s'y blottit dessous avec l'intention de faire un bon somme ; lui semblant l'avoir, en ce jour, acheté beaucoup plus cher encore qu'il ne valait.

Mais il n'eut pas sitôt fermé rœil que, dans sa mémoire

318 lES FÎANCÉS DE MAXZONI.

OU dans son imagination (le point précis, je ne saurais pas bien Tindiquer), commença un va-et-vient d'une telle foule de monde, une procession si incessante, que tout espoir de sommeil s'en alla bientôt à vau-l'eau. Le marchand, le notaire, les sbires, le fourbisseur, Thôtelier, Ferrer, le vicaire, la joyeuse brigade de Tauberge, toute cette foule par les rues,' puis don Abbondio, puis don Rodrigo : et, de tant de gens, pas un qui ne lui rappelât le souvenir d'une douleur ou d'un ressentiment.

Trois seules images défilaient devant lui exemptes de tout amer souvenir, pures de tout soupçon, aimables en tout et pour tout; deux principalement, très-dissemblables assurément, mais intimement associées Tune à l'autre dans le cœur du jeune homme : une tresse noire et une barbe blanche. Mais le bonheur qu'il éprouvait en arrêtant ;sur elles sa pensée, était loin d'être pur et sans reproche. En se représentant le bon moine, il ressentait plus vivement la honte de ses escapades, de son indigne débauche de la veille et de la belle manière dont il avait tenu compte de ses paternels conseils; et, en contemplant l'image de Lucia! nous n'essayerons pas de dire ce qu'il éprouva : le lecteur, au courant des circonstances, n'aura pas de peine à se le figurer. Et cette pauvre Agnese 1 oh l il ne l'oubliait pas non plus, cette Agnese qui l'avait choisi pour fils, qui l'avait déjà considéré comme ne faisant plus qu'un avec son unique fille bien-aimée ; et qui, avant de recevoir de lui le titre de mère, en avait adopté le langa^'o et l'affection, et lui en avait témoigné dans les faity la tendre sollicitude. Mais aussi c'était pour lui une douîeur de plus, et ce n'était pas la moins poignante, de penser que, précisément â cause de ses généreuses intentions et de sa grande bienveillance, la pauvre femme se trouvait maintenant expatriée, presque errante, mcertaine de J' avenir, et ne puisait que peines et tribulations là où elle avait justement espéré trouver le repos et la joie de ses dernières années. Quelle nuit, pauvre Renzo ! Cette nuit qui devait être la cinquième de ses noces ! Quelle chambre l Quel lit nuptial ! Et après quelle journée ! Et pour aboutir à quel lendemain, à quelle série de jours! — A la volonté de Dieu! répondait-il aux tristes pensées qui l 'obsédaient de plus en plus; à la volonté de Dieu ! 11 sait ce

qu'il fait : il ne peut pas vouloir nous abandonner ! Je me résigne à tout en pénitence de mes péchés. Mais Lucia est si bonne ! Dieu ne voudra pas permettre qu'elle ait à souffrir bien longtemps, bien longtemps, bien longtemps!

Plongé dans ces réflexions et ayant désormais perdu tout espoir de sommeil ; et, d'autre part, le frisson le gagnant d'une manière de plus en plus importune, à tel point que, de temps à autre, il était, malgré lui, forcé de grelotter et de claquer des dents, il soupirait après l'arrivée du jour et mesurait avec impatience le lent écoulement des heures. Je dis qu'il mesurait, parce que, à chaque demi-heure, il entendait, au milieu de ce vaste silence, retentir les coups d'une horloge : je pense que ce devait être celle de Trezzo. Et même, la première fois qu'il vint frapper son oreille, si inattendu et sans aucune idée de l'endroit d'où il pouvait partir, ce son éveilla dans son âme un je ne sais quoi de mystérieux et de solennel, comme l'impression d'un avertissement lui venant d'une personne invisible avec une voix inconnue.

Lorsque finalement le marteau eut frappé onze coups (1) qui annonçaient l'heure que Renzo avait fixée pour son lever, il se leva à moitié engourdi, s'agenouilla, récita, et avec encore plus de ferveur que d'habitude, ses prières du matin, se mit debout, s'étira en allongeant les bras et les jambes, secoua le dos et les épaules, comme pour rassem-

(l) La division du jour en vingt-quatre parties, désignées sous le nom d'heures, est commune à la plupart des peuples et remonte très-loin; mais le point de départ a varié d'un peuple à l'autre. Comme les anciens Egyptiens, nous partons de minuit et, arrivés à midi, nous recommençons à compter douze nouvelles heures. Les Romains, comme les Juifs et les Chaldéens, partaient du lever du soleil, qu'ils plaçaient, comme moyenne de Tannée, à six heures du matin. Les Athéniens partaient du coucher du soleil, qu'ils plaçaien t. comme moyenne, à six heures du soir ; et il n'y a pas encore bie n longtemps que les Italiens partaient aussi de six heures du soir, mais en continuant au delà de douze heures de nuit ; ainsi minuit correspondait à six heures; six heures du matin à douze heures; midi à dix-huit heures; six heures du soir à vingt-quatre heures. Quand l'horloge de Trezzo sonna onze coups, il était donc cinq heures du matin. {JSote du traducteur,)

bler tous ses membres dont chacu» avait Tair de faire cause à part; il souffla dans Tune, puis dans Fautre main, se les frotta, ouvrit la porte du cascinotto ; et la première chose qu'il lit, ce fut de jeter un coup d'œil alentour pour s'assurer s'il n'y avait personne. Personne n'y étant, il se retourna pour chercher du regard le sentier qu'il avait parcouru le soir précédent; il le reconnut aussitôt, bien plus net et plus distinct que l'image qui lui en était restée dans la mémoire ; et il s'y engagea.

Le ciel annonçait une belle journée. La lune, dans un coin du firmament, pâle et sans rayons, se détachait pourtant encore sur le champ immense d'un gris azuré, qui, là-bas, au loin, vers l'orient, allait, par gradations insensibles, s' éclairant d'une teinte jaune rosée. Plus bas, tout près de l'horizon, s'étendaient, eh longues bandes inégales, quelques nuages plutôt azurés que bruns, les plus inférieurs bordés en dessous d'un liseré de feu, qui d'instant en instant devenait plus vif et plus tranchant. Vers le midi, d'autres nuages groupés ensemble, légers et, pour ainsi dire, vaporeux allaient s'illuminant de mille couleurs sans nom. C'était ce beau ciel de la Lombardie, si beau quand il est beau, si splendide, si calme. Si Renzo s'était trouvé là pour son plaisir, il aurait certainement levé les yeux pour admirer cette aube si différente de celle qu'il avait coutume de voir du sein de ses montagnes ; mais il les tenait baissés à terre *et marchait à pas pressés, autant pour se réchauffer que pour arriver plus vite.

Il traverse les champs, il franchit la lande, il dépasse les buissons et s'engage dans le bois qu'il traverse en regardant autour de lui et en repensant avec une sorte de honte et de pitié à l'effroi qu'il y avait éprouvé quelques heures auparavant. Arrivé à la crête de la berge, il regarde en bas et, à travers les broussailles, il aperçoit une petite barque de pêcheur, qui, lentement et en remontant le courant, s'en venait de soii côte en rasant la rive. Il descend aussitôt par le chemin le plus court, à travers les chardons et les ronces, et le voilà au bord de l'eau. D'un léger son de voix, il appelle le pêcheur; et, avec l'intention d'avoir l'air de ne lui demander qu'un service de peu d'importance, mais avec une mine oui le irahissait et, à son insu.

quasi suppliante, il lui fait signe d'aborder. Le pêcheur jette un rapide coup d'œil tout le long de la rive, regarde attentivement devant lui, le long de Peau qui vient, se retourne pour regarder derrière lui, le long de Peau qui s'en va ; dirige ensuite la proue vers Renzo, et aborde. Renzo, qui se tenait sur le bord extrême de la rive, un pied presque dansTeau, saisit la pointe de la proue et saute dans le bateau.

« Obligez-moi, je vous prie, lui dit-il, contre payement toutefois; je voudrais passer un moment de Tautre côté. »

Le pêcheur qui F avait deviné tournait déjà la proue vers la rive opposée. Renzo, apercevant une autre rame au fond de- la barque, se baisse et s'en saisit.

«Eh ! doucement, doucement, dit le patron; mais, voyant ensuite avec quelle désinvolture le jeune homme avait empoigné Toutil et s'apprêtait à le manier : Ah ! ah ! ajouta-t-il, vous êtes du métier.

— Un tantinet, » répondit Renzo ; et il se mit à l'œuvre avec une dextérité qui n'était assurément pas celle d'un simple amateur. Tout en voguant à tour de bras, il lançait de temps à autre un regard soupçonneux à la rive dont ils s'éloignaient, puis un regard anxieux à celle vers laquelle ils se dirigeaient; et il pestait en son cœur d'être forcé d'y arriver par un si long détour, attendu que le courant était, en cet endroit, trop rapide pour pouvoir le couper directement ; et la barque, partie en brisant, partie en suivant le ïll de l'eau, était obligée de décrire une ligne diagonale. De même qu'il arrive, dans toutes les affaires un peu troubles et embrouillées, que les difficultés, qui ne se présentent tout d'abord qu'en bloc, se divisent ensuite et se multiplient par tous leurs détails au moment de l'exécution; de même Renzo, maintenant que l'Adda était, on peut dire, traversée, éprouvait une vive inquiétude de ne pas savoir au juste si, en cet endroit, elle formait la limite des deux Etats; ou bien si, cet obstacle une fois surmonté, il ne lui en resterait pas encore à surmonter un autre. C'est pourquoi, ayant appelé le pêcheur, qui se retourna, et lui montrant du regard cette tache blanchâtre qu'il avait entrevue la nuit précédente et qui lui apparaissait maintenant beaucoup plus distincte ^«F.st-ce que c'est Bergame, ce pays là-bas? lui dit-il.

— C'est la ville de Bergame, répondit le pêcheur.

— Et cette rive-là, est-elle bergamasque?

— Terre de Saint-Marc.

— Vive Saint-Marc ! » s'exclama Renzo. Le pêcheur ne dit mot.

Ils touchent finalement cette rive. Renzo s'y élance ; il rend d'abord grâces à Dieu en son cœur, puis, en paroles, il exprime sa reconnaissance au batelier; après quoi, il met la main à la poche, en tire une berlinga, qui, vu les circonstances, n'était pas pour lui un petit denier, et la donne au brave homme. Celui-ci jeta derechef un coup d'œil à la rive milanaise, ainsi que le long du fleuve en amont et en aval, allongea la main, reçut la pièce, la serra; puis il pinça ses lèvres et y apposa, pour plus de formalité, l'index en croix, avec une expression significative de toute sa physionomie : Bon voyage ! dit-il ensuite ; et il s'en retourna.

Pour que l'obligeance si prompte et si discrète de cet homme envers un inconnu ne soit pas pour le lecteur un trop grand sujet d'étonnement, nous devons l'informer que ce batelier, requis souvent d'un semblable service par des contrebandiers et par des bandits, était habitué à le rendre, non pas tant pour l'amour du maigre et incertain bénéfice que cela pouvait lui rapporter, que pour ne pas se faire d'ennemis dans ces deux classes de gens. Il le rendait, dis-je, toutefois lorsqu'il se croyait bien sûr de ne pas être vu ni par les douaniers, ni par les sbires, ni par des espions. En sorte que, sans vouloir beaucoup plus de bien aux uns qu'aux autres, il cherchait à les contenter tous, en y apportant cette impartialité à laquelle s'astreint d'ordinaire tout homme qui est obligé d'avoir affaire à de certaines gens et est sujet à rendre compte de ses actions à de certaines autres.

Renzo s'arrêta un moment sur la rive à contempler la rive opposée, cette terre qui peu d'instants auparavant brûlait si fort sous ses pieds. — Ah ! à la fin ! m'en voilà dehors tout de bon! — Telle fut sa première pensée. — Reste là, pays maudit ! — Ce fut sa seconde, son adieu à la patrie. Mais sa troisième pensée se porta vers ceux qu'il laissait derrière lui. Alors il croisa les bras sur sa poitrine, ^ poussa un profond soupir, baissa les yeux sur Peau qui

coulait à ses pieds et se dit : — Elle a passé sous le pont !— C'est ainsi que, selon Tusage de ses compatriotes, il appelait par antonomase le pont de Lecco. — Ah l monde infâme ! Mais enfin, que la volonté de Dieu s'accomplisse !

Il tourna le dos à ces tristes objets et se mit en marche, en prenant pour point de mire la tache blanchâtre sur le penchant de la montagne, jusqu'à ce qu'il trouvât quelqu'un qui pût avec certitude lui enseigner son chemin. Et il fallait voir avec quel aplomb il accostait les passants, et avec quelle hardiesse, sans tant d'hésitations ni de circonlocutions, il prononçait le nom du pays où habitait son cousin, pour en demander la route. Par le premier qui la lui indiqua, il apprit qu'il lui restait encore à faire un petit voyage de neuf milles.

Ce voyage ne fut pas gai. Sans parler des soucis que Rçnzo portait en lui-même, ses regards étaient à chaque instant attristés par des objets douloureux qui ne le firent que trop s'apercevoir qu'il devait s'apprêter à retrouver dans le pays où il entrait la même pénurie qu'il avait laissée dans le sien. Tout le long du chemin, et plus encore dans les hameaux et dans les bourgs, il voyait, pour ainsi dire, fourmiller les mendiants : mendiants, la plupart, de circonstance et non de profession, et dont la misère se peignait bien plutôt encore sur leurs visages, qu'elle ne se révélait dans leurs vêtements : c'étaient des paysans, des montagnards, des artisans, des familles entières ; et, de toutes parts, un bourdonnement confus de supplications, de plaintes, de vagissements. Cette vue, outre le sentiment douloureux de pitié qu'elle éveillait dans son cœur, lui inspirait en même temps de sérieuses réflexions concernant son avenir.

— Qui sait, se disait-il, tout plongé dans ses méditations, fini sait* si je trouverai à faire mes affaires? Qui sait s'il y aura du travail comme les années précédentes? Enfin!... Bortolo me voulait du bien ; c'est un bon garçon ; il a gagné de l'argent ; il m'a invité avenir tant de fois : il ne m'abandonnera pas. Et puis la Providence m'est venue ea aide jusqu'à présent, elle m'aidera encore dans l'avenir.

En attendant , l'appétit , réveillé déjà depuis quelque temps, allait croissant de plus en plus, en raison du chemin

parcouru ; et, bien que Renzo, lorsqu'il commença à y prêter sérieusement attention, sentît qu'il pourrait tenir bon sans grande peine jusqu'au terme de son voyage, qui n'était plus désormais distant que de deux milles ; toutefois il réfléchit qu'il ne serait pas convenable de tomber chez son cousin comme un mendiant affamé et de lui dire, pour premier compliment : Donne-moi à manger. Il sortit de sa poche toutes ses richesses, les fit courir du doigt dans le creux de sa main et en fit le compte. Ce n'était pas un compte bien long, ni qui exigeât un grand effort d'arithmétique ; il y avait pourtant encore largement de quoi faire un bon petit repas. Il entra dans une auberge pour se restaurer ; et, en effet, lorsqu'il eut payé Taddition, il lui resta encore quelques sous.

Comme il sortait, il vit, gisant sur la voie et si près de la porte qu'il les aurait presque heurtées du pied s'il n'y avait pris garde, deux femmes, l'iine déjà âgée, l'autre ' beaucoup plus jeune et tenant un petit enfant qui, après avoir sucé en vain l'une et l'autre mamelle, poussait des cris lamentables : tous trois étaient pâles comme la mort. Debout, près d'eux, était un homme dont le visage et les formes portaient encore les traces d'une ancienne vigueur, domptée et presque éteinte par de longues privations. Tous trois tendirent la main vers celui qui sortait d'un pas assuré et avec la mine d'un homme réconforté : aucun ne parla : que pouvait exprimer de plus une prière ?

« Eh ! qu'on ne dise pas qu'il n'y a pas une Providence î » s'exclama Renzo ; et, fourrant en toute hâte la main dans sa poche, il y ramassa ces quelques sous qui lui restaient, les mit dans la main qui se trouva plus près de la sienne et reprit sa route.

Le repas et la bonne action (puisque nous sommes composés d'une âme et d'un corps) avaient ranimé et réjoui toutes ses pensées. Ce qu'il y a de certain, c'est que, par cela même qu'il s'était ainsi dépouillé, jusqu'à la dernière obole, du peu qui lui restait, il avait tout à coup senti renaître en son cœur une confiance plus grande dans l'avenir que s'il avait trouvé dix fois autant d'argent qu'il venait d'en donner. Car, si, pour secourir en ce jour ces infortunés qui tombaient d'inanition sur la voie, la Providence avait

Les fiancés de manzoni. 325

tenu en réserve précisément les derniers sous d'un étranger, d'un fugitif éloigné de sa maison, ne sachant pas lui-même comment il vivrait le lendemain, serait-il jamais permis de croire qu'elle voulût ensuite laisser en détresse celui dont elle s'était servie à cette fin et à qui elle avait inspiré un sentiment si vif d'elle-même, un sentiment si efficace, si plein d'abandon? Telle était, au fond, la pensée du jeune homme; toutefois, peut-être un peu moins nettement formulée dans son esprit que je n'ai pu la retracer dans ces lignes.

Pendant le reste de son voyage, en reportant sa pensée sur les circonstances et les futurs contingents qui lui avaient semblé les plus obscurs et les plus embrouillés, il voyait toutes les diflftcultés s'aplanir comme par enchantement. La cherté et la misère ne pouvaient pas, en définitive, toujours durer : tous les ans on fait la moisson : en attendant, il avait l'appui de son cousin Bortolo et sa propre habileté : comme secours extraordinaire, il avait chez lui un petit pécule en réserve qu'il se ferait aussitôt envoyer. Au pis aller, avec cette ressource, il vivrait au jour le jour, en économisant jusqu'au bon temps. — Puis, voilà finalement le bon temps qui revient, poursuivait Renzo dans son imagination ; les travaux reprennent à force : parmi les patrons c'est à qui aura des ouvriers milanais ; car, on a beau dire, ce sont encore le^ ouvriers milanais qui connaissent le mieux leur affaire : alors les ouvriers milanais lèvent la crête : celui qui veut des gens habiles est forcé de les bien payer : on gagne sa vie, et même on met quelque chose de côté : on arrange proprement une petite maisonnette et l'on fait écrire à ces deux chères femmes de

venir Mais, au fait, pourquoi attendre si longtemps?

N'est-il pas vrai qu'avec nos petites épargnes nous aurions vécu là-bas tout cet hiver? Nous vivrons bien ici tout de même. Des curés, il y en a partout. Voilà donc qu'elles arrivent, et nous montons ménage ici. Quel plaisir ce sera de venir nous promener tous ensemble sur cette même route! d'aller en chariot jusqu'à l'Adda et de faire une petite collation sur la rive, là, tout à fait sur la rive, et de montrer aux deux femmes l'endroit où je me suis embarqué, les buissons à travers lesquels je suis descendu au

bord de Teau, la place où je me suis mis à regarder du haut de la berge si je voyais un bateau !

11 arrive au pays du cousin. En y entrant, et même avant d'y mettre le pied, il aperçoit une maison très-haute, avec plusieurs rangées de longues fenêtres, les unes superposées aux autres et séparées par un intervalle beaucoup moins élevé que ne le comporte une division par étages. 11 reconnaît une filature ; il entre et il demande à haute voix, au milieu du vacarme de Teau qui tombe et des roues qui tournent, si c'est là que demeure Bortolo Castagneri.

« Le seigneur Bortolo ? Le voilà.

— Le seigneur!.... c'est bon signe, — se dit Renzo. Il aperçoit le cousin et court à lui. Celui-ci se retourne et reconnait le jeune homme qui lui dit : Eh! bien, me voilà. Il pousse un « oh î » de surprise ; puis ils se tendent les bras et se jettent au cou F un de l'autre. Après ces premières démonstrations, Bortolo tire notre jeune homme dans une autre pièce, loin du tapage des machines et des regards des curieux, et lui dit : Je te vois avec plaisir; mais tu es ua drôle de garçon. Je t'avais invité tant de fois, et jamais tu n'as voulu venir : maintenant tu arrives dans un moment difficile.

— Que veux-tu que je te dise? ce n'est pas de mon plein gré que je suis parti de là-bas, dit Renzo ; et, aussi succinctement qu'il le put, non toutefois sans beaucoup d'émotion, il lui raconta la douloureuse histoire.

— C'est une autre paire de manches, dit Bortolo. Mon pauvre Renzo ! Mais, puisque tu as compté sur moi, sois tranquille, je ne t'abandonnerai pas. A vrai dire, il n'y a pas demande d'ouvriers, en ce moment; même c'est à peine si chacun garde les siens pour ne pas les perdre et ne pas laisser chômer la fabrique; mais le patron m'aime beaucoup et, de l'argent, il en a. Et s'il faut te le dire, c'est à moi, sans me vanter, qu'il le doit en grande partie : à lui le capital, mais à moi ce peu de talent qui le fait fructifier. Je suis le contre-maître, sais-tu! et puis, s'il faut te le dire, je suis le factotum de la maison. Pauvre Lucia Mondella! Je me la rappelle comme si c'était hier. Une si bonne fille! toujours la plus modeste à l'église ; et, quand on passait devant sa maisonnette... Je la vois encore, cette maison-

nette, au bout du village, avec ce beau figuier qui dépassait le mur

— Non, non ; ne parlons pas de cela.

— Je veux dire que, lorsqu'on passait devant cette maisonnette, on entendait toujours ce dévidoir qui allait, qui allait, qui allait. Et ce don Rodrigo! oh! du reste, même de mon temps, il était déjà sur ce mauvais chemin; mais maintenant, d'après ce que je vois, il fait tout à fait le diable ! tant que Dieu lui laisse la bride sur le cou. Ainsi, comme je te le disais, ici aussi on souffre un peu de la faim... Et, il propos, comment te sens-tu en appétit?

— J'ai mangé en route tout à l'heure.

— Et en fonds, comment sommes-nous?

Renzo étendit une de ses mains et, l'approchant de sa bouche, il souffla légèrement dessus.

— Cela ne fait rien, dit Bortolo : j'en ai, moi, de l'argent ; et prends courage ; car, les choses venant à changer, s'il plaît à Dieu, tu seras bientôt en mesure de me le rendre et d'en mettre même de côté pour toi.

— J'ai un peu de réserve à la maison, et je me la ferai envoyer.

— C'est bien; mais, en attendant, compte sur moi. Dieu m'a donné du bien pour que je fasse du bien ; et, si je n'en fais pas à mes parents et à mes amis, à qui en ferai-je?

— C'est bien là ce que je pensais de la Providence ! s'écria Renzo en serrant affectueusement la main du bon cousin.

— Ainsi donc, reprit celui-ci, là-bas,- à Milan, ils ont fait tout ce tapage? Mais ils me font l'effet d'être un peu fous, ces gens-là. Du reste, le bruit en avait couru jusqu'ici; mais je veux qu'un peu plus tard tu me racontes la chose plus en détail. Eh! nous en aurons, des choses à nous dire! Mais ici, vois-tu bien, tout se passe d'une manière beaucoup plus calme, et on fait les choses avec un peu plus de bon sens. La ville a acheté deux mille sacs de blé d'un marchand qui reste à Venise : c'est du blé qui vient de Turquie; mais, lorsqu'il s'agit de manger, on n'y regarde pas de si près. Vois un peu maintenant ce qui arrive ! Il prrive que les recteurs de Vérone et de Brescia ferment les' aassages et disent : par ici, on ne laisse pas passer de blô

Manzoni. — Les Fiancés. I.— -22

Que font alors les Bergamasques ? Ils expédient à Venise un homme- qui sait se faire écouter. Cet homme est parti en toute hâte, s'est présenté au doge et lui a demandé ce que c'était que cette mauvaise plaisanterie? Mais il lui a tenu un discours, à ce que Ton dit, un discours!... digne d'être imprimé. Ce que c'est que d'avoir un homme qui sait parler! Aussitôt l'ordre est donné aux recteurs d'avoir à laisser passer le blé ; et non-seulement d'avoir à le laisser passer, mais d'avoir- même à le faire escorter; et il est en route. On a pensé aussi aux habitants de la campagne. Un autre brave homme a fait entendre au sénat que le monde, ici, du dehors, avait faim; et le sénat a accordé quatre mille boisseaux de millet. Cela aide aussi à faire du pain. Et puis, après tout, faut-il que je te le dise? s'il n'y a pas de pain, nous mangerons du fricot. Le bon Dieu m'a donné du bien, te dis-je. Maintenant je vais te conduire chez le patron : je lui ai si souvent parlé de toi que je suis sûr qu'il te fera bon accueil. C'est un bon gros bergamasque, un homme d'une simplicité antique, un coeur d'or, A vrai dire, il ne t'attendait pas maintenant; mais quand il saura l'histoire... Et puis il sait faire cas des ouvriers, parce que la disette passe et le travail reste. Mais, avant tout, il faut que je te prévienne d'une chose. Sais-tu comment on nous appelle dans ce pays-ci, nous autres de l'Etat de Milan ?

— Comment nous appelle-t-on ?

— On nous appelle nigauds (1).

— Ce n est, ma foi, pas un joli nom.

— Qu'importe? Celui qui est né dans le Milanais et veut venir vivre dans le Bergamasque doit, de toute nécessité, en prendre tranquillement son parti. Pour ces gens-ci, donner du nigaud à un Milanais, c'est comme donner de rillustrissime à un chevalier.

— Ils le diront, j'imagine, à qui veut bien se le laisser dire.

— Mon cher garçon, si tu n'es pas d'humeur à te laisser servir du nigaud à toute sauce et à toute heure du jour, il ne faut pas que tu comptes pouvoir vivre ici : ou alors il

^1) BaggiànL

faudrait avoir constamment le couteau à la main. Et quand bien même, par supposition, tu en aurais tué deux, trois, quatre, tu finirais toujours par trouver celui qui te tuerait à ton tour : et alors, quel beau plaisir de comparaître au tribunal de Dieu avec trois ou quatre homicides sur la conscience !

— Et un Milanais qui aurait an peu de et ici, il se

frappait le front du bout de Findex, comme il Tavait déjà fait dans Tauberge de la Pleine- (.une; je veux dire un Milanais qui saurait parfaitement son affaire?

— C'est tout un : ici c'est un nigaud comme les autres. Sais-tu comment s'exprime mon patron quand il parle de moi avec ses amis? — Ce nigaud a été comme une bénéiliction du ciel pour ma maison; si je n'avais pas ce nigaudlà, je me trouverais fort embarrassé. —7 C'est l'usage.

— C'est, par ma foi, un sot usage ; et surtout en voyant ce que nous savons faire. Car, au bout du compte, qui estce Gui a importé ici cette industrie? et qui est-ce qui la fait marcher? C'est nous, si je ne me trompe. Est-il possible qu'ils ne se soient pas corrigés?

— Jusqu'à présent, non. Avec le temps, cela pourra venir. Les enfants qui grandissent changeront peut-être; mais, pour les hommes faits, il n'y a pas de remède : ils en ont pris le pli et ils le garderont. Mais qu'est-ce que cela, en fin de compte ? Ces gentillesses que t'ont faites nos chers compatriotes, et les autres qu'ils voulaient te faire par surcroît, étaient bien autre chose, ce me semble?

— C'est vrai; tu as raison. Si tout le mal est là

— Maintenant que ta conviction est faite là-dessus, tout ira bien. Allons chez le patron ; et prends courage. »

Effectivement tout alla bien, et d'une manière si conforme aux prévisions de Bortolo, que nous jugeons inutile de nous attarder à faire le récit circonstancié de cette entrevue. Et ce fut vraiment une providence; car, pour ce qui était des petites épargnes que Renzo avait laissées à la maison, il n'avait guère à pouvoir compter dessus, aiasi que nous allons le voir.

GriAPIÏRE XVIll

Ce même jour, 13 de novembre, il arrive un courrier extraordinaire au seigneur podestat de Lecco, et il lui remet une dépêche du seigneur capitaine de justice, contenant Tordre d'avoir à faire toutes les recherches possibles et les plus opportunes pour découvrir si un certain jeune homme nommé Lorenzo Tramaglino, lileur de soie, échappé des mains des agents prœdicti egregii domini capiPmei (1), ne serait pas revenu, palam vel clam (2), à son village, ignotum (3) au juste lequel, verum in territorio Leuci : quod si compertum faerit sic esse (4), que le dit seigneur podestat tâche, quanta maxima diligentia fieri poterit (5), de le faire empoigner ; et, après qu'on Taura bien et dûment garrotté, videlicet (6) avec de bonnes menottes (7), vu Tinsuffisance déjà expérimentée des manchettes (8) pour le susdit sujet, qu'il le fasse conduire en prison et l'y retienne sous bonne garde, pour le remettre entre les mains des agents' que l'on

(1) Du susdit illustrissipoie seigneur capitaine.

(2) Ostensiblement ou clandestinement.

(3) On ne sait pas au juste lequel.

(4) Mais dans le territoire de Lecco ; et, si l'on venait à découvrir qu'il en soit ainsi.

(5) Avec la plus grande diligence possible*

(6) C'est-à-dire.

(7) Manette.

(8) Manicllinû

tES FIANCÉS DE MANZONÎ. 331

enverra pour le prendre; et, aussi bien dans le cas de Taffîrmative que dans le cas de la négative, accedatis addomum pjdsdicU Laurentii Tramaglini ; et, facta débita diligentia, quidquid ad rem repertum fuerit auferatis ; et informationes de illius Tprava qualitate, vita et complicibus, sumatis (l)'^ et sur tout ce qui aura été dit et fait, trouvé et non trouvé, pris et laissé, diligenkr referatis (2).

Le seigneur podestat, après s'être, par tous les moyens humainement possibles, assuré que le sujet en question n'était pas revenu dans le pays, mande auprès de lui le consul du village et, guidé par lui, il se transporte à la maison indiquée suivi d'un grand appareil de notaire et de sbires. La maison est fermée ; celui qui en a les clefs n'y est pas ou ne se laisse pas trouver. On force les serrures ; on fait toutes les diligences nécessaires, c'est-à-dire qu'on procède comme dans une place prise d'assaut. Le bruit de cette expédition se répand immédiatement dans tout le canton et parvient aux oreilles du père Cristoforo qui, non moins surpris qu'affligé, interroge le tiers et le quart pour avoir quelque éclaircissement sur les motifs d'un fait aussi inattendu ; mais, n'ayant pu en obtenir que des conjectures en l'air et des on dit contradictoires, il écrit aussitôt au père Bonaventura de qui il espère recevoir quelque information plus précise. Sur ces entrefaites, les parents et les amis de Renzo sont cités pour déposer sur ce qu'ils peuvent savoir de ^di,'-prava qualitate : avoir nom Tramaglino est un malheur, une honte, un crime : le village est sens dessus dessous. Peu à peu l'on parvient à savoir que Renzo s'est échappé des mains de la justice au beau milieu de Milan, et puis a disparu ; on murmure qu'il doit avoir, pour sûr, commis quelque énormité ; mais quoi ? personne ne sait le dire, on le raconte de cent manières différentes. Plus la chose est exorbitante, moins elle trouve créance dans le

(1) Transportez-vous au domicile du susdit Lorenzo Tramaglino; et, après avoir fait toutes les diligenc-es de droit, emportez tout ce que vous y trouverez ayant rapport à la chose ; et prenez des informations sur sa nature perverse, sur son genre de vie et sur les complices qu'il peut avoir.

(2) Faites sans retard votre rapport.

332 LES FIANCÉS DB MANZONl.

pays où Renzo est connu de tout le monde pour un jeune homme de bien. Il y en a beaucoup, et c'est même le plus grand nombre, qui présument et vont se chuchotant à l'oreille l'un de l'autre que c'est une machination montée par ce puissant scélérat de don Rodrigo pour perdre son pauvre rival. Tant il est vrai que, à juger des choses par induction et sans la connaissance nécessaire des faits, l'on s'expose quelquefois à faire du tort même à des coquins.

Nous, toutefois, avec les faits en main, comme on a coutume de dire, nous pouvons affirmer que, si don Rodrigo n'avait eu aucune part au malheur de Renzo, il s'en réjouit néanmoins autant que si c'avait été son propre ouvrage, et s'en félicita, comme d'une victoire, avec ses affidés, et plus particulièrement avec le comte Attilio.

Celui-ci, selon ses premiers calculs, aurait déjà dû, à l'époque dont nous parlons, se trouver à Milan ; mais, à la première nouvelle de l'effervescence qui s'y était produite et de l'attitude dans laquelle la canaille s'y donnait carrière dans une humeur tout autre que celle de recevoir des coups de bâton, il avait jugé prudent de prolonger son séjour à la campagne, jusqu'à meilleur avis ; d'autant plus qu'ayant offensé beaucoup de monde, il avait quelque raison de craindre que, parmi tant de gens qui ne restaient tranquilles que par impuissance, quelqu'un ne vînt à se trouver qui, encouragé par les circonstances, jugeât le moment propice pour se faire le vengeur de tous. Cette appréhension ne fut pas de longue durée. L'ordre venu de Milan des poursuites à exercer contre Renzo était déjà un premier indice que les choses avaient, là-bas, repris leur allure ordinaire; les informations positives qui arrivèrent presque en même temps en donnèrent la certitude. Le comte Attilio partit immédiatement en encourageant son cousin à persévérer dans son entreprise, à braver tous les obstacles et en lui promettant que, de son côté, il s'emploierait aussitôt à le débarrasser du moine, et que le bienheureux accident arrivé à son abject rival venait admirablement à point pour Aui donner plus beau jeu dans la partie.

Attilio avait à peine quitté le château que Griso y arriva sain et sauf de Monza et rapporta à son maître tous les renseignements qu'il avait pu recueillir : à savoir, queLucia

8' était réfugiée dans tel couvent sous la protection de la signora une telle; qu'elle s'y tenait renfermée, ni plus ni moins que si elle avait été elle-même une religieuse, et n'en franchissait jamais le seuil et assistait même aux cérémonies de r église derrière la grille d'une petite fenêtre : ce qui était un sujet de désappointement pour beaucoup de personnes qui, ayant vaguement entendu parler de ses aventures et dire merveilles de son visage, mouraient d'envie d'avoir un aperçu de ses linéaments.

Ce rapport mit le diable au corps à don Rodrigo ou, pour mieux dire, rendit encore plus bestial celui qui depuis longtemps déjà y avait élu domicile. Il se rencontrait tant de circonstances toutes favorables à son dessein et qui enflammaient toujours davantage sa passion; je veux dire cet amalgame de point d'honneur, de rage, et d'infâmes désirs dont cette passion était pétrie l Renzo absent, expulsé, banni, si bien que tout devenait permis contre lui, et que même sa fiancée pouvait, en quelque sorte, être considérée comme une chose de bonne prise : le seul homme au monde qui voudrait et qui pourrait prendre sa défense et faire assez de bruit pour être entendu même de très-loin et de trèshaut, cet enragé de moine, se trouverait probablement sous peu mis, lui aussi, hors d'état de nuire. Et voilà un nouvel obstacle non-seulement capable de contre-bal ancer toutes ces facilités, mais de les rendre, on peut dire, inutiles! Un monastère de Monza, lors même qu'il ne s'y serait pas trouvé une princesse, était un os trop dur pour les dents d'un seigneur don Rodrigo ; et il avait beau rôder en imagination autour de cet asile, il ne savait trouver ni voie ni moyen de s'introduire dans la place, soit par la force, soit par la ruse. Il fut presque siiir le point de renoncer à l'entreprise ; il fut sur le point de se résoudre à allei^ à Milan, en prenant un détour pour ne point passer par Monza; et, une fois à Milan, de se jeter au milieu des amis afin de s'étourdir et de chasser de son esprit, par des pensées toutes joyeuses, cette pensée devenue désormais le tourment de sa vie. Mais, mais, mais les amis ^ pas si vite avec ces sortes d'amisl Au lieu de trouver dans leur société un peu d'oubli et de distraction, il pouvait bien s'attendre, au contraire, à ce qu'on lui rappellerait sans cesse, à

ce qu'on lui jetterait sans cesse à la face le sujet de son cliagrin ; car Attilio devait déjà avoir embouché la trompette et les avoir mis tous dans l'expectative. De tous côtés on lui demanderait des nouvelles de la montagnarde : il faudrait donner quelque bonne raison. On avait voulu, on avait tenté; et qu'avait-on obtenu? On avait pris un engagement, un en- ; gagement un peu ignoble, cela est vrai; mais enfin, un homme n'est pas toujours maître de régler ses caprices ; le point essentiel, c'est de les satisfaire; or, comment se tirait-onde cet engagement? Comment? Bafoué par un paysan et par un moine! Ouf! Et, quand une bonne fortune inespéi>ée était venue écarter l'un, et qu'un habile ami s'était chargé de le débarrasser de l'autre, sans aucune peine pour le benêt, le benêt n'avait pas su tirer parti de la circonstance et abandonnait lâchement la partie! Il y avait de quoi ne plus jamais oser lever les yeux entre gens comme.il faut, ou de quoi avoir à chaque instant la main sur la garde de l'épée. Et puis, comment revenir ou comment même rester dans ce château, dans ce pays où, sans parler des souvenirs continuels et poignants de sa passion, il lui faudrait subir la honte d'un coup manqué? où viendraient à se trouver, du même coup, et accrue la haine générale dont il était l'objet et diminué le prestige de sa puissance? où sur le visage du premier manant venu, même au milieu des révérences, on pourrait lire à tout instant quelque amère ironie de ce genre : « Tu as été forcé de l'avaler, la pilule : c'est bien fait. » Le chemin de l'iniquité, observe ici notre manuscrit, est très-large; mais cela ne veut pas dire qu'il soit commode ; il a bel et bien ses difficultés, ses ronces et ses épines; il offre sa bonne psJrt de tristesses et de fatigues, bien qu'il aille en descendant.

Don Rodrigo, qui ne voulait ni lâcher prise, ni reculer, ni s'arrêter et qui, par lui-même, était impuissant à aller de l'avant, songeait bien à un moyen qui aurait pu rendre la chose possible : c'était de prendre comme allié et comme aide un certain personnage dont les mains arrivaient souvent là où c'était à peine si la vue des autres pouvait atteindre; un homme ou plutôt un démon, pour qui les difficultés d'une entreprise étaient souvent une incitation à la prendre poui- son compte. Mais ce parti avait aussi ses in-

convénients et ses dangers, d'autant plus graves qu*il était moins possible d'en calculer d'avance la portée; car personne n'aurait su prévoir jusqu'où il faudrait aller avec cet homme, auxiliaire très-puissant, sans doute, mais non moins absolu et non moins dangereux capitaine.

Ces pensées tinrent pendant plusieurs jours don Rodrigo dans une perplexité des plus cruelles. Sur ces entrefaites, il reçut une lettre de son cousin, lui donnant avis que la cabale était en bon chemin. Peu après l'éclair éclata le tonnerre, c'est-à-dire qu'un beau matin on entendit raconter que le père Cristoforo était parti du couvent de Pescarenico. Ce succès si complet et si prompt, la lettre d'Attilio qui l'animait par ses encouragements, et le menaçait, d'autre part, des plus amères railleries, firent de plus en plus incliner don Rodrigo vers le parti hasardeux. Ce qui lui donna la dernière impulsion, ce fut la nouvelle inattendue qu'Agnese était revenue à sa maison : c'était un autre obstacle de moins entre lui et Lucia. Rendons compte de ces deux événements, en commençant par le dernier.

Les deux pauvres femmes étaient à peine entrées et installées dans leur asile, que dans tout Monza, et par conséquent au^si dans le monastère, se répandit la nouvelle de cette grande émeute de Milan ; et, à la nouvelle principale, succéda bientôt une série interminable de particularités qui allaient se multipliant et variant d'heure en heure. La tourière, placée précisément entre la rue et le monastère, avait les nouvelles du dedans et celles du dehors, les ramassait à pleines oreilles et en faisait ensuite part à ses deux hôtes. — On en a arrêté deux, six, huit, quatre, sept; on dit qu'on les pendra, les uns devant la boulangerie des béquilles et les autres à l'entrée de la rue où habite le vicaire de la Provision... Hé! hé! écoutez celle-ci! il s'en est échappé un qui était de Lecco, ou de ces parages-là. Son nom, je ne le sais pas ; mais il est probable que quelqu'un viendra qui me le saura dire : nous verrons si vous le connaissez.

Cette nouvelle, jointe à la circonstance que Renzo avait dû arriver à Milan précisément en ce jour fatal, inspira quelque inquiétude aux deux femmes, et notamment à Lucia; mais ce fut bien autre chose quand la tourière vint leur dire : C'est bien vraiment un de vos compatriotes,

celui qui a gagné le large pour ne pas être pendu : c'est un, fileur de soie, nommé Tramaglino : est-ce que vous le connaissez?

Lucia, qui était assise, ourlant je.ne sais quel linge, à ce nouveau coup de foudre, laissa échapper F ouvrage de ses mains ; elle pâlit et changea tellement de visage, que la tourière s'en serait certainement aperçue si elle s'était trouvée plus près d'elle. Mais elle était debout sur le pas de la porte avec Agnese qui, quoique aussi fort troublée, bien qu'un peu moins pourtant, put faire bonne contenance et prit sur elle de répondre aussitôt que dans un petit village chacun connaît tout le monde ; qu'elle le connaissait en effet; qu'elle avait toutefois beaucoup de peine à croire que chose semblable eût pu lui arriver, attendu que c'était un jeune homme des plus tranquilles. Elle demanda ensuite si c'était bien sûr qu'il se fût sauvé, et en quel lieu.

« Quant à s'être sauvé, tout le monde le dit; mais où? on ne le sait pas. Il peut très-bien se faire qu'on le rattrape encore, comme il peut se faire aussi qu'il soit en lieu de sûreté ; mais, s'il se fait prendre, votre jeune homme tranquille... »

En ce moment, par bonheur, la tourière fut appelée et partit ; je vous laisse à penser dans quelle situation restèrent la mère et la fille. Pendant plusieurs jours, la pauvre femme et l'infortunée Lucia durent demeurer dans cette mortelle anxiété, à rechercher, à imaginer les causes, les comment, les conséquences de ce douloureux événement, à commenter, chacune à part soi ou à voix basse entre elles, quand elles le pouvaient, ces terribles paroles.

Finalement, un jeudi, un homme vint au couvent demander Agnese. C'était un marchand de poisson de Pescarenico, qui allait à Milan, selon son habitude, pour y vendre sa marchandise; et le bon père Cristoforo l'avait prié de vouloir bien, en passant par Monza, faire un petit détour jusqu'au monastère, de saluer les deux femmes de sa part, de leur raconter ce qui se savait de la triste aventure de Renzo, de les exhorter à prendre patience et à se confier en Dieu; qu'en attendant, lui, pauvre moine, ne les oublierait , certainement pas ; qu'il épierait, pour les saisir, toutes les occasions propices de leur venir en aide ; et que, ne pouvant

pas mieux faire pour le moment, il ne manquerait pas, chaque semaine, de leur envoyer de ses nouvelles, soit par le même moyen, soit par un autre semblable. En fait de renseignements nouveaux et certains sur le compte de Renzo,le messager ne put leur en donner d'autres que ceux de la descente de justice opérée dans sa maison, de la perquisition et de la saisie que l'on y avait pratiquées, des recherches que Ton avait faites pour le découvrir; mais il put leur dire, en même temps, que toutes ces recherches étaient restées sans résultat, et que l'on savait de bonne source qu'il s'était mis en sûreté sur le territoire de Bergame. Une telle assurance, il est à peine besoin de le dire, fut un vrai baume à la douleur de Lucia : dès ce moment, ses larmes coulèrent plus faciles et plus douces ; elle éprouva un plus grand soulagement dans ses épanchements secrets avec sa mère, et des actions de grâces se trouvèrent mêlées à toutes ses prières.

Gertrude la faisait venir souvent dans son parloir particulier et l'entretenait parfois très-longuement, se délectant à l'ingénuité et à la douceur de la pauvre fille, comme aussi à s'entendre remercier et bénir par elle à tout instant. Elle lui racontait aussi en confidence une partie (la partie avouable) de son histoire, de tout ce qu'elle avait souffert pour en venir là à souffrir encore, à souffrir toujours ; et ce premier étonnement, ces premières défiances de Lucia se changeaient insensiblement en pitié. Elle trouvait dans cette histoire des raisons plus que suffisantes pour expliquer ce qu'il y avait d'un peu étrange dans les manières de sa bienfaitrice ; surtout en y faisant intervenir cette fameuse doctrine d'Agnese concernant les cerveaux des seigneurs. Toutefois, quoiqu'elle se sentît portée à payer de retour la confiance que Gertrude lui témoignait, elle se gard^, bien de lui parler de ses nouvelles terreurs, de sa nouvelle infortune, et de lui dire ce qu'était pour elle ce fileur de soie qui s'était échappé des mains de la justice; et cela, afin d'éviter de répandre un bruit qui était si douloureux pour elle, et qui n'aurait pas manqué de lui attirer, par surcroît, une certaine défaveur. Elle se défendait aussi de tout son pouvoir de répondre aux curieuses interrogations de la signora sur la partie de son histoire antérieure

33S IKS iriA^CÈii DE MANZONt.

aux tiançailles ; mais ici ce n'était point par des raisons de prudence ; c'était parce que la pauvre innocente regardait cette histoire comme la plus épineuse, comme plus difficile à raconter que toutes celles qu'elle avait entendues et qu'elle croyait pouvoir entendre de la signera. Dans celles-ci, il était question de tyrannies, d'embûches, de souffrances; toutes choses révoltantes et douloureuses, mais qui toutefois pouvaient se nommer : dans la sienne, il s'y trouvait partout mêlé un sentiment, un mot qu'il ne lui semblait pas possible de proférer en parlant d'elle-même, et auquel elle n'aurait jamais trouvé à pouvoir substituer une périphrase qui ne lui parût blesser sa pudeur : l'amour !

Parfois Gertrude était tentée de se fâcher de ces refus ; mais, au fond, elle y sentait tant d'affection, tant de respect, tant de reconnaissance, voire même tant de confiance! Parfois peut-être cette pudeur si délicate, si tendre, si susceptible lui déplaisait encore plus pour un autre motif? mais tout cela se perdait dans la suavité d'une pensée qui lui revenait à tout instant en contemplant Lucia : — Eu voilà une au moins à qui je fais du bien. — Et c'était vrai; car, outre l'asile, ces entretiens, ces caresses familières apportaient, en effet, quelque soulagement à Lucia. Elle en trouvait aussi un autre dans un travail assidu ; et elle était toujours à prier qu'on lui donnât quelque chose à faire : même au parloir, elle y apportait toujours quelque ouvrage pour tenir ses mains en exercice ; mais, comme les pensées douloureuses se glissent partout ! tout en enfilant, tout en tirant l'aiguille, métier auquel jusqu'alors elle s'était fort peu appliquée, la pensée lui revenait à chaque instant de son dévidoir et, à la suite du dévidoir, que d'autres choses!

Le second jeudi, revint le messager (était-ce le même ou un autre ?) avec les salutations et les encouragements du père Cristoforo et avec une nouvelle confirmation de ce qui importait le plus pour le moment : à savoir, que Renzo était en lieu de sûreté. Quant à des nouvelles plus positives concernant sa mésaventure, aucune ; car, ainsi que nous l'avons dit au lecteur, le capucin avait compté en obtenir de son confrère de Milan, à qui il l'avait recommandé; et celui-ci répondit qu'il n'avait vu ni la lettre, ni la personne; Qu'un villageois était bien venu effectivement le demander

au couvent; mais que, ne Payant pas trouvé chez lui, il s'en était allé et n'avait plus reparu. .

Le troisième jeudi, point de messager : ce qui fut pour nos pauvres exilées non-seulement la privation d'une consolation désirée et espérée, mais, ainsi que cela arrive pour le moindre contre-temps à ceux qui se trouvent dans Taffliction et dans rembarras, ce fut aussi un sujet d'inquiétudes et de mille soupçons fâcheux. Déjà, avant cela, Agnese avait conçu le projet d'aller faire un tour à sa maison : cette circonstance singulière, de ne point voir le messager promis, la fit se décider. Il semblait bien étrange à Lucia d'avoir à demeurer détachée de la jupe tutélaire de sa mère ; mais, d'une part, le désir ardent qu'elle éprouvait d'arriver à savoir quelque chose de plus positif, et se sentant, d'autre part, en si parfaite sûreté dans cet asile si sacré, si impénétrable, ces considérations ^ui firent surmonter ses répugnances. Il fut donc décidé entre elles qu'Agnese irait, le jour suivant, attendre sur la route le marchand de poisson, qui devait passer par là en revenant de Milan, et qu'elle lui demanderait la faveur d'une place sur sa petite charrette pour se faire conduire à ses montagnes. Elle le trouva, en effet, et lui demanda si le père Cristoforo ne lui avait pas donné de commission pour elle : le marchand lui répondit qu'il était resté à pêcher tout le jour qui avait précédé son départ, mais qu'il n'avait reçu du père ni nouvelle ni message. Agnese alors lui demanda cette faveur que le brave homme lui accorda sans se faire prier. Elle alla prendre congé de la signera et de sa fille, non sans verser des larmes, en pi omel^tant d'envoyer aussitôt de ses nouvelles et de revenir bientôt; et elle partit.

Le voyage se fit sans encombre. Ils se. reposèrent une partie de la nuit dans une auberge sur la route, comme c'était l'habitude ; ils se remirent en chemin ava*it le jour et arrivèrent de bon matin à Pescarenico. Agnese descendit sur la petite place du couvent, laissa aller son conducteur avec beaucoup de «Dieu vous le rende»; et, comme elle se trouvait là, elle voulut, avant d'aller chez elle, faire une visite au bon père, son bienfaiteur. Elle tira la sonnette; ce fut frère Galdino qui vint ouvrir, celui de la quC-tc des noix.

« Oh ! ma brave dame, quel bon vent vous amène?

— J'aïu'ais besoin de parler au père Cristoforo.

— Au père Cristoforo? Mais il n'y est pas.

— Oh 1 sera-t-il longtemps à rentrer ?

— Qui sait!... dit le tïère en haussant les épaulas et en enfonçant sa tête rase dans son capachoa

— Où donc est-il allé?

— A Rimini.

— A Rimini.

— Où est cet endroit ?

— Eh, eeeh ! répondit le moine en allongeant le bras et en fendant Tair verticalement avec sa main étendue, pour indiquer une grande distance.

— Oh ! quel malheur ! Mais pourquoi s'en est-il allé ainsi à r improviste?

— Parce que le père provincial Ta voulu ainsi.

— Mais pourquoi Ta-t-on renvoyé d'ici, lui qui faisait tant de bien dans notre pauvre pays ? oh l quel malheur I

— Si les supérieurs devaient rendre raison des ordres qu'ils donnent, où serait l'obéissance, ma bonne dame ?

— Oui ; mais c'est ma perte, ça î

— Savez-vous ce que ce sera ? Ce sera probablement qu'à Rimini on aura eu besoin d'un bon prédicateur (nous en avons de bons partout, mais quelquefois il faut un homme tout exprès pour la circonstance) ; le père provincial de làbas aura écrit au père provincial d'ici pour savoir s'il n'aurait pas un sujet comme ceci ou comme cela ; et le père provincial se sera dit : il n'y a que le père Cristoforo qui puisse faire l'affaire. Et on voit bien, en effet, que la chose sera arrivée comme je vous le dis.

— Oh ! quelle affreuse calamité pour nous î Et quand estil parti ?

— Avant-hier.

^— Voilà! Si j'avais écouté mon inspiration de venir quelques jours plus tôt ! Et l'on ne sait pas quand il pourra revenir ? là, à peu près ?

— Eh! ma bonne dame! il n'y a que le père provincial qui puisse le dire; si tant est que lui-même le sache. Quand un de nos pères prédicateurs a pris son vol, on ne peut guère

prévoir sur quelle branche il ira se poser. On les demande ici, on les demande là : et nous avons des couvents dans les quatre parties du monde. Admettez, par supposition, qu'à Rimini le père Cristoforo fasse beaucoup parler de lui avec ses sermons de carême : car il ne faut pas vous ligurer qu'il prêche toujours d'abondance, comme il faisait ici pour l'usage des gens de la campagne : pour les chaires des villes, il a ses sermons bel et bien écrits, préparés d'avance ; et la fleur des sermons, des chefs-d'œuvre. Alors la renommée de ce grand prédicateur se répand dans tous ces parages-là, et il peut arriver qu'on le demande à... à... que sais-je, moi ? Et, en pareil cas, il faut le donner; car nous vivons de la charité de tout le monde, et il est juste que nous soyons au service de tout le monde.

— Oh ! misère ! misère ! s'exclama de nouveau Agnese presque en pleurant. Comment vais-je faire maintenant sans l'appui de ce saint homme ? C'était lui qui nous servait de père 1 Pour nous, c'est une ruine.

— Ecoutez, ma bonne dame : sans doute, le père Cristoforo était vraiment un homme; mais nous en avons d'autres, savez-vous bien ? pleins de charité et très-capables, et qui savent se mettre à la portée aussi bien des pauvres que des riches. Voulez-vous le père Atanasio? Voulez-vous le père Girolamo? Voulez- vous le père Zaccaria? C'est un homme de mérite, voyez-vous, que le père Zaccaria. Et n'allez pas, comme de certains ignorants, faire attention s'il a cet air malingre, cette voix si grêle et cette toute petite barbe si pauvre, si pauvre. Pour prêcher, je ne dis pas, parce que chacun a son talent; mais, pour donner un conseil, c'est un homme, savez-vous ?

— Oh ! sainte patience ! s'écria Agnese avec ce mélange de gratitude et d'humeur que l'on éprouve à une offre à laquelle on trouve plus de bon vouloir que de convenance; qu'est-ce que cela me fait, à moi, qu'un autre soit un homme comme ceci ou comme cela, quand ce pauvre homme qui n'est plus ici était celui qui savait nos affaires et avait pris toutes les dispositions nécessaires pour nou3 venir en aide?

— En ce cas, il faut avoir patience.

— Eh ! sans doute, répondit Agnese. Pardon de vous avoir dérangé.

— Il n'y a pas de quoi, ma bonne dame ; j'en suis fâché pour vous. Et si jamais vous vous décidez à demander quelqu'un de nos pères, le couvent est ici qui ne bouge pas. Hé ! je ne tarderai pas à me faire voir pour la quête de Phuile.

— Portez-vous bien, » dit Agnese ; et elle se mit en route et prit le chemin de son village, désolée, confuse, déconcertée, comme un pauvre aveugle qui aurait perdu son bâton.

Un peu mieux renseigné que frère Galdino, nous pouvons dire maintenant de quelle manière la chose s'était réellement passée. Attilio, à peine arrivé à Milan, s'empressa, ainsi qu'il l'avait promis à don Rodrigo, d'aller rendre visite à leur commun oncle du conseil secret. (C'était un conseil composé alors de treize membres, personnages de robe et d'épée, dont le gouverneur prenait l'avis; et qui, si le gouverneur venait à mourir ou à être changé, en assumait provisoirement les fonctions.) Le comte-oncle, homme de robe et l'un des anciens du conseil, y jouissait d'un certain crédit ; mais il n'avait pas son pareil pour faire mousser ce crédit et en tirer parti. Un langage ambigu, un silence significatif, une tactique de toujours rester en suspens au milieu d'une phrase, certains clignements d'yeux qui voulaient dire : «je ne puis parler, » une manière de toujours donner des espérances sans jamais promettre, de menacer tout en gardant les formes de la plus exquise courtoisie : tout visait à ce but et tout, plus ou moins, tournait à son avantage ; tellement que jusqu'à un « je ne puis absolument rien dans cette affaire, » dit parfois comme étant l'expression de l'exacte vérité, mais dit sur un tel ton qu'on n'y ajoutait pas foi, servait également à augmenter l'opinion qu'on se faisait de son pouvoir et à augmenter, par conséquent, la réalité de ce pouvoir lui-même : comme ces boîtes que l'on j voit encore dans quelque boutique d'apothicaire, avec cer-l tains mots arabes pour inscription, et dans lesquelles il n'yl a rien, mais qui servent à donner du relief à la boutique et| à maintenir son crédit. Celui du comte-oncle, qui depuis J fort longtemps était toujours allé en augmentant, mais pari petits degrés, avait, tout dernièrement et d'un seul coup,j fait, comme Ton dit, un pas de géant par une circons tance extraordinaire. C'était à l'occasion d'un voyage qu'l

avait fait, chargé d'une mission auprès de la cour de Madrid, où il avait reçu un de ces accueils dont il fallait lui entendre raconter les merveilles. Pour ne rien dire de plus, le comto-duc Tavait traité avec une distinction toute particulière et Tavait admis dans son intimité, au point de lui avoir une fois demandé, en présence, on peut dire, de la moitié de la cour, si Madrid lui plaisait ; et de lui avoir, une autre fois, dit, entre quatre yeux, dans Tembrasure d'une fenêtre, que la cathédrale de Milan était le plus grand temple qui fût dans les domaines du roi.

Après avoir rendu ses devoirs au comte-oncle et lui avoir présenté les compliments de son cousin, Attilio, avec ce maintien sérieux qu'il savait prendre à T occasion, dit : 4c Je crois de mon devoir, sans manquer à la discrétion que j'ai promise à Rodrigo, d'informer le seigneur oncle d'une affaire qui, s'il n'y met pas la main, peut devenir fort sérieuse et avoir des conséquences...

— Encore une des siennes, j'imagine?

— Pour rendre hommag^ à la vérité, je dois dire qu'en ceci le tort n'est pas du côté de Rodrigo ; seulement il est très-monté ; et, comme je disais, personne autre que le seigneur oncle ne peut...

— Voyons, voyons.

— Il y a, là-bas, un frère capucin qui s'est mis en pique avec mon cousin ; et la chose est à ce point que...

— Combien de fois ne vous ai-je pas dit, à l'un et à l'autre, que les moines, il faut les laisser cuire dans leur jus? C'est déjà bien assez de tous les tracas, de tous les soucis que tous ces gens-là donnent à qui doit.... à qui est chargé.... Et ici il poussa un grand souffle. Mais vous autres qui pouvez les éviter...

— Seigneur oncle, il est en cela de mon devoir de vous dire que Rodrigo l'aurait évité s'il eût été possible. C'est le moine qui lui en veut et qui s'est mis à le provoquei de toutes les manières.

— Que diable ce moine peut-il donc avoir contre mon neveu ?

— Il faut d'abord vous dire que c'est un homme turbulent, connu pour tel, et qui fait profession de chercher querelle aux chevaliers. De plus, cet homme protège, dirige

Manzoni. — Le^ Fiance s * Lr— 2^

que sais-je, moi? une jeune paysanne de là-bas, et il a pour

cette créature une charité, une charité je ne dirai pas

suspecte, mais une charité très-jalouse, soupçonneuse, chatouilleuse...

— Je comprends, dit le comte; et, sur un certain fond de sottise peint par la nature sur son visage, voilé ensuite et recouvert de plusieurs couches de diplomatie, brilla un éclair de malice qui y faisait un magnifique effet.

— Or, depuis quelque temps, continua Attilio, ce moine s'est mis en tête que Rodrigo a je ne sais quelles visées sur cette...

— S'est mis en tête, s'est mis en tête! Je le connais aussi, le seigneur don Rodrigo ; et il lui faudrait un autre avocat que Votre Seigneurie pour le justifier en ces sortes de matières.

— Permettez, seigneur oncle. Que don Rodrigo puisse s'être laissé aller k quelque badinage envers cette créature en la rencontrant sur son chemin, je ne serais pas éloigné de le croire : il est jeune et, après tout, il n'est pas capucin ; mais ce sont là de ces futilités qui ne méritent pas qu'on en entretienne le seigneur oncle. Ce qui est sérieux, c'est que le moine s'est mis à parler de don Rodrigo comme on ferait d'un manant, qu'il cherche à exciter contre lui tout le pays...

— Et les autres moines ?

— Ils ne s'en mêlent pas parce qu'ils le connaissent pour un cerveau brûlé', et ils ont le plus grand respect pour Rodrigo ; mais, d'un autre côté, ce moine jouit d'un immense crédit auprès des villageois parce qu'il faut vous dire qu'il fait aussi le saint, et...

— J'imagine qu'il ne sait pas que Rodrigo est mon neveu...

— S'il le sait ! C'est même là ce qui l'endiablé encore davantage.

— Comment ? comment ?

— Parce que, et c'est lui-même qui le dit à qui veut Tentcndre, il trouve plus piquant de faire pièce à Rodrigo précisément en raison de ce que celui-ci a un protecteur naturel aussi puissant que l'est Votre Seigneurie; et qu'il se moque des grands et des diplomates; et que le cordon de

saint François suffit à tenir liées même les epees, et que...

— Oh! moine téméraire! Et comment se nomme-t-il?

— Frère Cristoforo de ***, dit Attilio ; et le comte-oncle, bouffant, soufflant, sortit un petit calepin d'un tiroir et y inscrivit ce pauvre nom. Cependant Attilio continuait : Cet homme a toujours été d'une humeur inquiète : on connaît sa vie et ses miracles. C'était un roturier qui, se trouvant avoir quatre sous, s'était mis en tête de vouloir rivaliser avec les gentilshommes de son pays; et, de dépit de n'avoir pu leur faire à tous baisser pavillon, il en tua un ; puis, pour échapper à la potence, il se fit capucin.

— Mais bravo 1 mais bien ! Nous verrons cela, nous verrons cela, disait le comte en soufflant toujours.

— Et maintenant, continuait Attilio, il est plus enragé que jamais, parce qu'un projet qu'il caressait, qui lui tenait même fort au cœur, a échoué : et c'est ici que le seigneur oncle va pouvoir se faire une 'juste idée de ce que peut être cet homme. Il voulait marier sa créature : que ce fût pour la soustraire aux périls du monde, vous me comprenez, ou pour tout autre motif, il voulait la marier à tout prix; et il avait trouvé le... l'homme, une autre de ses créatures, un sujet que peut-être, et même sans peut-être, le seigneur oncle doit aussi connaître de nom, parce que je tiens pour certain que le conseil secret aura dû s' occuper de ce digne sujet.

— Quel est cet homme ?

— Un tileur de soie, Lorenzo Tramaglino, celui qui...

— Lorenzo Tramaglino ! s écria le comte. Mais c'est parfait! Mais bravo, le cher père! Assurément... en effet... il avait une lettre pour un... C'est dommage que... mais n'importe ; c'est très-bien. Et pourquoi le seigneur don Rodrigo ne me dit-il rien de tout cela, laisse-t-il aller les choses si loin et ne s'adresse-t-il pas à qui peut et à qui veut le diriger et le soutenir?

— Je vous dirai aussi la vérité sur ce point. D'une part, sachant que de tracas, que d'affaires -le seigneur oncle a dans la tête... (celui-ci, en soufflant, y porta la main, comme pour laisser comprendre la grande peine qu'il avait à les y faire toutes tenir), il s'est fait, en quelque sorte, conscience, poursuivait Attilio, de lui donner un souci de plus. Et puis, je

vais tout vous dire : d'après ce que j'ai pu comprendre, il est si outré, si hors de lui, si excédé des avanies de ce naoine, qu'il a beaucoup plus envie de se faire justice par lui-môme, de quelque façon sommaire, que de l'obtenir d'une manière ^régulière de la prudence et du bras du seigneur oncle. Moi, j'ai essayé de jeter de l'eau sur le feu; mais, voyant la chose prendre une mauvaise tournure, j'ai pensé qu'il était de mon devoir d'avertir de tout cela le seigneur oncle qui, en fin de compte, est le chef et la colonne de la maison...

— Tu aurais mieux fait de parler un peu plus tôt.

— Cela est vrai ; mais j'allais toujours espérant que la chose serait tombée d'elle-même, ou que le moine finalement se raviserait, ou qu'il s'en irait de ce couvent, comme cela arrive à ces capucins qui sont tantôt ici, tantôt là ; et alors tout aurait été fini. Mais...

— Maintenant le soin d'arranger cette affaire me regarde. — C'est bien aussi ce que j'ai pensé. Je me suis dit à part

moi : le seigneur oncle, avec sa pénétration, avec son autorité, saura bien, lui, prévenir un scandale et sauver, en même temps, l'honneur de Rodrigo, qui, en définitive, est aussi le sien. Ce moine, me disais-je, se retranche toujours derrière le cordon de Saint-François; mais, pour remployer à propos, ce cordon de Saint-François, pas n'est besoin de l'avoir noué autour du ventre. Le seigneur oncle a mille moyens que je ne connais pas; je sais que le père provincial a, comme de raison, une grande déférence pour lui; et, si le seigneur oncle juge qu'en cette conjoncture le meilleur expédient soit de faire changer d'air à ce moine, avec deux mots...

— Que votre seigneurie laisse le soin d'y penser à ceux à qui ce soin incombe, dit un peu âprement le comte-oncle.

— Ah î c'est vrai l s'exclama Attilio avec un léger hochement de tête et avec un sourire de compassion pour lui même. Je suis bien, en effet, homme de taille à donner des conseils au seigneur oncle. Mais c'est mon vif souci de l'honneur de la maison qui me fait parler. Et j'ai aussi peur d'avoir fait une autre sottise, ajouta-t-il en affectant un air pensif; j'ai peur d'avoir fait tort à Rodrigo dans l'esprit du eeigneur oncle* Je serais inconsoJable, si je devais être cause

que vous eussiez à penser que Rodrigo n'ait pas envers vous toute cette confiance, toute cette soumission qu'il doit avoir. Que le seigneur oncle veuille bien croire qu'en cette circonstance c'est vraiment...

— Allons! allons! quel tort, quel tort entre vous qui serez toujours amis tant qu'il n'y en aura pas un des deux qui devienne sage? Libertins, libertins, qui en faites toujours des vôtres; et puis c'est sur moi que retombe le soin de les réparer I qui... vous me feriez dire quelque sottise... me donnez, à vous deux, plus de tracas que... (et ici pensez quel lormidable souf^rle il poussa) que toutes ces diables d'affaires d'État. »

Attilio fit encore quelques excuses, quelques promesses, quelques compliments; puis il prit congé et s'en alla accompagné d'un «Et tâchons d'avoir un peu de raison, » qui était la formule usuelle de congé du comte-oncle envers &es neveux.

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