‹ Les fiancés; roman historique (volume 2)Chapitre 23 sur 39 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le château de ce mystérieux personnage dominait sur une vallée étroite et ombragée, du haut d'un pic qui se dresse sur le flanc d'une âpre chaîne de montagnes, et à laquelle on ne saurait pas bien dire s'il se rattache ou s'il en est séparé par une foule de crêtes et de ravins et par un dédale de grottes et de précipices qui le bordent aussi bien sur le derrière que sur les côtés. Le versant qui regarde la vallée est le seul praticable : c'est une pente plutôt raide, égale et continue, couverte, au sommet, de verts pâturages, cultivée dans sa partie la plus inférieure et semée ça et là de masures et de chaumières. Le fond est un lit de gros cailloux, où coule, selon la saison, un paisible ruisseau ou un impétueux torrent qui alnrs servait de limite aux deux territoires. Les montagnes opposées, dont la chaîne forme, pour ainsi dire, l'autre paroi du vallon, ont aussi une petite partie de leur base doucement inclinée et cultivée ; mais cette culture ne s'élève qu'à une faible hauteur, au-dessus de laquelle on ne voit plus que rochers, aspérités et pentes abruptes, sans aucune trace de sentiers, arides et nues, sauf quelques broussailles qui poussent dans les crevasses et hérissent les crêtes.

Du haut de cette sinistre demeure, comme l'aigle du haut de son aire ensanglantée, le saujage seigneur dominait alentour sur tout l'espace où le pied d'un homme pouvait

'.Uî(i LES FIANCÉS DK MANZONI.

s'aventurer, et n'entendait le bruit d'aucun pas retentir audessus de sa tête. D'un seul regard, il pouvait embrasser toute cette solitude, les penchants, le ravin et les quelques rares sentiers qui y étaient pratiqués : celui de ces sentiers qui, par des tours et des retours, monioiu vers le terrible manoir, se déployait en serpentant sous les yeux de qui le regardait de là-haut, comme un long ruban disposé en zigzag. Des fenêtres, des meurtrières, le seigneur pouvait ainsi, tout à son aise, compter les pas de celui qui montait, et le viser cent fois; et, avec cette garnison de bravi qu'il entretenait là-haut, il lui aurait été facile de défier même une nombreuse troupe d'agresseurs: plus d'un, assurément, aurait été couché sur le sentier ou aurait roulé au fond du ravin avant qu'un seul fut parvenu à toucher le sommet. Au reste, jamais personne, même de passage, n'aurait osé mettre le pied, je ne dis pas là-haut, mais même seulement dans la vallée, hormis ceux qui étaient dans les bonnes grâces du maître du château. Quant au sbire qui aurait eu l'audace de s'y aventurer, il aurait subi le sort d'un espion surpris dans un camp ennemi. On racontait encore les tragiques histoires des derniers qui avaient voulu tenter l'entreprise; mais c'étaient des histoires déjà an-, ciennes; et aucun des jeunes habitants de la vallée ne se souvenait d'avoir vu dans ces parages un sujet de cette espèce, ni vivant ni mort.

Telle est la description que notre anonyme nous donne de Tendroit; quant au nom de l'endroit lui-même, pas un mot; bien plus, pour ne pas nous mettre sur la trace et risquer ainsi de nous le faire découvrir, il ne dit rien du voyage de don Rodrigo qu'il porte de plein saut dans la vallée, au pied du pic, à l'entrée du sentier escarpé et tortueux. En cet endroit était une taverne que l'on aurait pu tout aussi bien appeler un corps de garde. Une vieille enseigne suspendue au-dessus de la porte montrait sur ses deux faces un soleil rayonnant; mais le public, qui parfois répète les noms comme on les lui apprend et parfois les change et les refait à sa guise, ne désignait cette taverne que sous le nom de la Male-Nuit. Au bruit d'une monture qui s'approchait, un grand gaillard de garç(m, armé de coutelas et de pistolets, accourut sur le pas do la porte; et, après avoir jeté un

LES FIANCÉS DE MANZONI. 3n7

coup d'œil, il rentra pour avertir trois autres brigands qui, assis autour d'une table, jouaient avec de certaines cartes toutes crasseuses et recourbées en forme de tuiles. Celui qui avait Tair d'être le chef se leva, s'avança sur le seuil et, ayant reconnu un ami de son maître, il lui fit un profond salut. Don Rodrigo, après lui avoir, avec beaucoup de grâce, rendu le salut, lui demanda si le seigneur son maître se trouvait au château ; et cette espèce de caporal lui ayant répondu qu'il croyait bien que oui, il descendit de cheval et jeta la bride à Tira-dritto, un des bravi de la suite. Après quoi, il ôta le mousquet de son épaule et le remit à Montanarolo : en apparence, pour se débarrasser d'un fardeau inutile et pouvoir monter plus librement, mais, en réalité, parce qu'il savait bien qu'il était défendu de monter cette côte armé d'un mousquet. Il tira ensuite de sa poche quelques berlinghe et les donna à Tanabuso, en lui disant : Vous autres, restez ici à m' attendre; et, pendant ce temps, vous vous amuserez un peu avec ces braves gens. Puis il tira quelques écus d'or et les mit dans la main du chef de l'escouade, lui en assignant la moitié et l'autre moitié à partager entre ses hommes. Finalement, accompagné de Grise, qui, lui aussi, avait déposé son mousquet, il commença à gravir pédestrement le sentier. Les trois bravi que nous avons nommés et Squinternotto, qui était le quatrième (voyez un peu les jolis noms, pour nous les avoir conservés avec tant de soin), restèrent avec les trois de l'Innommé et avec ce pendard de garçon élevé à si belle école ; et tous se mirent à jouer, à godailler et à se raconter mutuellement leurs prouesses.

Un autre bravache de l'Innommé, qui montait aussi, rejoignit peu après don Rodrigo; il le regarda, le reconnut et marcha de compagnie avec lui : il lui évita de la sorte l'ennui de décliner son nom et de rendre autrement compte de sa personne à tous ceux qu'il aurait rencontrés et qui ne l'auraient pas connu. Une fois don Rodrigo arrivé et introduit dans le château, (ayant toutefois laissé Griso à la porte), on lui fit traverser un dédale de corridors obscurs, ainsi que plusieurs salles tapissé^ de mousquets, de sabres et de pertuisanes : dans chacun^de ces salles étaient de garde quelques bravi. Après avoir assez longtemps attendu,

308 LES FIANCÉS DE MÀNZONl.

il fut finalement admis dans celle où se trouvait Tlnnommé. Celui-ci se porta à sa rencontre en répondant à son salut et en le toisant, en même temps, de la tête aux pieds et en examinant d'un regard ses mains et son visage : ce qu'il avait coutume de faire, et désormais presque instinctivement, à regard de quiconque venait vers lui, fùt-il même de ses amis les plus anciens et les plus éprouvés. Il était haut de stature, maigre, chauve ; à première vue, cette calvitie, la blancheur du peu de cheveux qui lui restaient et les rides de son visage auraient pu le faire croire d'un âge beaucoup plus avancé que la soixantaine qu'il venait à peine de franchir. Son maintien, ses mouvements, la dureté fortement accusée de ses traits et un feu sombre dont ses yeux étincelaieht indiquaient une vigueur de corps et d'esprit qui aurait pu paraître extraordinaire même chez un jeune homme.

Don Rodrigo lui dit qu'il venait pour lui demander conseil et assistance ; que, se trouvant engagé dans une entreprise difficile dont son honneur ne lui permettait pas de se retirer, il s'était souvenu des promesses de cet homme qui ne promettait jamais ni trop ni en vain ; et il se mit à lui exposer sa scélérate intrigue. L'Innommé qui, bien que vaguement, en savait déjà quelque chose, écouta attentivement le récit, et comme amateur de semblables histoires et parce que, dans celle-ci, se trouvait mêlé un nom à lui bien connu, qu'il haïssait du fond du . cœur, celui du père Cristoforo, l'ennemi déclaré des tyrans, et non-seulement en paroles, mais aussi, quand il le pouvait, en actions. Le narrateur se mit ensuite à exagérer à dessein les difficultés de l'entreprise : la distance du lieu, un monastère, la signora!... A ce nom, l'Innommé, comme si un démon caché /dans son cœur le lui avait commandé, l'interrompit tout à coup en disant qu'il prenait l'affaire sur lui. Il prit bonne note du nom de notre pauvre Lucia et congédia don Rodrigo en lui disant : Sous peu, vous recevrez de moi l'avis de ce que vous aurez à faire.

Si le lecteur se souvient de ce misérable Egidio dont la demeure était contiguë aa monastère où la pauvre Lucia se trouvait réfugiée, qu'ireache maintenant que c'était un des plus intimes et des plus audacieux collègues de scélé-

LES FIANCÉS DE MAXZOXt. 369

ratesse que possédât Tlnnommé; c'est pourquoi celui-ci avait engagé si promptement et si résolument sa parole. Toutefois, à peine fut-il seul, qu'il se trouva, je ne dirai pas repentant, mais très-contrarié de Tavoir donnée. Déjà depuis quelque temps, il commençait à éprouver, je ne dirai pas un remords, mais une sorte de lassitude de ses iniquités. Toutes celles qui, en si grand nombre, étaient accumulées, sinon dans sa conscience, tout au moins dans sa mémoire, se réveillaient à chaque nouvelle iniquité qu'il commettait; et, en venant ainsi se ranger devant son esprit, lui causaient une désagréable impression et par leur nature et par leur nombre excessif : c'était comme une aggravation, et une aggravation de plus en plus pénible, d'un fardeau déjà bien lourd. Une certaine répugnance éprouvée dans la perpétration de ses premiers crimes, surmontée par la suite et presque entièrement évanouie, recommençait maintenant à se faire sentir. Mais, dans ces premiers temps, T image d'un long avenir, d'un avenir indéterminé, le sentiment d'une vitalité vigoureuse remplissaient son cœur d'une confiance aveugle et insouciante : maintenant, tout au contraire, c'étaient les pensées de l'avenir qui lui rendaient le passé plus importun. — Vieillir î Mourir î Et après ! — Et, chose remarquable ! l'image de la mort, qui, dans un péril imminent, en face d'un ennemi, avait coutume de redoubler son ardeur et de lui inspirer une rage pleine d'intrépidité ; cette même image, lui apparaissant dans le silence de la nuit, à l'abri de son château inexpugnable, le plongeait dans une subite et irrésistible consternation. Mais cette mort n'était pas celle dont aurait pu le menacer un ennemi quelconque, mortel lui aussi : on ne pouvait pas songer à la repousser avec des armes plus puissantes et avec une main plus prompte ; elle venait toute seule, elle naissait au dedans de liii-même; elle pouvait être encore éloignée, mais à chaque instant elle faisait un pas ; et, tandis que son esprit luttait douloureusement pour en éloigner la pensée, elle s'approchait, elle s'approchait toujours, inexorable et sans répit. Dans les premiers temps, les exemples fréquents, le spectacle, pour ainsi dire, incessant de la violence, de la vengeance, de l'homicide, en lui inspirant une émulation feroce, lui avaient aussi servi comme d'une sorte d'autorité contre sa propre con-

science ; maintenant se réveillait de temps en temps dans son esprit Tidée confuse, mais terrible, d'un libre arbitre individuel, d'une raison propre et indépendante des entraînements de rexemple; maintenant Tidée d'être sorti de la foule des criminels vulgaires, de les avoir laissés tous bien loin derrièi;;e lui, cette idée lui donnait parfois le sentiment d'une effrayante solitude. Ce Dieu, dont il avait entendu parler, mais que depuis fort longtemps il ne se souciait ni de nier ni de reconnaître, occupé uniquement à vivre comme s'il n'existait pas, maintenant, dans de certains moments d'abattement sans cause, de terreur sans péril, il lui semblait l'entendre crier au-dedans de lui-même: «J'existe pourtant ! » Dans la première effervescence de ses passions, la loi qu'on lui avait aussi enseignée, qu'il avait aussi entendu annoncer au nom de ce Dieu, ne lui avait produit l'effet que d'une chose odieuse ; maintenant, lorsqu'elle se représentait subitement à son esprit, son esprit, malgré lui, la concevait comme une chose qui a son accomplissement. Mais, loin de jamais riei^ laisser paraître de cette inquiétude nouvelle ni dans ses paroles ni dans ses actes, il la dissimulait, il la cachait profondément et la masquait sous les apparences d'une férocité plus noire, plus intense; et, par ce moyen, il s'efforçait aussi de se la cacher à lui-même ou de l'étouffer. En regrettant (puisqu'il ne pouvait ni les effacer ni les oublier) ces temps où il avait coutume de | commettre l'iniquité sans remords, sans autre souci que | celui de la réussite, il faisait tous ses efforts pour les faire i revivre, pour retenir ou pour ressaisir cette volonté d'au- j trefois, pleine, fière, imperturbable, afin do se persuader à lui-même qu'il était toujours le même homme. j

C'est ainsi qu'en cette occasion il avait aussitôt engagé sa parole envers don Rodrigo pour s'interdire la possibilité de toute hésitation. Mais, à peine celui-ci parti, sentant de nouveau faiblir cette résolution qu'il s'était imposée pour promettre, sentant peu à peu surgir dans son esprit des pensées qui le tentaient de manquer à cette parole et l'auraient entraîné à faire une triste figure vis-à-vis d'un ami d'un complice subalterne; pour, sans plus de retard, mettre un à un combat si pénible, il appela Nibbio, l'un des plus adroits et des plus audacieux ministres de

ses énormités et celui, en môme temps, dont il avait coutume de se servir pour correspondre avec Egidio; et, d'un air résolu, il lui donna Tordre de monter immédiatement à cheval, d'aller droit à Monza, d'instruire Egidio de l'engagement qu'il avait contracté, et de lui demander conseil et assistance pour le remplir.

Le triste messager revint plus tôt que son maître ne s'y attendait avec la réponse d' Egidio, que l'entreprise était d'une exécution facile, qu'il répondait du succès ; que l'Innommé eût à envoyer aussitôt une voiture que personne ne pût reconnaître, avec deux ou trois bravi convenablement déguisés; qu'Egidio prenait sur lui le soin de tout le reste et se chargeait du plan de l'expédition. A cet avis, l'Innommé, quelles que fussent les pensées qui traversèrent en ce moment son esprit, donna en toute hâte à Nibbio luimême l'ordre de tout disposer conformément à l'accord convenu, et d'aller en personne, avec deux autres qu'il désigna, prendre la part nécessaire à l'exécution de l'entreprise.

Si, pour rendre l'horrible service qui lui avait été demandé, Egidio avait dû ne compter que sur ses seuls moyens ordinaires, il ne se serait certainement pas si vite engagé par une promesse aussi formelle. Mais, dans cet asile même où tout semblait devoir être un obstacle, l'atroce jeune homme avait un moyen connu de lui seul ; et, ce qui pour d'autres eût été la plus grande difficulté, devenait pour lui un instrument. Nous avons raconté comment l'infortunée signera eut le malheur de prêter une fois l'oreille ft ses paroles; et le lecteur n'e^st pas sans avoir compris que cette fois ne fut pas la dernière : co ne fut qu'un premier pas dans une voie d'abomination et de sang. Cette même voix, devenue impérieuse, devenue, je dirais presque, sa maîtresse tyrannique pour le crime, lui imposa, en cette circonstance, le sacrifice de l'innocente qui avait été confiée à sa protection et à sa garde.

La proposition parut effroyable à Gertrude. Perdre Lucia par un accident imprévu, sans sa faute, lui aurait semblé un malheur, un douloureux châtiment; et c'était avec une lâche préméditation, avec une affreuse perfidie qu'il lui était enjoint de s'en priver et de convertir en un nouveau

sujet de remords ce qu'elle envisageait comme un moyen d'expiation. La malheureuse tenta toutes les voies pour se soustraire à Thorrible commandement; toutes, hormis la seule qui eût été infaillible, et qui était pourtant en son f pouvoir. Le crime est un maître rigide, inflexible contre i lequel peut seul espérer d'être fort celui qui se révolte avec il la volonté de s'en affranchir entièrement. C'est ce à quoi Gertrude ne voulait point se résoudre, et elle obéit.

C'était le jour fixé; l'heure convenue approchait. Gertrude, retirée avec Lucia dans son parloir particulier, la \ comblait de caresses plus affectueuses que de coutume : et Lucia les recevait et y correspondait avec urie tendresse croissante : comme la brebis, frémissant sans crainte sjU3 la main du berger qui la flatte et l'entraîne mollement, se retourne pour lécher cette main, sans se douter que le boucher, h qui son maître l'a vendue un instant auparavant, est là dehors qui l'attend à la porte du bercail.

« J'ai besoin d'un grand service, et vous seule pouvez me le rendre. J'ai bien des gens à mes ordres et tout prêts à m' obéir ; mais je n'ai personne à qui je puisse me fier. Pour une affaire particulière et de la plus haute importance, que je vous raconterai plus tard, j'ai besoin de parler tout de suite, tout de suite à ce père gardien des capucins qui vous a conduite ici, auprès de moi, ma pauvre Lucia; mais il est ausçi très-important que personne ne sache que c'est moi qui l'ai envoyé chercher. Je n'ai que vous pour faire secrètement cette commission. »

Lucia fut atterrée d'une teiic demande; et, avec sa timidité ordinaire, mais non sans une forte expression d'étonnement, elle allégua, pour s'en exempter, les raisons que la signora aurait pourtant dû comprendre et qu'elle aurait dâ. prévoir : sans sa mère, sans personne pour l'accompagner, sur une route solitaire, dans un pays inconnu... Mais Gertrude, instruite à une école infernale, témoigna à son tour une si grande surprise et un si vif regret de rencontrer une telle résistance de la part de celle qu'elle avait tant comblée de bienfaits, elle affecta de trouver ces excuses si frivoles!... Quoi! en plein jour, un si court trajet, un chemin que Lucia avait fait peu de jours auparavant et dont la simple indication l'aurait fait trouver, sans possibilité d'er-

reur, même à quelqu'un qui ne l'aurait jamais vu!... Elle en dit tant que la pauvrette, touchée de reconnaissance et de honte en même temps, laissa échapper de sa bouche : « Eh bien ! que dois-je faire?

— Allez au couvent des capucins : et elle lui traça de nouveau la route ; faites appeler le père gardien et dites-lui qu'il vienne me parler de suite, de suite; mais qu'il ait soin que personne ne s'aperçoive que c'est sur ma demande.

— Mais que dois-je dire à la tourière qui ne m'a jamais vue sortir et qui me demandera où je vais?

— Faites en sorte de passer sans être vue ; et, si vous n'y pouvez parvenir, dites-lui que vous allez à telle église, où vous avez promis d'aller faire une prière.

Nouvelle difficulté pour Lucia ; un mensonge ! Mais la signera se montra de nouveau si peinée de ses répugnances, lui fit tant de honte de ce qu'elle mettait un vain scrupule au-dessus de la reconnaissance que la pauvre fille, abasourdie plutôt que convaincue, et surtout profondément émue par ces paroles, répondit : Eh bien ! je vais y aller. A la garde de Dieul Et elle s'en alla.

Lorsque Gertrude, qui, de la grille, la suivait d'un œil ûxq et morné, la vit mettre le pied sur le seuil, comme saisie par un sentiment irrésistible, ouvrit instinctivement la bouche et s'écria : Écoutez, Lucia!

Celle-ci se retourna et revint vers la grille. Mais déjà une autre pensée, une pensée habituée à triompher de toutes les autres, avait prévalu dans l'esprit pervers de Gertrude. Faisant semblant de n'être pas satisfaite des instructions qu'elle lui avait déjà données, elle indiqua de nouveau à Lucia la route qu'elle devait suivre et la congédia en disant : Faites bien tout comme je vous ai dit et revenez aussitôt. Lucia partit.

Elle franchit, sans être vue, la porte du cloître, suivit la rue les yeux baissés et en rasant le mur ; sur les indications qui lui avaient été données et guidée aussi par ses propres souvenirs, elle trouva la porte du bourg et en sortit toute recueillie en elle-même et un peu tremblante ; elle prit la grande route, arriva bientôt à Fangle de celle qui conduisait au couvent et la reconnut. Cette route était et est encore aujourd'hui enfoncée, comme le lit d'un fleuve entra

deux hauts talus bordés d'arbres qui, étendant au-dessus d'elle leurs branches touffues, la recouvrent comme d'une sorte de voûte. Lucia, en s'y engageant et en la voyant entièrement déserte, sentit redoubler sa frayeur, et elle hâtait le pas; mais, après un court trajet, elle se rassura un peu ,en voyant une voiture de voyage arrêtée et, près de cette voiture, à côté de la portière ouverte, deux voyageurs qui regardaient de côté et d'autre, comme des gens qui cherchent à s'orienter, incertains de leur chemin. Arrivée plus près, elle entendit l'un des deux qui disait : Voici Une brave femme qui nous indiquera notre route. En effet, lorsqu'ello fut tout près de la voiture, ce même voyageur, avec des manières plus gracieuses que ne l'était sa mine, se tourna vers elle et lui dit: «S'il vous plaît, jeune fille, pourriez-vous nous enseigner la route de Monza?

— Ces seigneurs sont tournés à l'opposé, répondait la pauvrette : Monza est par là... «et elle se retournait pour l'indiquer du doigt, quand l'autre compagnon (c'était Nibbio), la saisissant à l'improviste par le milieu du corps, la soulève de terre. Lucia, épouvantée, retourne vivement la tête en arrière et jette un long cri ; le brigand la pousse dans la voiture: un troisième, qui s'y était tenu caché, assis dans le fond, l'appréhende d'en haut et force la malheureuse, qui se débat en vain et crie de toutes ses forces, h s'asseoir en face de lui ; un autre, lui mettant un mouchoir sur la bouche, lui renfonce ses cris dans le gosier. En attendant, Nibbio, d'un bond, se précipite, lui aussi, dans la voiture ; la portière se referme et la voiture part à fond de train. Celui qui avait adressé cette demande insidieuse à Lucia, resté seul sur la route, jette vivement un regard inquiet tout alentour et, ne voyant personne, prend son élan, gravit la pente de l'un des talus, s'accroche là-haut à une des branches de la haie qui en couronne le sommet, enjambe cette haie et, s'étant enfoncé dans un buisson de chênes nains, qui longeait la route durant un certain trajet, s'y tapit pour n'être pas vu du monde qui pouvait accourir aux cris poussés par Lucia. Cet homme n'était autre qu'un des bravi d'Egidio : il était resté à faire le guet près de la porte du monastère; il avait vu Lucia en sortir: il avait remarqué sa mise et ses traits, et était accouru par

un chemin de traverse pour rattendre à l'endroit convenu.

Qui pourra maintenant dépeindre la terreur, Tangoisse de cette infortunée, retracer ce qui se passait dans son esprit? L'anxiété de connaître son horrible situation lui faisait ouvrir de grands yeux effarés qu'elle refermait aussitôt, saisie d'horreur et d'épouvante à la Vue de ces affreux visages; elle se tordait, essayait de se dégager, mais elle était maintenue de tous côtés : elle rassemblait toutes ses forces et s'élançait pour se jeter vers la portière, mais deux bras vigoureux la tenaient comme clouée dans le fond de la voiture, et quatre autres mains de fer l'y arc-boutaient. A chaque mine qu'elle faisait de vouloir pousser un cri, le mouchoir venait le lui étouffer dans le gosier. Pendant ce temps, trois bouches d'enfer, avec la voix la plus humaine qu'il leur était possible de faire entendre, lui répétaient à tout instant : Silence, taisez-vous, n'ayez pas peur; nous ne voulons vous faire aucun mal. Après quelques instants d'une lutte si violente, elle parut s'apaiser : elle laissa aller ses bras, sa tête retomba en arrière, elle entr' ouvrit péniblement les paupières, son œil devint fixe, immobile, et oes horribles visages qui étaient devant elle lui semblèrent se confondre et tournoyer dans un monstrueux pêle-mêle : une pâleur mortelle se répandit sur ses traits, son visage se couvrit d'une sueur froide; elle s'affaissa et s'évanouit.

« Allons, allons, courage ! lui criait Nibbio. Courage, courage! répétaient les deux autres bandits; maisl'éga/rement de tous ses sens préservait en ce moment la pauvre Lucia d'entendre les encouragements de ces horribles voix.

— Diable! elle a l'air d'une morte! dit l'un de ces hommos : Si elle allait être morte tout de bon?

— Bah ! dit Tautre, c'est une de ces pâmoisons comme il en prend aux femmes. Je sais bien, moi, que quand i'^ai voulu expédier quelqu'un à l'autre monde, homme ou fename, il en a fallu bien d'autres.

— Assez ! dit Nibbio : occupez-vous de votre devoir et n'allez pas chercher autre chose. Sortez les tremblons de de'ssous le siège et tenez-les prêts; car, dans ce bois où noua

Manzoni. — Les Fiancés. )• — ^^

o'y(] LES FIANCÉS DE MANZONI.

entrons, il y a toujours de mauvais garnements de cachés. Eh! mais non, pas à la main, diable! mettez-les derrière votre dos; là, couchés. Ne voyez-vous donc pas que nous avons affaire aune poule mouillée qui se pâme pour un rien? Si elle venait à apercevoir des armes, c'est pour le coup qu'elle serait capable d'en mourir! Et, lorsqu'elle va avoir repris connaissance, faites bien attention de ne point lui faire peur : ne la touchez pas si je ne vous fais pas signe ; pour la contenir, je sufFis seul. Et silence : laissez-moi parler quand il le faudra. »

En attendant, la voiture, qui allait toujours un train de poste, éiait entrée dans le bois.

Après quelque temps, la pauvre Lucia commença à revenir de son évanouissement, comme d'un sommeil profond et agité, et elle ouvrit les yeux. Elle eut d'abord assez de peine à distinguer les hideux objets qui l'environnaient, à coordonner ses pensées, à recueillir ses souvenirs : finalement elle comprit de nouveau son effroyable situation. Le premier usage qu'elle fît du peu de forces qui lui étaient revenues, ce fut de se jeter vers la portière pour s'en précipiter dehors; mais elle fut bientôt maîtrisée et ne put voir qu'un instant la sauvage solitude du lieu par où elle passait. Elle poussa de nouveau un cri ; mais Nibbio, en levant sa grossière main avec le mouchoir : u Allons, lui dit-il le plus doucement qu'il put, tenez-vous tranquille, et il n'en sera que mieux pour vous : nous ne voulons pas vous faire du mal; mais, si vous ne vous taisez pas, nous vous ferons taire.

— Laissez-moi aller ! Qui etes-vous? Où me menez-vous. Pourquoi m' avez-vous prise? Laissez-moi aller, laissez-moi aller 1

— Je vous dis de ne pas avoir peur : vous n'êtes pas une enfant, et vous devez comprendre que nous ne voulons pas vous faire de mal. Ne voyez-vous pas que nous aurions pu vous tuer cent fois, si nous avions de mauvaises intentions? Soyez donc tranquille.

— Non, non ; laissez-moi continuer ma route ; je ne vous connais pas.

— Nous vous connaissons bien, nous.

— Oh ! bonne Sainte Vierge! Laissez-moi aller, par chs^

rite! Qui donc êtes-vous? Pourquoi m'avez-vous piise?

— Parce que cela nous a été ordonné.

— Mais qui? Qui donc? Qui peut vous Tavoir ordonné?

— Chut! dit Nibbio en se refrognant : ce n'est pas à nous qu'il faut faire de semblables questions. »

Lucia tenta encore une fois de se précipiter par la portière ; mais voyant que tous ses efforts étaient vains, elle eut de nouveau recours aux prières ; et, le visage baissé, les yeux inondés de larmes, la voix entrecoupée par les sanglots, les mains jointes devant sa bouche : <c Oh! disait-ellei .pour Tamour de Dieu, pour Tamour de la Sainte Vierge, laissez-moi aller! Quel mal vous ai-je fait? Je suis une pauvre créature qui ne vous ai fait aucun mal ! Celui que vous m'avez fait, je vous le pardonne du fond du cœur ; et je prierai Dieu pour vous. Si vous avez, vous aussi, une fille, une femme, une mère, songez à ce qu'elles souffriraient si elles étaient dans une pareille situation. Souvenez-vous que nous devons tous mourir un jour, et qu'en ce jour vous aurez besoin que Dieu use de miséricorde envers vous. Laissezmoi aller ; laissez-moi là ; le Seigneur me fera retrouver ma route.

— Nous ne le pouvons pas.

— Vous ne le pouvez pas? Oh Seigneur! Pourquoi ne le pouvez- vous pas? Où voulez -vous me conduire? Pourquoi?...

— Nous ne le pouvons pas : c'est inutile ; mais soyez sans crainte, car nous ne voulons vous faire aucun mal : tenezvous tranquille, et personne ne vous touchera. »

Consternée, le cœur navré, et en proie à une terreur toujours plus grande en voyant que ses paroles ne produisaient aucun effet, Lucia se tourna vers Celui qui tient dans ses mains le cœur des hommes et peut à son gré attendrir les plus endurcis. Elle se blottit dans le coin où elle avait été placée, croisa ses bras sur sa poitrine et fit une fervente prière du fond du cœur ; puis, ayant tiré son chapelet de sa poche, elle commença à le dire avec plus de foi et de dévotion qu'elle ne l'avait encore fait de sa vie. De temps en temps, espérant d'avoir obtenu la grâce qu'elle demandait, elle se tournait de nouveau vers ces hommes pour les prier, pour les supplier encore, mais toujours en vain. Puis dû-

rechef elle s'évanouissait, puis elle reprenait ses sens pour retomber dans de nouvelles alarmes. Mais notre cœur se refuse désormais à en poursuivre plus longtemps le lamentable récit : un sentiment trop douloureux de pitié nous presse d'arriver au terme de ce voyage, qui dura plus de quatre heures, et après lequel il nous faudra pourtant tra verser d'autres heures de mortelles angoisses. Transportonsnous au château où l'infortunée était attendue.

L'Innommé l'attendait, en effet, mais avec une inquiétude et dans une perplexité tout à fait insolites. Chose étrange! Cet homme qui, d'un cœur léger et imperturbable, avait disposé de tant d'existences; qui, dans tant de méfaits qu'il avait commis, n'avait jamais compté pour rien *les angoisses qu'il avait fait endurer, si ce n'est quelquefois pour y puiser et pour y savourer avec un plus cruel raffinement les sauvages voluptés de la vengeance ; maintenant, à l'idée de la violence qu'il exerçait sur cette Lucia, une inconnue pourtant, une humble villageoise, il éprouvait comme une répugnance, comme un regret, je dirais presque une sorte d'effroi. D'une haute fenêtre de son sinistre cas tel, il regardait depuis déjà quelque temps vers un des débouchés de la vallée, lorsque voilà tout à coup la voiture apparaître et s'avancer lentement : cette première coarse échevelée ayant épuisé la fougue et dompté les forces des chevaux. Et bien que, du point où il S3 tenait en observation, le convoi ne parût pas plus grand qu'une de ces petites voitures que les enfants traînent après eux pour leur amusement, il la reconnut néanmoins aussitôt ; et il sentit de nouveau son cœur tressaillir et battre avec plus de violence.

— Y sera-t-elle? pensa-t-il aussitôt; et il continuait à se dire à lui-même à haute voix : Quel tourment me cause cette femme ! Débarrassons-nous-en.

Et il se disposait à appeler un de ses bravaches et à l'expédier au plus vite au-devant de la voiture pour donner l'ordre à Nibbio de tourner bride et de conduire cette fille au château de don Rodrigo. Mais un 7ion impérieux qui vibra incontinent dans son esprit fit évanouir ce dessein. Aiguillonné. pourtant par le besoin d'ordonner quelque cliose, ne pouvant supporter de rester là inactif à attendre cette

LES FIANCES DE MAN'ZONÎ.

voiture qui s'avançait pas à pas, comme un guet-apens, que sais-je, comme un châtiment, il fit appeler une vieille femme, une des servantes de la maison.

Cette femme était la fille d'un ancien garde du château ; elle était née dans le château même et y avait passé toute sa vie. Ce qu'elle y avait vu et entendu depuis sa plus tendre enfance avait inculqué dans son esprit une haute et formidable opinion du pouvoir de ses maîtres; et la maxime principale qu'elle avait puisée dans les instructions et dans les exemples, c'était qu'il fallait leur obéir en toute chose parce que, s'ils pouvaient faire beaucoup de mal, ils pouvaient aussi faire beaucoup de bien. L'idée du devoir, déposée comme un germe dans le cœur de tous les hommes, eji se développant dans le sien simultanément avec les sentiments d'un respect, d'une crainte, d'un dévouement serviles, s'y était associée et, en quelque sorte, identifiée avec eux. Lorsque l'Innommé, devenu seigneur et maître, commença à faire de son pouvoir l'épouvantable usage dont nous avons parlé, cette femme en éprouva d'abord tout ensemble et un certain sentiment d'horreur et un sentiment plus profond ue sujétion. Avec le temps, elle s'était par degrés habituée à ce qu'elle voyait et à ce dont elle entendait parler tout le jour : la volonté puissante et sans frein d'un aussi redoutable seigneur était â ses yeux comme une sorte de justice fatale. Parvenue à un âge déjà mûr, elle avait épousé un serviteur de la maison, qui, bientôt après, étant allé à une expédition périlleuse, laissa ses os sur une grande route et sa femme veuve au château. La prompte vengeance que le seigneur tira alors de cette mort lui procura une consolation féroce et accrut en elle l'orgueil d'être sous une telle protection. A partir de ce moment, elle ne mit que bien rarement le pied hors du château ; et, peu à peu, il no lui resta presque plus, de la vie humaine, que les seules idées qu'elle en puisait en ce lieu. Elle n'était attachée à aucun service particulier; mais, parmi cette cohorte de bandits, tantôt l'un, tantôt l'autre lui donnait atout instant quelque chose à faire : ce qui était son cauchemar. Elle avait tantôt des bardes à rapiécer, tantôt à apprêter en toute hâte le repas à ceux qui revenaient d'une expédition, tantôt à panser des blessés. Quant aux ordres, aux re-

proches aussi bien qu'aux remercîments de ces gens-là, ils étaient presque toujours assaisonnés de railleries et de gros mots : la vieille, telle était le sobriquet dont on l'appelait usuellement ; les épithètes ensuite, car il était rare que Ton n'y en accolât pas quelqu'une, variaient selon ; les circonstances et selon le caprice de l'interlocuteur. Dérangée dans sa paresse et piquée dans sa rageuse suscepti-^: bilité, qui étaient deux de ses passions prédominantes, elle ripostait souvent à ces compliments par des paroles dans ^ lesquelles maître Satan aurait plus reconnu de son esprit j que dans celles des provocateurs.

« Tu vois là-bas cette voiture ? lui dit le seigneur. ■ — Je la vois, répondit-elle en avançant son menton de ' galoche et en bi^aquant ses yeux caves, comme si elle eût voulu les faire ressortir à fleur des orbites. •

— Fais au plus vite, au plus vite apprêter une litière ; entres-y et fais-toi porter à la Male-Nuit au plus vite, au plus vite : il faut que tu y. sois avant que cette voiture n'y arrive : elle n'avance, du reste, que comme on va au supplice. Dans cette voiture, il y a... il doit y avoir... une jeune fille. Si elle y est, dis à Nibbio, par mon ordre, qu'il la place dans la litière, et qu'il ait à se rendre immédiatement au- .. près de moi. Tu monteras dans la litière avec cette... jeune fille ; et, lorsque vous serez arrivées ici, tu la conduiras dans ton logement. Si elle te demande où tu la mènes, à qui appartient ce château, garde-toi bien...

— Oh ! dit la vieille.

— Mais, poursuivit l'Innommé, donne-lui du courage : rassure-la.

— Que dois-je lui dire?

— Ce que tu dois lui dire? Rassure-la, te dis-je. Es-tu donc venue jusqu'à ton âge sans savoir de quelle manière il faut s'y prendre pour rassurer quelqu'un, quand on lèvent? N'as-tu jamais éprouvé aucune peine de cœur? N'as-tu jamais eu peur? Ne sais-tu pas quelles sont les paroles qui peuvent faire plaisir dans de pareils moments? Eh bien! dis-lui de ces paroles-là : trouves-en, que le diable t'emporte ! Et va vite. »

Une fois la vieille partie, il s'arrêta quelque temps devant la fenêtre, les yeux fixés sur cette voiture qui déjà parais-

LES FIANCÉS DE MANZONI. 38 î

sait-de beaucoup plus grande; puis il regarda le soleil qui, en ce moment, se cachait derrière la montagne ; il regarda ensuite les nuages épars au-dessus, qui, de gris qu'ils étaient, devinrent presque en un instant couleur de feu. Il se retira, referma la fenêtre et se mit à se promener en tous sens à travers la chambre, à pas rapides, comme quelqu'un de pressé.

FIN DU PllEMIER VOLUM»

74j li. — Couloniniiers, Imp. Paul BRODARD. -- P6-14.

PLANDEIAYILLE

au XYE^ Siècle à l'c^TieaUon des HANCES^

m,n d^i ScTcù •a drpU Aalùli

M (ordusïa

Contrada dcl Diuao diTorta

JBorqo S.^irurda

.Strada diS.Marm

Zl.CfdosadiS.Mzrco lï.R Tonio Marcdiùio •a-amirada di Hm-j/oNu Zk.Carroiio di'Jhrta JVu 2h.Chù^sadi^S

-•Ow.

COULOMMIERS Imprimerie Paul BRODARD

Page 1