CHAPITRE XÏX
Ceiui qui, en voyant dans un champ mal cultivé une herbe sauvage, telle, par exemple, qu'un beau pied de patience, voudrait savoir au juste si elle provient d'une graine mûrie dans le champ même, ou d'une graine que le vent y a apportée ou qu'un oiseau y a laissé tomber, aurait beau méditer là-dessus, il n'arriverait jamais à aucune solution. C'est ainsi que nous-même, nous ne saurions jamais dire si la détermination du comte-oncle de se servir du père provincial pour trancher de la façon la plus convenable ce nœud embrouillé, avait pris spontanément naissance dans le fond de son cerveau ou si elle y avait été insinuée par la suggestion d'Attilio. Ce qu'il y a de certain, c'est que celui-ci n'avait pas jeté ce mot au hasard ; et, quoiqu'il dût bien s'attendre qu'à une insinuation aussi peu déguisée, la vanité ombrageuse du comte-oncle aurait regimbé, il avait voulu, malgré tout, faire luire à ses yeux l'idée de cet expédient et lui faire entrevoir la route dans laquelle il désirait qu'il s'engageât. D'autre part, l'expédient était si conforme à l'humeur du comte-oncle, si clairement indiqué par les circonstances, qu'il y a tout à parier que, même sans aucune sug-. gestion, il l'aurait, de lui-même, imaginé et adopté. Il s'agissait que, dans une querelle désormais trop ouverte, un homme qui portait son nom, un de ses propres neveux, n'eût pas à avoir le dessous : c'était là un point très-essen-
tiel au prestige de son pouvoir, qui lui tenait tant au cœur. La satisfaction que son neveu pouvait se donner par luimême aurait été un remède pire que le mal, une source de complications et de graves embarras; et il fallait y obvier n'importe à quel prix et sans perdre un instant. S'il avait, dans un pareil moment, donné Tordre à Rodrigo de partir de son château, il était à peu près certain que Rodrigo n'aurait pas obéi; et, s'il avait obéi, c'eût été céder le champ de bataille, c'eût été sa propre maison battant en retraite devant un couvent. D'autre part, les ordres, la force légale et tous les épouvantails de ce genre n'avaient aucune prise sur un adversaire de cette condition. Le clergé régulier et séculier était entièrement affranchi de toute juridiction laïque; et cette immunité s'étendait non-seulement aux personnes, mais aussi aux lieux qu'elles habitaient : c'est là un fait bien connu, même de ceux qui n'auraient jamais lu d'autre histoire que celle-ci ; et ceux qui en seraient là seraient frais, soit dit en passant. Tout ce que l'on pouvait contre un pareil adversaire, c'était de faire en sorte de l'éloigner; et le seul moyen d'y parvenir, c'était de s'adresser au père provincial qui seul pouvait à son gré le faire rester ou le faire partir.
Or le père provincial et le comte -oncle étaient d'anciennes connaissances ; ils s'étaient vus rarement, mais chaque fois avec de grandes démonstrations d'amitié et avec des offres de service à profusion. Il est parfois plus facile d'avoir bon marché de quelqu'un qui commande à un grand nombre d'individus que d'un seul de ses subordonnés ; car celui-ci ne voit que son affaire, ne sent que sa passion, ne prend souci que de son point d'honneur ; tandis que l'autre aperçoit d'un seul coup mille relations, mille contingences, mille intérêts, mille choses à éviter, mille clioses à sauvegarder, et on peut ainsi le prendre par mille côtés.
Après mûre réflexion, le comte-oncle invita un jour le père provincial à dîner, et il lui ménagea un choix de convives assortis avec la préméditation la plus finement calculée. Il s'y trouvait quelques-uns de ses parents des plus titrés, de ceux dont le nom était à lui seul'un grand titre, et qui, par leur maintien, par une certaine aisance native et par le ton de protection avec lequel, du haut de leur
hauteur, ils daignaient parler de grandes choses en termes familiers, réussissaient, sans même le faire exprès, à imprimer et à rafraîchir à chaque instant Tidée de leur supériorité et de leur puissance. Il s'y trouvait aussi un certain nombre de clients attachés à la maison par un dévouement héréditaire et, au personnage, par une servitude de toute leur vie, lesquels, commençant au potage à dire oui de la bouche, des yeux, des oreilles, de toute la tête, de tout leur corps, de toute leur âme, vous avaient, au dessert, réduit un homme à ne plus se souvenir de la manière dont il fallait s'y prendre pour dire non.
Une fois à table, le comte amphitryon fit bientôt tomber la conversation sur le chapitre de Madrid. On va à Rome par plusieurs chemins (1); à Madrid, il y allait par tous indistinctement. Il parla de la cour, du comte-duc, des ministres, de la famille du gouverneur, des courses de taureaux, qu'il pouvait parfaitement décrire y ayant assisté et ayant joui de ce spectacle du haut d'une place d'honneur; il parla de l'Escurial dont il pouvait rendre compte point par point, attendu qu'an favori du comte-duc lui en avait montré les plus petits recoins. Pendant quelque temps, toute la société demeura, coname un auditoire, attentive à n'écouter que lui seul; puis elle se partagea en conversations particulières. Il continua alors à raconter une autre foule de ces belles choses au père provincial qui était assis à côté de lui et qui le laissa dire et dire jusqu'à satiété. Mais, à un moment donné, le comte changea de discours, le détourna de Madrid ; et, de cour en cour, de dignité en dignité, il l'amena sur k cardinal Barberini qui était capucin et frèï'e du pape Urbain VIII alors régnant. Après avoir bien parlé, il dut finalement laisser aussi un peu parler les autres et se tenir à écouter, à son tour, et se souvenir qu'en tin de compte il n'y avait pas au monde rien que les personnages qui avaient ses préférences. Peu après s'être levés de table, il pria le père provincial de vouloir bien passer un instant avec lui dans une autre pièce.
(1) On dit proverbialement en France : Tous les chemins mènent à Rome. Mais on dit en Italie' : Si va a Roma per più strade (on va ù Rome par plusieurs chemins). {Note du traducteur,)
Les fiancés de manzonî. â5l
Deux puissances, deux têtes blanches, deux expériences consommées se trouvaient en présence. Le magniîique seigneur fit asseoir le très-révérend père ; puis il s'assit à son tour et commença en ces termes : « Vu l'amitié qui existe entre nous, j'ai cru pouvoir entretenir Votre Paternité d'une affaire qui nous intéresse mutuellement et qui demande à être conclue entre nous, sans passer par d'autres mains qui pourraient... C est pourquoi, sans détours, le cœur sur la main, je vais de suite vous dire de quoi il s'agit ; et je suis sûr qu'en deux mots nous allons nous mettre d'accord. Dites-moi : dans votre couvent de Pescarenico, vous avez, n'est-il pas vrai, un certain père Cristoforo de***?...
Le père provincial fit signe que oui.
« Que Votre Paternité veuille bien alors me dire franchement, en toute confiance... Ce sujet... ce père... Personnellement , je ne le connais pas ; et pourtant, des pères capucins, j'en connais beaucoup, tous hommes d'or, zélés, prudents, humbles : j'ai toujours été l'ami de votre ordre depuis mon enfance... Mais, dans toute famille un peu nombreuse... il y a toujours quelque individu, quelque tête... Et, ce père Cristoforo, je sais, par de certains rapports, que c'est un homme... passablement amateur de querelles..: qui n'a pas toute cette prudeace, tojis ces égards.... Je gagerais qu'il a du plus d'p?'c .uis donner du fil à retordre à Votre Paternité.
— Je vois ce que c'est ; il y a une pique là-dessous, pensait, en attendant, le père provincial. C'est ma faute ; je le savais pourtant, que ce bienheureux Cristoforo était un homme à faire voyager de chaire en chaire et à ne jamais laisser poser plus de six mois à la môme place, surtout dans un couvent de campagne.
— Ohl dit-il ensuite à haute voix :je suis vraiment désolé d'apprendre que Votre Magnificence ait une pareille opi nion du père Cristoforo; car, selon ce que j'en sais, c'est un religieux d'une conduite exemplaire au couvent et très considéré môme au dehors.
— Je conçois très-bien que Votre Paternité... doit nécessairement... Cependant... cependant je veux, en ami sincère, vous prévenir d'une chose qu'il importe que vous sachiez ; et, quand môme vous en seriez déjà informé, je puis,
sans manquer- à mon devoir, vous faire entrevoir certaines conséquences.... possibles ; je n'en dis pas davantage. Nous savons que ce père Cristoforo tenait sous sa protection un homme de ces parages-là, un homme... Votre Paternité n'est pas sans en avoir entendu parler : celui qui s'est échappé avec tant de scandale des mains de la justice, après avoir fait, dans cette terrible journée de la Saint-Martin, des choses... des choses... Lorenzo Tramaglinol
— Aïe ! pensa le père provincial ; et il dit : C'est la première fois que j'entends parler de cette particularité; toutefois, Votre Magnificence n'ignore pas qu'une partie de notre mission consiste précisément à aller en quête des hommes égarés pour les ramener...
— C'est très-bien ; mais la fréquentation des hommes égarés d'une certaine espèce!... ce sont choses épineuses, affaires délicates... Et ici, au lieu de gonfler les joues et de souffler, il serra les lèvres et aspira autant d'air qu'il avait coutume d'en émettre en soufflant. Puis il reprit : J'ai jugé nécessaire de vous donner cet avis parce que si jamais Son Excellence... Quelque déna arche pourrait être faite à ce sujet auprès de la Curie romaine... je n'en sais rien... et, de Rome, il pourrait vous venir quelque...
— Je suis fort obligé à Votre Magnificence de cet avis ; toutefois je demeure convaincu que, si l'on vient à prendre des informations là-dessus, on trouvera que, si le père Cristoforo a fréquenté l'homme que vous dites, ce n'a été qu'à seule fin de le convertir à de meilleurs sentiments. Le père Cristoforo, je le connais.
— Vous savez, sans doute, mieux que moi quelle espèce de sujet il a été dans le siècle, les jolis exploits qui ont signalé sa jeunesse.
— C'est là la gloire de l'habit, seigneur comte, qu'un homme qui, dans le siècle, a pu faire parler de lui, une fois qu'il en est revêtu, devienne un autre homme. Et depuis que le père Cristoforo porte cet habit...
— Je voudrais le croire : je le dis du fond du cœur, je voudrais le croire; mais quelquefois... comme dit le proverbe... rhabit ne fait pas le moine. »
Le proverbe ne s'adaptait pas exactement à la circonstance; mais le camte l'avait cité à la place d'un autre qui
lui passait par la tête : le loup a beau changer de poil, il reste toujours loup.
«J'ai de certaines informations, continuait-il, j'ai de certains indices...
— Si Votre Magnificence, dit le père provincial, sait positivement que ce religieux ait commis quelque faute (nous sommes tous sujets à faillir), vous me ferez une véritable faveur de m'en informer. Je suis le supérieur, indigne sans doute, mais je le suis précisément pour réprimer, pour réparer...
— Je vais vous dire : à cette circonstance fâcheuse de la faveur affichée par ce père à l'égard de l'individu en question, il s'en ajoute une autre également très-désagréable et qui pourrait... Mais, entre nous, nous arrangerons tou"^ du même coup. Il arrive donc que ce même père Cr' foro s'est mis en lutte ouverte avec mon neveu, don Rodrigo ***.
— Oh ! voilà une chose qui me désole 1 qui me désole, qui me désole véritablement.
— Mon neveu est jeime, bouillant; il se sent ce qu'il est; il n'est pas habitué à être provoqué...
— Il sera de mon devoir de prendre de sérieuses informations sur un fait semblable. Comme je l'ai déjà dit à Votre Magnificence (et, avec votre longue expérience du monde et avec votre équité, vous connaissez ces choses mieux que moi), nous sommes tous de chair, tous sujets à faillir... tant d'un côté que de l'autre ; et si notre père Cristoforo a manqué...
— Écoutez-moi, écoutez^noi : des choses de cette nature, ainsi que ie vous le disais tout à l'heure, sont de ces choses, voyez-vous, que nous devons terminer entre nous, ensevelir ici... de ces choses, qu'à vouloir trop les remuer... on fait pis encore. Votre Paternité sait ce qui arrive en pareil cas : ces querelles, ces piques commencent quelquefois par une pointillé, et puis elles vont, elles vont souvent bien loin... Et si l'on veut en trouver la racine, de deux choses Tune, ou l'on n'en vient pas à bout, ou bien l'on fait surgir une foule d'autres complications. Des affaires de ce genre, iî faut les assoupir, les trancher, Père très-révérend : les trancher, les assoupir. Mon neveu est jeune ; le religieux,
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d'aprôs ce qu'il m'en a été dit, a encore toute Tardeur, toutes les... inclinations d'un jeune homme; c'est doncànous que les années ont mûris (hélas ! bien que trop, n'est-ce pas, père très-révérend), c'est à nous, dis-je, à avoir de la raison pour les jeunes et à réparer leurs sottises. Fort heureusement il en est encore temps ; la chose ne s'est pas ébruitée, et c'est encore le cas d'un bon 'principiis obsta. 11 faut éloigner le feu de la paille. Il arrive parfois qu'un sujet qui ne fait pas très-bien dans un endroit, ou qui même y cause quelque désordre, réussit à merveille autre part. Votre Paternité saura bien trouver où caser convenablement ce religieux. Il se trouve justement l'autre circonstance que ce père peut, par ses accointances... être devenu suspect à qui... ne serait probablement pas fâché de le voir envoyé au loin; et, en le coUoquant dans quelque poste un peu éloigné, nous faisons d'une pierre deux coups : avec un seul voyage, nous rendons deux services ,** tout s'arrange de soi ou, pour mieux dire, il n'y a rien de dérangé. »
Le père provincial s'attendait à cette conclusion depuis le commencement de la tirade. — Eh! parbleu ! pensait-il : je vois bien ou tu veux en venir. C'est toujours ainsi : dès qu'un pauvre moine se trouve aux prises avec vous autres ou avec l'un de vous, ou vous donne le moindre ombrage, incontinent le supérieur doit le faire promener sans chercher s'il a tort ou raison.
Et lorsque le comte se tut et eut poussé un .ong souffle, qui équivalait à un point : « Je comprends parfaitement, dit le père provincial, ce que le seigneur comte veut dire; mais avant de faire un pas...
— C'est un pas et ce n'en est pas un, très-révérend père : c'est une chose toute naturelle, une chose tout à fait ordinaire; et, si l'on ne prend pas ce partie et promptement, je prévois une foule de désordres, une iliade de malheurs. De se porter à quelque extrémité... je ne voudrais pas croire que mon neveu... et puis... je suis là pour l'en empêcher. Mais, au point où en sont les choses, si nous ne tranchons pas l'affaire ici, entre nous, sans perdre de temps, par un coup décisit, il n'est pas probable qu'elle s'arrête, qu'elle reste secrète... et alors ce n'est plus seulement mon neveu...
Nous éveillons un guêpier, très-révérend père. Vous le voyez : nous sommes une maison, nous avons des alliances... - Illustres...
— Vous m'entendez : tous gens qui ont du sang dans les veines et qui, dans ce monde... comptent pour quelque chose. Le point d'honneur s'en mêle; chacun épouse la querelle; on en fait une affaire commune, et alors... celui-là même qui désire la paix"... Oh ! ce serait un vrai crève-cœur pour moi de devoir... de me trouver... moi qui ai toujours eu une si grande tendresse pour les pères capucins!... Pour faire le bien, comme vous le faites, à la si grande édification du public, vous autres, bons pères, vous avez besoin de jouir de la plus entière tranquillité, de ne pas avoir de tracas, d'être en bonne harmonie avec qui... Et puis, vous avez des parents dans le siècle... et ces vilaines affaires de point d'honneur, pour peu qu'elles durent, s'étendent, se ramifient et finissent par envahir tout un monde. Moi, je me trouve investi de cette charge importante qui m'oblige à garder certaines convenances... Son Excellence, messeigneurs mes collègues... tout devient affaire de corps... surtout avec cette autre circonstance... Vous savez comment vont ces sortes de choses.
— Il est bien vrai, dit le père provincial, que le père Cristoforo est prédicateur et que j'avais déjà eu quelque idée... Car il se trouve iustement que l'on me demande un prédicateur... Mais, en ce moment, dans de telles circonstances, cela pourrait ressembler à une punition ; et une punition avant d'avoir bien élucidé...
— Bah! bah! une punition : c'est une mesure de sage prévoyance, un expédient de mutuelle convenance pour aller au-devant des malheurs qui pourraient... Je crois m' être expliqué.
— Entre le seigneur comte et moi, la chose peut effectivement être envisagée de la sorte ; je le comprends. Mais, la situation étant dans les termes qui ont été rapportés à Votre Magnificence, je dis, moi, qu'il est impossible qu'il n'en ait pas transpiré quelque chose dans le pays... Il y a partout des boute-feu, des amateurs de discorde ou, tout au moins, des curieux malintentionnés qui, lorsqu'ils peuvent voir des seigneurs et des religieux aux prises, y prennent
un malin plaisir; et ils observent, ils bavardent, ils crient... Chacun a ses convenances à garder ; et moi, en particulier, comme supérieur (indigne), j'ai un devoir exprès... L'honneur de r habit... j'en suis responsable... ce n'est pas mon bien... c'est un dépôt dont... Votre seigneur neveu, du moment où il est si irrité, d'après ce que vient de me dire Votre Magnificence, pourrait peut-être prendre la chose comme une satisfaction qui lui serait donnée, et... je ne dis pas en tirer vanité, s'en glorifier, mais...
— Votre Paternité plaisante : mon neveu, est un gentilhomme. . . considéré dans le monde. . . selon son rang et selon ce qui lui est dû ; mais, vis-à-vis de moi, c'est un petit garçon; et il ne fera ni plus ni moins que ce que je lui prescrirai. Je dis plus ; mon neveu n'en saura rien. Quel besoin avonsnous de rendre des comptes ? Ce sont choses que nous faisons entre nous, en bons amis; et tout doit rester enveloppé du plus profond secret. Ne vous préoccupez nullement de cela. Je dois savoir ce que c'est que de se taire. Et il souffla. Quant aux bavards, reprit-il, que voulez-vous qu'ils aient à dire ? Un religieux qui quitte un endroit pour aller prêcher dans un autre, c'est chose si ordinaire ! Et puis, nous qui voyons... nous qui prévoyons... nous qui devons... nous n'avons pas à nous soucier des bavardages.
— Toutefois, afin de les prévenir, il serait bien qu'en cette occasion votre seigneur neveu fit quelque démonstration, donnât quelque signe visible d'amitié, de déférence... Non pas pour nous, mais pour l'habit...
— Assurément, assurément; ceci est trop juste... Pourtant ce n'est pas nécessaire : je sais que les bons frères capucins sont toujours accueillis par mon neveu comme il convient. Il le fait par inclination ; c'est un penchant naturel dans la famille : et puis il sait que cela m'est particulièrement agréable. Du reste, en cette circonstance... quelque chose de plus marquant... c'est trop juste. Laissez-moi faire, trèsrévérend père; j'ordonnerai à mon neveu C'est-à-dire,
il faudra le lui insinuer avec prudence afin qu'il ne se doute pas de ce qui s'est passé entre nous ; car je ne voudrais pas que nous allassions étourdiment mettre un emplâtre là où il n'y a pas de plaie. Et, pour ce dont nous sommes convenus, le plus tôt sera le mieux. Et, si l'on pouvait trouver
quelque endroit un peu éloigné... pour ôter absolument toute occasion...
— On me demande justement un sujet pour Rimini ; qui sait même si, sans aucun autre motif, je n'aurai pas jeté les yeux...
-— Oh ! cela vient très à propos, on ne peut plus à propos. Et quand?...
— Puisque la chose doit se faire, elle se fera promptement.
-- Oui, promptement, promptement, très-révérend père: plutôt aujourd'hui que demain. Et, poursuivait-il en se levant de son siège, si, par moi-même ou par les miens, je puis être utile en quelque chose à nos bons pères capucins...
— Nous connaissons par expérience la générosité de la maison, dit le père provincial qui s'était aussi levé et s'acheminait vers la porte derrière son vainqueur.
— Nous avons étouffé une étincelle, dit celui-ci en marchant lentement, une étincelle, très-révérend père, qui pouvait allumer un grand incendie. Entre bons amis, en deux mots, on arrange de grandes choses. »
Arrivé à la porte, il l'ouvrit à deux battants et voulut absolument céder le pas au père provincial. Ils entrèrent ainsi dans l'autre pièce et se mêlèrent au reste de la compagnie.
Ce seigneur avait coutume de s'étudier avec un soin tout particulier et de mettre en œuvre un grand art et de grands mots dans le maniement d'une affaire; mais il obtenait aussi des effets correspondants. Et, de fait, grâce à Fentretien que nous avons rapporté, il parvint à faire aller le père Cristoforo à pied de Pescarenico à Rimini; ce qui est une jolie promenade.
Un soir, arrive à Pescarenico un capucin de Milan, porteur d'un pli pour le père gardien. Il y a l'ordre pour le père Cristoforo de se rendre à Rimini où il devra prêcher le carême. La lettre au père gardien porte l'instruction d'avoir à insinuer audit père Cristoforo d'abandonner toute pensée d'affaires qu'il pourrait avoir entamées dans le pays qu'il doit quitter et de n'y entretenir aucune correspondance : le frère porteur devra être son compagnon d »
voyage. Le gardien ne dit rien le soir; mais, au matin, il fait appeler le père Cristoforo, lui montre Tordre, lui dit d'aller prendre son cabas, son bourdon, son suaire et sa ceinture, et de se mettre aussitôt en route avec ce père compagnon qu'il lui présente.
Si ce fut un coup pour notre pauvre moine, je vous le laisse à penser. Renzo, Lucia, Agnese se présentèrent aussitôt à son esprit, et il s'exclama, pour ainsi dire, à part soi: — Oh! mon Dieu! que deviendront ces infortunés quand je ne serai plus ici ! — Mais aussitôt il leva les yeux au ciel et s'accusa d'avoir manqué de contiance, de s'être cru nécessaire à quelque chose. Il croisa les mains sur sa poitrine, en signe d'obéissance, et inclina la tête devant le père gardien qui le tira ensuite à l'écart et lui donna cet autre avis confidentiel avec des paroles de conseil, mais sur le ton formel du commandement. Le père Cristoforo se rendit à sa cellule, prit son cabas, y déposa son bréviaire, son cahier de sermons et le pain du pardon ; ceignit ses reins l'une lanière de cuir, prit congé de tous ceux de ses conirôres qui se trouvaient au couvent; alla, en dernier, recevoir la bénédiction du père gardien et prit, avec son compagnon, la route qui lui avait été prescrite. , ^
Nous avons dit que don Rodrigo, animé plus que jamais du désir de venir à bout ae son infernale entreprise, avait résolu de rechercher l'appui d'un terrible personnage. De cet homme, nous ne pouvons donner ni le prénom, ni le noih, ni aucun titre, ni même la moindre conjecture sur rien de tout cela. Cela est d'autant plus étrange qu'il est fait mention de lui dans plusieurs ouvrages de l'époque, et des ouvrages imprimés, s'il vous plaît. Que ces différentes mentions se rapportent à ce même personnage, l'identité des faits ne permet pas d'en douter ; mais nous trouvons partout un soin, une attention toute particulière à en éviter le nom, comme si ce nom avait dû brûler la plume, les doigts de l'écrivain. Francesco Rivola, dans la vie du cardinal Federigo Borromeo, ayant à parler de cet homme, l'appelle «un seigneur aussi puissant par ses richesses qu'illustre par sa naissance », et n'en dit pas davantage. Giuseppe Ripamonti qui, dans le cinquième livre de la cinquième Décade de sa Storia Patria^ en fait une plus longue mention, rappelle « un
tel, celui-ci, celui-là, cet homme, ce personnage.^ Il dit en son beau latin que nous traduisons de notre mieux : « Je rapporterai le cas d'un certain individu qui, étant des premiers parmi les grands de la ville, avait fixé sa demeure à, la campagne; et là, se rendant redoutable à force de crimes, il se moquait des jugements, des juges, de toute magistrature, du souverain lui-même. Établi sur Textrême confln de rÉtat,ilymenait à sa guise une vie indépendante; il faisait de sa maison le réceptacle des criminels frappés de bannissement; et, banni lui-même pendant un certain temps, il était ensuite impunément revenu à sa demeure... »Nous emprunterons par la suite à cet écrivain quelque autre passage qui pourra venir à propos pour confirmer et pour élucider le récit de notre auteur anonyme sous la conduite duquel nous continuons. '
Être en révolte permanente contre les lois et coutumes universellement établies, entreprendre tout ce qui pouvait être délendu par une force quelconque ; s'arroger les droits d'arbitre, de maître dans les affaires d'autrui, sans autre intérêt que l'ambition du commandement ; se faire craindre de tous et avoir le pas sur tous ceux qui avaient coutume de l'avoir sur les autres : telles avaient été de tout temps les passions dominantes de cet homme. Dès son adolescence, îiu spectacle et au bruit de. tant de violences, de tant de concussions, de tant de rivalités, à la vue de tant de tyrans, il éprouvait à la fois un sentiment de rage et d'impatiente jalousie. Jeune homme et vivant à la ville, il ne laissait échapper aucune occasion, bien plus, il les recherchait avidement, d'affronter les plus célèbres dans cette profession, de se jeter à la traverse de leurs entreprises afin de se mesurer avec eux, soit pour leur faire échec, soit pour les amener à rechercher son amitié. Supérieur au plus grand nombre par ses richesses et par son entourage, et les surpassant peut-être tous en audace et en fermeté, il en contraignit plus d'un à renoncer à toute compétition, il en malmena beaucoup d'autres et il en eut beaucoup d'autres pour amis; non pas, toutefois, pour amis sur le pied de l'égalité ; cela n'aurait jamais pu convenir à cet esprit hau tain et arrogant, inaccessible à toute autre idée qu'à celle de la domination ; mais pour amis subordonnés, qui fissent
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en quelque sorte, profession d'infériorité et consentissent à se tenir, comme on dit, à sa gauche. Dans le fait, toutefois, il se mettait ainsi dans le cas de devenir, à son tour, le factotum, F instrument de tout ce monde-là : ils ne manquaient jamais, en effet, de requérir, dans leurs expéditions, Taide etrassistance d'un aussi puissant auxiliaire; et lui, de son côté, n'aurait jamais pu refuser de répondre à' I leur appel sans déchoir de sa réputation, sans se montrer inférieur à la tâche qu'il s'était donnée. Si bien que, soit pour son propre compte, soit pour le compte d'autrui, il se rendit coupable de tant de violences et perpétra tant de crimes que, ni son nom ni sa parenté ni ses amis ni son audace ne pouvant plus suffire à le protéger contre les bans publics et contre tant de haines puissantes qu'il avait accumulées contre lui, il fut contraint de céder et de sortir de l'État. Je crois que c'est à la circonstance dont nous parlons que se rapporte un trait remarquable de cet homme relaté par Ripamonti. « Il y eut une fois où il fut obligé de déguerpir du pays ; le secret, le respect, la pudeur qu'il y mit furent les suivants : il traversa la ville à cheval, suivi d'une nombreuse meute de chiens, à son de trompe; et, passant devant le palais de la cour,, il laissa aux gardes une ambassade d'injures pour le gouverneur. »
Pendant son absence il ne se désista pas de ses menées ni n'interrompit ses relations avec cette certaine bande d'amis qui restèrent unis avec lui, pour traduire littéralement la phrase de Ripamonti, « en une ligue occulte de conseil atroces et de choses funestes ». Il semble même qu'il noua alors en plus hauts lieux certaines nouvelles et terribles intrigues dont 1 historien déjà cité fait mention avec un mystérieux laconisme. « Il y eut aussi quelques princes étrangers qui se servirent plus d'une fois de ses moyens d'action pour quelque important assassinat ; et souvent même ils durent lui envoyer de loin des gens de renfort destinés à marcher sous ses ordres. »
Finalement (on ne sait pas après combien de temps), soit que le décret qui le condamnait au bannissement fut rapporté sous r influence de quelque puissante intercession, soit que son audace tînt à cet homme lieu de toute autre
sauvegarde, il résolut de retourner chez lui, et y retourna en eJïet; non pas toutefois à Milan, mais dans un château situé sur un de ses fiefs, tout près des confins du Milanais avec le territoire Bergamasque; territoire qui. comme chacun sait, faisait alors partie de TÉtat Vénitien ; et c'est là qu'il fixa sa demeure. « Cette maison, je cite encore Ripamonti, était comme une officine de mandats sanguinaires, peuplée de serviteurs dont la tête était mise à prix, et dont la mission consistait précisément à trancher des têtes. Ni les cuisiniers, ni les marmitons n'étaient dispensés de commettre des homicides : là-dedans, toutes les mains étaient ensanglantées, jusqu'à celles des enfants. » Outre cette charmante famille domestique, il en avait, ainsi que Taflarme le même historien, une autre de semblables sujets, dispersés et postés, pour ainsi dire, en garnison dans différents lieux des deux Etats sur la frontière desquels il vivait, et toujours prêts à ses ordres.
Tous les tyranneaux, à bon nombre de milles à la ronde, avaient été contraints, qui dans une occasion, qui dans une autre, de choisir entre Tamitié et l'inimitié de ce tyran extraordinaire. Mais les premiers qui avaient voulu tenter l'essai de lui résister s'en étaient si mal trouvés, qu'aucun ne se sentait plus l'envie de s'y essayer. Et il n'est pas à dire que, môme en ne se mêlant que de ses propres affaires et en ayant soin de rester, comme l'on dit, enveloppé dans son propre manteau, Ton pût se flatter .do garder son indépendance vis-à-vis de lui. Au moment où vous vous y attendiez le moins, il vous arrivait de sa part un messager pour vous intimer Tordre d'avoir à vous désister de telle ou telle entreprise, d'avoir à cesser de molester tel débiteur, ou autres choses semblables : il fallait, séance tenante, répondre oui ou non. Lorsqu'une partie, avec un hommage de vassalité, était allée remettre à son arbitrage une affaire quelconque, l'autre partie était réduite à la dure alternative, ou de se conformer à sa sentence, ou de se déclarer son ennemie; ce qui équivalait à être, comme on disait autrefois, plithisique au troisième degré. Beaucoup de gens, étant dans leur tort, recoiT «aient à lui pour arriver, dans le fait, à avoir raison ; beaucoup d'auûes, étant dans leur droit, y recouraient également pour accaparer les premiers un aussi
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haut patronage et en fermer Taccès à leurs adversaires : les uns et les autres devenaient ainsi plus spécialement ses dépendants. Il arriva parfois qu'un faible opprimé, vexé, persécuté par un despote s'adressât à lui; et que lui, ayant pris le parti du faible, contraignît le persécuteur à se désister de ses vexations, à réparer le tort qu'il avait causé, à descendre même jusqu'aux excuses ; ou bien que, celui-ci ayant prétendu lui résister, il l'écrasât sous le poids de sa puissance, le forçât à décamper des lieux qu'il avait tyrannisés, ou môme qu'il lui fît payer un tribut plus expéditif et plus terrible. Et, dans ces circonstances, ce nom si redouté et si abhorré avait été pourtant béni un moment, attendu que cette espèce de compensation, cette, je ne dirai pas justice, mais réparation, quelle qu'elle fût, on n'aurait jamais pu, dans ces temps néfastes, F espérer d'aucune autre force, soit privée, soit publique. Beaucoup plus souvent, la sienne avait été et était même d'ordinaire mise au service de volontés iniques, de vengeances atroces, de caprices infâmes. Mais les emplois si divers qu'il faisait de cette force produisaient de toute manière le même effet, celui d'imprimer dans les esprits une haute idée de tout ce qu'il pouvait vouloir et accomplir au mépris de l'équité et de l'iniquité, ces deux choses qui apportent tant d'obstacles à la volonté des hommes et les font si souvent reculer.
La célébrité des tyranneaux ordinaires demeurait le plus communément circonscrite dans le petit rayon de pays où ils étaient, soit d'une manière continue, soit d'une manière intermittente, présents pour opprimer : chaque district avait les siens, et tous se ressemblaient tellement qu'il n'y avait pas de raison pour que le monde s'occupât de ceux dont il n'avait pas à subir directement le poids et les ravages. Mais la célébrité de ceiui-ci était déjà depuis longtemps répandue dans tous les coins du Milanais : partout sa vie était le sujet de rccits populaires, et son nom signifiait pour tout le monde quelque chose d'extraordinairement puissant, de mystérieux, de fabuleux. Le soupçon, la crainte qu'on avait partout de ses alliés et de ses sicaires contribuait encore à maintenir partout et toujours vivant le souvenir de sa personne. Ce n'était rien de plus que des craintes et
des soupçons ; car, qui aurait professé ouvertement un tel vasselage ? Mais chaque tyranneau pouvait être un de ses alliés, chaque bandit un des siens; et cette incertitude môme rendait encore plus vaste F opinion et plus profonde la terreur de la chose. Et chaque fois qu'en quelque lieu Ton voyait apparaître des figures de brigands inconnues et plus hideuses que d'ordinaire, à chaque crime énorme dont on ne pouvait pas tout d'abord désigner ou deviner T auteur, on proférait, on murmurait le nom de cet homme que nous, grâce à cette bienheureuse, pour ne pas dire plus, circonspection de nos écrivains, nous serons contraint d'appeler rinnommô.
Du château de celui-ci au manoir de don Rodrigo, il n'y avait guère plus de sept milles (1); et ce dernier, à peine devenu maître et tyran, avait dû comprendre qu'à si peu de distance d'un tel personnage il ne lui était pas possible de faire ce métier sans en venir aux prises ou sans se mettre en bonne intelligence avec lui. 11 s'était, en conséquence, empressé de lui faire les avances et les offres indispensables; et il était devenu son ami, à la manière de tous les autres, s'entend; il lui avait rendu plus d'un service (le manuscrit ne dit que cela), et il en avait chaque fois rapporté des promesses de retour et d'appui en toute occasion. Il mettait toutefois beaucoup de soin à cacher une telle amitié ou, tout au moins, à ne pas laisser voir combien elle était intime et quelle en était la nature. Don Rodrigo voulait bien faire le tyran, mais non le tyran sauvage : la profession était pour lui un moyen, non un but : il voulait pouvoir séjourner librement en ville, jouir des aises, des plaisirs, des honneurs de la vie civilisée ; et, pour cela, il lui fallait user de certains ménagements, tenir compte des parentés , cultiver l'amitié de personnages investis de charges publiques, avoir une main sur la balance de la justice pour la faire, au besoin, pencher de son côté, ou pour l'escamoter, voire même pour, le cas échéant, la jeter à la
(I) C'est près de Calotz>io, admet-on généralement, que se trouve l'entrée de Télroite et sombre vallée dont il va être question au chapitre suivant, et qui conduisait au fantastique château de l'Innommé. {Note du traducteur'.]
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lête de quelqu'un dont il pourrait être, par ce moyen, plus aisé de venir à bout qu'avec les armes de la violence privée.
Or, rintimité, disons mieux, une alliance avec un personnage d'une telle célébrité, avec un ennemi déclaré de la force publique ne lui aurait certainement pas donné beau jeu pour arriver à ses fins, et surtout ne l'aurait pas mis bien dans les papiers du comte-oncle. Cependant le peu de cette liaison qu'il n'était pas possible de cacher pouvait passer pour un tribut indispensable envers un homme dont rinimitié était trop dangereuse, et recevoir ainsi son excuse de la nécessité; au surplus, celui qui a charge de pourvoir aux affaires de quelqu'un et n'en a pas l'envie ou n'en trouve pas le moyen, finit, à la longue, par consentir à ce que ce quelqu'un y pourvoie, jusqu'à un certain point, par lui-même; et, s'il n'y consent pas expressément, il ferme, tout au moins, les yeux là-dessus.
Un matin, don Rodrigo sortit à cheval, en attirail de chasse, avec une petite escorte de bravi à pied, Griso à l'étrier et quatre autres derrière, et se mit en route vers le château^ de }' Innommé.