CHAPITRE XXII
Peu de temps aprôs, le bravo vint rapporter que le cardinal Federigo Borromeo, archevêque de Milan, était, le jour précédent, arrivé à *** et qu'il devait s'y arrêter toute cette journôe qui venait alors de commencer; que la nouvelle de cette arrivée, répandue dès la veille au soir à plu sieurs milles à la ronde, avait éveillé chez toutes les populations Tenvie d'aller voir ce personnage; et qu'on sonnait les cloches tout à la fois en signe de fête et comme signal d'appel. Le seigneur, resté seul, continua de regarder au fond de la vallée encore plus pensif. — Pour un homme ! Tous empressés, tous joyeux pour voir un homme! Et pourtant chacun de ces gens-là doit avoir son démon qui le tourmente! Oui; mais aucun, aucun n'en peut avoir un comme le mien ; aucun n'aura passé une nuit comme la mienne ! Qn'a-t-il donc, cet homme , pour rendre tout co monde-là si joyeux? Quelques pièces de monnaie qu'il distribuera çà et là, au hasard... Pourtant tout ce monde n'accourt pas pour aller tendre la main et recevoir l'aumône. Eh bien! quelques signes en l'air, quelques paroles... Oh! sMl en avait pour moi, de ces paroles qui peuvent consoler! si!... Pourquoi n'irais-je pas aussi?... Pourquoi pas?... J'irai. Quelle autre chose pourrais-je faire? Oui, j'irai; et je veux lui parler; et, seul à seul, je veux lui parler. Que lui dirai-je? Eh bien! je lui dirai ce qui... ce
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que... Je verrai au surplus ce que lui-nicme ^aura me dire, cet homme !
Ayant pris cette vague détermination, il acheva à la hâte de s'habiller et, par-dessus son habit, il endossa une certaine casaque d'une coupe qui avait quelque chose de militaire; il ramassa le pistolet qui était resté sur le lit et le fixa à Tun des côtés de sa ceinture ; il en mit de F autre côté un second qu'il décrocha de la muraille ; dans cette même ceinture, il y glissa aussi son poignard ; et, ayant détaché également de la muraille une carabine, fameuse presque autant que lui, il se la mit en bandoulière; il prit son chapeau, se couvrit, sortit de sa chambre ; et, avant tout, il alla vers celle où il avait laissé Lucia. 11 déposa sa carabine sur le palier, dans un angle près de la porte, et il frappa en faisant entendre en même temps sa voix. La vieille se précipita hors du lit, se jeta un chiffon sur les épaules et courut ouvrir. Le seigneur entra et, ayant promené ses regards dans la chambre, il aperçut Lucia ramassée dans son coin et tranquille.
« Elle dort? demanda-t-il à voix basse à la vieille : c'est là qu'elle dort? Étaient-ce là mes ordres, malheureuse?
— J'ai fait tout mon possible, répondit celle-ci; mais elle n'a jamais voulu manger, elle n'a jamais voulu venir...
— Laisse-la dormir en paix ; garde-toi de la troubler ; et lorsqu'elle s'éveillera... Marta viendra ici, dans la chambre à côté; et tu l'enverras chercher n'importe ce que cette jeune fille pourra te demander. Quand elle s'éveillera... dislui que je... que le maître est sorti pour peu de temps, qu'il va revenir, et qu'à son retour... il fera tout ce qu'elle voudra. »
La vieille demeura tout ébahie en se demandant à elle-] même : Est-ce que par hasard cette femme serait quelque J princesse?
Le seigneur quitta la chambre, reprit sa carabine, envoyai Marta faire antichambre, envoya le premier bravo qu'ii rencontra monter la garde, avec ordre de ne laisser mettrf le pied dans la chambre à qui que ce fût, hormis à cett femme ; il sortit ensuite du château et, d'un pas rapide, i prit la descente.
Wotre manuscrit ne note pas la distance qu'il pouvait \
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avoir du château au village où se trouvait le cardinal; mais nous pensons qu'elle ne devait pas excéder la longueur d'une bonne promenade. Cette proximité, nous ne la déduisons pas seulement du concours des habitants de cette vallée au village en question ; car, dans les mémoires du temps, nous trouvons que les gens accouraient de plus de vingt milles à la ronde pour avoir une fois le bonheur d'admirer le cardinal Federigo ; mais, de toutes les choses que nous allons raconter et qui arrivèrent en ce jour, nous' sommes forcé de conclure que ce trajet ne devait pas être très-long. Les bravi qui se trouvaient par hasard le long du sentier s'arrêtaient respectueusement sur le passage du seigneur dans l'attente de voir s'il avait quelques ordres à leui donner, ou s'il voulait les emmener avec lui pour quelque expédition; et ils demeuraient ensuite tout étonnés de l'expression de sa mine et des regards qu'il leur lançait en réponse à leurs révérences.
Quand il fut parvenu au bas de la pente, sur la voie publique, ce fut une bien autre affaire. Parmi les premiers passants qui l'aperçurent, on se mit à chuchoter, à lui jeter à la dérobée des regards soupçonneux, à s'écarter de côté et d'autre. Durant toute la route, il ne fit pas deux pas de front avec un autre voyageur : quiconque le voyait arriver auprès de lui le regardait inquiet du coin de l'œil, faisait une révérence et ralentissait le pas pour rester derrière. Arrivé au village," il y trouva une foule déjà nombreuse. A son apparition , son nom vola de bouche en bouche, et la foule s'ouvrait pour le laisser passer. Il s'approcha de l'un de ces prudents villageois et lui demanda où était le cardinal. Dans la maison du curé, répondit celui-ci respectueusement; et il lui indiqua où elle était. Le seigneur s'y rendit, entra dans une petite cour où se trouvaient beaucoup de prêtres qui tous le regardèrent avec une attention mêlée de surprise et de méfiance. Il remarqua, vis-à-vis, une porte toute grande ouverte qui donnait accès dans un petit salon où beaucoup de prêtres étaient également rassemblés .11 ôta la carabine de son épaule et l'appuya dans un angle de la cour; puis il entra dans le petit salon. Là aussi des regards inquiets, un chuchotement confus qui répétait son nom, puis un profond silence accueillirent son arrivée. Lui, s' adressant
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à Tun de ces prêtres, demanda où était le cardinal, annonçant le désir de lui parler.
\ € Je suis étranger à la localité,» répondit celui qui venait d'être interrogé ; et, ayant aussitôt regardé autour de lui, il appela le chapelain porte-croix qui, dans un coin du salon, était justement en train de dire à voix basse à F un de ses confrères : C'est lui! c'est ce fameux!... Qu'a-t-ilà faire ici, celui-là? à Técart!... Toutefois, à cet appel, qui retentit au milieu du silence général, force lui fut de s'approcher; il s'inclina devant l'Innommé, entendit sa demande et, levant avec une curiosité inquiète les yeux sur ce visage et les baissant aussitôt vers le plancher, il demeura quelques instants indécis ; puis il dit ou plutôt il balbutia : « Je ne sais pas si l'illustrissime monseigneur... en ce moment... se trouve... s'il est... s'il peut... Enfin, je vais voir. » Et il alla de très-mauvais gré porter l'ambassade dans la pièce voisine où se tenait le cardinal.
A ce point de notre histoire, nous ne pouvons pas faire moins que de nous arrêter quelque peu; comme le voyageur, harassé et attristé d'une longue route à travers un pays aride et sauvage, se récrée et s'attarde à l'ombre d'un bel arbre, assis sur l'herbe, auprès d'une source d'eau vive. Nous venons de rencontrer sur notre chemin un personnage dont le nom et le souvenir, se présentant à l'esprit en quelque circonstance que ce soit, le reposent et le réjouissent par une douce émotion de respect et par un agréable sentiment de sympathie. Or, combien cette image ne doitelle pas nous paraître plus suave après tant d'images de douleurs, après la comtemplation de si nombreuses et de si révoltantes perversités ! Il nous faut donc absolument consacrer quelques lignes à cet intéressant personnage. Que si quelqu'un de nos lecteurs ne se souciait pas de les lire et avait néanmoins le désir de connaître la suite de l'histoire, il pourra, sans inconvénient, sauter de plain-pied au chapitre suivant.
Federigo Borromeo, né en 1564, fut un de ces hommes, rares à toutes les époques, qui ont consacré une sublime intelligence, toutes les ressources d'une grande , fortune, tous les avantages d'une condition privilégiée et une persévérante application à la recherche et à la pratique du bien.
Sa vie est comme un ruisseau qui, jaillissant limpide de la roche, sans tarir ni se troubler jamais dans un long cours il travers des terrains très-divers, va, toujours limpide, se jeter dans le fleuve. Au milieu de Taisance et des splendeurs il s'attacha, dès son enfance, à ces paroles d'abnégation et d'humilité, à ces maximes sur la vanité des plaisirs, sur rinjustice de Torgueil, sur la vraie dignité et le vrai bonheur, qui, comprises ou incomprises par les cœurs, sont transmises de Tune à l'autre génération dans l'enseignement le plus élémentaire de la religion. Il s'attacha, dis-je, à ces paroles, à ces maximes, les prit au sérieux, les goûta, les trouva vraies ; il comprit que les autres paroles et les autres maximes contraires qui se transmettent aussi d'âge en âge avec la même assurance et parfois par les mêmes bouches, devaient être conséquemment mensongères ; et il résolut de prendre pour règle de ses pensées et de ses actions celles qui étaient la vérité. C'est en les méditant qu'il comprit que la vie n'est pas destinée à être un fardeau pour le plus grand nombre et une jouissance pour quelques-uns; mais qu'elle était pour tous une fonction, une charge dont chacun aura à rendre compte; et, encore enfant, il se prit à songer de quelle manière il pouvait rendre la sienne utile et la sanctifier.
En Tan 1580, il manifesta la résolution de se vouer au ministère ecclésiastique ; et il en prit l'habit des mains de ce sien cousin Carlo qu'une voix, même dès lors, déjà accréditée et unanime proclamait comme saint. Il entra dans le collège que celui-ci avait fondé à Pavie et qui porte encore actuellement le nom de leur maison -^ et là, en s' appliquant avec assiduité aux occupations qui étaient prescrites, il s'en imposa deux autres de son propre mouvement : ce fut d'enseigner la doctrine chrétienne aux plus ignorants et aux plus déshérités parmi le peuple, et de visiter, servir, consoler et secourir les malades. Il se prévalut de l'autorité que tout lui conférait en ce lieu pour amener ses camarades à le seconder dans de telles œuvres ; et, en tout ce qui était louable et utile, il exerça par l'exemple une prééminence que, de l'esprit et du cœur dont il était, il aurait peut-être également obtenue, lors même qu'il eût été le dernier par la fortune. Les aérant âges d'un autre genre
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que le hasard et les circonstances de la fortune auraient pu lui procurer, non-seulement il ne les rechercha point, mais il mit tous ses soins à les refuser. Il voulut une table plutôt pauvre que frugale ; il fit usage de vêtements plutôt mesquins que simples : et, pour tout le reste, son maintien et sa manière de vivre furent à F avenant. Et il ne se crut jamais en devoir d'en changer, pour amères et pour bruyantes que fussent les récriminations et les doléances de quelques-uns de ses parents qui se plaignaient de ce qu'il avilissait ainsi la dignité de la maison. Il eut aussi une autre lutte à soutenir avec ses maîtres qui, à la dérobée et comme par surprise, cherchaient tous les moyens de lui mettre devant, dessus, autour, quelque objet plus riche, quelque chose qui le distinguât des autres et le fit paraître comme le prince de T endroit : soit qu'ils s'imaginassent, parla, de finir à la longue par lui être agréables ; soit qu'ils y fussent poussés par cette tendresse servile qui se rengorge et se délecte de la splendeur d'autrui; soit que <îes hommes fussent de ces êtres prudents qui prennent ombrage des vertus comme des vices, qui prêchent à tout venant que la perfection gît dans un juste milieu entre les deux extrêmes, et placent ce juste milieu précisément au point où eux-mêmes sont arrivés et où ils se trouvent être à leur aise. Lui, non-seulement ne se laissa jamais séduire par ces prévenances, mais il reprit les officieux de l'excès de leur zèle; et cela n'étant encore qu'entre la puberté et la jeunesse.
Que, du vivant du cardinal Carlo, son aîné de vingt-six ans, et sous la tutelle d'une autorité, on peut dire, aussi solennelle, accueillie partout avec tant d'hommages et avec une déférence si respectueuse, rehaussée par une aussi glande renommée et empreinte même du cachet de la sainteté, Federigo enfant et adolescent s'efforçât de se conformer aux manières et à la volonté d'un tel cousin, il n'y a là certainement rien qui puisse surprendre; mais ce qu'il faut ajouter, c'est que, après la mort de ce saint homme, personne n'eut à s'apercevoir que Federigo, alors âgé de vingt ans, se trouvât dépourvu de son guide, de son censeur. La réputation croissante de son talent, de son savoir et de sa piété, la parenté et la protection de plus d'un cardinal
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mflucnt, la haute considération en laquelle était tenue sa famille, son nom même auquel le cardinal Carlo avait presque attaché dans les esprits une idée de sainteté et une suprématie sacerdotale, tout ce qui doit et tout ce qui peut conduire un homme aux dignités ecclésiastiques concourait à les lui pronostiquer. Mais lui, pénétré au fond de son âme de cette maxime qu'aucun vrai chrétien ne pourrait contredire, à savoir, qu'il n'y a pas en ce monde de supé riorité légitime d'un homme sur les autres, si elle n'est employée à leur profit, redoutait les dignités et s'efforçait de les éviter; non pas assurément qu'il voulût ainsi se soustraire au devoir de se reudre utile à autrui : peu d'existences ont été employées à cela autant que la sienne ; mais parce qu'il ne se regardait ni comme assez digne ni comme assez capable d'un service aussi éminent et aussi périlleux. Et, en effet, lorsque, en 1595, Clément VIlï lui proposa l'archevêché de Milan, il en fut profondément troublé et, sans hésiter, il refusa cette charge. 11 dut plus tard se soumettre au commandement exprès du pontife.
De telles démonstrations (qui donc l'ignore?) ne sont ni difficiles ni rares : il ne faut pas à l'hypocrisie un plus grand effort d'esprit pour les faire qu'à la raillerie pour les tourner en dérision à tout hasard et en toute rencontre. Mais cessent-elles, pour cela, d'être l'expression naturelle d'un sentiment sage et vertueux? Les actions sont la pierre de touche des paroles; et les paroles qui expriment un pareil sentiment, eussent-elles même été profanées par les lèvres de tous les imposteurs et de tous les persifleurs du monde, resteront éternellement belles toutes les fois qu'elles auront été précédées et suivies d'une existence de désintéressement et de sacrifice.
Une fois archevêque, Federigo se préoccupa sans cesse et d'une iiiLiiiière toute particulière de ne prendre pour lui de son avoir, de ses soins, de tout lui-même, en un mot, que tout juste ce qui lui était le plus strictement nécessaire. Il disait, comme tout le monde le dit, que les revenus ecclésiastiques sont le patrimoine des pauvres : on va voir, par ce qui suit, de quelle manière il comprenait et pratiquait cette maxime. 11 voulut que l'on évaluât à combien pouvait se monter sa propre dépense et celle des domestiques affec-.
tés à son service personnel-, et, lui ayant été répondu qu'elle s'élevait à six cents écus (on donnait alors le nom d'écu à cette monnaie d'or qui, en conservant toujours le même poids et le même titre, fut ensuite appelée sequin (1)), il donna ordre qu'on en versât autant chaque année, de ses revenus particuliers, dans la caisse de la mense archiépiscopale; considérant comme un abus d'avoir, lui si riche, à vivre aux dépens de ce patrimoine. Quant à ses propres revenus, il s'en faisait à lui-même une part tellement stricte et si parcimonieuse que, par exemple, il prenait soin de ne jamais quitter un habit avant qu'il ne fût usé jusqu'à la corde. Plusieurs auteurs contemporains ont toutefois noté que, à ce goût d'une aussi sévère simplicité, il joignait celui de la propreté la plus exquise ; deux habitudes dignes, en effet, d'être signalées, à cette époque tout à la fois malpropre et somptueuse. C'est ainsi également que, pour ne rien laisser se dissiper des reliefs de sa table frugale, il les assigna à un hospice de pauvres; et l'un de ceux-ci, par son ordre, entrait chaque jour dans la salle à manger pour recueillir tous les restes du dîner. De, telles sollicitudes pourraient peut-être donner l'idée d'une vertu vulgaire, mesquine, étroite, d'un esprit empêtré dans des minuties et incapable de s'élever à de grandes conceptions, si nous n'avions pas là, encore debout, cette Bibliothèque Ambrosienne, dont Federigo conçut le projet avec une hardiesse si splendide, et qu'il Qrigea à si grands frais depuis les fondations ; et il est à noter que, pour l'orner et l'enrichir de livres et de manuscrits, outre le don qu'il fit de tous ceux qu'il avait déjà col* lectionnés au prix de tant de soins et à ses propres frais, il expédia huit hommes, les plus éradits et les plus habiles qu'il put trouver, pour en faire acquisition en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en Flandre, en Grèce, dans le Liban et à Jérusalem. C'est ainsi qu'il parvint à y accumuler environ trente mille volumes imprimés et quatorze mille manuscrits. Il joignit à la Bibliothèque un collège de docteurs (ils furent d'abord neuf et entretenus à ses frais.
(l) Le sequin {zecchino) valait 12 francs : la dépense de la mai* eon du cardinal Federigo était donc de GOO francs par mois.
(Note du traducteur,)
ant qu'il vécut; après sa mort, les revenus ordinaires le suffisant plus à cette dépense, ils furent réduits à deux) lont la mission était de cultiver différentes branches rétudes, à so-voir, la théologie, Thistoire, les belles-lettres, 'archéologie ecclésiastique, les langues orientales ; et avec 'obligation, pour chacun d'eux, d'avoir à publier quelque ravail sur la matière qui lui était spécialement assignée. 1 y joignit aussi un collège, appelé par lui Trilingue, pour 'étude des trois langues grecque, latine et italienne; ainsi lu'un collège d'élèves appelés à être initiés et instruits [ans ces sciences et dans ces langues, pour plus tard les )rofesser à leur tour. 11 y joignit, en outre, une imprimerie )our les langues orientales, c'est-à-dire pour l'hébreu, e chaldéen, l'arabe, le persan et l'arménien; de plus, me galerie de tableaux, une autre de sculptures, et me école des trois principaux arts du dessin. Pour ceuxd il put facilement trouver des professeurs déjà formés ; )our le reste, nous avons vu que de peines lui avait ;oûtées la grave affaire de collectionner les livres et es manuscrits ; les caractères de ces langues, alors beau- ;oup moins cultivées en Europe qu'elles ne le sont aujourl'hui, devaient être assurément bien plus difficiles à trouver ; et beaucoup plus difficiles encore que les caractères, es professeurs. Qu'il suffise de dire que , sur les neuf doceurs, il en prit huit parmi les jeunes élèves du séminaire ; irconstance caractéristique et de laquelle on peut aisément léduire quel était son jugement concernant la valeur des connaissances acquises et des réputations établies de son emps; jugement conforme à celui que semble en avoir )orté la postérité en laissant tomber dans l'oubli aussi )ien les unes que les autres.
Dans les ordres qu'il laissa relativement à l'usage et à 'administration de la bibliothèque, on aperçoit un but de :onstante utilité, non-seulement louable en soi, mais, sous )ien des rapports, empreint d'une sagesse et d'une délicaesse beaucoup plus grandes que ne ' le comportaient les décs et les coutumes alors en vigueur. 11 prescrivit au )ibliothécairc d'avoir à se tenir en relations avec les lommes les plus savants de l'Europe, afin d'être, par eux, CDU constamment au courant des progrès des sciences et
averti des meilleures publications qui paraîtraient en tout genre, pour en faire l'acquisition ; il lo chargea du soin d'indiquer aux travailleurs les ouvrages qui pourraient le mieux convenir à leurs études ; et il lui donna ordre de leur procurer, à tous, nationaux ou étrangers, les facilités nécessaires pour profiter des livres qui y étaient conservés. Une telle disposition doit aujourd'hui sembler à tout le monde chose trop naturelle, inhérente même à la fondation d'une bibliothèque; mais alors elle ne Tétait- pas. En effet, dans une histoire de la Bibliothèque Ambrosienne, écrite (dans le style ampoulé et avec Télégance de mauvais goût propres à ce siècle) par un certain Pierpaolo Bosca. qui en fut bibliothécaire après la mort de Federigo, il est noté expressément, comme une chose alors extraordinaire, que, dans cet établissement, fondé par un particulier et presque entièrement à ses frais, les livres étaient exposés ù la vue de tous , mis entre les mains de quiconque en faisait la demande ; qu'on donnait même, à ceux qui voulaient travailler, des sièges pour s'asseoir; du papier, des plumes et de l'encre à ceux qui désiraient prendre des notes ; tandis que, dans de certaines bibliothèques publiques très-célèbres d'Italie, les livres n'étaient rien moins que visibles, mais cachés dans des armoires d'où on ne les sortait que par une faveur toute spéciale (ainsi s'exprime notre historien) des présidents, lorsqu'ils daignaient les laisser voir pendant quelques instants ; quant à un endroit et à une commodité quelconques pour Tétude, à pouvoir offrir aux visiteurs, on n'en avait pas môme l'idée; de telle sorte que, enrichir de pareilles bibliothèques, c'était soustraire les livres à l'usage général : c'était une de ces cultures, comme il y en avait et comme il y en a tant encore, qui stérilisent le champ.
Si le lecteur désire maintenant savoir quels ont été les effets de cette fondation du Borromeo sur l'instruction pu blique, il serait facile de lui démontrer en deux phrases, de la môme façon dont on démontre tant d'autres choses, qu'ils furent prodigieux ou bien qu'ils furent nuls. Chercher et prouver jusqu'à un certain point quels ils ont été réellement, ce serait chose très-difRcile, peu utile et hors de propos. Mais songez quel généreux, quel judicieux, quel bien-
faisant, quel persévérant ami du progrès de rhumanité dut être celui qui put vouloir une telle chose, qui la voulut de cette façon et Texécuta au milieu de cette ignorance, de cette inertie, de ce dégoût général pour toute application studieuse et, par conséquent, au milieu des : Qu'est-ce que cela nous fait? — Il y avait bien autre chose à penser! — La belle invention ! — 11 ne manquait plus que cela ! et autres propos semblables qui durent être assurément plus nombreux que les écus dépensés par lui dans cette entreprise, et dont le chiffre s'éleva à cent cinq mille (I), en majeure partie des siens.
Pour donner à un tel homme le titre de bienfaisant et de libéral au plus haut degré, il ne serait certes pas nécessaire qu'il en eût aussi dépensé beaucoup d'autres en secours immédiats au profit des indigents : d'autant plus que bien des gens partagent cette opinion , à savoir, que les dépenses de ce genre, j'allais dire toutes les dépenses, sont la meilleure et la plus féconde des aumônes. Mais, dans l'opinion de Federigo, l'aumône proprement dite était lin des principaux devoirs; et en cela, comme pour tout le reste, ses actions furent d'accord avec son opinion. Sa vie ne fut qu'une longue suite de libéralités envers les pauvres. A l'occasion de cette disette dont notre histoire a déjà parlé, nous aurons par la suite à relater quelques traits qui feront voir de quelle sagesse et de quelles attentions délicates il sut aussi faire preuve dans cet autre genre de libéralités. Parmi les nombreux et remarquables exemples notés par ses biographes de cette vertu qui le caractérisait si particulièrement, nous n'en citerons ici qu'un seul. Ayant un jour eu connaissance qu'un certain gentilhomme usait de supercheries et de menaces pour contraindre à se faire religieuse une de ses filles qui avait une vocation beaucoup plus grande pour le mariage, il fit venir le père et, lui ayant arraché l'aveu que le vrai motif de cette persécution était qu'il n'avait pas quatre mille écus, selon lui nécessaires, pour marier convenablement sa fille, Federigo la dota des quatre mille écus. Peut-être cette largesse gemblera-t-elle à d'aucuns excessive, inconsidérée, trop
(1) Un million deux cent soixante mille francà»
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condescendante aux sots caprices d'un orgueilleux; et seront-ils d'avis que quatre mille écus pouvaient être mieux employés de telle ou telle autre manière. Nous n'avons à cela rien à répondre, si ce n'est qu'il serait à souhaiter qu'on vît souvent de pareils excès d'une vertu aussi indépendante des préjugés dominants (chaque époque a les siens), aussi dégagée de la tendance générale, comme le fut, en cette occasion, celle qui détermina un homme à donner quatre mille écus pour qu'une jeune tille ne fût pas envoyée au couvent contre son gré.
L'inépuisable charité de cet homme éclatait autant dans ses manières que dans ses libéralités. D'un abord facile -l tout le monde, il regardait comme un devoir de toujours montrer un visage souriant, une aménité affectueuse à ceux qu'on appelle de basse condition ; et cela d autant plus que ces pauvres gens rencontrent dans le monde moins d'accueil. Et. à cet égard aussi, il eut souvent à lutter avec les honnêtes et modérés dnne qnid nimis, qui auraient pourtant bien voulu lui imposer des bornes, c'est-à-dire, les bornes qu'ils gardaient eux-mêmes. Un 'our que, dans ses tournées à travers un pays alpestre et sauvage. Federigo instruisait de pauvres enfants et que, tout en les interrogeant et en les instruisant, il se plaisait aies caresser paternellement de la main, un de ces susdits braves gens l'avertit d'être plus circonspect et de ne pas tant prodiguer de caresses à ces enfants, attendu qu'ils étaient trop malpropres et trop dégoûtants; comme s'il eût supposé, ce brave homme, que Federigo n'eût pas assez de sens pour faire une semblable découverte, ou pas assez de perspicacité pour en tirer de lui-même un conseil d'une sagesse aussi profonde. Tel est, dans de certaines conditions de temps et de situations, le malheur des hommes revêtus de certaines dignités, que, tandis qu'il est si rare de rencontrer des gens qui les avertissent de leurs fautes, il ne manque jamais de gens assez courageux pour les reprendre quand ils font bien. Mais le bon évêque répondit, non sans un peu de ressentiment : J'ai charge de leurs âmes: ces enfants ne verront peut-être plus jamais mon visage; et vous ne voulez pas que je les embrasse?
Toutefois le ressentiment était bien rare chez lui. On
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radmirait pour son invariable sérénité, pour Timperturbable suavité de ses manières, qu'on aurait volontiers attribuées à un extraordinaire bonheur de tempérament, et qui n'étaient que la conséquence d'une discipline constante exercée par lui-même sur son naturel prompt et vif. Si quelquefois il se montra sévère, même irrité, ce fut envers les pasteurs, ses subordonnés, qu'il découvrait coupables d'avarice ou de négligence, ou d'autres défauts en opposition formelle avec Tesprit de leur noble ministère. Pour ce qui regardait son intérêt ou sa gloire temporelle, il ne donnait jamais aucun signe ni de joie, ni de regret, ni de désir, ni d'agitation : admirable en cela, si son âme était inaccessible à ces sentiments, plus admirable encore si elle y était accessible. Des nombreux conclaves auxquels il assista, non-seulement il emporta la réputation de n'avoir jamais aspiré à ce poste si enviable pour l'ambition et si redoutable pour la vraie piété ; mais, une fois qu'un de ses collègues des plus influents vint lui offrir sa voix et toutes celles de sa faction (c'est malheureusement le mot dont on se servait), Federigo refusa une telle proposition, et la refusa d'une manière si nette et si absolue que son collègue dut renoncer à son idée et se tourner d'un autre côté. Cette môme modestie, ce même éloignement de tout esprit de domination se faisaient également jour dans les occasions les plus ordinaires de la vie. Empressé et infatigable à tout préparer et à tout diriger, là où il jugeait qu'il fût de son devoir de le faire, il évita toujours de s'ingérer dans les affaires d'autrui; lors même qu'on l'en priait, il s'en défendait de tout son pouvoir : discrétion et retenue peu communes, comme chacun sait, chez les hommes passionnément zélés pour le bien, tels que Federigo.
Si nous voulions nous laisser aller au charme de recueillii tous les traits remarquables de son caractère, il en résulterait assurément un assemblage singulier de mérites opposés en apparerice, et qu'il est, à coup sûr, difficile de trouver réunis. Toutefois nous n'omettrons pas de noter une autre particularité de cette belle existence. Remplie, comme elle le fut, d'une activité infatigable, de gestions importantes, de fonctions, d'enseignement, d'audiences, de visites diocésaines, de voyages, de controverses, non-seulement
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Tétude y trouva place, mais elle y en occupa une si grande qu'elle aurait largement suffi à un littérateur de profession. Et, en effet, parmi tant d'autres titres à la louange, il eut à un très-haut degré, auprès d^ ses contemporains, celui d'homme savant.
Nous ne devons cependant pas dissimuler qu'il embrassa avec une ferme persuasion et défendit avec une longue constance certaines opinions qui, aujourd'hui, paraîtraient à n'importe qui plutôt étranges que mal fondées ; je dis môme à ceux qui auraient la plus grande envie de les trouver bonnes. Celui qui, sur ce point, voudrait prendre sa défense, trouverait toute prête sous sa main cette excuse si banale et si facilement admise, à savoir, que c'étaient là les erreurs de son temps, plutôt que les siennes. Cette excuse, ^. vrai dire, quand on la tire de l'examen particulier des faits, peut bien avoir une certaine valeur et signifier quelque chose; mais quand on l'applique d'une manière générale et toute nue, comme on le fait d'ordinaire et comme nous devrions le faite nous-même en cette circonstance, elle ne prouve absolument rien. C'est pourquoi, ne voulant pas résoudre des questions aussi compliquées par des formules trop simples, nous nous abstiendrons même de les exposer. Qu'il nous suffise d'avoir, en passant, fait comprendre que, dans un homme aussi admirable dans son ensemble, nous ne prétendons pas que toute chose ait été également digne d'admiration, ne voulant pas que l'on croie que nous ayons eu l'intention de composer une oraison funèbj^e.
Ce n'est certainement pas faire injure à nos lecteurs que de supposer que quelqu'un d'entre eux nous vienne demander si, doué d'une aussi haute intelligence et d'un aussi grand amour pour l'étude, cet homme n'a pas laissé quelque monument. S'il en a laissé ! A plus de cent s'élèvent les œuvres qui restent de lui, tant grandes que petites, tant latines qu'italiennes, tant imprimées que manuscrites, et que l'on conserve dans la bibliothèque fondée par lui. Ce sont des traités de morale, des sermons, des dissertations sur l'histoire, sur l'antiquité sacrée et profane, sur la littérature, les ijeaux-arts et beaucoup d'autres choses.
— Et comment se fait/-il, demandera ce lecteur, que tant d'œuvrcs àdient oubliées ou, tout au moins, si peu connues*
si peu recli<*rchées? Comment se fait-il qu'avec tant de gé nie et tant d'application à Tétude, qu'avec tant d'expérience des hommes et des choses et avec tant et d'aussi profondes méditations, qu'avec une passion si ardente pour le bien et pour le beau, une aussi grande candeur d'âme et tant d'autres de ces qualités qui font le grand écrivain, comment se fait-il que cet homme n'ait pas, sur cent, laissé une seule de CCS œuvres qui sont réputées transcendantes même par ceux qui ne les approuvent pas de tout point, et co-nnues de titre même par ceux qui ne les lisent pas? Comment se fait-il que, toutes ensemble, elles n'aient pas suffi, au moins par leur nombre, à mériter à son nom une renommée littéraire auprès de la postérité?
La demande est raisonnable, sans doute, et la discussion en serait fort intéressante : en effet, les causes de ce phénomène se trouvent, ou il faudrait du moins les chercher dans beaucoup de faits généraux; et, une fois trouvées, elles conduiraient à l'explication de maints et maints phénomènes semblables. Mais elles seraient nombreuses et prolixes; et puis... si elles n'étaient pas de, votre goût? si elles allaient vous agacer les nerfs? D'où je conclus qu'il vaudra mieux que nous reprenions le fil de notre histoire, et qu'au lieu de discourir plus longtemps sur cet homme, nous allions Le voir à l'œuvre, sous la conduite de notre anonyme.
Ianzoni. — Les Fiancés, ^'- -~ '^