‹ Les fiancés; roman historique (volume 2)Chapitre 26 sur 39 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Le cardinal Federigo, en attendant Theure de se rendre dans Téglise pour y célébrer l'office divin, était, ainsi qu'il avait coutume de le faire dans ses moments perdus, occupé à étudier lorsque parut le chapelain porte-croix, dont le' visage assombri témoignait une vive inquiétude.

« Une étrange visite, étrange en vérité, Monseigneur illustrissime !

— Qui donc? demanda le cardinal.

' — Rien moins que le seigneur..., reprit le chapelain ; et, en appuyant sur chaque syllabe d'une manière très-significative, il prononça ce nom que nous sommes dans F impossibilité de faire connaître à nos lecteurs. — Il est là, en personne, dans la salle d'ei.trée, ajouta-t-il ensuite; et il ne demande pas moins qiie d'être introduit auprès de Votre Seigneurie illustrissime.

— Lui ! dit le cardinal dont le visage s'anima tout à 30up ; et, refermant aussitôt son livre, il se leva de son ùége et ajouta : Qu'il vienne! Qu'on le fasse entrer de suite 1

— Mais... répliqua le chapelain sans bouger : Votre Seigneurie illustrissime n'ignore pas quel est cet homme I C'est ce bandit, ce fameux!...

— Et n'est-ce pas une bonne fortune pour un évêquo que l'envie ait pris ù un tel homme de venir le trouver t

— Mais... insista le chapelain, nous ne pouvons jamais parler de certaines choses, attendu que Monseigneur dit que ce sont des contes ; cependant, quand le cas se pré sente, il me semble que c'est un devoir... Le zèle, Monseigneur, fait des ennemis; et nous savons pertinemment que plus d'un scélérat a osé se vanter qu'un jour où Tautre...

— Et q^' ont-ils fait? interrompit le cardinal.

— Je dis que cet homme est un entrepreneur de crimes, un forcené qui est en relations avec les forcenés les plus d^ingereux, et qu'il peut être envoyé...

— Oh! singulière discipline que celle-ci! interrompit de nouveau Federigo en souriant : les soldats exhortant le général h avoir peur! Puis, devenu grave et pensif, il reprit : Saint Carlo ne se serait pas arrêté à délibérer s'il devait recevoir un tel homme : il serait allé le chercher. Faites-le entrer de suite; il n'a déjà que trop attendu, x»

Le chapelain s'en alla en disant à part soi : 11 n'y a pas moyen : tous ces saints sont d'un entêtement!...

Ayant ouvert la porte et regardé dans la salle où se trouvaient le seigneur et les prêtres, il vit ceux-ci, tous retirés d'un côté, chuchotant et jetant du coin de l'œil des regards furtifs sur cet homme laissé seul dans le côté opposé. Il se dirigea vers lui et, chemin faisant, il le toisait, en dessous toutefois et seulement depuis le cou jusqu'aux pieds; et il allait se demandant quel diable d'arsenal pouvait bien se trouver caché sous cette casaque, et se disant que vraiment, avant de l'introduire, il aurait dû au moins lui proposer... mais il ne sut pas s'y résoudre. Il s'approcha de lui et finit par lui dire ; Monseigneur attend Votre Seigneurie : veuillez avoir la bonté de me suivre. Et, en le précédant à. travers cette petite foule qui aussitôt s'écarta pour les laisser passer, il allait jetant à droite et à gauche des regards qui semblaient dire : Que voulez-vous ? ne le savez-vous pas aussi qu'il en fait toujours à sa tête?

Ils gravirent ensemble quelques marches qui conduisaient à la chambre où était le cardinal; et le chapelain, ayant soulevé la portière, introduisit l'Innommé. Federigo vint au-devant de lui avec un affectueux empressement, le visage terein et les mains tendues en avant, comme vers quelqu'un

qu'on attend : puis il fit aussitôt signe au chapelain de se retirer ; et oelui-ci obéit.

Le cardinal et T Innommé demeurèrent quelques instants silencieux et diversement indécis. L'Innommé, qui avait été transporté là comme par force, par une frénésie inexplicable plutôt que conduit par un dessein arrêté, y restait aussi comme par force, déchiré par deux passions contraires : d'une part, le besoin, le désir instinctif et le vague espoir de trouver un soulagement à ses tourments intérieurs ; et, d'autre part, une sorte de rage et de honte de se voir là, dans rattitude d'un repentant, d'un soumis, d'un misérable qui vient pour confesser ses fautes, pour implorer un homme; et il ne trouvait pas de paroles, il n'en cherchait, pour ainsi dire, même pas. Toutefois, en levant les yeux sur le visage de Federigo, il se sentait saisir de plus en plus d'un sentiment de vénération tout à la fois impérieux et suave qui, en augmentant la confiance, tempérait le dépit et, sans braver l'orgueil, le faisait s'évanouir et se taire.

La prestance do Federigo était effectivement de celles qui annoncent une supériorité et la font aimer. Sa contenance était naturellement modeste et presque involontairement majestueuse : il n'était ni courbé ni engourdi par les années ; son œil était grave et, en même temps, plein de vivacité ; son front serein et pensif ; et, sous la blancheur de ses cheveux, sous sa pâleur, sous les empreintes de l'abstinence, de la méditation et de la fatigue, perçait, encore une sorte de fioridité virginale. Tous les traits de son visage indiquaient qu'à une autre époque, il avait dû s'y rencontrer ce qu'on appelle plus proprement la beauté j mais l'habitude des pensées solennelles et bienveillantes, la paix intérieure d'une longue existence, l'amour des hommes, la joie continuelle d'une espérance ineffable y avaient sub stitué, je dirai presque, une beauté sénile dont l'éclat était encore plus vif sous cette magnifique simplcité de la pourpre.

Il demeura, lui aussi, quelques instants sans mot dire, en tenant fixé sur le visage de l'Innommé son regard pénétrant et de longue main exercé à lire sur les physionomies le fond des pensées : puis, sous cet aspect sombre et troublé, croyant découvrir de plus en plus distinctement quelque

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chose de conforme à Tespérance que, dès le premier moment, Fannonce d'une telle visite lui avait fait concevoir, plein d'une affectueuse^ animation : « Oh! dit-il, quelle agréable visite est celle-ci I et combien ne vous dois-je pas de reconnaissance pour une aussi bonne résolution ; bien qu'elle puisse me faire un peu l'effet d'un reproche !

— D'un reproche ! s'écria le seigneur tout surpris, mais déjà favorablement disposé par ces paroles et par ces manières, et surtout satisfait de ce que le cardinal eût rompu la glace et entamé une conversation, quelle qu'elle fût.

— Assurément, ce m'est un reproche, répondit celui-ci, de m' être laissé prévenir par vous ; tandis que depuis si longtemps et tant de fois j'aurais pu, j'aurais dû me rendre moi-môme auprès de vous.

— Auprès de moi, vous! Mais savez- vous qui je suis? Vous a-t-on dit mon nom?

— Eh! mais cette joie que j'éprouve et qui, certes, vous apparaît sur tous mes traits, vous semble-t-il que je pourrais la ressentir à l'annonce, à la vue d'un inconnu? C'est vous qui me la faites éprouver ; vous, dis-je, que j'aurais dû rechercher; vous que, du moins, j'ai tant aimé et tant plaint, pour qui j'ai tant prié; vous, celui de mes fils (qui pourtant me sont tous chers et que j'aime tous du fond du cœur) celui, dis-je, que j'aurais le plus désiré d'accueillir et d'embrasser, si j'avais cru pouvoir l'espérer. Mais Dieu sait bien, lui, oh ! oui, lui seul sait faire des prodiges ; et il supplée à la faiblesse, à l'indolence de ses pauvres serviteurs. » '

L'Innommé demeurait dans l'étonnement en écoutant ce langage si vivement ému, ces paroles qui répondaient si exactement à ce qu'il n'avait pas encore dit et qu'il n'était pas bien décidé à dire; et, saisi d'émotion, mais interdit, il gardait le silence.

« Eh quoi! reprit encore plus affectueusement Fedcrigo ; vous avez une bonne nouvelle à me donner, et vous me la faites si longtemps désirer?

— Une bonne nouvelle? moi! J'ai l'enfer dans l'âme. et je vous donnerais une bonne nouvelle? Dites, dites vousmême, si vous le savez, quelle est cette bonne nouvelle que vous attendez d'un homme tel que moi.

3'8 LES FIANCfiS DE MANZOÎTt.

— Que Dieu a touché votre cœur, et qu'il veut vous ramener à lui, répondit placidement le cardinal.

— Dieu! Dieu! Dieu ! Si je le voyais ! Si je le sentais! Où 3st-il, ce Dieu?

— Vous me le demandez ? Vous? Et qui, plus que vous, an sent la présence ? Ne le sentez-vous pas dans votre cœur, qui vous oppresse, qui vous agite, qui ne vous laisse de répit et qui, en même temps, vous attire vers lui, vous fait pressentir une espérance de repos, de consolation ; d'une consolation qui sera pleine, immense, aussitôt que vous le reconnaîtrez, que vous le confesserez, que vous T implorerez?

— Oh! oui, certes : j'ai là quelque chose qui m'oppresse, qui me dévore! Mais Dieu!... S'il existe, ce Dieu, s'il est ce que l'on dit, que voulez-vous qu'il fasse de moi?»

Ces paroles furent prononcées avec un accent de désespoir ; mais Federigo, d'un ton solennel, comme dicté par une douce inspiration, répondit : « Ce que Dieu peut faire de vous? Ce qu'il veut en faire?- Un signe de sa puissance et de sa bonté : il veut tirer de vous une gloire qu'aucun autre ne pourrait lui donner. Que le monde crie depuis si longtemps contre vous, que mille et mille voix maudissent vos œuvres... (l'Innommé tressaillit et demeura un moment stupéfait de s'entendre parler un langage si insolite, plus stupéfait encore de n'en point ressentir de courroux, d'en éprouver même un 'certain soulagement), quelle gloire poursuivait Federigo, quelle gloire en revient-il à Dieu? Ce sont des cris de terreur, des clameurs, intéressées, peutêtre aussi des voix de justice, mais d'une justice si facile, si naturelle l quelques-unes, hélas ! ne sont-elles peut-être que des exclamations d'envie, d'envie de cette abominable puissance, de cette déplorable sécurité d'esprit dont vous avez fait preuve jusqu'à ce jour. Mais quand vous-même vous vous lèverez pour condamner votre vie, pour vous accuser vous-même, alors, oh ! alors Dieu sera glorifié ! Et vous demandez ce que Dieu peut faire de vous? Qui suis-je, moi, pauvre créature, pour qu'il me soit donné de pouvoir vous dire dès maintenant le profit qu'un tel Maître saura tirer de vous ? ce qu'il pourra faire de cette volonté impétueuse, de cette imperturbable constance, une fois qu'il les aura

animées, enflammées d'amour, d'espérance, de repentir? Qui êtes-vous, pauvre créature, pour croire que vous ayez su, par vous-même, imaginer et accomplir de plus grandes choses pour le mal que Dieu ne puisse vous en faire vouloir et accomplir pour le bien ? Ce que Dieu peut faire de vous? Eh! vous pardonner? et vous sauver? et accomplir en vous Tœuvre de la rédemption? Ne sont-ce pas là des choses grandes, magnifiques et dignes de lui? Oh ! songez donc ! si moi, infime, misérable mortel, et pourtant si plein de moi-même, si moi, tel que je suis, je ressens en ce moment pour votre salut une si ardente sollicitude, un désir si véhément que, pour Tobtenir, je donnerais avec joie (Dieu m'en est témoin) ce peu de jours qui me restent à vivre ; oh ! songez quelle et combien grande doit être la charité de Celui qui m'en inspire une si vive, quoique si imparfaite, et combien doit vous aimer, combien doit vous désirer Celui qui me commande et m'inspire pour vous un amour qui me dévore ! »

A mesure que ces paroles sortaient de ses lèvres, son visage, ses regards, tous ses mouvements en respiraient le sens. La figure de son auditeur, jusque-là bouleversée, convulsivement agitée, devint d'abord étonnée et attentive; puis elle s'anima d'une émotion de plus en plus profonde et de moins en moins douloureuse; ses yeux, qui depuis l'en-fance ne connaissaient plus les pleurs se gonflèrent; et, lorsque Federigo eût cessé de parler, il cacha son visage dans ses mains et fondit en un torrent de larmes qui furent comme sa dernière et sa plus éloquente réponse.

« Dieu grand et miséricordieux! s'exclama Federigo en levant les yeux et les mains au ciel. Qu'ai-je jamais pu faire, moi, serviteur inutile, pasteur somnolenJ;,^pour que vous m'ayez convié à ce banquet de grâce, pour que vous m'ayez rendu digne d'assister à un si consolant prodige? Ainsi disant, il tendit la main pour prendre celle de l'In nommé.

— Non! non! s'écria celui-ci : Éloignez-vous, éloignezvous de moi : ne souillez pas votre main pure et bienfaisante ! Vous ne savez pas tout ce qu'a fait cette main que vous voulez presser.

— Laissez, dit Federigo en la prenant avec une aimar

ble violence, laissez-moi presser cette main qui réparera tant de torts, qui répandra tant de bienfaits, qui soulagera tant d'affligés, qui ira désarmée, pacifique et humble audevant de tant d'ennemis.

— C'en est trop ! dit en sanglotant l'Innommé. Laissez-moi, Monseigneur! bon Federigo laissez-moi! Une foule de peuple vous attend ; il y a là tant de bonnes âmes, tant d'innocents, tant de gens venus de loin pour vous voir une fois, pour vous entendre : et vous vous entretenez... avec qui!

— Laissons les quatre-vingt-dix-neuf brebis , répondit le cardinal : elles sont en sûreté sur la montagne : je veux maintenant rester avec celle qui s'était égarée. Ces âmes sont peut-être actuellement bien plus contentes que de voir leur pauvre évoque. Peut-être ce Dieu qui a opéré sur vous, un prodige de sa miséricorde suscite en elles une joie dont elles ne comprennent pas encore la cause. Ce peuple est peut-être uni à nous sans le savoir ; peut-être l'Esprit-Saint enflamme leurs cœurs d'une ardeur indéfinie de charité et leur inspire une prière qu'il exauce pour vous, une action de grâces dont vous êtes l'objet encore ignoré. »

Ainsi disant, il ouvrit les bras et les passa autour du cou de l'Innommé qui, après avoir essayé de s'y soustraire et résisté un instant, céda, comme vaincu par cet élan de charité, embrassa à son tour le cardinal et abandonna sur son épaule son visage tremblant et transformé. Ses larmes brûlantes tombaient sur la pourpre incontaminée de Federigo, et les mains immaculées de celui-ci serraient dans une affec- ' tueuse étreinte ces membres, pressaient cette casaque habituée à porter les armes de la violence et de la trahison.

L'Innommé, en se dégageant de cette étreinte, se couvrit de nouveau "les yeux avec une main; et, levant en même temps la face vers le ciel, il s'exclama : « Dieu vraiment grand! Dieu vraiment bon! Je me connais à présent, je, comprends qui je suis ; mes iniquités s'étalent devant moi ; j'ai horreur de moi-même; et cependant j'éprouve une consolation, une joie telle' que je n'en ai jamais éprouvé de semblable dans toute mon affreuse existence !

— - C'est un ayant-goût, dit Federigo, que Dieu vous fait éprpuver pour vous captiver à son service, pour vous

encourager à entrer résolument dans la nouvelle voie où TOUS aurez tant à défaire, tant à réparer, tant à déplorer!

— Malheureux que je suis ! s'écria le seigneur ; combien, combien de choses... que je serai réduit à ne jamais pouvoir que déplorer 1 Mais il en est au moins quelquesunes qui ne sont encore que commencées, qu'à peine en voie d'exécution et que je puis heureusement rompre à leur source ; une, entre autres, que je puis rompre à l'instant, défaire, réparer. »

Federigo devint attentif, et l'Innommé raconta succinctement, mais en des termes d'exécration peut-être plus énergiques que nous ne l'avons fait nous-même, son entreprise sur Lucia, les souffrances, les terreurs de l'infortunée, et comment elle l'avait adjuré, et l'agitation, la frénésie que ces adjurations avaient suscitées dans son âme ; et comme quoi cette jeune fille était encore dans le château

— Ah ! ne perdons pas de temps I s'exclama Federigo, palpitant de pitié et de sollicitude. Réjouissez-vous ! Voilà sûrement un gage du pardon de Dieu! Il permet que vous puissiez devenir l'instrument du salut pour celle dont vous aviez médité et entrepris la ruine. Que Dieu vous bénisse ! Déjà Dieu vous a béni l Savez-vous de quel endroit est notre pauvre persécutée ?

Le seigneur nomma le pays de Lucia.

— Ce n'est pas loin d'ici, dit le cardinal : Dieu soit loué! Et probablement... Ce disant, il courut à une petite table et agita une sonnette. Aussitôt entra tout anxieux le chapelain porte-croix, et son premier regard se porta sur l'Innommé ; mais, en voyant ce visage métamorphosé et ces yeux rouges de pleurs, il regarda le cardinal et, à travers son inaltérable gravité, découvrant dans ses traits comme un grand contentement, comme une sollicitude extraordinaire, il allait tomber en extase et rester bouche béante, si le cardinal ne l'avait aussitôt tiré de cette contemplation en lui demandant si, parmi les curés qui étaient là rassemblés, ne se trouverait pas celui de ***.

— Il y est. Monseigneur illustrissime, répondit le chapelain.

— Faites-le entrer de suite, dit Federigo, et, avec lui, le curé de cette église. »

Le chapelain sortit et redescendit dans la salle où se trou-

valent tous ces prêtres assemblés. A son entrée, il devint aussitôt le point de mire de tous les regards. Lui, la bouche toujours béante et cette sorte d'extase encore peinte sur tous ses traits, levant les mains et les agitant en Pair, s'écria : Mes frères ! mes frères ! hœc mutatio dexterœ Excelsi{\); et il demeura quelques mstants sans en dire davantage. Puis, reprenant Tattitude et le ton de voix qui convenait à sa charge, il ajouta : Sa Seigneurie illustrissime et révérendissime demande le seigneur curé de la paroisse et le seigneur curé de***.

Le premier appelé sortit aussitôt des rangs, et, en même temps, on entendit résonner au milieu de la foule un «Moi?» traîné en longueur avec Tintonation de la surprise.

— N'êtes-vouspasle seigneur curé de***? reprit le chapelain.

— Précisément; mais...

— Sa Seigneurie illustrissime et révérendissime vous demande.

— Moi ? répondit encore la même voix sur un ton qui donnait très-clairement à ce monosyllabe la signification de : « Comment cela peut-il me regarder? » Mais cette fois, en même temps que la voix, parut aussi F homme luimême, don Abbondio en personne, s' avançant d'un pas forcé et d'un air tout à la fois étonné et contrarié. Le chapelain lui fit un signe de la main, qui voulait dire : A nous ; allons; c'est donc bien difficile? Et, précédant les deux curés, il arriva à la porte, l'ouvrit et les introduisit.

Le cardinal laissa aller la main de l'Innommé avec lequel il avait, en attendant, concerté ce qu'il fallait faire; il s'en éloigna un peu ; et, d'un signe, il appela près de lui le curé de l'église. Il lui expliqua en peu de mots ce dont il était question et lui demanda s'il ne lui serait pas possible de trouver de suite une brave femme qui consentît à aller dans une litière au château pour prendre Lucia ; une femme de cœur et de tête, capable de bien remplir son rôle dans une expédition si peu commune, et qui sût mettre en œuvre les manières les plus opportunes et trouver les mots les plus propres à ranimer, à rassurer cette pauvre jeune fille à qui, après tant d'angoisses et au milieu du trouble profond où

(1) Cette conversion est l'œuvre de la main du Très-IIautt

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elle était plongée, la nouvelle même de sa délivrance, annoncée sans les ménagements nécessaires, pouvait jeter dans Tesprit une nouvelle et encore plus grande perturbation. Après avoir un instant réfléchi, le curé répondit qu'il connaissait une personne qui pourrait très-bien faire Taffaire; et il partit. Le cardinal, d'un autre signe, appela le chapelain auquel il ordonna de faire aussitôt apprêter une litière avec ses conducteurs, et de faire seller deux mules pour deux cavaliers. Après que le chapelain fut aussi parti, le cardinal se tourna vers don Abbondio.

Celui-ci, qui déjà s'était rapproché de lui afin de se tenir le plus loin possible de l'autre personnage, et qui, sur ces entrefaites, lançait en dessous un coup d'œil tantôt à l'un, tantôt à l'autre, se creusant la tête pour arriver à comprendre ce que pouvait bien vouloir signifier tout ce manège, s'avança d'un pas, s'inclina et dit : « On m'a annoncé que Votre Seigneurie illustrissime demandait à me parler ; mais je crois que l'on a fait erreur.

— Il n'y a pas autrement d'équivoque, répondit Federigo ; j'ai une heureuse nouvelle à vous apprendre et à vous charger d'une bien douce et agréable mission. Une de vos paroissiennes que vous avez sans doute pleurée comme perdue, Lucia Mondella, est retrouvée ; elle est ici près, au château de mon excellent ami que je vous présente. Vous irez tout à l'heure avec lui et avec une femme dont le seigneur curé d'ici est allé en quête, vous irez, dis-je, prendre cette jeune personne, cette chère ouaille de votre troupeau, et vous l'accompagnerez ici. »

Don Abbondio fit tout son possible pour dissimuler l'ennui, que dis-je? la peine, le chagrin que lui causait une telle proposition ou plutôt un tel ordre ; et, n'étant plus à temps pour dérider ses traits et effacer une vilaine grimace qui s'y était dessinée, il la cacha en inclinant profondément la tête, en signe d'acquiescement et d'obéissance -, et il ne la releva que pour faire une autre profonde révérence à l'Innommé avec un regard piteux qui disait : je suis entre vos mains, ayez pitié de moi : Parcere subjectis (1).

(1) Parcere subjectis et debellare super bos (Virgile) ; Épargner les humbles et abattre les orgueilleux.

44 ^ LÈS iriANCÉS DE MAN^Kl.

Le cardinal lui demanda ensuite si Lucia avait des parents.

« En fait de procjies parents avec qui elle demeure ou ait demeuré, elle n'a que sa mère, répondit don Abbondio.

— Celle-ci se trouve-t-elle à son domicile?

— Oui, Monseigneur.

— Comme cette pauvre jeune lîUe, reprit Federigo, ne pourra pas de sitôt être réintégrée chez elle, ce lui sera une grande consolation que de voir le plus promptement possible sa mère : aussi, dans le cas où le seigneur curé d'ici ne serait pas de retour avant que j'aille à Téglise, je vous prie de lui dire qu'il veuille bien s'occuper de trouver une charrette ou une monture et un homme intelligent, et de renvoyer chercher, cette mère, pour la conduire ici.

— Et si j'y allais moi-même? dit don Abbondio.

— Non, non, vous, je vous ai déjà prié d'autre chose, répondit le cardinal.

— Je disais d'y aller moi-même, répliqua don Abbondio, afin de préparer cette pauvre mère. C'est une femme très-sensible, et il faut quelqu'un qui la connaisse et qui sache la prendre du bon côté, de crainte de lui faire du mal en place de lui faire du bien.

— Et c'est précisément pour cela que je vous prie d'avertir le seigneur curé de choisir un homme de tête et approprié à la circonstance. Votre concours sera plus utile ailleurs, répondit le cardinal. Et il aurait voulu ajouter : Cette pauvre jeune fille a bien autrement besoin de voir aussitôt un visage connu et qui lui inspire confiance, dans ce château, après tant d'heures d'angoisses et dans une si cruelle incertitude de l'avenir. Mais ce n'était pas là un langage à pouvoir tenir en termes si explicites en présence de ce tiers devant qui avait lieu la conversation. Le cardinal trouva d'ailleurs assez étrange que don Abbondio n'eût pas compris la chose à demi-mot, et même qu'elle ne lui tût pas venue tout naturellement à l'esprit ; et son offre et soji insistance lui parurent si hors de propos qu'il pensa qu'il devait y avoir quelque autre chose là-dessous. Il le regarda au vi>^age et y découvrit aisément la peur qu'il ressentait d'avoir à voyager avec cet homme redoutable et de devoir devenir son hôte, même seulement pour quelques

instants. Voulant alors dissiper ses lâches soupçons, tt ne trouvant pas convenable de tirer le curé à Técart et de lui chuchoter h Toreille pendant que son nouvel ami était là présent, il pensa que le moyen le plus opportun était de ^ire ce qu'il aurait fait, du reste, même sans ob motif, l'est-à-dire, de parler à Tlnnommé lui-même afin que, par «es réponses, don Abbondio comprît finalement que ce n'était ^lus là un homme dont on eût à avoir peur. Il s'approcha donc de l'Innommé et, avec cet air de confiance spontanée qui caractérise une nouvelle et puissante affection autant qu'une vieille intimité : « Ne croyez pas, lui dit-il, que je me contente de cette seule visite pour aujourd'hui. Vous reviendrez, n'est-il pas vrai? vous reviendrez en compagnie de ce digne ecclésiastique ?

— Si je reviendrai ! répondit l'Innommé. Quand bien même vous me refuseriez, je resterais obstinément, comme un mendiant, à votre porte. J'ai besoin de vous parler, de vous entendre, de vous voir; j'ai besoin de vous !

Federigo lui prit la main, la lui serra et lui dit : — Vous nous ferez donc la faveur, au curé de ce village et à moi, de dîner avec nous. J'y compte. En attendant, je vais aller, avec ce bon peuple, prier et rendre grâces à Dieu : et vous, vous allez recueillir les premiers fruits de sa miséricorde. »

Don Abbondio, en présence de ces démonstrations, se tenait comme un enfant peureux qui voit quelqu'un caresser en toute confiance son chien, gros animal au poil hérissé, aux yeux rouges, tristement renommé pour ses morsures et pour les irayeurs qu'il a causées ; et qui entend le maître dire que son chien est une bonne grosse bête, très-tranquille et douce comme un agneau : il regarde le maître et il ne le contredit ni ne l'approuve ; il regarde le chien et n'ose s'en approcher de peur que la bonne grosse bête ne lui montre les dents, ne fût-ce même que pour jouer ; il n'ose pas davantage s'en éloigner pour ne pas paraître poltron ; et il dit en son cœur : oh ! que ne suis-je chez moi !

Le cardinal, qui se disposait à sortir tenant toujours par la main et emmenant avec lui l'Innommé, remarqua le pauvre curé qui restait en arrière tout maussade, tout penaud et avee une moue longue comme le bras. Pensant

que ce mécontentement lui venait peut-être aussi un pou de ce qu'il pouvait se croire négligé et comme laissé de côté, surtout en regard d'un bandit si accueilli, si cajolé, il se tourna vers lui, s'arrêta un instant et, avec un sourire affectueux, il lui dit : « Seigneur curé, vous êtes toujours avec moi dans la maison de notre bon Père ; mais celuici... celui-ci perierat et inventus est (1).

— Oh ! combien je m'en réjouis ! » dit don Abbondio en leur faisant, à tous deux simultanément, une profonde révérence.

L'archevêque alla devant, poussa les battants de la porte qui furent aussitôt largement ouverts du dehors par deux domestiques qui y étaient de garde, et l'admirable couple apparut aux regards avides du clergé rassemblé dans la salle. On contempla ces deux visages sur lesquels se peignait une émotion différente, mais également profonde. Les traits vénérables, de Federigo reflétaient une tendresse reconnaissante, une joie douce et modeste; dans ceux de l'Innommé, on apercevait une confusion tempérée de contentement, une pudeur nouvelle, une componction à travers laquelle toutefois perçait encore la vigueur de cette nature sauvage et violente. On sut depuis que plus d'un, parmi les spectateurs, se ressouvint en cette occasion de ce verset d'Isaïe : Le loup et l'agneau iront au même pâturage; le lion et le bœuf mangeront au même râtelier, Bevvière eux venait don Abbondio à qui personne ne prit garde.

Lorsqu'ils furent parvenus au milieu de la salle, le valet de chambre du cardinal entra par le côté opposé et s'approcha de son maître pour l'informer qu'il avait exécuté les ordres qui lui avaient été transmis par le chapelain ; que la litière et les deux mules étaient prêtes et qu'on n'attendait plus que la femme que devait amener le curé. Le car dinal lui dit qu'aussitôt que celui-ci arriverait, il eût soin de le faire s'aboucher avec don Abbondio ; et que tout fût ensuite aux ordres de ce dernier et de l'Innommé à qui il serra, de nouveau la main pour prendre congé de lui en disant : Je vous attends. Il se tourna pour saluer de la tête don Abbondio, et se dirigea du côté qui conduisait ù

(1) Celui ci courait à sa perte et il est retrouvée

LES FIANCÉS DE MANZONî. 47

l'église. Le clergé le suivit, moitié pêle-mêle, moitié en bon ordre : les deux compagnons de voyage demeurèrent seulsdans la salle.

L'Innommé, tout plongé dans ses méditations, restait pensif, silencieux, attendant avec impatience le moment d'aller tirer de peine et de captivité sa pauvre Lucia : encore sienne, en effet, mais dans un sens et à un titre bien différents de la veille ; et son visage exprimait une agitation concentrée qui, à l'œil ombrageux de don Abbondio, pouvait aisément passer pour quelque chose de pire. Il le regardait du coin de l'œil, il le regardait en dessous, il aurait voulu trouver quelque chose d'aimable à lui dire : — Mais que puis-je lui dire? se demandait-il ; lui dirai-je de nouveau que je me réjouis? Que je me réjouis de quoi? de ce qu'ayant été jusqu'ici un infernal scélérat, il ait finalement pris la bonne résolution de devenir un g'alant homme comme les autres? Joli compliment, par ma foi! Eh, eh! pourtant, de quelque manière que je tourne la phrase, mon je me réjouis ne saurait signifier autre chose. Et, après tout, est-ce bien vrai qu'il soit devenu un galant homme, là, tout d'un coup, séance tenante? On en fait tant, des démonstrations, dans ce monde, et pour tant de motifs! Qu'en sais-je, moi, au bout du compte? Et, en attendant, il me va falloir aller avec lui ! et dans ce château ! Oh ! quelle affaire ! quelle affaire ! quelle affaire ! Qui me l'aurait dit ce matin ! Ah ! si j'ai le bonheur d'en sortir sain et sauf, dame Perpétua ne risque rien de bien se tenir pour m' avoir poussé ici par force, sans aucune nécessité, hors de ma cure ! Oh ! il fallait l'entendre ! Tous les curés des environs s'empressaient d'accourir, et de bien plus loin encore ; et il eût été inconvenant de rester en arrière des autres; et puis ceci, et puis cela, et que sais-je? et m'avoir ainsi embarqué dans une affaire de cette sorte ! Oh ! quelle fatalité ! Il va pourtant falloir que je dise quelque chose à cet homme! ~ Et il avait imaginé de lui dire : — • Je ne me serais jamais attendu à la bonne fortune de me trouver en une aussi respectable compagnie ; — et il allait ouvrir la bouche lorsque ie valet de chambre entra avec le curé de l'endroit, qui annonça que la femme était prête et attendait dans la litière ; il se tourna ensuite vers don Abbondio pour recevoir de

lui Tautre commission du cardinal. Don Abbondiô s'en acquitta comme il put, dans ce trouble d'esprit où il était; et, s'approcliant ensuite du valet, il lui dit : « Tâchez au moins de me donner une bête qui soit douce ; car, à vous parler franchement, je suis un triste cavalier.

— Oh ! figurez- vous ! répondit le valet en riant sous cape : c'est la mule du secrétaire qui est un homme de lettres.

— Enfin!... répliqua don Abbondiô ; et il continua à part soi : — Que le ciel me soit propice !

Le seigneur s'était, avec empressement, mis en marche au premier avis ; arrivé sur le seuil, il s'aperçut que don Abbondiô était resté en arrière. Il se mit à l'attendre ; et, quand celui-ci arriva en pressant le pas et ayant Tair de demander excuse, il s'inclina et le fit passer devant avec un geste affable et respectueux ; ce qui mit un peu de baume dans le cœur du pauvre tourmenté. Mais à peine avait-il posé le pied dans la petite cour, il éprouva une nouvelle déception qui lui gâta ce petit contentement; il vit l'Innommé se diriger vers un certain coin, saisir d'une main sa fameuse carabine par le canon, puis de l'autre par la courroie et, par un mouvement aussi prompt et aussi dégagé que s'il faisait l'exercice, se la mettre en bandoulière.

— Oh ! oh ! oh ! pensa don Abbondiô ; que veut-il faire de cet engin, celui-là? Beau cilice, belle discipline de converti ! Et s'il allait lui prendre quelque lubie? Oh! quelle expédition ! quelle expédition !

Si le seigneur avait pu se douter le moins du monde de la nature des pensées qui traversaient l'esprit de son compagnon, il n'est rien qu'il. n'eût fait pour le rassurer; mais il était à cent lieues d'une telle supposition, et don Abbondiô se gardait bien de faire aucun geste qui signifiât clairement : Je ne me fie pas à Votre Seigneurie. Arrivés à la porte de la rue, ils trouvèrent les deux montures toute? prêtes : l'Innommé sauta sur celle qui lui fut présentée par un palefrenier.

— Elle n'est, pour sûr, pas vicieuse? dit au valet de chambre don Abbondiô avec un pied suspendu à l'étrier et l'autre encore posé à terre.

— Oh I soyez sans inquiétude, répondit celui-ci ; c'est un agneaUé

Don Abbondîo se cramponne à la selle, le valet le pousse et... houp ! houp ! houp là ! le voilà sur sa bête.

La litière qui était en avant de quelques pas, portée aussi par deux mules, se mit en mouvement à un signe du conducteur ; et le convoi s'ébranla.

11 fallait passer devant l'église, qui regorgeait de peuple, par une petite place où stationnait une autre foule, également compacte, de gens, les uns de l'endroit même, les autres arrivés des villages d'alentour, qui n'avaient pu trouver place dans 1 église. Déjà la grande nouvelle s'était répandue; aussi, à l'apparition du convoi, à Tapparition de cet homme encore peu d'heures auparavant objet de terreur et d'exécration, objet maintenant d'une douce et édifiante surprise, il s'éleva du sein de cette foule un murmure général d'approbation, presque d'applaudissement; et, tout en se rangeant pour lui faire place, on se pressait de tous côtés pour le voir de plus près. La litière passa, l'Innommé passa; et, devant la porte toute grande ouverte de l'église, il ôta son chapeau et baissa ce front si redouté jusque sur la crinière de la mule, au milieu du bruit de cent voix qui disaient : « Que Dieu vous bénisse ! » Don Abbondio ôta également son chapeau et s'inclina ; il se recommanda au ciel ; mais, ''n entendant le concert solennel de ses confrères qui ôha Titillent à pleine voix, il éprouva au fond du cœur une envie, un mélancolique attendrissement, un tel accès de piété qu'il eût beaucoup de peine à contenir ses larmes.

Mais, une fois loin de toute habitation, lorsqu'on se trouva en rase campagne, dans les détours souvent tout à fait déserts de la route, un voile plus sombre s'étendit sur ses pensées. Il n'avait d'autre objet où reposer avec confiance ses regards que le conducteur de la litière, qui, appartenant à la maison du cardinal, ne pouvait être indubitablement qu'un homme de bien, sans compter qu'il n'avait pas du tout l'air d'un poltron. De temps en temps on se croisait avec quelques voyageurs, parfois môme avec des bandes assez nombreuses qui accouraient pour voir le cardinal. Ces rencontres étaient un soulagement pour don Abbondio ; mais ce n'était qu'un soulagement éphémère; car on approchait de plus en plus de cette terrible vallée où l'on ne rencontrerait bientôt plus que des sujets du redoutable compa-

Manzoni. — Les Fiancés. ^ II.— 4

gnon : et, Dieu me pardonne, quels sujets ! Il aurait désiré, maintenant plus que jamais, de lier conversation avec lui, comme pour toujours mieux le sonder et aussi pour entrer plus avant dans ses bonnes grâces ; mais, le voyant si préoccupé, il en perdait toute envie. Il fut donc forcé de se parler à lui-même ; et voici une partie de ce que le pauvre homme se dit durant ce trajet ; car, si Ton voulait tout écrire, il y aurait de quoi faire un volume.

— Singulière chose, en vérité, qu'il faille qu'aussi bien les saints que les coquins aient tous, les uns comme les autres, du vif-argent dans les veines et que, non contents de se démener, de s'agiter eux-mêmes, ils veuillent, s'ils le pouvaient, mettre en mouvement tout le genre humain ! Et qu'il faille que les plus remuants aient justement à venir me dénicher, moi qui ne me mêle de rien, qui ne recherche personne, et m' entraîner comme par les cheveux dans leurs affaires, moi qui ne demande rien qu'à être laissé de côté et à vivre tranquille ! Et ce fou, cet enragé garnement de don Rodrigo ! que lui manquerait-il pour être l'homme le plus heureux de la terre, pour peu qu'il eût seulement deux doigts de bon sens ? Il est riche, il est jeune, il est respecté, courtisé : il est malheureux de trop de bonheur, et il lui faut aller en quête de tracas pour lui et pour son prochain. Il pourrait mener la vie la plus joyeuse du monde, se goberger dans la plus insouciante oisiveté (1) ; eh bien ! non ; il faut qu'il se donne la tâche de persécuter les femmes, qui est bien la tâche la plus folle, la plus ingrate et la plus enragée du monde : il pourrait aller au paradis en carrosse, et il veut aller à l'enfer à cloche-pied. Et celui-ci?,.. — Et au

(1) Le texte porte : Potrebbe fare il mestier cli Michelaccio (il pourrait faire le métier du gros Michel) ; or. Fore il mestier di MichelacciOy est une locution proverbiale très-usitée en Italie et qui signifie : ne s'occuper d'autre chose que de boire, manger et se goberger dans l'insouciance et l'oisiveté. Ce proverbe t'ait allusion à un certain Michèle Panichî, Florentin, qui, après avoir longtemps admiaistré les affaires publiques et s'être ensuite démis de toute fonction, répondait à ceux qui venaient le solliciter de reprendre quelque emploi : a Je ne veux plus rien faire : je ne veux plus que' boire, manger et me donner du bon temps, j)

{Note du traducteur.)

LES FIANCÉS DE MANZONI. Ôî

même instant i] le regardait, comme s'il eût craint que cluici ne pénétrât sa pensée. — Celui-ci ! après avoir mis le monde sens dessus dessous par ses scélératesses, il le met à présent sens dessus dessous par sa conversion... si conversion il y a. En attendant, c'est moi qui suis chargé d'en faire r expérience!... Si bien que, quand ils sont liés avec cette rage de faire parler d'eux, il faut toujours qu'ils fassent du bruit de toutes les manieras. Il en coûip. donc bien de faire le galant homme toute sa vie, comme moi, par exemple? Eh bien! non; il faut tuer, écarteler, faire les cinq cents diables... que Dieu me protège!... et puis mettre encore tout le monde en l'air pour fairo pénitence! La pénitence, quand on en a bonne envie, oi? peut la faire ch-^z soi, tranquillement, sans tant d'apparent, sans causer tant de dérangement à son prochain. Et Sa Seigneurie illustrissime ! oh! le voilà tout de suite, tout de suite à bras ouverts, qui se met à l'appeler mon cher ami, mon bon ami; qui s'en rapporte à tout ce que celui-ci lui dit, comme s'il l'avait vu faire des miracles ; et qui, d'emblée, prend une résolution, donne dedans tête baissée, et : vite par ici, vite par là!... Chez moi, cela s'appelle tout bonnement de la précipitation. Et, sans avoir aucune garantie de rien, mettre entre ses mains un pauvre curé! Cela s'appelle jouer un homme à pair ou non. Un saint évêque, tel que lui, devrait, ce me semble, faire cas de ses curés comme de la prunelle de ses yeux. Un tantinet de flegme, un tantinet de prudence, un tantinet de charité pourraient pourtant, ce me semble, se concilier même avec la sainteté... Et si, en fin de compte, tout ceci n'était qu'une comédie? Qui peut connaître toutes les intentions des hommes? et, j'ajoute, des hommes comme celui-ci? Et songer qu'il me faut faire route avec lui et aller dans sa maison ! Qui sait s'il n'y a pas quelque diablerie là-dessous î Oh! pauvre moi! mieux vaut ne pas y penser. Et quel imbroglio aussi que cette autre affaire de Lucia ! On voit bien qu'il y avait une entente avec don Rodrigo : quelles gens! et encore pourvu que la chose soit bien comme on la dit! Mais comment diable l'a-t-il eue entre ses griffes, celui-ci? Qui le sait? C'est tout un secret entre lui et Monseigneur; et, à moi, que l'on fait trotter de la sorte, à moi, pas un mot. Oh ! ce n'est pas que je mo

soucie de connaître les affaires d' autrui; mais, quand on est forcé de risquer sa peau, on a bien aussi, ce me semble, un peu le droit de savoir les choses. Si c'était vraiment pour aller chercher cette pauvre créature, patience! quoique, à tout prendre, il eût bien pu ramener avec lui, sans tant de cérémonies. Et puis, s'il s'est réellement si bien converti, s'il est devenu un saint, quel besoin avait-on de moi? Ohl quel chaos! Enfin, plaise au ciel qu'il n'en soit que cela : ce n'aura pas été une petite corvée, mais patience ! j'en serai content aussi pour cette pauvre Lucia. Elle aussi pourra dire l'avoir échappé belle! Dieu sait ce qu'elle a souffert! Je la plains; mais elle est née pour mon malheur... Si, au moins, je pouvais vraiment lire dans son cœur, à cet homme, et voir ce qu'il pense ! Qui peut le deviner? Le voilà : dans de certains moments, on le prendrait pour saint Antoine dans le désert ; et puis, dans d'autres, on dirait d'Holopherne en personne. Ohl pauvre moi ! pauvre moi ! Enfin, il faudra pourtant bien que le ciel vienne à mon aide ; car, en définitive, si je suis dans ce pétrin, ce n'est pas moi qui m'y suis mis pour mon bon plaisir.

Et, en effet, on voyait, pour ainsi dire, passer sur le visage de l'Innommé les pensées qui se succédaient dans son esprit, comme, dans un moment d'orage, on voit les nuées courir devant la face du soleil et donner lieu à une alternative continuelle de clarté éblouissante et de sombre obscurité. L'âme encore tout enivrée des suaves paroles de Federigo, et régénéré, en quelque sorte, et rajeuni dans la vie nouvelle qu'il venait d'inaugurer, il s'élevait à ces sublimes idées de miséricorde, de pardon et d'amour: puis iretombait sous le poids des terribles souvenirs du passé. Anxieux, éperdu, il cherchait dans son esprit quelles étaient ses iniquités encore susceptibles de réparation, quelles étaient celles dont il pouvait rompre le cours, quels pouvaient être les remèdes les plus expéditifs et les plus sûrs, quels les moyens pour débrouiller tant d'intrigues, pour se débarrasser de tant de complices ; et son esprit s'égarait dans le sombre dédale de ces affreuses pensées. Cette expédition elle même, qui était pourtant la plus facile de toutes et qui touchait déjà de si près à son terme, il y marchait avec un désir mêlé d'angoisse, tourmenté de l'idée que, en

attendant, cette malheureuse créature souffrait, Dieu- sait combien, et que c'était lui, lui qui pourtant n'aspirait qu'à la délivrer, qui était l'auteur des souffrances qu'elle endurait. A chaque bifurcation de la route, le conducteur se retournait pour demander le chemin qu'il fallait prendre : l'Innommé le lui indiquait du doigt et lui faisait en même temps signe de hâter la marche.

On entra dans la vallée. Dans quel état se trouva alors le pauvre don Abbondio, je vous le laisse à penser! Cette fameuse vallée, dont il avait entendu tant de tragiques et d'horribles histoires, il était dedans ! Ces fameux bandits, la fleur de la braverie d'Italie ; ces hommes sans peur et sans pitié, il les voyait en chair et en os, il en rencontrait un, deux, trois, à chaque détour de la route. Ils s'inclinaient humblement, il est vrai, devant le seigneur ; mais ils avaient de certaines faces bronzées, de certaines moustaches hérissées et de certains yeux de basilic qui, dans l'imagination de don Abbondio, semblaient vouloir dire : Faut-il lui régler son compte, à ce prêtre ? A tel point que, saisi tout à coup d'une mortelle épouvante, il alla jusqu'à penser : —Quand bien même je l'aurais mérité, non, rien n'aurait pu m'arriver de plus affreux !

Cependant on avançait par un sentier caillouteux, le long du torrent ; au delà, on avait pour toute perspective des roches granitiques et arides ; en deçà, on était au milieu de cette hideuse population, auprès de laquelle la solitude la plus déserte eût semblé préférable : Dante n'était pas plus mal à l'aise au milieu de Malebolge (1).

On passe devant la Male-Nuit : aussitôt plusieurs bravaches se pressent sur la porte, s'inclinent à la vue du maître et jettent des regards curieux sur son compagnon et sur la litière.

Ces gens ne savaient que penser. Déjà le départ si matinal de rinnommé, sans escorte, leur avait paru extraor-

(1) Dante appelle Ma/e6o/^e le huitième cercle de l'enfer, partagé «a dix fosses différentes dans lesquelles sont punies les différentes espèces de frauduleux (fraudolenti). Ce nom est formé de deux mots : de l'adjectif maie (maies, mauvaises) et du substantif bofge (fosses) ; Male-bolge, Males-fosses. (iVo/e du traducteur,")

dinaire : son retour ne Tétait pas moins. Était-ce une capture qu'il amenait? Et comment Tavait-il faite tout seul? Et que signifiait cette litière étrangère? Et de qui pouvait être cette livrée?

Ils regardaient, ils examinaient, mais aucun ne bougeait, " parce que tel était l'ordre qu'il leur donnait et du geste et du regard.

On gravit le sentier, on arrive au château. Les bravi i qui sont sur Tesplanade et sur la porte se retirent à droite ' et à gauche pour laisser le passage libre : l'Innommé leur fait signe de ne pas aller plus loin. Il pique des deux et passe devant la litière, fait signe au conducteur et à don , Abbondio de le suivre; il entre dans une première cour, de celle-ci dans une seconde ; il se dirige vers une petite porte, tient à distance, d'un geste, un bravo qui accourait pour lui tenir l'étrier, et lui dit : Toi là, et personne plus près. Il descend et, les rênes à la main, il va vers la litière, s'approche de la femme, qui avait écarté le rideau, et lui dit à voix basse : Empressez-vous de la consoler et faites-lui bien vite comprendre qu'elle est libre, qu'elle est entre les mains d'amis. Dieu vous en récompensera. Il ordonna ensuite au conducteur d'ouvrir la portière et d'aider la femme à descendre. Il .«^'approcha alors de don Abbondio et, avec un visage serein, tel que celui-ci ne le lui avait pas encore vu et tel qu'il n'aurai h. jamais cru le lui voir, et "sur lequel se peignait la joie qu'il ressentait de la bonne action qu'il était finalement sur le point d'accomplir, il lui tendit la main pour l'aider à descendre, et lui dit aussi à voix basse : « Seigneur curé, je ne vous demande pas pardon du dérangement que vous avez à subir à cause de moi: vous le faites pour Quelqu'un qui paye bien et pour cette pauvre créature qui est des vôtres !... »

Cet air et ces paroles ranimèrent le courage de don Abbondio qui, poussant un long soupir qui depuis une heure tournoyait au-dedans de lui sans jamais trouver d'issue, répondit de la voix la plus respectueuse que l'on puisse se figurer : «Par exemple! Votre Seigneurie plaisante ! Mais, mais, mais, mais!... » Et, acceptant la main qui lui était offerte d'une manière si courtoise, il se laissa glisser du mieux qu'il put à bas de sa monture. L'Innommé prit éga-

lement les rênes de celle-ci dans sa main et les remit avec les autres au conducteur, en lui enjoignant de rester là dehors à l'attendre. 11 tira ensuite une clé de sa poche, ouvrit la petite porte, fit entrer le curé et la femme, entra lui aussi, marcha devant eux et alla vers le petit escalier que tous trois gravirent en silence.

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