CHAPITRE XXVIII
Après cette fameuse sédition du jour de la Saint-! îarti et du jour suivant, on eût pu croire que Tabondance étaiïï revenue à Milan comme par enchantement. Les boulangeries étaient fournies de pain à foison : le prix du pain descendu au même taux que dans les années les plus fertiles; le prix des farines à F avenant. Ceux qui, dans ces deux journées, avaient travaillé à hurler, voire même à faire quelque chose de plus, avaient maintenant (sauf les quelques séditieux qui avaient été pris) sujet de s'applaudir : et n'allez pas croire que, la première frayeur des arrestations une fois passée, ils s'en tissent faute. Sur les places, au coin des rues, dans les tavernes, on se réjouissait publiquement, on se félicitait, on se vantait même, mais à basse note, d'avoir trouvé le moyen de faire revenir le pain à bon marché. Au milieu de cette fête et à travers l'assurance qui s'affichait de toutes parts, perçaient néanmoins (et aurait-il pu en être autrement?) une inquiétude, un pressentiment que la chose ne pourrait pas durer. On assiégeait les boulangers et les marchands de farine, comme on l'avait déjà fait lors de cette autre factice et passagère abondance qu'avait engendrée le premier tarif d'Antonio Ferrer. Ceux qui avaient par devers eux quelques économies en argent, les convertissaient en pain et en farine : les coffres, les tonneaux, les marmi-
tes elles-mômes servaient de magasin. Tons rivalisant de la sorte pour profiter de l'avantage du moment, en rendaient, je ne dis pas la longue durée impossible, car elle Tétait déjà sans cela, mais même la continuation momentanée toujours plus difficile. Et voilà que, le 15 novembre, Antonio Ferrer, De orden de Su Excelencia, publia une ordonnance par laquelle il était défendu à quiconque aurait du grain ou de la farine chez lui d'acheter peu ni prou soit de Tun, soit de l'autre ; et défense était faite à tous les autres d'acheter du pain au delà de la quantité nécessaire pour deux jours, sous peines pécuniaires et corporelles, à la discrétion de Son Excellence. L'ordonnance enjoignait aux anciens (espèces; d'agents de police) et insinuait à tout le monde de dénoncer les contrevenants; elle ordonnait aux juges de faire des perquisitions dans les maisons qui leur seraient désignées ; mais, en même temps, elle intimait de nouveau aux boulangers l'ordre de tenir leurs boutiques bien fournies de pain, sous peine, en cas d'infraction, de cinq ans de galères, et plus encore, à la discrétion de Son Excellence. Celui qui saurait se représenter une pareille ordonnance exécutée à la lettre, serait doué d'une bien belle imagination ; et certes, si toutes celles qui étaient rendues en ce temps-là avaient sorti leur plein et entier effet, le duché de Milan aurait eu, au moins, autant de monde en mer, sur les pontons, que peut en avoir aujourd'hui la Grande-Bretagne sur tous ses vaisseaux.
Quoi qu'il en soit, en ordonnant aux boulangers de faire ime aussi grande quantité de pain, il fallait aussi prendre quelque mesure pour que la matière première ne leur fit pas défaut. On avait imaginé (comme toujours, dans les temps de disette, se reproduit le même empressement de réduire en pain des matières alimentaires qu'on a coutume de consommer sous une autre forme), on avait, dis-je, imaginé de faire entrer le riz dans la composition du pain, dit de mistura. Le 23 novembre, nouvelle ordonnance qui séquestre, aux ordres du vicaire et des douze membres du tribunal de la Provision, la moitié du riz brut (on l'appelait alors, ici, et on l'appelle encore aujourd'hui risone) que chacun possède ; sous peine, pour quiconque en disposerait sans la permission de ces seigneurs, de la confiscation de la denrée, et
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d'une amende de trois écus par muid. Cette ordonnance est, comme chacun voit, de toutes la plus modérée.
Mais ce riz, il fallait le payer, et le payer un prix tout à fait hors de proportion avec celui du pain. La charge de suppléer à cette énorme différence avait été imposée à la Ville ; mais le Conseil des décurions, qui Tavait assumée pour elle, délibéra le môme jour, 23 novembre, de remontrer au gouverneur rimpossibilité de supporter plus longtemps une telle charge ; et le gouverneur, par une ordonnance du 7 décembre, fixa le prix de cette denrée à 12 livres le muid; menaçant quiconque en demanderait un prix plus élevé ou refuserait d'en vendre à ce prix, de la confiscation de la denrée et d'une amende de la même valeur, et â!une plus grande peine pécuniaire et même corporelle, jusqu'à celle des galères, à la discrétion de Son Excellence, selon la nature des cas et la qualité des personnes.
Le prix du riz mondé avait déjà été fixé avant Témeute; de même que, probablement, le tarif ou, pour nous servir de l'expression si usitée dans les annales modernes, le maximum du froment et des autres grains plus communs aura été fixé par d'autres ordonnances qu'il ne nous a pas été possible de retrouver.
Ayant de la sorte maintenu à Milan le pain et la farine à bon marché, il s'ensuivait, comme conséquence, que les gens du dehors y accouraient en procession pour s'en pourvoir. Don Gonzalo, afin de remédier à cette nouvelle complication, qu'il appelait un inconvénient, fit défense, par une autre ordonnance du 15 décembre, d emporter hors de la ville du pain pour une valeur au-dessus de vingt sous ; sous peine de la confiscation dudit pain et d'une amende de vingt-cinq écus ; et, au cas d'insolvabilité, de deux traits de corde en place publique, et sous peine encore plus grave, iou]ours comme d'habitude, à la discrétion de Son Excellence, Le 22 du même mois (et l'on ne voit pas bien pourquoi si tard), il publia une ordonnance semblable pour les farines et pour les grains.
Le peuple avait voulu se procurer l'abondance par le pillage et par l'incendie ; le pouvoir légal voulait la maintenir par les galères et par la corde. Les moyens étaient en parfaite harmonie les uns arec les autres ; mais quel rapport avaient-ils avec le but qu'ils se proposaient, le lecteur
le voit d'ici : quelle fut, dans le fait, leur efficacité pour Tat* teindre, il le verra dans un instant. Il est, du reste, aussi aisé de voir, et il n'est pas inutile de faire remarquer combien ces étranges mesures ont néanmoins entre elles une connexion intime, nécessaire : cliacune d'elles était la conséquence inévitable de celle qui Pavait précédée ; et toutes découlaient de la première, de celle qui fixait le prix du pain à un taux si inférieur à celui qui devait résulter de la condition réelle des choses. Une telle mesure a toujours paru et a toujours dû paraître à la multitude autant conforme à l'équité que simple et facile à mettre à exécution; il est, en conséquence, bien naturel que, dans la détresse et dans les douleurs de la disette, elle la désire, elle Timplore et, si la chose est en son pouvoir, elle Timpose. Mais ensuite, au fur et à mesure que les conséquences en sautent aux yeux, il devient indispensable que ceux à qui ce soin incombe obvient à chacune d'elles par une loi qui défende aux hommes de faire ce à quoi ils étaient autorisés par la précédente. Qu'on nous permette de remarquer, en passant, une singulière rencontre. Dans un pays et à une époque très-rapprochés de nous (l),à l'époque la plus retentissante et la plus remarquable de l'histoire moderne, on eut recours, en des circonstances semblables, à de semblables mesures (les mêmes, on pourrait presque dire, en substance, avec la seule différence des proportions, et à peu près dans le même ordre) ; on y eut recours, dis-je, au mépris de la raison des temps, si changée, et du progrès des connaissances survenu en Europe, et dans ces pays-là plus encore peut-être que partout ailleurs : et cela, principalement parce que la grande masse populaire, dans laquelle ces connaissances n'avaient pas pénétré, put à la longue faire prévaloir son opinion et, pour nous servir d'une locution usitée là-bas, forcer la main à ceux qui faisaient la loi.
Ainsi donc, pour en revenir à nous, l'émeute, en fin
décompte, avait eu deux résultats : d'une part, gaspillage
' et perte effective de victuailles pendant l'émeute même ;
d'autre part, tant que dura le tarif, consommation
large, sans mesure et, pour ainsi dire, à gogo et,paj' suite,
(1) Eu France^ en 1 7SS-89 A'o/6 du tm ,'udeur.
diminution de cette maigre réserve de grain, qui pourtant devait suffire jusqu'à la nouvelle récolte. Ajoutez à ces effets généraux le supplice de quatre hommes du peuple, pendus comme chefs de Tinsurrection, deux devant la boulangerie des Béquilles, deux à Tentrce de la rue où était située la maison du vicaire de la Provision.
Du reste, les relations historiques de cette époque sont faites avec tellement peu de soin qu'on n'y trouve pas même le moindre indice de la date à laquelle fut supprimé ce tarif arbitraire, ni de quelle manière s'effectua cette suppression. Si, à défaut d'informations positives, il nous est permis de proposer des conjectures, nous sommes porté à croire qu'il fut abrogé un peu avant ou un peu après le 24 décembre, jour de cette exécution. Quant aux ordonnances, après celle que nous avons citée, en date du 22 du même mois, nous n'en trouvons pas d'autres en matière de subsistances, soit qu'elles aient péri, soit qu'elles aient échappé à nos recherches, soit enfin que l'autorité, découragée, sinon éclairée, par l'inefficacité de ses remèdes et débordée par les événements, les ait abandonnés à leur propre cours. Mais ce que nous trouvons dans les relations de plus d'un historien (portés, comme ils l'étaient tous, bien plutôt à décrire les grands événements qu'à en noter les causes et la marche), c'est le tableau du pays, et principalement de la ville, pendant la seconde moitié de l'hiver et pendant le printemps, lorsque la cause du mal, c'est-à-dire, la disproportion entre les denrées et les besoins, non-seulement n'avait pas cessé, mais avait augmenté par les remèdes mêmes qui en avaient suspendu pour un temps- les effets; et n'avait pas davantage pu cesser par une importation suffisante de denrées étrangères (importation à laquelle faisaient obstacle l'insuffisance des moyens publics et privés, la pénurie des pays circonvoisins, les entraves apportées aux transactions commerciales, qui en paralysaient l'essor et les traînaient dans d'interminables lenteurs, les lois elles-mêmes qui tendaient à produire et à entretenir un bon marché impossible) ; lorsque, dis-je, la vraie cause de la disette ou, pour mieux dire, la disette elle-même sévissait sans frein et dans toute sa force. Or, voici la copie de ce douloureux tableau.
On voyait à chaque pas des boutiques ferrhées; lès manu-
factures étaient en grande partie désertes ; les rues présentaient un lamentable spectacle, un va-et-vient continuel de misères, un perpétuel séjour de douleurs. Les mendiants d'ancienne profession, devenus maintenant le plus petit nombre, confondus et perdus au milieu d'une nouvelle multitude, étaient réduits à se disputer souvent F aumône avec ceuxlà mêmes de qui ils Pavaient reçue dans des jours plus heureux. C'étaient des garçons et des commis^ renvoyés par leurs patrons, boutiquiers ou négociants qui, privés en grande partie, ou même totalement, des bénélices de leur commerce, ne vivaient plus qu'à grand'peine sur leurs économies et sur leur capital ; c'étaient des boutiquiers et des négociants mêmes dont la stagnation complète des affaires avait causé la faillite et la ruine ; c'étaient des ouvriers de toutes sortes d'arts et de métiers, aussi bien des plus grossiers que des plus raffinés, aussi bien de ceux de première nécessité que de ceux de luxe, errant de porte en porte, de rue en rue, adossés contre les murailles, accroupis sur les dalles, le long des maisons, le long des églises, les uns demandant l'aumône d'une voix lamentable, les autres hésitant entre le besoin et une honte non encore surmontée; tous hâves, émaciés, se soutenant à peine, frissonnant de faim et de froid dans leurs vêtements usés et insuffisants, lesquels pourtant, chez bon nombre d'entre eux, conservaient encore les traces d'une ancienne aisance ; de même que, au milieu de ce chômage, au milieu de cette morne consternation, l'on voyait encore éclater je ne sais quels indices d'habitudes mâles et laborieuses. Mêlés à cette misérable foule, on voyait, et ils n'en constituaient pas la moindre partie, des domestiques licenciés par leurs maîtres tombés alors d'une modeste aisance dans la gêne, ou même par des grands et des riches devenus incapables, dans une telle année, d'entretenir le luxe d'une nombreuse domesticité. Et à chacun, pour ainsi dire, de ces divers indigents correspondait un nombre plus ou moins grand d'autres malheureuses créatures habituées, la plupart, à vivre de leur salaire, c'est-à-dire, leurs enfants, leurs femmes, leurs vieux parents, ici gT'oupées autour de leurs anciens soutiens, là dispersées dans d'autres Quartiers à demander l'aumône.
U y avait aussi, et on les distinguait à leurs toupets
ébouriffés, aux restes de leurs habits fastueux, ou même à un certain je ne sais quoi dans la démarche et dans les manières, à ce cachet que les habitudes impriment sur les visages, d'autant plus saillant et distinct qu'elles sont elles-mêmes plus en dehors de l'ordinaire ; il y avait aussi, dis-je, de nombreux individus de cette engeance des bravi, qui, ayant, par suite des conditions générales, perdu leur pain criminel,' en allaient demander pour Tamour de Dieu. Domptés par la faim, ne disputant avec les autres que de supplications, ils se faisaient tout petits, et se traînaient par la ville qu'ils avaient si longtemps parcourue la tête haute, le sourcil froncé, le regard menaçant, revêtus de, costumes splendides et bizarres, munis de riches armes, emplumés, frisés, parfumés ; et tendaient humblement cette main qu'ils avaient levée tant de fois insolemment pour menacer ou traîtreusement pour frapper.
Mais, de toutes ces foules, la plus nombreuse, la plus hâve, la plus déguenillée était celle des paysans : ils arrivaient isolés, par couples, par familles entières, maris et femmes portant leurs plus petits enfants sur les bras, ou sur le dos, traînant les plus ^randelets par la main, les vieillards en queue. D'aucuns, dont les maisons avaient été envahies et dévalisées par la soldatesque de garnison ou de passage, s'en étaient enfuis désespérés ; et^ parmi ceux-ci, il y en avait qui, pour exciter une plus grande compassion et, en quelque sorte, pour donner plus de relief à leur misère, montraient les ecchymoses et les balafres des coups qu'ils avaient reçus en défendant leurs pauvres dernières ressources ou en cherchant à se soustraire à la brutalité aveugle de ces hordes effrénées. D'autres, épargnés par ce fléau particulier, mais chassés par ces deux autres fléaux dont aucun coin du pays n'avait été exempt, la stérilité et les impôts devenus plus exorbitants que jamais pour satisfaire à ce qu'on appelait les besoins de la guerre, étaient venus à la ville, et il y en arrivait sans cesse, comme au siège antique, au dernier asile de la richesse et d'une pieuse munificence. On pouvait distinguer les nouveaux venus, plus encore qu'à leur démarche hésitante et à leur air novice, à l'expression de stupeur et de colère qui se peisrnait sur leurs traits en trouvant un tel comble, un tel re-
gorgement, une telle concurrence de misère dans ce lieu, but suprême de leurs aspirations, où ils s'étaient flattés d'être des objets particuliers de compassion et d'attirer sur eux les regards et les secours. Les autres, qui depuis plus ou moins de temps parcouraient et babitaient les rus s de la cité en allongeant leur misérable vie au moyen des secours qu'ils obtenaient ou qui plutôt leur arrivaient, pour ainsi dire, par basard, tant était grande la disproportion entre les secours et les besoins, portaient sur leurs traits et dans toute leur personne l'empreinte d'une plus sombre et plus morne consternation. On remarquait la diversité de leurs costumes ou, pour mieux dire, de leurs baillons,* ainsi que de leur aspect, au milieu de la confusion générale : c'étaient, ici, les faces blafardes des babitants des vallées ; là , les mines bronzées de ceux de la plaine et des collines; ailleurs, les figures sanguines de ceux de la montagne : tous visages défaits et émaciés, avec des yeux caves, le regard fixe, tenant à la fois du farouche et de l'insensé, les cheveux en désordre, les barbes longues et incultes ; tous corps élevés et endurcis à la fatigue, maintenant exténués, épuisés par les privations, la peau ratatinée sur des jambes et des bras desséchés et sur des poitrines osseuses qui paraissaient à travers les lambeaux de vêtements déchirés et en désordre. Et, spectacle différent, mais non moins douloureux que celui d'une mâle vigueur brisée, atterrée, était l'aspect d'une nature plus vite abattue, d'un alanguissement, d'un affaissement plus désolé dans le sexe et dans les êfges les plus faibles.
Çà et là, dans les rues et dans les carrefours, le long des murs, sous les gouttières, on voyait des couches de paille et de chaume piétines, bâchés, mêlés de sales et infectes guenilles. Et cet immonde fumier n'était pas moins un don, un bienfait, le fruit d'une pieuse charité : c'étaient des lits apprêtée pour que quelques-uns de ces infortunés pussent reposer leur tête pendant la nuit. De temps en temps on y voyait couclié, même le jour, ou venir s'y étendre un malheureux dont la las situde et la faim avaient dompté les forces et brisé les jambes ; parfois ce triste lit portait un cadavre ; parfois le malheureux exténué tombait tout à coup comme une masse inerte et expirait sur le Davé de la rue.
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Sur quelques-uns de ces infortunés étendus à terre, on voyait parfois se pencher un passant ou un voisin attiré par une compassion subite. Sur quelques points, arrivaient des secours ordonnés d'avance avec une intention plus prévoyante, dirigés par une main riche en moyens et habituée à répandre largement ses bienfaits : c'était la main du bon. Federigo. Il avait fait choix de six ecclésiastiques en qui une charité ardente et tenace se trouvât accompagnée et se*, condée par une robuste complexion : il les avait divisés en trois couples et avait assigné à chacun d'eux un tiers de la ville à parcourir, suivis par des portefaix chargés de différentes sortes d'aliments, d'autres cordiaux plus délicats et d'un effet plus prompt, et de vêtements. Chaque matin les trois couples se mettaient en route dans des directions différentes, s'approchaient de ceux qu'ils rencontraient gisants à terre, et prodiguaient à chacun l'assistance qu'il était en état de recevoir. Celui qui, déjà agonisant, n'était plus à même de prendre aucun aliment, recevait les derniers se^> cours et les consolations de la religion. Ceux à qui la nour-* riture pouvait encore être de quelque confort, ils leur distribuaient des potages, des œufs, du pain et du vin ; à d'autres, exténués par un plus longjeûne, ils administraient des consommés, des gelées de viande, du vin plus généreux, en les ranimant d'abord, si besoin était, avec des cordiaux, du vinaigre et des sels. Ils distribuaient en môme temps des vêtements aux nudités les plus honteuses et les plus pénibles.
Et leur assistance no se bornait pas à cela. Le bon pasteur avait voulu que, là du moins où elle pouvait atteindre, elle apportât un soulagement efficace et durable. Les infortunés à qui ce premier secours avait rendu assez de forces pour se soutenir et pour marcher, recevaient de ces mêmes ecclésiastiques un peu d'argent, afin que le besoin renaissant et le défaut de nouveaux secours ne -vinssent à les re-. plonger bientôt dans l'état d'où ils venaient de les tirer ; les autres, ils tâchaient de les mettre à l'abri dans quelque maison des plus proches où l'on se chargerait de leur entretien. Si la maison était habitée par des gens à leur aise, l'hospitalité y était le plus souvent accordée par charité sur la seule ^recommandation du cardinal; dans celles, oi\ au
Les fiancés DËMANzom. 14?
bon vouloir, les moyens faisaient défaut, ces ecclésiastiques demandaient que le malheureux fût reçu en pension, ils convenaient du prix et en déboursaient aussitôt une partie à compte. Ils donnaient ensuite aux curés la liste de tous ces pauvres pensionnaires pour qu'ils les allassent visiter, et revenaient souvent leur faire visite eux-mêmes.
Il est à peine nécessaire de dire que Federigo ne bornait pas sa sollicitude au seul soulagement de ces souffrances extrêmes, et n'avait pas attendu de voir la misère arriver à ce comble pour s'en émouvoir. Cette charité ardente et qui avait Toeil à tout, devait tout sentir, s'employer à tout, accourir aussitôt là où elle n'avait pas pu se porter par avance, se multiplier et prendre, pour ainsi dire, autant de formes diverses qu'étaient nombreux et divers les besoins auxquels il fallait subvenir. Et, en effet, en réunissant tous ses moyens, en rendant son économie plus stricte encore, en puisant dans les épargnes destinées à d'autres libéralités devenues alors d'une importance trop secondaire, il avait cherché toutes les voies et tous les moyens de se procurer de l'argent pour l'employer tout entier au soulagement des malheureuses victimes de la disette. Il avait fait de grands achats de grains et il en avait expédié une bonne partie dans les localités les plus dépourvues de son diocèse; et, comme le secours était loin d'égaler le besoin, il y en voya aussi une abondante provision de sel «avec quoi,» dit Ripamonti (1) en racontant la chose, «l'herbe des prairies et l'écorce des arbres se changent en nourriture pour les hommes. » Il avait aussi distribué des grains et de l'argent aux curés de la ville; lid-même la parcourait par quartiers en dispensant des aumônes ; il secourait secrètement beaucoup de familles indigentes ; dans le palais archiépiscopal, on cuisait journellement une grande quantité de riz; et, au dire d'un écrivain contemporain (le médecin Alessandro Tadini, dans sa Notice que nous aurons souvent occasion de citer par la suite) on en distribuait là deux mille écuelles tous les matins.
Mais ces efforts de charité, que nous pouvons certainement appeler grandioses, si l'on considère qu'ils ne provenaient
(1) Historia Patriœ, Decadis V, Libri VI, pag. 386
que d'un seul homme cl de ses seules ressources (car Federigo avait pour habitude de ne point se faire le dispensateur des libéralités d'autrui), ces efforts, dis-je, conjointement avec les libéralités d'autres naains particulières, sinon i aussi fécondes, toutefois assez nombreuses, conjointement aussi avec les subventions que le Conseil des décurions avait ; assignées au soulagement de cette effroyable misère ' en en conliant la dispensation aux soins du tribunal de la Provision, ne répondaient au besoin que d'une manière insuffisante et hors de toute proportion. Pendant que, grâce aux secours du cardinal, on réussissait à prolonger la vie à quelques paysans et à quelques montagnards qui i étaient sur le point de mourir de faim, d'autres arrivaienf au dernier degré du dénûment ; les premiers y retombaient, une fois que les effets d'un aussi faible secours étaient épuisés ; dans d'autres localités, non oubliées, mais laissées pour le rno^ ment de côté comme étant moins dépourvues, par une charité qui était forcée de choisir, la détresse grandissait et i devenait mortelle; on mourait de tous les côtés, de tous ' les côtés on affluait dans la ville. Mais là, pour deux mille affamés (généralement les plus valides et les plus adroits pour vaincre la concurrence et pour se frayer un passage) qui parvenaient à obtenir un potage, juste assez pour ne pas mourir de faim le jour même, combien d'autres milliers restaient en arrière, enviant le sort des autres, pouvonsnous dire plus heureux, lorsque, parmi les frustrés, il y avait souvent leurs propres femmes, leurs propres enfants, leurs . propres pères? Et, pendant que sur trois points de la ville quelques-uns des plus exténués, réduits à une plus grande extrémité, étaient relevés de terre, réconfortés, abrités et pourvus pour quelque temps du plus strict nécessaire, sur cent autres points d'autres tombaient, languissaient ou expiraient môme sans secours, sans consolations.
Tout le jour on entendait dans les rues un confus bourdonnement d'implorations- plaintives ; la nuit, un murmure de sanglots et de gémissements, interrompu de temps à autre par des hurlements éclatant à Timproviste, par des plaintes déchirantes et prolongées, par de suprêmes et attendrissantes invocations qui se terminaient par des cris aigus.
Il est digne de remarque qu'au milieu de souffrances portées à un pareil excès, au milieu de plaintes si nombreuses et si diverses, il ne se soit jamais produit aucune tentative, il ne se soit jamais élevé un seul cri de sédition : du moins on n'en trouve nulle part le moindre indice. Et pourtant, parmi ceux qui vivaient et mouraient de cette manière, il y avait bon nombre d'hommes habitués à toift autre chose qu'à se soumettre et à souffrir; il y avait aussi, par centaines, de ces mêmes individus qui, le jour de la Saint-Martin, avaient mené si beau bruit. Et on ne saurait admettre que l'exemple de ces quatre malheureux qui avaient payé pour les autres fût ce qui maintenant les tenait tous en respect : quelle influence pouvait effectivement exercer, non pas même la vue, mais le simple souvenir des supplices sur les esprits d'une multitude vagabonde et rassemblée qui se voyait, pour ainsi dire, irrévocablement condamnée à un lent supplice, qui déjà même l'endurait? Mais, en général, nous sommes ainsi faits, nous autres hommes : nous nous révoltons indignés, furieux contre les maux moyens, et nous nous affaissons en silence sous le poids des maux extrêmes; nous subissons, non résignés, mais avilis, hébétés le comble de ce que dans Torigine nous avions déclaré intolérable.
Les vides que la mortalité faisait chaque jour dans cette déplorable foule étaient chaque jour comblés et au delà : c'était une affluence incessante provenant d'abord des villages circonvoisins, puis de toute la campagne, puis des différentes villes de la province, et finalement aussi d'autres villes étrangères au duché. Et, en attendant, de Milan même, partaient chaque jour beaucoup d'anciens habitants ; d'aucuns, pour se soustraire à la vue de tant de misères; d' autres, supplantés, pour ainsi dire, par leurs nouveaux et trop nombreux concurrents en mendicité, leur cédaient le pas et s'en allaient désespérés tenter une dernière épreuve, celle de chercher des secours ailleurs, où que ce fût, là où, du moins, il y eût chance de ne pas trouver la foule aussi compacte ni l'émulation des mendiants aussi pressante. Les arrivants et les partants se rencontraient dans leur voyage inverse : spectacle navrant les uns pour les autres, triste et douloureux spécimen, présage sinistre du
but vers lequel les uns et les autres s'acheminaient. Touf?, malgré cela, poursuivaient leur route, sinon avec Tespoir de changer de fortune, du moins pour ne pas retourner sous un ciel qui leur était devenu odieux, et ne pas revoi? les lieux qui avaient été témoins de leurs angoisses et de leur désespoir. Mais il arrivait parfois que Tun ou Tautro de ces infortunés, épuisé par la faim 3usqu\\ Textinction des dernières forces vitales, s'affaissait sur la route et y expirait; et son cadavre demeurait là, spectacle encore plus funeste pour ses compagnons d'infortune, objet d'horreur, peut-être aussi de reproche pour les autres passants. J'ai moi-même vu, écrit Ripamonti, sur la route qui borde les remparts, le cadavre gisant d'une femme... De l'herbe à moitié mcâchée lui sortait do la bouche, et ses lèvres souillées semblaient presque encore contractées parla rage d'un dernier effort... Elle avait un petit fardeau sur l'épaule et, suspendu par les langes au-devant de sa poitrine, un ieune enfant qui, par ses vagissements, demandait la mamelle... Et des personnes charitables étaient survenues qui, ayant ramassé de terre le pauvre petit, l'emportaient sur leurs bras, remplissant ainsi, en attendant, le premier office maternel. »
Le contraste du luxe et des haillons, des superfluités et de la misère, ordinaire spectacle des temps ordinaires, avait alors entièrement cessé. Les haillons et la misère avaient à peu près tout envahi ; et ce qui s'en distinguait n'était plus qu'une apparence de sobre médiocrité. On voyait les nobles cheminer en habit posé et modeste, voire même râpé et choquant; les uns, parce que les causes communes de la misère avaient changé jusqu'à ce point leur fortune, ou donné le coup de grâce à des fortunes déjà ébranlées ; les autres, soit qu'ils craignissent de provoquer par leur faste la colère du peuple, soit qu'ils rougissent d'insulter à la calamité publique. Ces tyranneaux haïs et redoutés, accoutumés à parcourir la ville suivis d'une escorte insolente do bravi, s'en allaient maintenant presque seuls, la tête baissée et avec de certains visages qui semblaient offrir et demander la paix. D'autres, qui, même dans les temps prospères, avaient toujours fait preuve de sentiments plus humains et t.enu une conduite plus honnête, se montraient troublés.
consternés et comme atterrés par le spectacle incessant d'une calamité qui outrepassait non-seulement toute possibilité de secours, mais, je dirais presque, les bornes possibles de la commisération. Celui qui, par ses moyens, était en état de donner quelques secours, était toutefois forcé de faire une pénible distinction entre faim et faim, entre extrémité et extrémité. Et, à peine voyait-on une main charitable descendre dans la main d'un malheureux, aussitôt, à Tenvi, quantité d'autres malheureux se précipitaient, se pressaient alentour ; ceux à qui il restait lîn peu plus de vigueur s'avançaient et demandaient avec plus d'instance ; les pauvres exténués, les vieillards, les enfants, tendaient leurs mains décharnées ; les môres élevaient et montraient de loin leurs petits en pleurs, à peine enveloppés de quelques guenilles, flasques et affaissés dans leurs mains par excès de langueur.
C'est ainsi que se passèrent l'hiver et le printemps ; et, déjà depuis quelque temps, le tribunal de la Santé allait remontrant à celui de la Provision combien tant de misères accumulées et partout répandues pouvaient faire courir à la ville le danger de quelque épidémie ; et il proposait que les mendiants vagabonds fussent recueillis dans divers hospices. Pendant qu'on agite ce projet, pendant qu'on l'approuve, pendant qu'on discute les moyens, les manières, les lieux les plus appropriés pour le mettre à exécution, les cadavres encombrent les rues chaque jour davantage et, dans la même proportion, augmentent aussi de jour en jour le dégoût, la tristesse et le danger. Le tribunal de la Provision avise alors, comme plus facile et plus expéditif, un autre parti, celui de rassembler tous les mendiants, valides ou malades, dans un seul endroit, dans le lazaret, et de les y entretenir et soigner aux frais de la Ville; et la chose fut ainsi décidée au mépris du tribunal de la Santé, qui objectait que, dans une aussi nombreuse agglomération d'hommes, le danger auquel on se proposait d'obvier ne pouvait devenir que plus grave.
Le lazaret de Milan (si jamais cette histoire venait à tomber entre les mains de quelqu'un qui ne le connaîtrait ni de vue ni pour en avoir lu quelque description) est une enceinte presque carrée, en dehors de la ville,
à gauche de la porte dite Orientai, séparée des remparts parla largeur du fossé, par une route de ceinture et par un auti e petit fossé qui court tout autour de Tenceinte elle-même. Les deux plus longs côtés mesurent environ cinq cents pas ;les deux autres, peut-être quinze pas de moins ; tous les quatre sont partagés intérieurement en une série de chambrettes ne formant qu'un seul étage et adossées au mur extérieur. Sur trois des côtés, ces chambrettes ont leur entrée sous un portique continu, à arcades soutenues par une rangée de colonnes basses et déliées. Ces petites chambres étaient alors au nombre de deux cent quatre-vingt-huit, une do plus, une de moins : de nos jours, une large ouverture au milieu et une autre petite latérale, pratiquées sur le côté qui borde la- grande route, en ont fait disparaître un certain nombre. Au temps de notre histoire, il n'y avait que deux entrées, Tune au milieu du côté qui regarde les remparts de la ville, l'autre vis-à-vis, sur le côté opposé. Au centre de l'espace intérieur, qui est tout à fait nu, s'élevait, et s'élève encore, un petit temple octogone. La première destination de tout l'édilice, commencé en 1489 avec l'argent d'un legs particulier, continué ensuite avec les deniers du public et avec ceux d'autres testateurs et donateurs, fut, ainsi que le nom même l'indique, d'y recevoir, le cas échéant, les malades de la peste; fléau qui, déjà bien avant cette époque et encore longtemps après, avait coutume de faire apparition deux, quatre, six, huit fois par siècle, tantôt dans une contrée de l'Europe, tantôt dans une autre, envahissant parfois une grande partie du continent, et le parcourant parfois tout entier, d'un bout à l'autre. A l'époque dont nous parlons, le lazaret ne servait que de dépôt pour les marchandises sujettes à quarantaine.
Maintenant, pour l'apprêter à la nouvelle destination, on passa par-dessus les règlements ordinaires; et, après avoir fait en toute hâte les purifications et les expérimentations prescrites, toutes les marchandises furent délivrées d'un seul coup. On fit étendre de la paille dans toutes les chambrettes, on fit des provisions de vivres en telle qualité et en telle quantité que le permirent les circonstances ; puis; par une ordonnance aflichéé à tous les coins, on invita loug les mendiants à venir s'y réfugier.
Beaucoup s'empressèrent d'y accourir; tous ceux qui gisaient malades sur les voies et sur les places publiques y furent transportés : en peu de jours, les uns et les autres compris, il s'y en trouva plus de trois mille. Mais ceux qui restaient en arrière étaient plus nombreux, et de beaucoup. Soit que chacun d'eux attendît de voir les autres s'en aller et de pou voir ainsi demeurer en petit comité à exploiter la charité des habitants, soit à cause de la répugnance si naturelle pour la claustration ou de cette défiance qu'ont généralement les pauvres pour tout ce qui leur est offert par ceux qui possèdent les richesses et le pouvoir (défiance toujours proportionnée à l'ignorance commune de ceux qui l'éprouvent et de ceux qui l'inspirent, ainsi qu'au nombre des pauvres et à l'inintelligence des ordres), soit parce que l'on savait bien quel était en réalité le bienfait qu'on leur offrait, soit peut-être tout cela ensemble, ou que sais-je encore; le fait est que la plupart, ae tenant aucun compte de l'invitation, continuaient à errer ea mendiant par la ville. En voyant cela, on jugea à propos de passer de l'invitation à la contrainte. On mit des sbires en campagne avec mission de donner la chasse aux mendiants et de les pousser au lazaret, et d'y traîner garrottés les récalcitrants. Pour chacun de ces derniers, il leur fut assigné une prime de dix sous ; tant il est vrai que, même dans les plus grandes détresses, les deniers des contribuables ne font jamais défaut dès qu'il s'agit de les dépenser mal à propos. Et bien que (comme le tribunal de la Provision l'avait conjecturé, comme il se l'était même expressément proposé) beaucoup de mendiants se hâtassent de déguerpir de la ville pour aller vivre ou mourir ailleurs, mais du moins en liberté, toutefois la chasse fut telle qu'en peu de temps le nombre des internés, les hôtes et les prisonniers compris, s'éleva à près de dix mille.
Nous aimons à supposer que les femmes et les enfants furent logés dans des quartiers séparés; mais les mémoires de l'époque n'en font aucune mention. Quant à des règlements et à des mesures pour le maintien du bon ordre, ils ne durent assurément pas faire défaut; mais je laisse à penser quel ordre pouvait être établi et maintenu, surtout en de pareils temps et en de pareilles circonstances, au sein
d'une agglomération aussi vaste et aussi variée, là où les forcés se trouvaient mêlés aux volontaires; où, au milieu d'une foule de malheureux pour qui la mendicité était une nécessité, une douleur, une honte, s'en trouvaient tant d'autres pour qui c'était un métier et une habitude; où, parmi un si grand nombre de gens élevés et grandis dans rhonnête et laborieuse activité des champs et des boutiques, il y avait tant de garnements élevés dans le vagabondage, dans les tavernes, dans la braverie, dans l'oisiveté, dans la filouterie, dans l'insolence, dans la violence.
]\Iaintenant, comment tout ce monde était-il traité làdedans, tant sous le rapport du logement que sous le rapport de la nourriture? On pourrait malheureusement le conjecturer, au cas où nous ne posséderions pas à ce sujet des renseignements positifs ; mais nous les possédons. Ils couchaient serrés, entassés par vingt, par trente dans chacune de ces cellules, ou accroupis sous les portiques, sur une couche de paille pourrie et fétide ou sur le sol nu ; car il avait bien été ordonné que la paille fût toujours fraîche et en quantité suffisante; mais, en réalité, la récolte en avait^ été pauvre, misérable, et on ne la renouvelait pas. Il avait également été ordonné que le pain fût de bonne qualité, car quel administrateur a jamais dit qu'il faille faire et distribuer de mauvaises denrées? Mais ce qui, dans des circonstances ordinaires n'aurait pu s'obtenir, même pour une moins vaste fourniture, comment l'obtenir en de pareilles circonstances et avec une pareille profusion ? Le bruit courut alors, comnie le rapportent les mémoires, que le pain du lazaret était adultéré avec des substances lourdes et impropres à l'alimentation ; et il n'est, hélas I que trop probable que ce ne fut pas là une de ces rumeurs en l'air, comme il s'en accrédite quelquefois. L'eau elle-même faisait défaut ; je veux dire l'eau vive, l'eau potable : l'abreuvoir commun n'était autre que le fossé qui baigne le mur de l'enceinte et où coule une eau basse, lente, parfois bourbeuse, et devenue aloi's, par surcroît, ce que pouvaient la rendre l'usage et le voisinage d'une aussi nombreuse et aussi misérable multitude.
A toutes » ces causes de mortalité, d'autaut plus actives qu'elles opéraient sur des corps déjà malades ou près de le devenir il faut ajouter une inclémence toute particulière de I9
saison : des pluies obstinées, suivies d'une sécheresse plus obstinée encore et accompagnée de chaleurs précoces et violentes. Aux maux physiques, vinrent se joindre les souffrances morales, le chagrin et le désespoir de la captivité, le désir des anciennes habitudes, la douleur et le regret de la perte de plus d'un être cher, le souvenir inquiet, anxieux des chers absents, les froissements et les antipathies réciproques, et tant d'autres passions tristes ou haineuses que ces gens avaient apportées là-dedans avec eux ou qui avaient pris là naissance; en outre de tout cela, Tappréhension et le spectacle continuel de la mort, rendue fréquente par le concours de tant de causes et devenue ellemême une cause nouvelle, et une cause puissante. 11 n'y a ionc pas lieu de s'étonner que la mortalité s'accrût et régnât dans cet enclos lugubre au point de prendre l'apparence et, auprès de beaucoup de personnes, le nom de ■peste : soit que la réunion et Taccroissement de toutes ces causes ne fît qu'exalter l'activité d'une influence purement épidémique ; soit (comme on prétend que cela arrive dans presque toutes les famines, même dans de moins graves et dans de moins prolongées que celle-là) qu'une véritable contagion fût intervenue qui, dans des corps éprouvés et prédisposés par la misère, par la mauvaise qualité des aliments, par les intempéries, par la malpropreté, par les souITrances et par le découragement, eût trouvé, pour ainsi dire, le terrain propice, son heure et son moment, en un mot, les conditions nécessaires pour éclore, pour grandir et pour se propager (s'il est permis à un ignorant de risquer à ce sujet des idées, d'ailleurs conformes à l'hypothèse déjà proposée par quelques médecins et proposée de nouveau, dans ces derniers temps, avec beaucoup de réserve, mais aussi avec beaucoup d'arguments à l'appui, par un homme studieux autant qu'ingénieux (1); soit maintenant que la contagion éclatât d'abord dans le lazaret même, comme, d'après une confuse et inexacte relation^ ce semble avoir été l'opinion des médecins de la Santé; soit qu'elle existât déjà et allât couvant bien avant cela (ce qui paraî-
(1) Del morbo petecchiale... e degli altri contagi in générale; Opcra del dott, F. Enrico Acerbi, Cap. III, § le â.
trait peut-être plus vraisemblable, si Ton songe combien la misère était déjà ancienne et générale et la mortalité déjà fréquente), et qu'importée là-dedans, elle s'y propageât avec une nouvelle et terrible rapidité, par suite de Tagglomération des corps, rendus encore plus aptes à en subir rinfluence par T accroissement de la puissance des autres causes. Quelle que soit la vraie de ces différentes conjectures, le fait est que le nombre des morts au lazaret dépassa bientôt cent par jour.
Tandis que là, parmi tout ce qui survivait, régnaient la maladie, les angoisses, Fépouvante, les plaintes et la rage, au tribunal de la Provision régnaient la honte, Tahurissement, Tindécision. On consulta, on entendit Tavis de la Santé; on ne trouva rien de mieux que de défaire ce qu'on avait fait avec tant d'éclat, à si grands frais, au prix de tant de vexations. On ouvrit le lazaret, on congédia tous les pauvres encore valides qui y restaient, et qui s'en échappèrent avec une joie frénétique. La ville retentit de nouveau des anciens gémissements, mais plus faibles et moins continus; elle revit cette même foule, mais moins nombreuse et d'autant plus digne de commisération, dit Ripamonti, en songeant à la déplorable cause qui en avait si cruellement éclairci les rangs. Les malades furent transportés à Sarita Maria délia Stella^ qui était alors l'hôpital affecté aux mendiants : la plupart y périrent.
Sur ces entrefaites pourtant ces bienheureux champs commençaient à blondir. Les mendiants de la campagne quittèrent la ville et s'en allèrent, chacun de son côté, à cette moisson tant désirée. Le bon Federigo les congédia par un dernier effort, par une nouvelle inspiration de sa prévoyante charité : à chaque paysan qui se présentait à l'archevêché, il lit donner un giiilio (1) et une faucille à moissonner.
Finalement avec la moisson la disette cessa; la mortalité, épidémique ou contagieuse, tout en décroivssant de jour en jour, continua pourtant jusqu'en plein automne. Elle tirait à sa fin, quand voici survenir un nouveau fléau.
(1) Monnaio delà valeur d'environ six bous, ainsi appelée du no du pape Juins II, Note du traducteur»
LES FIANCÉS DE MANZOÎs^I, 157
Beaucoup d'événements importants, de ceux que Ton qualifie plus particulièrement d'historiques, étaient arrivés dans cet intervalle de temps. Le cardinal de Richelieu, après avoir, ainsi que nous Pavons déjà dit, pris La Rochelle et bâclé, tant bien que mal, un traité de paix avec l'Angleterre, avait, par sa puissante parole, proposé et obtenu dans le conseil du roi de France qu'on secourût d'une manière efficace le duc de Nevers ; et il avait en même temps décidé le roi à conduire lui-même l'expédition en personne. Tandis qu'on faisait les préparatifs, le comte de Nassau, commissaire impérial, se rendait à Mantoue et sommait le nouveau duc d'avoir à remettre ses Etats aux mains de Ferdinand ; faute de quoi celui-ci enverrait une armée pour les occuper. Le duc, qui dans des circonstances plus désespérées s'était refusé à accepter une condition aussi dure et aussi aléatoire, encouragé maintenant par le prochain secours de la France, s'en défendait plus que jamais, toutefois en des termes où le refus se trouvait enveloppé et déguisé, autant que cela était possible, et avec des promesses de soumission d'autant plus explicites qu'il se croyait plus sûr de n'avoir pas à les tenir. Le commissaire s'en était allé en protestant qu'on aurait recours à la force. Cependant, au mois de mars, le cardinal de Richelieu était descendu avec le roi à la tête d'une armée ; il avait demandé l8 passage au duc de Savoie; on avait négocié, on n'avait rien conclu : après une rencontre dans laquelle l'avantage resta aux Français, on avait négocié de nouveau et arrêté une convention par laquelle le duc, entre autres choses, avait stipulé que don Gonzalo lèverait le siège de Casai, en s' engageant, si celui-ci s'y refusait, à s'unir aux Français pour envahir le duché de Milan. Don Gonzalo, estimant qu'il s'en tirait encore à assez bon marché, avait levé le camp d'autour de Casai où un corps de troupes françaises était aussitôt entré pour renforcer la garnison.
Ce fut à cette occasion qu'Achillini adressa au roi Louis Bon fameux sonnet :
Sudate, o fochi, a preparar metalli (!)« (1) SueZ; ô feux, à appiêter les métaux.
l;.S lES FIANCÉS DE MANZONl
ainsi qu'un autre par lequel il Texhortait à accourir aussitôt à la délivrance de la Terre Sainte. Mais c'est comme une destinée que les conseils des poôtes ne soient jamais suivis; et, si parfois il vous arrive de trouver dans riùstoire des faits qui soient conformes à quelqu'un de leurs avis, vous pouvez dire hardiment que c'étaient des choses déjà arrêtées d'avance. Le cardinal de Richelieu avait, au lieu de cela, résolu de retourner en France pour des affaires qui lui paraissaient plus urgentes.
Girolamo Soranzo, envoyé de Venise, eut beau mettre en avant les raisons les plus puissantes pour déconseiller ces résolutions, le roi et le cardinal, ne prêtant pas plus l'oreille à sa prose qu'à la poésie d'Achillini, s'en retournèrent avec le gros de l'armée, laissant seulement six mille hommes à Suse pour garder le passag3 et assurer l'exécution du traité.
Tandis que cette armée s'éloignait d'un côté, celle de Ferdinand, commandée par le comte de Collalto, s'avançait de l'autre. Elle avait envahi le pays des Grisons et la Valtcline, et se disposait à descendre dans le Milanais. Outre toutes les terreurs qu'inspirait l'annonce d'un tel passage, le triste biuit courait, et Ton en avait même des avis positifs, que la peste couvait dans cette armée, la peste dont il existait alors presque toujours quelque ferment au sein des troupes allemandes, ainsi que le dit Yarchi en parlant de celle qui, un siècle auparavant, avait été apportée par ces troupes à Florence. Alessandro Tadini, l'un des conser- , vateurs de la Santé (ils étaient six, outre le président : quatre magistrats et deux médecins), fut chargé par le tribunal, ainsi qu'il le raconte lui-même dans sa Notice que nous, avons déjà citée (1), de remontrer au gouverneur l'épouvantable danger qui menaçait le pays si ces gens-là y obtenaient le passage pour se rendre à JNIantoue, comme en courait le bruit. Il semble, d'après toutes ses actions, que don Gonzalo avait une envie démesurée de se faire une place dans l'histoire. Celle-ci, en ciîet, n'a pas pu se dispenser de
(1) Raggnaglio dcU'oric^^hic e giornali succcssi dclha gran pcsto contagiosa, venefica e malefica, scguita nella ciuà di Milano, etc. Milai^o 1G48, pag. 16.
tES FIANCÉS DE MANZONI. i 59
s'occuper de ses. exploits; mais (ainsi qu'il lui arrive souvent) elle n'a pas connu ou elle ne s'est pas souciée d'enregistrer, de tous ses actes, le plus digne de mémoire et d'attention, à savoir, la réponse qu'il fît au docteur Tadini en cette circonstance. Il répondit qu'il ne savait qu'y faire ; que les raisons d'intérêt et d'honneur pour lesquelles cette armée s'était mise en mouvement étaient d'un plus grand poids que le danger qu'on lui représentait; qu'on chercliàt pourtant à y obvier pour le mieux, et qu'on espérât en la Providence.
Afin donc d'y obvier pour le mieux, les deux médecins de la Santé (le susnommé Tadini et Senatore Settala, fils du célèbre Ludovico) proposèrent à ce tribunal qu'on fît défense, sous les peines les plus sévères, d'acheter n'importe quelle sorte d'objets des soldats qui allaient passer; mais il ne fut pas possible de faire comprendre l'opportunité d'un tel ordre au président, « homme, dit Tadini (1), d'une trèsgrande débonnaireté, qui ne pouvait pas se persuader que, du commerce avec ces gens-là et de l'acquisition d'objets provenant d'eux, il en pût résulter des cas de mort pour tant de milliers de personnes.» Nous citons ce trait, comme étant l'un des plus singuliers de ce temps : car, assurément, depuis qu'il existe des tribunaux de la Santé, jamais il n'est arrivé à aucun autie de leurs présidents de tenir un raisonnement pareil, si cela peut s'appeler un raisonnement.
Quant à don Gonzalo, sa réponse que nous avons rapportée plus haut fut un des derniers actes de son gouvernement à Milan ; attendu que les insuccès de la guerre, provoquée et dirigée en grande partie par lui, furent cause qu'il fut rappelé de ce poste dans le courant do l'été. A ko:i départ de Milan, il lui arriva une aventure qui a été signalée par quelques écrivains contemporains, comme étant la première de ce genre qui arrivait dans cette ville à un personnage de son rang. En sortant du palais, dit de la Ville, au milieu d'un grand cortège de nobles, il se trouva en pré sence d'une foule de gens du peuple, qui, marchant devant et lui encombrant le passage ou le suivant par derrière, le huaient et l'apostrophaient en lui reprochant, avec des im-
0) Pag. 17.
160 Les fiancés de manzoni.
précations, la famine dont on avait souffert, à cause, disaient-ils, des autorisations qu'il avait accordées d'emporter du blé et du riz hors de la ville. Ils lançaient ensuite contre sa voiture, qui suivait derrière, bien pis que des paroles et des jurements : ce furent des cailloux, des pierres, des trognons de choux, des pelures de toutes sortes ; en un mot, les munitions ordinaires de ce genre d'expéditions. Repoussés par les gardes, ils se retirèrent ; mais ce ne fut que pour accourir, grossis le long du chemin par beaucoup de compagnons, et se tenir prêts à la porte Ticinese, par où il devait sortir peu après en voiture. Lorsque celle-ci arriva avec une suite de plusieurs autres, ils lancèrent sur toutes, soit avec les mains, soit avec des frondes, une vraie grêle de pierres. La chose n'alla pas plus loin.
On envoya, pour le remplacer, le marquis Ambrogio Spinola, dont le nom avait déjà acquis dans les guerres de Flandre la célébrité militaire qui y est toujours restée attachée depuis.
En attendant, l'armée allemande avait reçu l'ordre définitif de marcher sur Mantoue : et, au mois de septembre, elle entra dans le duché de Milan.
A cette époque, la milice était encore composée en grande partie d'aventuriers que des condottieri de profession enrôlaient par commission de tel ou tel prince, quelquefois même pour leur propre compte, pour se vendre ensuite conjointement avec eux. Les hommes étaient attirés à ce métier bien moins par la solde qui leur était allouée que par l'esprit de pillage et par tous les attraits de la licence. Il n'y avait alors dans une armée aucune discipline fixe et générale, qui n'aurait pas pu, du reste, facilement s'accorder avec l'autorité indépendante des divers condottieri. Ceux-ci, d'autre part, en ce qui les concernait, n'étaient pas gens ' très-scrupuleux en fait de discipline; et, même le voulant, on ne voit pas trop comment ils auraient pu parvenir à rétablir et à la faire observer; car des soldats de cette étoffe se seraient, à coup sûr, révoltés contre un condottiere novateur qui aurait eu l'idée de vouloir abolir le pillage; ou, tout au m.oins, ils l'auraient laissé garder seul ses drapeaux. En outre de cela, comme les princes, en prenant ces bandes, pour ainsi dire, à louage, visaient bien plutôt à st)
procurer beaucoup de monde, afin d'assurer le succès de leurs entreprises, qu'à en proportionner le nombre k leurs moyens de les payer, moyens d'ordinaire fort restreints, il s'ensuivait que la solde n'arrivait le plus souvent qu'en retard, par acomptes, sou par sou, et que les dépouilles des pays où l'on guerroyait ou que l'on traversait en devenaient comme un supplément tacitement convenu. Cette sentence de Wallenstein, à savoir, qu'il est plus facile de maintenir une armée de cent mille hommes qu'une de douze mille, n'est guère moins célèbre que son nom. Or celle dont nous parlons était en grande partie composée de ces mêmes gens qui, sous son commandement, avaient ravagé l'Allemagne dans cette guerre, célèbre entre toutes et par ellemême et par ses effets, qui emprunta ensuite son nom aux trente années de sa durée ; on en était alors à la onzième. Son propre régiment même s'y trouvait, commandé par un ie ses lieutenants; -la plupart des autres condottieri avaient guerroyé sous ses ordres; et il s'y en trouvait plus d'un de ceux qui, quatre ans plus tard, devaient contribuer à le conduire à cette triste fin que chacun sait (1).
Il y avait vingt-huit mille fantassins et sept mille cavaliers. En descendant de la Valteline pour se porter sur le Mantouan, il leur fallait suivre, ea le côtoyant plus ou moins, tout le parcours que fait l'Acida, d'abord sous la forme d'un lac à deux bras et ensuite de nouveau comme rivière, jusqu'à son confluent avec le Pô ; après quoi il leur restait encore celui-ci à côtoyer pendant un assez long trajet: en tout huit journées de marche dans le duché de Milan.
Une grande partie des habitants se réfugiaient dans les moritagnes, y emportaient les effets auxquels ils tenaient le plus et y emmenaient leurs bestiaux; d'autres restaient, ou pour garder quelque malade ou pour préserver leur maison de l'incendie ou pour veiller aux objets précieux
(1) At)rès avoir longtemps guerroyé au service de Ferdinand 11. eml^areur d Allemagne, et avoir remporté de nombreuses et brillante/ victoires qui ont rendu son nom célèbre, ce vaillant capitaine avait^ dit-on, formé le dessein de s'approprier la Bohême, qu'il avait naguère reconquise à la couronne, et de s'y rendre indépendant. Ferdinand, averti de cet audacieux complot, mit Wallenstein au ban de l'empire; et ayant ensuite gr.gné quelques-uns de ses compagnons d'armes, il lé fit assassiner à Egra (1634), au moment où il allait se réfugier chez les Suédois. Note du traducteur
Manzoni. — L>cs Fiancés. IF. — 11
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qu'ils avaient cachés, enterrés; d'autres parce qu'ils n'avaient rien h perdre ; quelques vauriens aussi restaient dans Tintention de s'approprier ce que laissaient les autres. Quand le premier régiment arrivait à l'endroit de l'étape, il se répandait aussitôt dans le pays et dans les villages voisins, et les mettait directement au pillage : ce qui pouvait être avalé ou emporté disparaissait, sans parler des dégâts que ces brigands faisaient sur tout le reste, des campagnes dévastées, des habitations incendiées, des coups, des blessures, des viols. Toutes les inventions, toutes les ruses mises en œuvre par les habitants pour sauver leur bien étaient souvent inutiles et tournaient quelquefois à leur propre détriment. Les soldats, gens bien plus experts dans les stratagèmes mêmes de cette guerre, furetaient dans tous les plus petits recoins des maisons, trouaient les murs, les abattaient; ils découvraient sans peine la terre fraîchement remuée dans les jardins ; ils allèrent jusque dans les montagnes pour voler les bestiaux; ils allèrent dans les grottes, guidés^ par quelques vauriens, comme nous avons dit, à la recherche de quelque riche habitant qui était allé là-haut se cacher; ils le dépouillaient, ils le traînaient à sa maison et, en le torturant par les menaces et par les coups, le forçaient à indiquer les cachettes où était enfoui son trésor.
Finalement ils partaient, ils étaient partis, on entendait peu à peu s'évanouir dans le lointain le son des tambours et des trompettes : quelques heures s'écoulaient dans un calme plein d'épouvante; puis un nouveau maudit roulement ' de tambours, une nouvelle maudite fanfare de .trompettes annonçaient l'arrivée d'un nouveau régiment. Ceux-ci, ne trouvant plus de q^ioi butiner, faisaient avec d'autant plus de fureur main basse sur le reste, fracassaient tout, brûlaient les meubles, les portes, les poutres, les tonneaux, les cuves, parfois même les maisons ; maltraitaient avec d'autant plus de rage et torturaient les habitants ; et ainsi de suite, de pis en pis, durant vingt jours ; car l'armée était divisée en autant de détachements.
Colico fut la première terre du duché qu'envahirent ces^ démons; ils se jetèrent ensuite sur Bellano; de là, ils entrèrent et se répandirent dans la Valsassine d'où ils débouchèrent dans le territoire de Lec^.
aiIAPITRE XXIX
!ci, parmi ces pauvres épouvantés, nous trouvons des personnes clc notre connaissance.
Qui n'a pas vu don Abbondio le jour où se répandirent, toutes à la fois, les nouvelles de la descente de Tarmée, de son approche, de ses agissements, ne peut pas se faire une idée de ce qu'est Teffarement, de ce qu'est la frayeur. Ils viennent ; ils sont trente, ils sont quarante, ils sont cinquante mille; ce sont des diables, ce sont des ariens, ce sont des antechrists ; ils ont saccagé Cortenuova ; ils ont mis le feu à Primaluna; ils dévastent Introbbio, Pasturo, Barzio ; on les a vus àBalabbio; demain ils seront ici : telles étaient les nouvelles qui passaient de bouche en bouche ; et, en même temps, qui courait d'un côté, qui courait de l'autre; on s'arrêtait mutuellement; c'était, de toutes parts, un entrecroisement tumultueux de consultations et d'avis, c'était une hésitation entre le parti de la fuite et le parti de rester, c'étaient des rassemblements de femmes, c'étaient des scènes de désespoir, on s'arrachait les cheveux. Don Abbondio, décidé avant tous les autres et plus que tous les autres à s'enfuir, voyait des obstacles insurmontables et d'épouvantables dangers en toute manière de fuite, en tout lieu de refuge. Comment faire? s'ccriait-il. Où aller? Les montagnes, sans tenir compte de la difficulté du chemin, n'étaient pas sûres : déjà l'on avait appris que les lansque-
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aets y grimpaient comme des chats, pour peu qu'ils eussent le moindre indice ou le moindre espoir de quelque proie. Le lac était gros; il soufflait un vent impétueux ; outre cela, la plupart des bateliers, craignant d'être forcés de transporter des soldats ou des bagages, s'étaient réfugiés avec leurs barques sur Tautre rive ; les quelques-unes qui étaient restées, étaient parties bientôt après surchargées de monde ; et, craquant sous le poids, ballottées par la tempête, on disait qu'elles couraient à chaque instant les plus grands dangers. Pour se porter loin ou hors de la route que l'armée devait parcourir, il n'était pas possible de trouver une voiture ni un cheval ni aucun autre moyen de transport : à pied, don Abbondio n'aurait pas pu faire beaucoup de chemin, et il craignait, au surplus, d'être rejoint en route. Les confins du Bergamasque n'étaient pas si éloignés que ses jambes ne pussent l'y porter d'un seul trait; mais déjà le bruit avait couru qu'un escadron de capelets (1) avait été en toute hâte expédié de Bergame pour garder la frontière et tenir les lansquenets en respect ; or, ceux-là étaient des diables incarnés, ni plus ni moins que ceux-ci ; et ils faisaient, de leur côté, du pis qu'ils 'fouvaient. Le pauvre hommo courait par la maison comme un insensé, les yeux hors de la tête ; il suivait Perpétua pour concerter avec elle une résolution ; mais Perpétua, tout affairée à réunir les objets les plus précieux et à les fourrer sous le comble, dans les recoins les plus cachés, passait en toute hâte, essoufflée, préoccupée, les mains pleines, les bras chargés, et répondait : — En attendant, je finis de mettre ceci en sûreté ; après quoi, nous ferons aussi comme font les autres. — Don Abbondio voulait la retenir et débattre avec elle les divers partis à prendre; mais elle, d'une part, très-occupcè et très-pressée et, d'autre part, dominée, elle aussi, par la frayeur et enrageant devoir son maître encore plus efi'rayé qu'elle, était en ce moment moins traitable qu'elle ne l'avait ; jamais été. — Les autres Ibnt de leur mieux; nous ferons de i notre mieux aussi. Excusez-moi, mais vous n'êtes bon qu'à embarrasser. CroyeE-vous que les autres n'aient pas aussi
(1) Nom qu'on donnait à des soldats Albanais qui étaient au gçivicc delà République de Venise. Note du traducteur^
LES FIANCÉS DE MANZONl. 1G5
leur peau à sauver? Ne dirait-on pas que c'est à vous qu'ils viennent faire la guerre, les soldats? Vous feriez bien mieux de use donner un coup demain dans des moments semblables, plutôt que de venir me gêner et me rompre la tête avec vos lamentations. — Avec ces réponses et d'autres semblables, elle se débarrassait de lui, étant déjà résolue, une fois qu'elle aurait terminé, tant bien que mal, cette opération ou plutôt ce remue-ménage, de le prendre par le bras, comme un enfant, et de le mener sur une montagne. Laissé ainsi seul, il se mettait à la fenêtre, il regardait, il prêtait l'oreille et, s'il voyait quelqu'un passer, il s'écriait sur un ton moitié pleureur, moitié grondeur : — Faites la charité à votre pauvre curé de lui chercher quelque part un cheval, un mulet ou un âne. Est-il possible que personne ne veuille me secourir ! Oh ! quelles gens ! Attendez-moi, au moins ; attendez que je puisse aller avec vous ; attendez d'être une quinzaine ou une vingtaine pour m'emmener au milieu de vous, pour que je ne sois pas abandonné. Voulez-vous donc me laisser entre les griffes de ces chiens ? Ne savez-vous donc pas que ce sont presque tous des luthériens, et que, de tuer un prêtre, c'est pour eux une oeuvre méritoire ? Voulezvous donc me laisser ici à subir le martyre? Oh! quelles gens î quelles gens !
Mais à qui disait-il tout cela ? A des hommes qui passaient courbés sous le poids de leurs pauvres hardes et tourmentés par la pensée de ce qu'ils laissaient chez eux exposé au pillage, celui-ci chassant devant lui sa petite vache, celui-là traînant après lui ses enfants, eux aussi chargés autant qu'ils pouvaient l'être ; et la femme portant dans ses bras ceux qui ne pouvaient marcher. D'aucuns passaient leur chemin sans rien répondre et sans même lever la tête; d'autres disaient : « Eh! messire! tirez-vous aussi d'affaire comme vous pourrez ; encore bien' heureux pour vous que vous n'avez pas de famille à qui penser ; aidez • vous, faites pour le mieux.
— Oh ! pauvre moi 1 s'exclamait don Abbondio. Oh î quelles gens ! quels cœurs ! Il n'y a point de charité : chacun pense à soi et, à moi, personne n'y veut penser. Et il s'en retournait en quête de Perpétua.
— Oh ! à propos î lui dit celle-ci : Et l'argent?
— Comment ferons-nous ?
— Donnez-le moi ; je vais aller Tenterrer là-bâs, dans le potager, avec l'argenterie.
— Mais
— Mais, mais : donnez vite; gardez quelques sous, en cas de besoin ; et puis laissez-moi faire. »
Don Abbondio obéit ; il alla ù, son coffre-fort, en tira son petit magot et le remit à Perpétua. Je vais Tenterrer dans le potager, au pied du iiguier, — lui dit-elle; et elle s'en alla. Elle revint peu après avec un panier contenant des munitions de bouche et avec une petite hotte vide, au fond de laquelle elle rangea en toute hâte un peu de linge pour elle et pour son maître, en disant : Le bréviaire, au moins, c'est vous qui le porterez.
— Mais où allons-nous?
— Où vont tous les autres? Avant tout, nous descendrons, dans la rue, et là nous entendrons et nous verrons ce qu'il ■ conviendra de faire.
Sur ces entrefaites, entra Agnese portant, elle aussi, une petite hotte sur son dos, et dans Tattitude de qi^elqu'un qui vient faire une proposition importante.
Agnese, décidée aussi à ne pas attendre des hôtes de cette espèce, seule chez elle comme elle était, et avec encore un peu de cet or de l'Innommé, était restée quelque temps à se demander en quel lieu elle irait se réfugier. Le reste de ces écus, qui pendant les mois de la famine lui avaient été d'un si grand secours, était précisément le motif principal de ses alarmes et de son irrésolution, ayant appris comme quoi, dans les pays déjà envahis, ceux qui avaient de l'argent s'étaient trouvés à de plus terribles conditions que tous les autres, exposés tout à la fois et à la violence des étrangers et aux embûches des paysans. 11 est vrai qu'elle n'avait fait confidence à personne du bien qui lui était, en quelque sorte, tombé du ciel, si ce n'est à don Abbondio, chez qui elle allait de temps en temps changer un de ses écus, en lui laissant toujours quelque menue monnaie pour qu'il l'employât à soulager de plus pauvres qu'elle. Mais l'argent caché, surtout lorsqu'il s'agit de quelqu'un qui n'est pas habitué à en manier beaucoup, tient son possesseur dans un continuel soupçon des soupçons d'autraL
Or, tandis qu'elle s'ingéniait, comme les autres, à cacher çà et là, de son mieux, ce qu'elle ne pouvait emporter avec elle, et qu'elle pensait aux écus qu'elle avait cousus dans son corset, elle se souvint que, en même temps qu'il lui avait envoyé cet argent, l'Innommé lui avait aussi fait faire les offres de service les plus illimitées ; elle se souvint de ce qu'elle avait entendu raconter de son château situé dans un lieu si sûr et où il n'y avait que les oiseaux qui pussent aller sans la permission du maître ; et elle résolut d'y aller demander asile. En songeant de quelle manière elle pourrait se faire reconnaître de ce seigneur, elle pensa aussitôt à don Abbondio qui, depuis son fameux entretien avec l'archevêque, lui avait toujours fait des démonstrations toutes particulières de bienveillance, et d'autant plus cordiales qu'il le pouvait sans se compromettre vis-à-vis de personne, et que, les deux jeunes gens étant éloignés, également éloignée était l'éventualité qu'on vînt lui faire une demande qui aurait pu mettre sa bienveillance à une rude épreuve. Elle comprit que, dans une telle confusion, le pauvre homme devait être encore plus embarrassé et plus effrayé qu'elle, et que le parti pourrait peut-être lui sembler bon aussi ; et elle venait le lui proposer. L'ayant trouvé avec Perpétua, elle fit à tous deux sa proposition. « Qu'en dites-vous. Perpétua? demanda don Abbondio.
— Je dis que c'est une inspiration du ciel, et qu'il faut ne pas perdre de temps et prendre nos jambes à notre cou.
— Et puis
— Et puis, et puis, quand nous y serons, nous nous trouverons bien contents. Ce seigneur, tout le monde le sait, n'a maintenant d'autre désir que de rendre service à son prochain, et il sera très-heureux de nous donner asile. Là, si près de la frontière et sur une pareille hauteur, des soldats, il n'en viendra certainement pas. Et puis, et puis, nous y trouverons aussi de quoi manger ; tandis que sur les montagnes, une fois épuisé ce peu de grâce de Dieu (et, ce disant, elle l'arrangeait dans la hotte, par-dessus le linge), nous nous serions trouvés fort mal partagés.
~ Converti, il l'est pour sûr, n'est-ce pas ? bien réellemenl converti?
— Est-ce qu on peut encore en douter après tout ce qu'on en sait, après tout ce que vous avez vu vous-m^me?
— Et si nous allions nous mettre en cage?
— Quelle cage? Excusez-moi, mais avec tous vos rabâchages on ne viendrait jamais à aucune conclusion. Brave Agnese! vous avez eu là vraiment une excellente idée. Et, ayant placé la hotte sur une petite table, elle passa les bras dans les sangles et la chargea sur ses épaules.
— Ne pourrait-on pas, dit don Abbondio, trouver quelque homme qui vînt avec nous pour escorter son curé? S'il nous arrivait de faire la rencontre de quelque mauvais sujet, et il n'y en a malheureusement que trop qui rôdent par les chemins, de quel secours pourriez-vous m 'être, vous deux?
— En voilà bien d'une autre! s'exclama Perpétua : toujours pour perdre du temps ! Allez le chercher maintenant, cet homme, quand chacun suffit h peine à ses propres affaires! Ah çàî allez prendre votre bréviaire et votre chapeau, et allons-nous-en. »
Don Abbondio alla et revint aussitôt avec son bréviaire sous le bras, son chapeau sur la tête et son bourdon à la main. Ils sortirent tous trois par une petite porte qui donnait sur le parvis. Perpétua la referma, plutôt pour n'en pas négliger la formalité que par la conlianee qu'elle avait en cette serrure et en ces battants, et elle mit la clef dans sa poche. Don Abbondio jeta, en passant, un coup d'oeil à l'église, et il dit entre ses dents : — C'est aux habitants à en avoir soin, puisque c'est à eux qu'elle sert. S'ils ont un peu de cœur pour leur église, ils y veilleront ; si maintenant ils n'ont pas de cœur, eh bien ! tant pis pour eux.
Ils prirent un' sentier à travers champs, sans souffler mot, chacun pensant à son propre sort, et regardant tout autour d'eux, surtout don Abbondio, s'il ne paraîtrait pas quelque mine suspecte, quelque chose dont on eût à se délier. On ne rencontrait âme qui vive : tout le monde était ou dans sa maison à la garder, à faire ses paquets, à imaginer des cachettes, ou par les chemins qui conduisaient directement aux montagnes.
Après avoir soupiré à plusieurs reprises, et après avoir laissé échapper quelques exclamations, don Abbondio commença à grommeler d'une manière plus suivie. U s'en pre-
nait au duc cle Nevers qui aurait bien pu rester en France h se donner du bon temps, à faire le prince, et qui voulait être duc de Mantoae, en dépit de tout le monde; il s'en prenait à Tempereur qui aurait dû avoir de la raison pour les folies des autres, laissier couler Peau selon sa pente, ne pas tant se piquer d'honneur pour de pareilles vétilles; car, en fin de compte, il aurait toujours été Tempereur, que ce fût Pierre ou Paul qui fût duc de Mantoue. Il en avait surtout au gouverneur qui aurait dû faire tout au monde pour éloigner les fléaux du pays, tandis que c'était lui qui les y attirait ; et tout c@la, pour cette maudite rage de faire la guerre. — Il faudrait, disait-il, qu'ils fussent à notre place, ces beaux seigneurs, pour voir, pour goûter le plaisir qu'on y éprouve. Ils auront un fameux compte à rendre! Mais, en attendant, ce sont les innocents qui pâtissent pour les coupables.
— Laissez un peu tous ces gens-là tranquilles : nous sommes dans le pétrin, et ce n'est certes pas eux qui viendront nous en tirer, disait Perpétua. Voilà toujours, pardonnez-moi, de vos éternelles rabàcheries qui ne concluent absolument rien. Ce qui me donne bien plutôt du tintouin...
— Qu'y a-t-il encore?
Perpétua, qui, chemin faisant, avait tout à son aise repassé dans sa tête la fameuse opération des cachettes qu'elle avait dû faire avec tant de précipitation, commença à s'affliger d'avoir oublié telle ohose, d'avoir mal caché telle autre ; ici, d'avoir laissé des indices qui pourraient mettre les larrons sur la trace; là
— Brava ! dit don Abbondio, rassuré peu à peu sur sa vie suffisamment pour pouvoir se tourmenter de ses affaires : Brava! c'est ainsi que vous avez fait? Mais où aviez-vous donc la tête?
— Comment! s'écria Perpétua en s'arrêtant un moment eur ses deux pieds et en se mettant les poings sur les hanches, autant que le lui permettait la hotte qu'elle avait sur le dos. Comment ! vous oseriez maintenant me faire de semblables reproches, quand c'est vous-même qui mêla faisiez perdre, la tête, au lieu de me venir en aide et de me donner du courage! J'ai peut-être encore davantage pensé aux choses de la maison qu'aux miennes propres ; je
n'ai eu personne qui me donnât un coup de main : j'ai dû me multiplier, me mettre en quatre pour suffire à tout ; si maintenant quelque chose va mal, je ne sais qu'y faire : j'ai fait encore plus que mon devoir. »
Agnese interrompait ces disputes en mettant en avant, elle aussi, ses chagrins: et ce n'est pas tant de la peine présente, ni des dommages en perspective qu'elle s'affligeait, que de voir s'évanouir son espérance de bientôt embrasser sa Lucia; car, s'il vous en souvient, c'est précisément sur cet automne qu'elles avaient compté, l'une et l'autre, pour se revoir. Or, il n'était pas à supposer que dame Prassede voulût venir à la campagne de ces côtés, en de telles circonstances. Si elle s'y était trouvée, elle en serait bien plutôt partie, comme faisaient tous les autres seigneurs qui s'étaient déjà rendus à leurs villégiatures.
La vue de ces lieux rendait encore plus vives les pensées d' Agnese, et son désir encore plus poignant. Sortis des sentiers à travers champs, ils avaient pris la grande route, celle-là même par où la pauvre femme était venue, reconduisant pour si peu de temps sa fille chez elle, après avoir séjourné avec elle chez le tailleur,
« Nous irons bien dire un petit bonjour à ces braves gens, dit Agnese.
— Et même nous reposer là un tant soit peu ; car, de cette hotte, je commence à en avoir assez ; et ensuite y manger une bouchée, dit Perpétua.
— A condition de ne pas perdre de temps, car nous ne sommes pas en voyage pour notre agrément, ajouta don Abbondio. »
Us furent reçus à bras ouverts et vus avec beaucoup de plaisir : ils rappelaient le souvenir d'une bonne action. Plus grand sera le nombre des gens à qui vous aurez fait du bien, dit ici notre auteur, et plus souvent il vous arrivera de rencontrer des visages amis qui vous réjouiront le cœur.
Agnese, en embrassait la brave femme, fondif^en un torrent de larmes qui lui furent d'un grand soulagement ; et elle répondait avec des sanglots aux demandes que celle-ci et son mari lui faisaient sur le compte de Lucia.
« Elle est plus heureuse que nous, dit don Abbondio • elle
est à Milan, à Tabri du danger, loin de toutes ces diableries.
— Le seigneur curé et la compagnie se sauvent, n'est-ce pas? dit le tailleur.
~ Sans doute, répondirent en même temps le maître et la servante.
— Je vous plains de tout mon cœur.
•— Nous nous acheminons, dit don Abbondio, vers le château de***.
— Vous avez eu une heureuse inspiration : vous y serez en sûreté comme en paradis.
— Et ici, vous n'avez pas peur? dit don Abbondio.
— Seigneur curé, je vais vous dire : vraiment, en hospttation, comme vous savez que Ton dit pour parler comme il faut, ici, ces gens-là ne devraient pas y venir : nous sommes, grâce au ciel, trop en dehors do leur route. Tout au plus, tout au plus quelque incursion, qu'à Dieu ne plaise; mais, en tout cas, nous avons le temps : il faudra d'abord qu'on entende les nouvelles des autres pauvres pays où ils iront positivement séjourner.
11 fut décidé que Ton s'arrêterait ici quelques instants pour prendre un peu de repos ; et, comme c'était l'heure du dîner, — Seigneur curé et la compagnie, dit le tailleur, je veux que vous honoriez ma pauvre table : à la fortune du pot ! Si le dîner est maigre, au moins le plat de la bonne mine n'y fera point défaut. »
Perpétua dit qu'elle avait avec elle de quoi rompre le jeûne. Après un peu de cérémonies de part et d'autre, on en vint à cet accord qu'on mettrait le tout ensemble et qu'on dînerait en compagnie.
Les enfants s'étaient mis tout en fête autour d'Agnese, leur ancienne amie. Vite, vite le tailleur ordonna à l'une des petites filles (celle qui avait porté ce bien de Dieu à Maria la veuve : qui sait s'il vous en souvient?) d'aller écaler quelques châtaignes de primeur qui étaient en réserve dans un coin, et de les mettre rôtir.
— Et toi, dit-il à l'autre petite fille, va-t'en dans le jardin secouer le pêcher de façon à en faire tomber quelques pêches, et apporte-les ici : toutes, entends-tu bien. Et toi, dit-il au petit garçon, monte sur le figuier et cueillcs-y quelques figues des plus mûres. C'est un métier que vous ne
connaissez que trop biea. — Lui, de son côté, alla mettre un petit baril de vin en perce, sa femme monta chercher un peu de linge blanc, et Perpétua sortit ses provisions. On dressa la table : on mit un napperon et une assiette de faïence à la place d'honneur pour don Abbondio, avec un couvert que Perpétua avait dans sa hotte : on servit; tout le monde s'assit et on dîna, sinon avec beaucoup de gaieté, assurément avec beaucoup plus d'entrain qu'aucun des commensaux ne se serait attendu à en avoir dans cette journée. « Et que dites-vous, seigneur curé, d'un bouleversement de cette sorte? dit le tailleur. 11 me semble lire l'histoire dee Sarrasins en France.
— Que voulez-vous, que je dise? Il ne me manquait plus que de recevoir cette nouvelle tuile!
— Toutefois, vous avez choisi un bon refuge, reprenait le tailleur. Qui oserait jamais, en effet, tenter d'aller làhaut de vive force? Et vous y trouverez nombreuse compagnie ; car on dit qu'il s'y est déjà réfugié beaucoup de monde, et qu'il y en arrive sans cesse.
— J'aime à espérer, dit don Abbondio, que nous y serons bien accueillis. Je le connais, ce brave seigneur ; et, lorsque j'ai eu une autre fois l'honneur de me trouver avec lui, il a été si poli !
— Et à moi, dit Agnese, il m'a fait dire par le seigneur Monseigneur Illustrissime que, lorsque j'aurais besoin do quelque chose, je n'avais qu'à m'adresser à lui.
— Une bien belle conversion ! reprit don Abbondio. Et il y persévère, n'est-il pas vrai, il y persévère? »
Le tailleur se mit à raconter tout au long la sainte vie de l'Innomé; et comme quoi, après avoir été le fléau de tous les pays d'alentour, il en était devenu l'exemple et le bienfaiteur.
« Et tous ces gens qu'il avait auprès de lui... cette bande?... reprit don Abbondio, qui en avait déjà ouï dire quelque chose, mais qui n'était jamais suffisammient rassuré.
— La plupart ont déguerpi, répondit le tailleur; et ceux qui sont restés ont changé de vie, mais à un point!... En un mot, ce château est devenu comme la Thébaïde : le seigneur curé connaît ces choses-là.
II se mit ensuite à rappeler avec Agnese le souvenir de la visite du cardinal. Grand homme! disait-il, grand homme! C'est bien dommage qu'il soit passé par ici en si grande hâte et que je n'aie pas même pu lui faire un peu d'honneur. Que je voudrais pouvoir lui parler une autre fois avec un peu plus de loisir.
Ensuite, une fois levés de table, il lui fit remarquer une estampe représentant le cardinal et qu'il avait fixée au panneau d'une porte, en vénération du personnage et aussi pour pouvoir dire à quiconque viendrait chez lui que le portrait n'était pas ressemblant; et qu'il en pouvait parler savamment, attendu qu'il avait pu observer de près et tout à son aise le cardinal dans cette chambre même.
— C'est lui qu'on a voulu faire avec cqtte chose-là? dit Agnese. Dans le vêtement, il lui ressemble; mais...
— N'est-il pas vrai que le visage n'est pas ressemblant? dit le tailleur. C'est bien ce que je dis toujours; mais, s'il n'y a pas autre chose, il y a son nom dessous : c'est un souvenir.
Don Abbondio pressait le départ. Le tailleur se chargea de trouver une charrette qui les portât jusqu'au pied de la montée ; il ep alla aussitôt en quête, et revint peu de temps après annoncer qu'elle arrivait. Il se tourna ensuite vers don Abbondio et lui dit : — Seigneur curé, si jamais vous désiriez porter là-haut quelques livres pour passer le temps, tout pauvre homme que je suis, je puis vous servir; car, moi aussi, je m'amuse un pou à lire. Ce ne sont pas, il est vrai, des choses dignes de vous; cène sont que des livres en langue vulgaire(l); toutefois...
— Bien obligé, bien obligé, répondit don Abbondio : en de pareilles circonstances, c'est à peine si Ton a assez de tête pour l'appliquer à ce qui est obligatoire.
Pendant qu'on fait et qu'on refuse les remercîments , pendant qu'on échange les condoléances et les heureux souhaits, les invitations et les promesses d'une autre pause au retour, la charrette est arrivée devant la porte. On y place les hottes, nos fugitifs s'y installent et entreprennent avec un peu plus d'aise et de tranquillité d'esprit la seconde moitié de leur voyage. "
(1) G'est-à-dh'e en italien, et non en latin. Noie du traducteur.
Le tailleur avait dit vrai il don Abbondio touchant Tînnommé. Du jour où nous Tavons laissé, il avait toujours continué de faire ce qu'il s'était alors proposé, c'est-à-dire, réparer les dommages, se réconcilier avec ceux qu'il avait offensés, secourir les malheureux, faire tout le bien dont Toccasion se présentait. Ce courage dont il avait autrefois fait preuve dans l'attaque et dans la défense, il en faisait preuve maintenant en évitant l'une chose et l'autre. Il avait mis de côté toute arme et allait toujours seul, tout prêt à subir les conséquences possibles de tant de violences qu'il avait commises, et persuadé que ce serait en commettre une nouvelle que de faire usage de la force pour défendre une tête qui avait tant de dettes à payer envers tant de monde ; persuadé aussi que tout le mal qui pourrait lui être fait serait une injure envers Dieu, mais, envers lui, une juste rétribution ; et que, des injures, lui moins que tout autre avait le droit de s'en faire le justicier. Malgré tout cela, il était resté non moins en sûreté que lorsqu'il tenait armés, pour sa sûreté, tant de bras et le sien. Le souvenir de son ancienne férocité et la vue de sa présente mansuétude, celui-là qui devait avoir entretenu tant de désirs de vengeance, celle-ci qui en rendait l'assouvissement si facile, conspiraient, au lieu de cela, à lui gagner et à lui assurer une admiration qui était sa principale sauvegarde. On avait devant soi cet homme que personne n'avait pu humilier et qui s'était humilié lui-même. Les rancunes, envenimées autrefois par son mépris et par la peur qu'il inspirait aux autres, s'évanouissaient iqaaintenant en présence de cette nouvelle humilité : les ofîensés avaient obtenu, hors de toute attente et sans danger, une satisfaction qu'ils n^ auraient jamais pu se promettre de la plus heureuse des vengeances, la satisfaction de voir un tel homme repentant de ses torts et prenant part, pour ainsi dire, à leur propre indignation. Plus d'un, dont le tourment le plus cuisant et le plus amer avait été, pendant de longues années, de ne pas voir la probabilité de jamais se trouver, en aucune circonstance, plus fort que lui pour pouvoir tirer vengeance de quelque grande offense, venant ensuite à le rencontrer seul, désarmé et dans l'attitude de quelqu'un qui ne lerait pas résistance, n'avait éprouvé d'autre mouvement que de lui faire des démonstrations de respect. D;ins cet abaissement "
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volontaire, son expression et son maintien avaient acquis, sans qu'il s'en doutât, je ne sais quoi de plus imposant et de plus noble, parce qu'il y perçait, encore mieux qu'auparavant, l'absence de toute crainte. Les haines, même les plus brutales et les plus enracinées, se sentaient comme maîtrisées et tenues en respect par la vénération publique pour cet homme repentant et bienfaisant. Cette vénération était telle que lui-même se trouvait souvent embarrassé pour se soustraire aux démonstrations qui lui en étaient faites-, et il lui fallait se garder de trop laisser paraître sur ses traits et dans sa contenance le sentiment de componction dont il était pénétré, de trop s'abaisser pour ne pas être trop exalté. Il s'était choisi dans l'église la dernière place, et jamais personne ne se serait avisé d'aller l'occuper avant lui : c'eût été comme usurper une place d'honneur. Toute olTense envers cet homme, ou môme seulement le fait de le traiter d'une manière irrévérencieuse, pouvait paraître non-seulement un crime et une lâcheté, mais un sacrilège; et ceux-là mêmes à qui ce sentiment général pouvait servir de frein y participaient aussi plus ou moins.
Ces mêmes motifs, et d'autres encore, détournaient également de lui l'animadversion plus éloignée de l'autorité publique, et lui procuraient, aussi de ce côté, la sûreté, dont, du reste, il ne se préoccupait guère. Le rang et la parenté, qui de tout temps lui avaient été de quelque sauvegarde, militaient d'autant plus en sa faveur maintenant qu'à ce nom déjà illustre et tristement célèbre, s'ajoutait la recommandation personnelle, je veux dire la gloire de la conversion. Les magistrats et les grands s'étaient publiquement réjouis de (îet heureux événement, aussi bien que le peuple; et il eût semblé étrange qu'on vînt à sévir contre un homme quiétait le sujet dotant de réjouissances: sans compter qu'un gouvernement engagé dans uiie guerre continuelle et souvent malheureuse contre tant de rébellions vivaces et sans cesse renaissantes, pouvait s'estimer trop heureux d'être ainsi délivré de la plus indomptable et de la plus fâcheuse, pour n'en pas demander davantage; d'autant plus que cette conversion donnait lieu à des réparations que l'autorité n'était habituée ni à obtenir ni même à demander. D'un autre côté, entreprendre de tourmenter un saint ne semblait pas un
bon moyen de se laver de la honte de n'avoir pas su réprimer un criminel; et l'exemple qu'on aurait donné en lui n'aurait pu avoir d'autre effet que de détourner ses pareils de devenir inoffensifs à leur tour. Il est probable aussi que la part que le cardinal Federigo avait eue à sa conversion, et son nom associé à celui du converti servaient à ce dernier comme d'un saint bouclier. Et, dans l'état des choses et des idées d'alors, dans les singuliers rapports qui existaient entre l'autorité spirituelle et le pouvoir civil qui bataillaient si souvent entre eux, sans cependant jamais viser à s'entre-détruire, en mêlant même souvent à leurs hostilités des actes de reconnaissance et des protestations de déférence réciproques; qui marchaient pourtant fréquemment de concert vers un but commun, mais sans jamais faire la paix; dans ces conditions, dis-je, il put, en quelque sorte, sembler que la réconciliation accordée par la première à ce grand coupable emportât avec elle l'oubli, sinon l'absolution du second : du moment surtout que celle-lti s'était seule employée à obtenir un résultat qui était aussi vivement désiré par l'une que par l'autre.
C'est ainsi que cet homme, sur lequel, s'il était tombé, grands et petits se fussent rués à l'envi pour le fouler aux pieds, s'étant volontairement jeté à terre, se trouvait épargné par tout le monde et révéré par le plus grand nombre.
A vrai dire, il y avait aussi beaucoup de gens à qui cette éclatante conversion dut faire éprouver tout autre chose qu'un sentiment de joie; c'étaient tous ses compagnons (l'iniquité, qui perdaient en lui une si grande force sur laquelle ils étaient habitués h compter, qui même voyaient tout d'un coup rompus tous les fils de trames ourdies de longue main au moment peut-être où ils s'attendaient à recevoir la nouvelle de leur accomplissement.
Déjà nous avons vu quels furent les divers sentiments que cette conversion fit naître parmi les bravi qui se trouvaient alors auprès de leur maître et qui en entendirent l'annonce de sa propre bouche : stupeur, douleur, abattement, colère ; un peu de tout, hormis le mépris et la haine. Il en fut de môme des autres qu'il tenait dissémiaés dans différents postes^ ainsi que de ses complices de plus haute volée.
lorsqu'ils apprirent la terrible nouvelle : tous en ressentirent les mêmes impressions; et tous pour les mêmes motifs. Ce fut plutôt sur le cardinal Federigo que retombèrent les haines, ainsi que je le trouve rapporté par Ripamonti dans le passage que j'ai déjà cité ailleurs. Ces bandits le regardaient comme quelqu'un qui s'était ingéré en ennemi dans leurs propres affaires : Tlnnomé avait voulu sauver son âme; personne n'avait le droit de s'en plaindre.
Il arriva ensuive que, peu à peu, la plupart de ses sicaires domestiques, ne pouvant se conformer à la nouvelle discipline et ne voyant aucune probabilité qu'elle eût à pouvoir clianger, s'en étaient allés. Qui aura cherché un autre maître, et aura pu d'aventure le trouver parmi les anciens amis de celui qu'il quittait; qui se sera enrôlé dans quelque terzo (1), comme on disait alors, d'Espagne ou de Mantoue ou de quelque autre partie belligérante; qui se sera jeté sur les grands chemins pour y pratiquer le brigandage pour son propre compte; qui se sera peut-être même contenté d'aller friponnant en liberté. Il en aura vraisemblablement été de même des autres qui étaient autrefois à ses ordres, çà et là, dans différents pays. Quant à ceux qui avaient pu s'habituer au nouveau genre de vie ou qui l'avaient embrassé de bon gré, le plus grand nombre natifs de la vallée, ils s'en étaient retournés aux travaux des champs ou aux métiers qu'ils avaient appris dans leur jeunesse et qu'ils avaient ensuite délaissés pour la braverie ; les étrangers étaient restés au château, occupés à des emplois domestiques : les uns et les autres, convertis en même temps que leur maître, passaient, comme lui, leur vie sans faire de mal à personne et sans qu'on leur en fît, sans armes et respectés.
Mais lorsque, à l'arrivée des bandes allemandes, quelques fugitifs des pays envahis ou menacés vinrent au château pour y demander asile, l'Innomé, tout ravi que ces murs fussent recherchés comme un lieu de refuge par les faibles
(1) Terzo (tercê), nom que Ton donnait à des corps espagnols, italiens, allemands, hollandais, de la force d'un gros régiment. C'était ruaité stratégique des armées de ces différentes nations.
i^oie du Iradadcun
Manzonî. »- Les Fiancég. îh — 12
qui pendant si longtemps les avaient regardés de loin comme un énorme épouvantail, accueillit ces infortunés plutôt avec reconnaissance qu'avec courtoisie; il lit répandre la nouvelle que sa maison serait ouverte à quiconque voudrait s'y réfugier, et il songea aussitôt à mettre, non-seulement le château, mais même la vallée en état de défense, si jamais les lansquenets ou les capelets avaient voulu es- ' sayer d'y venir faire des leurs. Il rassembla les serviteurs qui lui étaient restés, peu nombreux, mais de grande valeur, comme les vers de Torti (1); il leur adressa une harangue sur rheureuse occasion que Dieu leur envoyait, ainsi qu'à lui, de s'employer une fois au secours de leur prochaia qu'ils avaient tant de fois opprimé et épouvanté; et, avec cet ancien ton de commandement qui exprimait la certitude d'être obéi, il leur annonça d'une manière générale ce qu'il entendait qu'ils tissent, et leur prescrivit surtout comment ils avaient à se comporter afin que les personnes qui venaient là se réfugier ne vissent en eux que des amis et des défenseurs. Il fit ensuite descendre d'un galetas les armes à feu, les armes blanches et les armes^ d'hast qui y étaient depuis longtemps entassées, et les leur distribua; il fit dire à ses paysans et à ses métayers de laî? vallée que tous les hommes de bonne volonté se rendissent en armes au château; il fit donner des armes à ceux qui n'en avaient pas; il en choisit quelques-uns qui, à la manière d'officiers, en auraient d'autres sous leurs ordres; il assigna les postes aux débouchés et en divers endroits de la vallée, le long de la montée et aux portes du château; il détermina les heures et les manières de les relever, comme dans un camp ou comme cela s'était déjà pratiqué dans ces lieux mêmes, au temps de sa vie rebelle
Dans un coin de ce galetas, se trouvaient aussi, séparées du tas, les armes que lui seul avait portées, sa fameuse carabine, ses mousquets, ses ôpées, ses espadons, ses pistolets, ses coutelas, ses poignards, les unes à terre, les autres appuyées contre la muraille. Aucun des serviteurs n'y toucha, mais ils concertèrent de demander au seigneur lesquelles il voulait qu'on lui apportât. Aucune, répondit-il; et, soit
(1) Podte italien.
vœu, soifc parti pris, il resta toujours désarmé à la tête de cette espèce de garnison.
En même temps, il avait mis à l'œuvre d'autres hommes et des femmes de sa maison et de ses dépendances afin de mettre le château en état d'y loger le plus grand nombre possible de personnes, pour dresser des lits, pour apprêter des paillasses, des paillots, des matelas dans les salles, qui étaient ainsi converties en dortoirs. Il avait aussi donné Tordre de faire venir d'abondantes provisions de bouche pour entretenir à ses frais les hôtes que Dieu lui enverrait, et dont le nombre, en effet, allait toujours grossissant. Lui, on attendant, ne restait pas une minute inactif : il était sans cesse, tantôt au dedans, tantôt au dehors du château, tantôt descendant, tantôt gravissant la montée, par-ci par-là, dans la vallée, à établir, à renforcer, à visiter les postes, à voir, à se faire voir, à tout mettre et à tout tenir en bon ordre par ses paroles, par son regard, par sa présence. Dans le château, le long des chemins, il faisait accueil à tous les survenants qu'il rencontrait; et tous, soit qu'ils eussent déjà vu cet homme, soit qu'ils le vissent pour la première fois, le regardaient extasiés, oubliant un moment les malheurs ou les craintes qui les avaient conduits en ces lieux; et ils se retournaient encore pour le re garder lorsque, s'étant séparé d'eux, il poursuivait sa routô.