‹ Les fiancés; roman historique (volume 2)Chapitre 29 sur 39 · CHAPITRE XXYIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYIl

n nous e?t déjà plus d'une fois arrivé de faire mention de la guerre qu'avait alors suscitée la succession aux États du duc Vincent de Gonzague, deuxième de ce nom ; mais cela nous est toujours arrivé dans des moments de grande hâte, si bien que nous n'avons jamais pu en donner qu'en passant un très-rapide aperçu. Mais maintenant, pour l'intelligence de notre récit, il devient vraiment indispensable d'en avoir une notion plus complète et plus circonstanciée. Ce sont, il est vrai, toutes choses connues de quiconque sait, un peu d'histoire; mais comme, par un juste sentiment de nous-même, nous devons supposer que ce livre ne pourra être lu que par des ignorants, il ne sera pas mauvais que nous en disions ici autant qu'il est nécessaire pour en donner une légère teinture à ceux qui en auraient besoin.

Nous avons dit que, à la mort de ce duc, le premier qui en ligne directe était appelé à lui succéder, Charles Gonza gue, chef d'une branche cadette transplantée en France, où il possédait les duchés de Ne vers et deRhétel, était entré en possession de Mantoue et, nous ajoutons maintenant, du Montferrat que, précisément par trop de précipitation, nous.] avions laissé dans la plume. Le ministère Espagnol, quil voulait, coûte que coûte, (nous avons dit aussi cela) exclurej de ces deux fiefs le nouveau prince, et qui, pour l'en exclurej avait besoin de s'appuyer sur une raison quelconque (cari

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une guerre entreprise sans une raison serait une guerre injuste), s'était déclaré le champion des droits que prétendaient avoir, sur Mantoue, un autre Gonzague Ferrante, prince de Guastalla, et sur le Montferrat, Charles-Emmanuel P^ duc de Savoie, et Marguerite de Gonzague, duchesse douairière de Lorraine. Don Gonzalo, qui était de la maison du grand capitaine et en portait le nom, et qui avait déjà fait la guerre en Flandre, désireux outre mesure d'en porter aussi une en Italie, était peut-être celui qui soufflait davantage le feu pour la faire entreprendre. En attendant, interprétant les intentions et devançant les ordres du susdit ministère,il avait conclu avec le duc de Savoie un traité d'invasion et de partage du Montferrat, et en avait ensuite aisément obtenu la ratification du comte-duc, en lui représentant comme facile la prise de Casai, qui était le point le mieux défendu de la portion de ce duché dévolue en partage au roi d'Espagne. Il protestait toutefois, au nom de ce dernier, de ne vouloir occuper le pays qu'à titre de dépôt, jusqu'à la sentence de l'empereur. Celui-ci, cédant, d'une part, aux sollicitations d'autruiet obéissant, d'autre part, à des motifs personnels, avait, en attendant, refusé l'investiture au nouveau duc, et lui avait intimé l'ordre de lui consigner en séquestre les États disputés, en s'engageant, une fois les parties entendues, à les remettre ensuite à qui de droit. Le duc de Nevers n'avait pas voulu se plier à ces conditions.

Il avait, du reste, lui aussi, de puissantes amitiés, le cardinal de Richelieu, les Seigneurs de Venise et le Pape. Mais le premier, retenu alors par le siège de La Rochelle et engagé dans une guerre avec l'Angleterre, et, outre cela, traversé par le parti de la reine-mère, Marie de Médicis, qui, pour certaines raisons particulières, était contraire à la maison de Nevers, ne pouvait donner que des espérances. Les Vénitiens ne voulaient ni bouger ni même se déclarer, si auparavant une armée française n'était pas descendue en Italie ; et, tout en aidant sous main le duc autant qu'ils le pouvaient, ils se tenaient, vis-à-vis de la cour de Madrid et du gouverneur de Milan, sur les protestations, les propositions, les exhortations pacifiques ou menaçantes, selon les circonstances. Urbain VÏII recommandait le duc de Nevers à ses amis, intercédait en sa faveur auprès de ses adver-

saires, faisait des projets d'arrangement ; mais, quant à mettre une armée en campagne, il n'en voulait pas eiil^endre parler.

Dès lors, les deux alliés purent avec d'autant plus de sécurité commencer Tentreprise concertée. Charles-Emmanuel était, de son côté, entré dans le Montferrat ; don Gonzalo avait, plein d'ardeur, mis le siège devant Casai: mais il n'y trouvait pas toute la satisfaction qu'il s'en était promise ; car il ne faut pas vous figurer qu'à la guerre tout soit rose, La cour ne le servait pas, à beaucoup près, de tous les moyens qu'il demandait ; son allié ne le servait que trop : je veux dire qu'après avoir pris sa portion, il allait empiétant sur celle qui avait été assignée au roi d'Espagne. Don Gonzalo enrageait plus qu'on ne peut le dire; mais, craignant que, s'il élevait la moindre plainte, ce duc, aussi actif dans les intrigues et inconstant dans la foi des traités qu'il était brave dans les combats, ne se tournât du côté de la France, il était forcé de fermer les yeux, de ronger son frein et de faire bonne mine. Cependant le siège allait mal, traînait en longueur, marchait même parfois à reculons, soit par la contenance ferme, habile, décidée des assiégés, soit à cause du peu de monde dont le général espagnol disposait et, au dire de quelques historiens, à cause aussi des nombreuses bévues qu'il faisait. Là-dessus, nous laissons la vérité à sa place; tout disposé, d'ailleurs, si la chose a réellement été ainsi, à y applaudir des deux mains, si elle a pu contribuer à ce qu'il y ait eu quelques hommes de moins de tués, de mutilés et d'estropiés; et, cœteris parihus, même seulement à ce que les toits de Casai aient été un peu moins endommagés. C'est au milieu de toutes ces difficultés que lui parvint la nouvelle de la sédition de Milan où il fut obligé d'accourir en personne.

Là, dans le rapport qui lui fut présenté, on fit aussi mention de la fuite séditieuse et éclatante de Renzo, des faits vrais et supposés qui avaient motivé son arrestation ; 3t on ne manqua pas non plus de lui dire que ce franc garnement s'était réfugié sur le territoire de Bergame. Cette circonstance attira l'attention de don Gonzalo. Il était informé d'un tout autre côté combien, à Venise, on avait accueilli avec joie la nouvelle de l'émeute de Milan ; comment

dans le principe, on s'y était figuré qu'il en serait réduit à lever le siège de Casai ; et comme quoi T opinion continuait à y régner qu'il était fort découragé et en grand souci de ' son entreprise : d'autant plus que, aussitôt après cet événement, était arrivée la nouvelle, tant désirée par le Sénat et tant redoutée par don Gonzalo, de la reddition de La Rochelle. Piqué au vif, et comme homme et comme politique, que ces Seigneurs eussent de lui une telle opinion, il épiait la moindre occasion de les en faire revenir et de leur persuader par voie d'induction qu'il n'avait rien perdu de son ancienne audace ; car dire explicitement : je n'ai pas peur, c'est absolument ne rien dire du tout. Un bon moyen, c'est de faire le courroucé, de se* plaindre, de réclamer ; c'est pourquoi, le résident de Venise étant venu lui présenter ses hommages et essayer en même temps de surprendre dans ses traits et dans sa contenance ce qui se passait au-dedans de lui (notez tout cela ; car c'est là de la vraie politique, et .de la vieille, de la raffinée), don Gonzalo, après avoir parlé du tumulte légèrement et en homme qui a déjà porté remède à tout, fit cette sortie que vous savez au sujet de Renzo ; et vous savez aussi ce qu'il en advint par la suite. Après quoi il ne s'occupa plus d'une affaire aussi minime et, quant à lui, entièrement vidée ; et lorsqu'ensuite, longtemps après, la réponse Ijui parvint au camp sous Casai, où il était retourné et où il avait bien «d'autres chiens à fouetter, il haussa et branla la tête comme un ver à soie qui cherche la feuille; il se recueillit un instant pour faire revivre dans sa mémoire ce fait dont c'est à peine s'il y restait l'ombre d'un souvenir; il se le rappela, eut une idée fugitive et confuse du personnage ; passa ensuite à autre chose et n'y pensa plus.

Mais Renzo, qui, tirant ses inductions des quelques indices qu'on lui avait vaguement donnés, était fondé à supposer tout autre chose qu'une aussi bienveillante insouciance, n'eut pendant bien longtemps d'autre pensée ou, pour mieux dire, d'autre souci que de vivre caché. Figurez-vous si son plus ardent désir n'était pas d'envoyer de ses nouvelles aux deux femmes et d'en recevoir en retour; mais il y avait deux grandes difficultés. La première, c'est qu'il aurait fallu que lui aussi se confiât à un secrétaire; attendu que le pau

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vre diable ne savait pas écrire, ni même lire, dans la véritable acception du mot ; et si, interrogé là-dessus, comme vous vous en souvenez peut-être, par le docteur Azzecca* Garbugli, il avait répondu que oui, ce ne fut nullement une hâblerie, une craque, comme on dit vulgairement ; mais le fait est que, ce qui était imprimé, il parvenait a le lire en y mettant un peu de temps : récriture, c'était autre chose. Il lui fallait donc mettre un tiers dans la confidence de ses affaires, d'un secret aussi délicat; et un homme qui sût tenir la plume et à qui Ton pût se fier, on ne le trouvait pas alors si aisément, surtout dans un pays où Ton n'avait aucune vieille connaissance. L'autre difficulté, c'était de pouvoir trouver aussi un courrier, un homme qui allât justement de ces côtés, qui voulût se charger de la lettre et se donner vraiment la peine de la remettre à son adresse : toutes choses, celles-là aussi, difficiles à rencontrer dans un môme homme.

Finalement, à force de chercher et de tâtonner, il trouva quelqu un qui écrivit pour lui. Mais, ne sachant pas si les femmes^ étaient toujours à Monza ou si elles avaient changé de résidence, il jugea prudent de faire placer la lettre destinée à Agnese dans une enveloppe portant l'adresse du père Cristoforo, avec deux lignes aussi pour lui. L'écrivain se chargea également de faire parvenir le pli : il le remit à un homme qui devait passer non loin de Pescarenico; celui-ci le laissa, avec beaucou]3 de recommandations, dans une auberge do la route, à l'endroit le plus rapproché ; et, comme il s'agissait d'un pli à l'adresse d'un couvent, il y parvint ; mais que devint-il ensuite, on ne le sut jamais. Renzo, ne voyant pas venir de réponse, fît écrire une seconde lettre à peu près semblable à la première, et la fit enfermer dans une autre adressée, nous ne savons pas bien au juste. à une de ses connaissances ou à un de ses parents de Lecco. On chercha un autre porteur, on le trouva : et cette fois la lettre arriva à sa destination. Agnese courut bien vite à Maggianico, se la fit lire et expliquer par cet Alessio, son cousin ; elle concerta avec lui une réponse que eelui-oi rédigea par écrit ; on trouva le moyen de l'envoyer à Antonio Rivolta, au lieu de sa demeure: tout, -eW ^o^i rtant pas aussi expéditivement que nous le racontons. Henzo reçut la vé-

ponse et, avec le temps, il envoya la réplique. Bref, il s'établit entre les deux parties une correspondance, assurément peu rapide et peu régulière, mais pourtant continuée, quoique à bâtons rompus et avec de plus ou moins longs intervalles.

Mais,j)our avoir une idée de cette correspondance, il faut savoir un peu comment allaient alors ces sortes de choses, et même comment elles vont encore aujourd'hui ; car, sous ce rapport, je crois qu'il n'y a rien ou presque rien de changé.

Le villageois qui ne sait pas écrire et qui se trouve pourtant obligé d'écrire à quelqu'un, s'adresse à une personne qui possède cet art, en la choisissant, autant que possible, parmi celles de sa condition, parce que la honte le retient de s'adresser aux autres ou parce qu'il s'en méfie. Il l'mforme avec plus ou moins d'ordre et de clarté des antécédents, et lui expose de la même manière les choses qu'il faut écrire. Le lettré comprend une chose, prend le contre-pied d'une autre, donne quelque conseil, propose quelque changement, dit : laissez-moi faire ; prend la plume, traduit comme il peut, de la langue parlée en la langue écrite, l'idée qu'il a reçue, la corrige à sa manière, l'améliore, charge ou adoucit ou passe même entièrement sous silence telle ou- telle particularité, selon qu'il lui semble que cela devra mieux atteindre le but : parce que, l'on a beau dire, tout homme qui en sait plus que les autres ne peut pas consentir à n'être qu'un instrument matériel entre leurs mains ; et, quand il fait tant que d'entrer dans les affaires d'autrui, il veut aussi les faire aller un peu à sa guise. Avec tout cela, le lettré en question ne réussit pas toujours à dire tout ce qu'il voudrait, il lui arrive même parfois de dire tout autre chose : cela nous arrive bien aussi, à nous, qui écrivons pour le public. Quant la lettre ainsi rédigée parvient aux mains du correspondant qui n'est pas davantage familiarisé avec l'A B C, il la porte à un autre savant du même calibre, qui la lui lit et la lui explique. Des contestations surgissent sur la manière de la comprendre, parce que l'intéressé, se fondant sur la connaissance des faits antécédents, prétend que certains mots veulent dire une chose; le lecteur, s'en tenant à l'expérience qu'il a de la composition, prétend qu'ils en veulent dire une autre. Finalement

il faut que celui qui ne sait pas se mette dans les mains de celui qui sait et lui laisse le soin de la réponse qui, composée de la mémo manière que la demande, est ensuite exposée à une semblable interprétation. Que si, par surcroît, le sujet de la correspondance est un peu délicat, s'il faut y agiter quelque affaire secrète qu'on ne voudrait pas laisser entendre à un tiers, au cas où la lettre viendrait à s'égarer en d'autres mains ; si, dans cette crainte, on y apporte même l'intention expresse de ne pas du tout dire clairement les choses, alors, pour peu que la correspondance dure, les parties finissent par s'entendre entre elles comme jadis deux scolastiques après quatre heures de dispute sur l'entéléchie. Nous évitons à dessein toute comparaison enipruntée aux choses du jour, de crainte de nous attirer quelque taloche.

Or, le cas de nos deux correspondants était précisément celui que nous venons de dire. La première lettre écrite au nom de Renzo traitait de beaucoup de choses. D'abord, outre un récit de sa fuite, infiniment plus concis, cela va sans ilire, mais aussi bien plus décousu que celui que nous en avons donné nous-même, venait un exposé de sa situation actuelle; mais la pauvre Agnese aussi bien que son truchement furent loin de pouvoir en tirer une idée tant soit peu claire et complète. Il y était question d'un avertissement secret, d'un changement de nom, de la nécessité où il était de se tenir caché, bien qu'il fût en lieu sûr : toutes choses peu accessibles par elles-mêmes à leur entendement, et qui, de plus, dans la lettre, étaient dites à mots couverts. 11 y avait ensuite des demandes anxieuses, passionnées sur les aventures de Lucia, avec de tristes et sombres allusions aux récits qui eh étaient parvenus jusqu'à Renzo. 11 y avait entln des espérances vagues et lointaines, des projets lancés dans l'avenir et, en attendant, des promesses et des prières de maintenir la foi donnée, de ne pas perdre patience ni courage, et de tout attendre du temps.

Un peu de ce temps s'était déjà écoulé lorsqu' Agnese trouva un moyen sûr de faire parvenir aux mains de Renzo une réponse avec les cinquante écus qui lui avaient été assignés par Lucia. A la vue de tout cet or, il ne savait que penser; et, l'esprit agité par un étonnement et par une in-

certitude qui ne lui permettaient pas de se réjouir, il se mit en toute hâte en quête de son secrétaire pour se faire interpréter la lettre et avoir la clef d'un aussi étrange mystère.

Dans cette lettre, le secrétaire d'Agnese, après quelques plaintes sur le peu de clarté de la missive de Renzo, abordait, avec des plaintes pour le moins aussi amères, la description de la terrible histoire de cette personne que vous savez (ainsi s'exprimait-il); et là il expliquait Taffaire des cinquante écus; puis il venait à parler du vœu, mais en employant des périphrases ; ajoutant, en termes plus directs et . plus explicites, le conseil de mettre son cœur en paix et de n'y plus penser.

Peu s en fallut que Renzo ne s'en prît au lecteur interprète : il tremblait, il frémissait, il s'indignait de ce qu'il avait compris et de ce qu'il n'avait pu comprendre. Par trois, par quatre fois, il se fit relire le douloureux écrit, tantôt en le comprenant mieux, tantôt en trouvant obscur et incompréhensible ce qui d'abord lui avait paru clair; et, tout en proie à cette fièvre, à cette exaltation des passions, il voulut que son secrétaire mît, séance tenante, la main à la plume et répondît. Après les expressions les plus fortes qui se puissent imaginer de pitié et de terreur pour les aventures de Lucia : — Ecrivez, poursuivait-il en dictant, que, mon cœur en paix, je ne veux pas Ty mettre et je ne l'y mettrai jamais ; et que ce ne sont pas là des conseils à donner d un pauvre garçon comme moi ; et que, pour ce qui est de l'argent, je me garderai bien d'y toucher ; que je le serre et le garde, en dépôt pour la dot de la jeune fille; car, il n'y a pas à dire, la jeune fille doit être ma femme; et que moi, je proteste contre sa promesse; et que j'ai toujours bien entendu dire que la Sainte Vierge se mêle de nos affaires pour secourir les afiligés et pour obtenir des grâces; mais pour faire.endèver le monde et pour faire manquer de parole, jamais je ne l'ai entendu dire; etqu'iln'en peut pas être ainsi; et qu'avec cet argent, nous devons monter notre ménage ici ; et que si, pour le moment, je me trouve un peu dans l'embarras, c'est une bourrasque qui sera bientôt passée; — et autres choses semblables. Agnese reçut ensuite cette lettre, et elle y fit répondre ; et la correspondance continua de la façon que nous avons dite.

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Quand sa mère put enfin, je ne sais par quel moyen, lui faire savoir qu'un tel était vivant, en lieu sûr et informé de ce qui était arrivé, Lucia éprouva un grand soulagement, et n'avait plus qu'un seul désir, c'est qu'il pût arriver à l'oublier ou, pour dire la chose plus exactement, qu'il pensât à l'oublier. De son côté, elle prenait, cent fois le jour, une pareille résolution à son endroit ; et elle employait même tous les moyens en son pouvoir pour la mettre à exécution. Elle s'adonnait sans relâche au travail et s'efTorçait d'y appliquer tout son esprit ; et, l'image de Renzo venait-elle à s'ofrir à sa pensée, elle aussitôt de réciter ou de chanter mentalement des prières. Mais, comtne si cette image y avait vraiment mis de la malice, presque jamais elle ne venait en droiture et ostensiblement : elle se faufilait furtivement à la suite d'autres images, de telle façon que l'esprit ne s'aperfût de l'avoir reçue que quelque temps après qu'elle s'y était déjà introduite. La pensée de Lucia se portait souvent vers sa mère et demeurait avec elle : comment aurait-il pu en être autrement? Et ce Renzo idéal venait doucement, doucement se mettre en tiers, comme le Renzo réel l'avait fait tant de fois. De même, il ti*ouvait moyen de se glisser avec toutes les personnes, dans tous les lieux, dans tous les souvenirs du passé j et, si la pauvre fille se laissait aller parfois à rêver et à essayer d'entrevoir quelque chose dans l'obscurité de l'avenir, là aussi il apparaissait, ne fût-ce que pour dire : «En tout cas, moi, je n'y serai pas. »I1 convient toutefois de dire que, si de ne plus penser à lui était une entreprise désespérée, Lucia parvenait jusqu'à un certain point à y penser moins souvent et moins fortement que son cœur ne l'aurait voulu. Et elle y serait encore mieux parvenue si elle avait été seule à le vouloir. Mais il y avait dame Prassede qui, tout occupée, de son côté, de lui ôter cet homme de l'esprit, n'avait pas trouvé de meilleur expédient que de lui en parler le plus souvent possible. Eh bien ! lui disait-elle, y pensons-nous encore?

— Moi, je ne pense à personne, répondait Lucia. » Dame Prassede n'était pas femme à se payer d'une semblable réponse, et elle répliquait que c'étaient des faits qu'il fallait, et non des paroles : et elle dissertait à perte de vuo^ èur les mœurs des jeunes filles qùi^ disait-elle, lorsqu'elle»

se sont amourachées d'un mauvais sujet (et c'est là précisément que leur penchant les porte de préférence), elles ne veulent plus s'en détacher. Si un parti honnête, raisonnable, d'un galant homme, d'un homme rangé, vient à manquer par quelque accident, elles en sont bien vite consolées; mais s'agit-il d'un chenapan, oh 1 alors la plaie est incurable. Et, là-dessus, elle commençait le panégyrique du pauvre absent, de ce bandit venu à Milan pour le mettre à sac et à sang ; et elle voulait faire avouer à Lucia toutes les coquineries qu'il devait certainement avoir commises aussi dans son pays.

Lucia, d'une voix tremblante de honte, de douleur et de toute l'indignation que pouvaient comporter la douceur de son caractère et l'humble condition où elle se trouvait, protestait et attestait que, dans son village, ce pauvre garçon n'avait jamais fait dire de lui autre chose que du bien; elle aurait voulu, disait-elle, que quelqu'un du pays se trouvât là présent pour pouvoir en appeler à son témoignage, Même en ce qui concernait les aventures de Milan, à l'égard desquelles elle ne pouvait entrer dans les particularités, elle le défendait, précisément par la connaissance qu'elle avait de lui et de sa conduite depuis sa plus tendre enfance. Elle le défendait ou se proposait de le défendre par pur devoir de charité, par amour de la vérité; et, pour employer exactement la formule à l'aide de laquelle elle s'expliquait à elle-même son sentiment, elle le défendait par amour du prochain. Mais dame Prassede tirait de toutes ces apologies de nouveaux arguments pour convaincre Lucia que son cœur était toujours éperdument épris de cet homme. Et, en vérité, je ne saurais trop dire ce qu'il en était réellement dans ces moments-là. Le hideux portrait que la vieille faisait de ce pauvre garçon réveillait, par opposition, dans l'esprit de la jeune fille, plus vive et plus distincte que jamais, l'idée qui s'y était formée par une aussi longue familiarité ; les souvenirs, refoulés à si grand'peine, se déroulaient en foule ; l'animosité et le mépris rappelaient tous les anciens motifs de sympathie et d'estime ; la haine aveugle et violente suscitait dans son cœur une pitié d'autant plus forte : et, mêlé à tous ces mouvements généreux de son âme, qui peut dire cd qu'il pouvait y avoir ou ne pas

Manzoni. — Les Fiancés; II.— 9

y a^oir de cet autre sentiment qui s'introduit si facilement à leur suite dans tous les cœurs ? Et que pouvait-il en être d'un pauvre cœur d'où on prétendait Texpulser de vive force? Quoi qu'il en soit, ces entretiens, de la part de Lucia, n'auraient jamais duré bien longtemps, car ses paroles se convertissaient bientôt en sanglots.

Si dame Prassede avait été portée à la traiter de la sorte par quelque haine invétérée contre elle, peut-être ces larmes l'eussent-elles désarmée et réduite au silence ; mais, comme elle parlait à bonne intention, elle allait son train, sans se laisser émouvoir : de même qu'il arrive que les gémissements et les supplications peuvent bien parfois retenir l'arme d'un ennemi, mais n'arrêtent pas le fer du chirurgien. Toutefois, après avoir ainsi, comme elle le disait, bien rempli son devoir, elle passait des reproches et des algarades aux exhortations et aux conseils qu'elle assaisonnait même de quelques louanges, afin de mitiger ainsi l'aigre par le doux et d'obtenir plus sûrement l'effet qu'elle se proposait, en agissant par tous les côtés à la fois sur l'esprit de sa victime. Assurément, de toutes ces scènes (qui avaient toujours, à peu de chose près, le même commencement, le même milieu et la même fin), la bonne Lucia n'en gardait, î pour bien dire, aucune rancune contre son âpre harangueuse qui, d'ailleurs, pour tout le reste, la traitait avec beaucoup d'humanité, et faisait preuve, par là même, des bonnes intentions qui ranimaient. Il lui en restait cependant une telle agitation, une telle effervescence de pensées et de sentiments qu'il lui fallait ensuite un certain temps et beau- \ coup d'efforts pour retrouver le calme, quel qu'il fût, dont , elle jouissait auparavant.

Heureusement pour elle qu'elle n'était pas la seule à qui dame Prassede avait à faire du bien ! Il en résultait que ces sortes de scènes ne pouvaient pas être aussi fréquentes. Outre le reste de sa maison, tous cerveaux qui avaient plus on moins besoin d'être redressés et dirigés ; outre toutes les i autres occasions qui s'offraient à elle ou qu'elle savait trouver de rendre le même service, par bonté de cœur, à beau- ; coup de gens envers lesquels elle n'était tenue à aucune obligation; outre tout cela, elle avait aussi cinq filles, t^utèg; il est vrai, hors de la maison, mais qui lui donnaient beaa^

coup plus de préoccupations et de soucis que si elle les avait eues auprès d'elle. Trois étaient religieuses et deux étaient mariées ; il s'ensuivait que dame Prassede se trouvait naturellement avoir trois monastères et deux maisons à régenter : entreprise vaste et compliquée, et d'autant plus ardue, que deux maris, épaulés de pères, de mères, de frères ; trois abbesses, flanquées d'autres dignitaires et de beaucoup de religieuses, ne voulaient pas accepter sa surintendance. C'était une guerre, c'étaient même cinq guerres occultes, courtoises jusqu'à un certain point, mais actives et toujours vigilantes : il y avait dans chacun de ces lieux une attention continuelle de se soustraire à sa sollicitude, de fermer tout accès à ses avis, d'éluder ses questions et de faire en sorte qu'elle ignorât, autant que possible, jusqu'à leurs moindres affaires. Je ne parle pas des résistances, des difficultés qu'elle rencontrait dans le maniement d'autres affaires qui la regardaient même de moins près : chacun sait que, le plus souvent, pour faire du bien aux hommes, il faut le leur faire malgré eux. Là où son zèle pouvait s'exercer à son aise et se donner libre carrière, c'était dans sa propre maison : là, chaque personne était soumise en tout et pour tout à son autorité, à l'exception de don Ferrante, avec qui les choses allaient d'une manière tout à fait particulière.

Homme d'étude, il n'aimait ni à commander ni à obéir. Que, dans toutes les affaires de la maison, dame son épouse fût la maîtresse, à la bonne heure ; mais lui, son subordonné, jamais. Et si, lorsqu'il en était requis, il lui prêtait à l'occasion le service de sa plume, c'est parce que cela était dans ses goûts; au reste, même ce service, il savait, au besoin, le refuser, lorsqu'il n'était pas convaincu de ce qu'elle voulait lui faire écrire. « Ingéniez-vous, » lui disait-il alors : «faites par vous-même, puisque la chose vous semble si claire. » Dame Prassede, après avoir vainement essayé pendant quelque temps de l'amener du laisser faire au faire, en était souvent réduite à grommeler contre lui, à l'appeler un égoïste, un homme qui n'en fait qu'à sa tête, un savant: titre qui, de sa part, renfermait tout à la fois et l'expression de son dépit et celle d'une petite pointe de vanité. Don Ferrante passait de longues heures dans son cabinet

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crétudo OÙ il avait un recueil considérable de livres : guère moins de trois cents volumes. C'étaient tous livres choisis, tous ouvrages des plus estimés sur diverses matières, dans chacune desquelles il était plus ou moins versé. En astrologie, on le tenait à bon droit pour plus qu'un amateur; il n'en possédait pas seulement ces notions générales et ce vocabulaire banal d'influences, d'aspects, de conjonctions, etc.; mais il savait parler à propos, et aussi bien qu'un professeui^ en chaire, des douze cases du ciel, des grands cercles, des degrés lumineux et ténébreux, de l'exaltation et de la déjection des planètes, des passages et des révolutions ; en un mot, des principes les plus certains et les plus occultes de la science. Il y avait peut-être vingt ans que, dans de longues et fréquentes disputes, il soutenait la domification de Cardano contre un autre savant partisan enragé de celle d'Alcabizio, par pure obstination, disait don Ferrante, qui, tout en reconnaissant volontiers la supériorité des anciens, ne pouvait cependant pas souffrir ce parti pris absurde de ae jamais vouloir rendre iustice aux modernes, ; là même où ils ont évidemment raison. Il connaissait aussi | plus que médiocrement l'histoire delà science; il savait, au j besoin, citer les plus célèbres prédictions vérifiées et rai- j sonner avec une Une érudition sur d'autres prédictions également célèbres trouvées en défaut, pour démontrer que | la faute n'en était pas à la science, mais bien à ceux quin'avaient pas su l'appliquer.

De la. philosophie ancienne, il en avait appris autant qu'il est nécessaire d'en savoir ; et il en allait apprenant toujours davantage dans la lecture de Diogène Laerce. Toutefois, comme on ne peut pas embrasser tous les systèmes, tout beaux qu'ils soient, et que, lorsqu'on veut être philosophe, il faut de toute nécessité faire choix d'un auteur, don Ferrante avait fait choix d'Aristote qui, disait-il, ' n'est ni ancien ni moderne : c'est, ni plus ni moins, le philosophe par excellence. Il possédait aussi plusieurs ouvrages de ses plus profonds et plus savants disciples parmi ■ les modernes : ceux de ses contradicteurs, il ne les avait jamais voulu lire, pour ne pas gaspiller son temps, disait-il, ni les acheter, pour ne pas gaspiller son argent. Seulement, et par voie d'excejDtion, il avait admis dans sa

bibliothèque les célèbres vingt-deux livres De Subtilitate et quelques autres ouvrages anti-péripatétieiens de Cardano, par égard pour son mérite en astrologie; car celui qui avait pu écrire le traité De restitutione temporvm et motuum lœlestium et le livre Duodecim genitururum, méritait, disait-il, d'être écouté lors même qu'il déraisonnait ; et que le grand défaut de cet homme avait été d'avoir eu trop d'esprit ; et que personne ne saurait dire jusqu'où il serait arrivé, même en philosophie, s'il ne s'était pas écarté du droit chemin. Au reste, bien que, dans l'opinion des savants, don Ferrante passât pour un péripatéticien consommé, néanmoins, à ses propres yeux, il ne lui semblait pas en savoir assez ; et plus d'une fois on put l'entendre dire avec une rare modestie que l'essence, les universaux, l'âme du monde et la nature des choses n'étaient déjà pas des questions aussi claires qu'on pourrait le croire.

De la philosophie naturelle, il s'en était fait plutôt un passe-temps qu'une étude ; et les œuvres mêmes d'Aristote sur cette matière, il les avait plutôt lues qu'étudiées. Néanmoins, avec cela, avec les notions incidemment puisées dans les traités de philosophie générale, et ayant parcouru çà et là la Marjie naturelle de Porta, les trois histoires LapidurUy Anmaliurriy Plantarum, de Cardano, le traité Des herbi^s, des plantes^ des animaux d' Albert-le-Grand, et quelques autres ouvrages de moindre importance, il savait, à l'occasion, entretenir une réunion de personnes instruites en discourant des vertus les plus merveilleuses et des plus curieuses singularités d'un grand nombre de simples , en décrivant exactemen t les formes et les habitudes des sirènes et de l'unique phénix, en expliquant comment la salamandre peut rester dans le feu sans brûler, comment la rémore, ce méchant petit poisson, a la force et l'audace d'arrêter de but en blanc, en pleine mer, quelque grand navire que ce soit, comment les gouttes de rosée deviennent des perles au sein des coquillages, comment le caméléon ne se nourrit que d'air, comment le cristal se forme de la glace lentement durcie avec le cours des siècles ; et une foule d'autres secrets des plus merveil leux de la nature.

Il avait approfondi beaucoup plus les secrets de la magie et de la sorcellerie, s'agissant, dit notre anonyme.- d'unf

science infiniment plus en vogue et bien plus nécessaire, et dans laquelle lt;s faits sont d'une bien autre importance et bien plus à portée de pouvoir être vérifiés. Il est inutile de dire qu'en une telle étude, il n'avait jamais eu d'autre but que de s'instruire et de connaître à fond les artifices diaboliques des sorciers pour pouvoir s'en garder et s'en défendre. Et, se guidant principalement sur le grand Martine Delrio {l'homme de la science) , il était en mesure de discourir ex professa sur le maléfice d'amour, sur le maléfice somnifère, sur le maléfice hostile, et sur les innombrables espèces de ces trois genres capitaux de sortilèges qu'on ne voit, hélas ! que trop, dit encore notre anonyme, pratiqués^ journellement avec de si douloureux effets

Non moins vastes et profondes étaient ses connaissances en histoire, surtout en histoire universelle; et, en ces matières, ses auteurs de prédilection étaient Tarcagnota,Dolce, Bugatti, Campana, Guazzo; les plus renommés, en un mot.

Mais que serait jamais l'histoire, disait souvent don Ferrante, sans la politique? Un guide qui irait, qui cheminerait sans avoir derrière lui personne qui apprenne la route,r et dont les pas seraient, par conséquent, perdus ; de mêmôla politique sans l'histoire serait comparable à quelqu'un qui marcherait au hasard et sans guide. Il y avait donc dans sa bibliothèque un rayon assigné aux publicistes. Là, entre beaucoup d'autres de second ordre et d'une moindre réputation, campaient Bodin, Cavalcanti, Sansovino, Paruta, Boccalini. Deux cependant étaient les livres que don Ferrante mettait au dessus de tous les autres, et de beaucoup, sur cette matière ; deux livres que pendant longtemps il eut pour habitude de regarder comme les premiers, sans jamais pouvoir décider auquel des deux convenait exclusivement ce rang : c'étaient, d'une part, le Prince et les Discours du célèbre secrétaire florentin : « Coquin, soit, disait don Ferrante, mais profond ; » d'autre part, la Raison d'Etat, du non moins célèbre Giovanni Botero : « Galant homme, sans doute, disait-il encore, mais très-fin. » Mais, précisément peu de temps avant l'époque dans laquelle se trouve renfermée notre histoire, avait paru le livre qui trancha la question de primauté, en prenant le pas même sur les œuvres de ces deux Matadors ^ disait don Fer-

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raiite ; im livre où se trouvent condensées et comme distillées toutes les malices, pour pouvoir les connaître, et toutes les vertus, pour pouvoir les pratiquer; un livre de bien peu de volume, mais tout or, et de Tor le plus pur; en un mot, Lo Statista Régnante, de don Valériane Castiglione, de cet homme célèbre entre tous, dont on peut dire que les plus grands écrivains Texaltaient à renvi,etque les plus grands personnages se le disputaient ; de cet homme que, comme chacun sait, le pape Urbain VllI honora des plus magnifiques éloges ; que le cardinal Borghese et le vice-roi de Naples, don Pedro de Tolède, sollicitèrent d'écrire, le premier, . la vie du pape Paul V, le second, les guerres du roi catholique en Italie ; mais Pun et Pautre en vain ; de cet homme que Louis XllI, roi de France, sur le conseil du cardinal de Richelieu, nomma son historiographe; à qui le duc Charles- Emmanuel de Savoie conféra la môme charge; et à la louange de qui, sans parler de tant d'autres glorieux témoignages, la duchesse Christine, fille du roi très-chrétien Henri IV, put, dans un diplôme, avec beaucoup d'autres titres, signaler € la certitude incontestable de la renommée qu'il s'est acquise en Italie de premier écrivain de ce temps. »

Mais, si don Ferrante pouvait se dire versé dans toutes les susdites sciences, il en était une autre dans laquelle il méritait et possédait le titre de professeur : nous voulons dire la science chevaleresque. Non-seulement il en parlait avec une véritable supériorité, mais souvent appelé à intervenir dans des affaires d'honneur, il donnait toujours quelque décision. Il avait dans sa bibliothèque, et Pon peut dire dans sa tête, les ouvrages des écrivains les plus renommés en cette matière : Paris del Pozzo, Fausto daLongiano, Urrea, Miizio, Romei, Albergato, le Forno premier et le Forno deuxième de Torquato Tasso dont il avait toujours prêts et dont, au besoin, il savait citer de mémoire tous les passages de Isi Jérusalem délivrée, comme de la Jérusalem con* quise, qui peuvent faire autorité en matière de chevalerie. Toutefois, l'auteur des auteurs, dans son opinion, c'était notre célèbre Francesco Birago avec qui il se rencontra même plus d'une fois à donner son avis sur des affaires d'honneur, et qui, de son côté, parlait de don Ferrante en termes d'estime tout particuliers. Et à peine les Discours

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Chevaleresques de cet insigne écrivain eurent-ils vu le jour que, sans hésiter, il pronostiqua que cette œuvre ruinerait Tautorité d'Olevano, et resterait, avec ses autres nobles sœurs, comme le code de la plus grande autorité auprès des générations futures :et, dit notre anonyme, chacun peut voir si cette prédiction ne s'est pas de tout point réalisée.

Après nous avoir entretenus de tout ce qui précède, notre auteur passe ensuite à parler des connaissances de don Ferrante en matière de belles-lettres. Mais nous commençons à nous demander si vraiment le lecteur a bien envie de poursuivre plus longtemps avec lui cette revue; et nous commençons même à craindre de nous être, à nous personnellement, attiré le reproche de copiste servile,et celui de bavard importun de compte à demi avec notre susdit anonyme, pour ravoir si bénévolement suivi jusqu'ici dans une digression si étrangère au récit principal, et sur laquelle il ne s'est probablement autant étendu que dans le but de faire parade d'érudition, et de montrer qu'il n'était pas en arrière de son siècle. C'est pourquoi (sans rayer ce qui est déjà écrit, n'ayant pas envie d'avoir perdu notre temps et notre peine), nous omettrons le reste pour reprendre le fil de notre histoire ; d'autant plus que nous avons un assez long trajet à parcourir avant de rencontrer aucun de nos personnages, et un trajet encore plus long avant de retrouver ceux au sort desquels le lecteur s'intéresse assurément davantage; si tant est qu'il s'intéresse à quelque chose en tout ceci.

Jusqu'à l'automne de la suivante année 1629, ils demeurèrent tous, qui de gré, qui de force, à peu près dans la même situation où nous les avons laissés, sans qu'il arrivât à aucun d'eux, ni qu'aucun d'eux eût occasion de faire quoi que ce soit qui mérite d'être rapporté. Arriva finalement cet automne, où Agnese et Lucia avaient si bien compté se retrouver ensemble; mais un grand événement public fit échouer ce projet ; et ce fut là assurément un de ses moindres effets. Survinrent ensuite d'autres grands événements qui toutefois n'apportèrent aucun changement notable au sort de nos personnages. Enfin de nouvelles calamités plus générales, plus graves, plus extrêmes arrivèrent aussi jusqu'à eux, jusqu'aux plus infimes parmi eux, selon l'échelle sociale; comme un ouragan immense, impétueux, va-

gabond qui, pendant qu'il déracine les arbres, arrache les toits, renverse le faîte des tours et en disperse çà et là les débris, soulève aussi les fétus cachés dans Therbe, va ramasser dans les coins les feuilles fanées et légères qu'un vent moindre y avait confinées, et les enveloppe et les emporte dans les tourbillons de sa course furibonde.

Maintenant, pour que les événements privés qui nous restent à raconter deviennent d'une intelligence plus fiacile, il nous faut absolument, ici encore, les faire précéder d'un récit, quel qu'il soit, de ces grands événements publics, en faisant même un petit retour en arrière.

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