CHAPITRE XXXI
La peste, que le tribunal de la Santé avait craint de voir entrer dans le Milanais avec les troupes allemandes, y était entrée effectivement, comme chacun sait. On sait aussi qu'elle ne se borna pas à cette seule province, mais qu'elle envahit et désola une grande partie de Tltalie. Conduit par le 111 de notre histoire, nous allons maintenant raconter les principales circonstances de cette grande calamité : dans le Milanais, s'entend, et même presque exclusivement dans Milan, attendu que les mémoires de Tépoque ne traitent que de la ville, comme cela se voit , du reste, pour de bonnes ou pour de mauvaises raisons, à peu près toujours et partout. En entreprenant ce récit, notre seul but n'est pas, à vrai dire, de donner une idée de l'état des choses où viendront à se trouver nos personnages; mais, en même temps, de faire connaître, autant que cela est possible en abrégé, et autant que cela est en notre., pouvoir, un trait d'histoire nationale plus célèbre que bien connu.
Parmi les nombreuses relations contemporaines, il n'en est aucune qui suffise par elle-même à en donner une idée un peu concrète et ordonnée; de même qu'il n'en est aucune qui ne puisse contribuer à la former. Dans chacune, sans eu
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excepter celle de Ripamonti (1), qui pourtant laisse bien loin derrière elle toutes les autres pour Tabondance et le choix des faits et, plus encore, pour la manière judicieuse de les envisager; dans chacune, dis-je, se trouvent passés sous silence des faits essentiels qui sont consignés dans d'autres ; dans chacune se- rencontrent des erreurs matérielles qu'il est facile de reconnaître et de rectifier à Taide, soit de quelqu'une des autres, soit de ce petit nombre d'actes de l'autorité publique, imprimés ou inédits, qui nous restent; souvent, dans l'une d'elles, on découvre les causes dont, dans une autre, on avait aperçu, comme en Tair, les effets. Outre cela, il règne dans toutes une étrange confusion des temps et des choses, ainsi que des allées et des venues continuelles, comme au hasard, sans aucun plan général, sans méthode aucune dans le classement des détails : toutes choses, du reste, qui forment le caractère le plus commun et le plus distinctif des livres de cette époque, surtout de ceux écrits en langue vulgaire, du moins en Italie. Ceux du reste de TEurope participent-ils de ces mêmes défauts? Les érudits le savent; quant à nous, nous le soupçonnons. Aucun écrivain d'une époque postérieure ne s'est donné la tâche de compulser et de confronter ces mémoires pour en tirer une série de faits convenablement coordonnés, une histoire de cette peste; si bien que l'idée qu'on s'en fait généralement doit être, de toute nécessité, très-vague et assez confuse, une idée indéterminée de grands maux et de grandes fautes (et, à vrai dire, il y eut des uns et des autres au delà de tout ce que Ton peut imaginer), une idée bien plutôt fondée sur des conjectures que sur des faits, tout au plus sur quelques faits éparpillés, dépouillés souvent de leurs circonstances les plus caractéristiques , sans distinction de date , conséquemment sans aucune notion de cause et d'effet, de succession et de progression. En compulsant et en confrontant , sinon autrement, du moins avec un très-grand soin, toutes les relations imprimées, plus d'une inédite, beaucoup (par rapport
(1) Josephi Ripamontii, canonj'.'i Scalensis, chronistae urbis MecHolani. De peste quœ fuit anno '.G30, Lib. V. Mediolani, iG40, apud Iflalalcstas.
au petit nombre qu'il en reste) de documents, comme on dit, officiels, nous avons tâché d'en faire, non pas tout ce que Ton pourrait souhaiter, mais quelque chose qui n'a pas encore été fait. Notre intention n'est pas de relater tous les actes publics, pas plus que tous les événements dignes, à un titre quelconque, d'être mentionnés. Encore bien moins avons-nous la prétention de rendre inutile, à quiconque voudrait se faire une idée plus complète de la chose, la lecture des mémoires originaux : nous sentons trop bien ce que des œuvres de ce genre renferment toujours en elles-mêmes de force vive, propre et, ' pour ainsi dire, incommunicable, quelles qu'en soient d'ailleurs la conception et la conduite. Seulement nous avons fait en sorte de distinguer et de vérifier les faits les plus généraux et les plus saillants, de les disposer dans Tordre réel de leur succession, autant que le comportent leur importance et leur nature, de faire ressortir leurs rapports réciproques de cause à effet, et de donner ainsi, en attendant et jusqu'à ce que d'autres fassent mieux, une notice succincte, mais suivie et sincère de ce grand désastre.
Tout le long de la bande de territoire parcourue vpar l'armée allemande, on avait trouvé quelques cadavres dans les maisons, quelques uns sur la route. Bientôt, ici et là, dans différents villages, des personnes, des familles entières commencèrent à être atteintes et à mourir de maux violents, étranges, accompagnés de symptômes inconnus à la plupart des vivants. Quelques-uns seulement se rappelaient ies avoir vus une autre fois : c'étaient ceux, en petit nombre, qui pouvaient se ressouvenir de la peste qui, cinquante-trois ans auparavant, avait déjà désolé une bonne partie de l'Italie, et principalement le Milanais, où elle fut et où elle est encore aujourd'hui appelée la peste de Saint-» Charles. Tant est grande la puissance de la charité ! Entre tous les souvenirs si variés, si solennels d'un désastre général, elle peut faifa primer le souvenir d'un homme, parce qu'elle a inspiré à cet homme des sentiments et des actions plus mémorables encore que les maux eux-mêmes ; elle peut graver son souvenir dans les mémoires, comn une sorte de synthèse de tous ces événements, par qu'elle Ta entraîné au milieu d'eux et lui a fait jouer dan
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tous le noble rôle de guide éclairé, de secoureur infatigable , encourageant par son exemple, édifiant par son abnégation et par son sacrifice volontaire; elle peut, d'une immense calamité publique, faire comme l'exploit, comme la glorieuse devise de cet homme, et la nommer de son nom comme une conquête ou comme une découverte.
Le professeur Ludovico Settala, qui non-seulement avait assisté à cette peste, mais en avait été un des médecins les plus actifs et les plus intrépides et , quoique alors encore très-jeune, s'était acquis la réputation du plus habile pour la traiter, maintenant, en grand soupçon de cette nouvelle invasion de la maladie, se tenant en éveil et, pour ainsi dire, à l'affût des renseignements, put, le 20 octobre, informer le tribunal de la Santé, qu'il était hors de doute que la peste avait éclaté dans le village de Chiuso, le dernier du territoire de Lecco, sur la frontière du Bergamasque. En suite de cette communication, aucune résoluton ne fut prise, ainsi qu'il résulte de la Notice de Tadini (1).
Mais voici survenir ô^ semblables avis de Lecco et de Bellano. Le tribunal prit alors un parti, et se contenta d'envoyer un commissaire qui devait, en route, s'adjoindre un médecin à Como et se transporter avec lui sur les lieux signalés pour se rendre compte de l'état des choses. « Tous deux, soit par ignorance, soit par tout autre motif, se laissèrent persuader par un vieux et ignare barbier de Bellano que cette sorte de maladie n'avait rien de commun avec la peste» (2); que, dans quelques localités, elle était l'effet ordinaire des émanations automnales des marais ; et, partout ailleurs, l'effet des privations et des souffrances endurées pendant le passage des Allemands. Une telle assurance fut rapportée au tribunal qui, d'après ce qui semble, s'en tint satisfait.
Toutefois, commme il arrivait sans cesse, et de plusieurs côt^s à la fois, de nouveaux avis de morts suspectes, on envoya deux délégués, le sus-nommé Tadini et un auditeur du tribunal, pour observer et pour prendre les mesures né-
(1) Pag. 24.
^2) Tadini, ibi<L
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cessaires. Lors^iae ceux-ci arrivèrent, le mal s'était déji^ tellement propagé que les preuves s'en offraient d'ellesmêmes, sans qu'il fût besoin de s'en mettre en quête. Ils parcoururent le territoire de Lecco, laValsassine, les rives du lac de Como, les districts dénommés le Monte di Brianza et la Géra d'Adda, et partout ils trouvèrent des villages barricadés, d'autres presque déserts et les habitants en fuite et campés au milieu des champs ou dispersés ; < et Jls nous semblaient, dit le mêmeTadini, comme autant de créatures sauvages, tenant à la main, qui de la menthe, qui de la rue, qui du romarin et qui une burette de vinaigre »(1) Us s'informèrent du nombre des morts r il était effrayant. Ils visitèrent les malades et les cadavres, et partout ils trouvèrent les livides et terribles marques de la peste. Ils donnèrent aussitôt par lettre ces sinistres nouvelles au tribunal de la Santé, qui, en les recevant, et ce fut le 30 oc tobre, « s'apprêta, dit Tadini, à prescrire la formalité du passe-port, afin d'empêcher de pénétrer dans la ville les personnes provenant de pays où la peste s'était manifestée; et, pendant qu'on rédigeait lordonnance »(2),il donnapar anticipation, à ce sujet, quelques ordres sommaires aux douaniers.
En attendant, les délégués prirent précipitamment les meilleures précautions qu'ils surent et qu'ils purent trouver ; et ils s'en revinrent avec le triste sentiment de l'insuffisance de ces mesures pour conjurer e1 arrêter le mal déjà si avancé et si répandu.
Rentrés à Milan le 14 novembre, et après avoir fait verbalement et de nouveau par écrit leur rapport au tribunal, ils reçurent de celui-ci la mission d'aller se présenter au gouverneur et de lui exposer Fétat des choses. Ils y allèrent, et en rapportèrent cette réponse : qu'il avait éprouvé beaucoup de peine en apprenant de telles nouvelles, qu'il s'en était montré fort ému ; mais que les soins de la guerre étaient pour lui plus pressants : Sed belli graviores esse turas. Ainsi s'exprime Ripamonti (3), qui avait dépouillé
(1) Page 26.
(2) Page 27.
(3) Page 246.
les registres de la Santé et conféré, avec Tadini spécialement chargé de la mission : c'était, si le lecteur s'en souvient, la seconde mission de ce genre qu'il remplissait pour le même objet et avec le même résultat. Deux ou trois jours après, le 18 novembre, le susdit gouverneur publia une ordonnance par laquelle il prescrivait des réjouissances publiques à Toccasion de la naissance du prince Charles, premier-né du roi Philippe IV, sans se douter ou sans se soucier du danger qui pouvait résulter d'un grand concours de peuple en de telles circonstances : le tout comme en des temps ordinaires, comme si on ne lui avait parlé de riei^.
Cet homme, ainsi que nous l'avons dit en son lieu, était le célèbre Ambrogio Spinola, envoyé tout exprès pour remettre cette guerre en meilleure voie, pour réparer les fautes de don Gonzalo et, incidemment, pour gouverner le duché. Nous pouvons aussi, incidemment, rappeler ici qu'il mourut à quelques mois de là, pendant cette même guerre qui lui tenait tant au cœur ; et qu'il mourut, non pas de blessures sur le champ de bataille, mais dans son lit, de chagrin et de désespoir pour les reproches, les vexations et les dégoûts de toute sorte dont il fut abreuvé par ceux mêmes qu'il servait. L'histoire a déploré son sort et flétri l'ingratitude dont il fut victime ; elle a décrit avec un trèsgrand soin ses exploits militaires et politiques, rendu hommage à sa prévoyance, à son activité, à sa persévérance : elle aurait bien pu aussi s'enquérir de l'usage qu'il fit de tout cela quand la peste menaçait, envahissait une population confiée à ses soins ou plutôt livrée à sa merci.
Mais ce qui, sans atténuer le blâme, diminue la surprise de sa conduite, ce qui cause une autre surprise bien plus grande encore, c'est la contenance de la population ellemême, de celle, veux-je dire, qui, non encore atteinte par la contagion, avait tant de raisons pour la craindre. A Tan* nonce des nouvelles arrivant des pays qui en. étaient si cruellement infectés, pays qui forment autour de la ville une zone presque demi-circulaire, sur quelques points à peine distante de la ville elle-même de vingt ou de dix-huit milles, qui pourrait ne pas croire qu'une émotion générale dut naturellement s'emparer de cette population, qu'il dut s'y produire un empressement vers toutes sortes de
précautions bien ou mal comprises, tout au moins une stérile inquiétude. Et pourtant, s'il est un point sur lequel les mémoires du temps sont en parfait accord, c'est à attester qu'il n'en fut rien. La disette de l'année précédente, les exactions de la soldatesque, les peines morales parurent plus que suffisantes pour expliquer la mortalité : dans les carrefours, dans les boutiques, dans les maisons, celui qui hasardait un mot touchant le danger, celui qUi prononçait le nom de peste était accueilli par des sarcasmes, par des rires d'incrédulité, par du mépris, voire même par de la colère. La même incrédulité, disons mieux, le même aveuglement, le même entêtement prévalaient au Sénat, au Conseil des décurions, auprès de chaque corps de magistrature.
Je constate que le cardinal Federigo, dès que furent connus, les premiers cas de la maladie contagieuse, enjoignit par une lettre pastorale aux curés, entre autres choses, d'inculquer au peuple l'importance et l'obligation de révéler tout cas de ce genre et de livrer aussitôt tous les objets infectés ou suspects (1) : et celle-là aussi peut être notée parmi ses actions dignes d'éloge.
Le tribunal de la Santé sollicitait auprès de l'autorité supérieure quelques mesures , quelque coopération ; mais toutes ses instances étaient à peu près vaines. Au sein du tribunal lui-même, l'empressement était, du reste, loin d'égaler l'urgence de la situation. Il n'y avait, ainsi que Tadini l'affirme à plusieurs reprises et ainsi que cela ressort mieux encore de tout le contexte de sa narration, il n'y avait, dis-je, que les deux seuls médecins qui, convaincus et pénétrés de la gravité et de Fimminence du danger, stimulaient ce corps qui devait ensuite stimuler les autres.
Nous avons déjà vu combien, lors des premières nouvelles de la peste, ce tribunal se montra froid et indolent, non-seulement pour agir, mais même pour prendre les informations nécessaires. Voici maintenant un autre fait de lenteur non moins étonnante, si toutefois elle n'a pas été forcée et ne trouve son excuse dans des obstacles opposés
(1) Yita di Federigo Borromeo, compilata da Francesco Rivola. Milano, 1666, pag. 584.
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par des magistrats supérieurs. L'ordonnance concernant les passe-ports, adoptée en principe le 30 octobre, ne fut arrêtée que le 23 du mois suivant, et ne fut rendue publique que le 29. La peste était déjà entrée dans Milan.
Tadini et Ripamonti ont tenu à enregistrer le nom de rindividu qui l'y apporta le premier, ainsi que d'autres particularités relatives à sa personne et au fait lui-même; et, en vérité, lorsqu'on observe les commencements d'une aussi vaste hécatombe où les victimes , non-seulement ne pourront pas être distinguées par leur nom, mais pourront à peine être approximativement désignées par milliers, on éprouve je ne sais quel intérêt à connaître les quelques premiers noms qui ont eu pourtant le rare privilège de pouvoir être notés et sauvés de l'oubli. Cette espèce de distinction , le fait d'avoir été les premières victimes semble nous faire trouver en eux et dans les particularités , même les plus indifférentes , qui s'y rattachent quelque chose de fatal et de mémorable.
L'un et l'autre historien racontent donc que ce fut un soldat italien au service de l'Espagne : sur tout le reste, ils ne sont pas bien d'accord, pas même sur le nom. Ce fut, suivant Tadini, un certain Pietro- Antonio Lovato, cantonné dans le territoire de Lecco ; suivant Ripamonti, un certain Pier Paolo Locati, cantonné à Chiavenna. Ils diffèrent aussi sur le jour de son entrée à Milan, que le premier place au 22 octobre et le second au même quantième du mois suivant; mais on ne saurait s'en rapporter ni à l'un ni à l'autre. ^Ces dates, en effet, se trouvent toutes deux en contradiction . avec d'autres beaucoup plus vraisemblables. Et pourtant Ripamonti, qui écrivait par ordre du Conseil général des décurions, devait avoir à sa disposition un très-grand nombre de moyeiu de se procurer les informations nécessaires; et Tadini, en raison de ses fonctions, pouvait, mieux que tout autre, être informé d'un fait de ce genre. Au reste, de la confrontation d'autres dates qui nous paraissent, comme nous venons de le dire, plus vraisemblables, il résulte que le fait eut lieu avant la promulgation de l'ordonnance relative aux passeports ; et, si la chose en valait la peine, nous pourrions même prouver ou presque prouver qu'il dut avoir lieu dans les premiers jours du mois de no»
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vembre; mais bien certainement le lecteur nous en dispense.
Quoi qu'il en soit, ce fantassin malheureux et porte-malheur entra dans Milan avec un gros paquet d'effets d'habillement achetés ou dérobés aux soldats allemands. 11 alla loger dans une maison où habitaient certains de ses parents, dans le faubourg de Porte Orientale, près du couvent des capucins. A peine arrivé, il tomba malade; il fut transporté à rhôpital; et là, un bubon qu'on découvrit sous son aisselle fit aussitôt soupçonner au médecin qui le soignait la nature de son mal ; le quatrième jour il succomba.
Le tribunal de la Santé fit isoler et séquestrer dans leur maison les personnes de sa famille ; ses vêtements et le lit sur lequel il avait été couché à l'hôpital furent livrés aux flammes. Deux servants qui l'y avaient soigné et un bon moine qui l'avait assisté à ses derniers moments tombèrent malades à leur tour, peu de jours après, tous trois de la peste. Le soupçon qu'on avait eu là, dès le début, concernant la nature du mal, et les précautions dont on usa en conséquence firent que la contagion ne s'y propagea pas davantage.
Mais le soldat en avait laissé au dehors des semences qui ne tardèrent pas à germer. La premier qui en eut à éprouver les atteintes, ce fut le propriétaire de la maison où le soldat avait logé, un nommé Carlo Colonna, joueur de luth. Alors tous les locataires de cette maison furent, par ordre du tribunal de la Santé, conduits au lazaret, où la plupart tombèrent malades et quelques-uns périrent rapidement et bien manifestement de la peste.
Dans la ville, ce qui s'y était déjà disséminé de ce miasme délétère par la fréquentation de ces gens, par des vêtements et d'autres objets leur ayant appartenu et soustraits, soit par des parents, soit par des voisins, soit même par des servants, lors de la perquisition et de la combustion de ces mêmes objets ordonnées par le tribunal; et ce qui, en outre, s'y ajoutait chaque jour de nouveau par la défectuosité des ordres, par la négligence avec laquelle on les exécutait et par l'adresse avec laquelle on les éludait, alla couvant et s'infîltrant d'une manière lente, mais continue pendant tout le reste de cette année et les premiers mois de l'année sui-
vante 1630. De temps en temps, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre, quelques personnes en étaient atteintes, quelques-unes en mouraient ; mais la rareté même des cas éloignait tout soupçon de peste, et confirmait toujours davantage la population dans cette stupide et fatale croyance qu'il n'y avait point de peste, qu'il n'y en avait jamais eu. Il y avait aussi beaucoup de médecins qui, faisant écho à la voix du peuple (était-ce, même dans ce cas, la voix de Dieu?), se moquaient des présages sinistres, des terribles et prudents avertissements de quelques-uns de leurs confrères ; et ils avaient tout prêts des noms de maladies communes pour qualitier chaque cas de peste qu'ils étaient appelés à soigner^ quels que fussent les symptômes, quels que fussent les sigi^es qui les avaient caractérisés.
Les avis de ces accidents, si tant est qu'ils parvinssent au tribunal de la Santé, n'y parvenaient le plus souvent que fort tard et d'une manière incertaine. La terreur de la quarantaine et du lazaret aiguisait tons les esprits : on dissimulait les malades, on corrompait les ensevelisseurs et Jies anciens (1); on obtint même, à prix d'argent, de faux certificats d'officiers subalternes dudit tribunal par lui délégués pour visiter les cadavres.
Toutefois, comme, à chaque découverte qu'il lui arrivait de pouvoir faire, le tribunal ordonnait de brûler les effets, mettait les maisons sous séquestre, envoyait les familles au lazaret, il est facile de s'imaginer combien grande devait être contrôlai la colère, combien grands les murmures de la population, « de la noblesse, des marchands et de la plèbe » (2) tous persuadés que ce n'étaient là que des vexations gra* tuites, sans motif et sans but. La haine principale retombait sur les deux médecins, notre Tadini déjà cité et Senatore Settala, le fils du professeur ; et cela à tel point que désormais ils ne pouvaient plus traverser une place, un marché, sans être assaillis par des gros mots, quand ce n'était pas par des pierres. Et assurément ce fut une sin gulière ccndition, et qui mérite d'être rappelée, celle où,
- (1) Il a déjà été dit (Chap. XXVIII.) que les anciens [anziani étaient des espèces d'agents de police.
(2) Tadini, page 73.
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durant quelques mois, se trouvèrent ces hommes qui voyaient s'avancer à grands pas un horrible fléau, qui par tous les moyens possibles s'efforçaient de le conjurer et qui, outre la difficulté de la chose, rencontraient de tous côtés non-seulement des obstacles que leur suscitait le mauvais vouloir général, mais se voyaient le point de mire de toutes les plaintes, de toutes les récriminations, et considérés comme ennemis de la patrie, : pro patriœ hostibus, dit Ripamonti (1).
Dans cette haine insensée, étaient également enveloppes les autres médecins convaincus comme eux de la réalité de la contagion, et qui conseillaient des précautions et s'efforçaient de communiquer aux autres leur douloureuse certitude. Les plus modérés les taxaient de crédulité et d'obstination ; aux yeux du plus grand nombre, c'était évidemment une imposture, une cabale montée pour exploiter la frayeur publique.
L'illustre médecin Ludovico Settala, vieillard presque octogénaire, qui avait été professeur de pathologie à l'Université de Pavie, puis professeur de philosophie à Milan, auteur d'un grand nombre d'ouvrages alors très-estimés, célèbre par les invitations qu'il avait reçues à des chaires dans plusieurs autres Universités, celles d'Ingolstadt, de Pise, de Bologne, de Padoue, célèbre aussi par le désintéressement avec lequel il avait constamment refusé toutes ces invitations, était certainement l'un des hommes les plus considérés de son temps. A la réputation de son grand savoir, s'ajoutait ceUe de sa noble vie et, à l'admiration dont il était entouré, s'ajoutait l'affection que lui captivait sa grande charité à soigner et à secourir les pauvres. Et, chose qui trouble ot attriste en nous le sentiment d'estime inspiré par ces éminentes qualités, mais qui, en ce temps-là, devait, au contraire, le rendre plus général et plus vif, le pauvre homme participait aux préjugés les plus communs et les plus funestes de ses contemporains : il marchait en avant delà foule, mais sans s'en éloigner; ce qui est la cause des malheurs, et compromet souvent l'autorité qu'on s'est d'ailleurs acquise par les plus beaux mérites. Eh bien! l'im-
1) Page 21:L
mense autorité dont cet homme jouissait, non-seulement ne suffit pas à triompher de Topinion générale sur cette question de la peste, mais ne put même pas le soustraire à Fanimosité et aux insultes de cette partie de la population qui passe le plus facilement des sentiments aux démonstrations et aux voies de fait.
Un jour qu'il allait en litière visiter ses malades, le peuple commença à s'attrouper autour de lui en vociférant que c'était lui le chef de ceux qui voulaient par force qu'il y eût la peste, lui qui jetait l'épouvante dans la ville avec sa mine renfrognée, avec sa vilaine grande barbe ; et tout cela pour donner de la besogne aux médecins. La foule et la fureur allaient croissant, si bien que les porteurs, voyant l'imminence du danger, durent se hâter d'abriter leur maître chez des amis dont la maison était fort heureusement tout près de là. Ceci lui arriva pour avoir vu clair, pour avoir dit ce qui était et pour avoir voulu sauver de la peste plusieurs milliers de personnes ; tandis que, quand, par une de ses consultations à jamais déplorable, il contribua à faire martyriser, tenailler et brûler vive, comme sorcière, une pauvre malheureuse fille parce que son maître souffrait d'étranges douleurs d'estomac, et qu'un autre, chez qui elle avait servi auparavant, était devenu éperdument amoureux d'elle (1), il aura alors, sans doute, obtenu l'approbation universelle, de nouvelles louanges auront exalté son savoir et, ce qui est odieux à penser, cela lui aura valu de nouveaux titres à la roconnaisiance de ses concitoyens.
Mais, vers la fin du mois de mars, commencèrent, d'abord dans le faubourg de la Porte Orientale, puis dans tous les quartiers de la ville, à se multiplier les maladies et les morts accompagnées d'étranges accidents de spasmes, de palpitations, de léthargie, de délire et de ces funestes marques de lividité et de bubons ; morts, pour la plupart, rapides, violentes, assez souvent presque subites, sans aucun indice précurseur de maladie. Les médecins qui avaient été jusqu'alors opposés à l'idée de contagion, ne voulant pas
(1) StoTÎa di Milano del Conte Pietro Verri : Milano, 1825, tom IV, pag. 155,
maintenant avouer ce dont ils s'étaient moqués, et forcés pourtant de donner un nom générique à la nouvelle maladie, devenue trop fréquente et trop visible pour pouvoir s'en passer, imaginèrent celui de fièvres malignes, de fièvres pestilentielles : misérable transaction, que dis-je, * honteuse tricherie de mots, mais qui ne laissait pas que d'être très-préjudiciable; parce que, tout en ayant Pair de reconnaître la vérité, elle parvenait encore à faire méconnaître ce qu'il importait le plus de croire, de voir, c'est-à-dire, que la maladie se communiquait par voie de contact. Les magistrats, comme quelqu'un qui se réveille d'un profond sommeil, commencèrent à prêter un peu plus l'oreille aux réclamations, aux propositions de la Santé, à tenir la main à ses ordonnances, aux séquestres et aux quarantaines prescrits par ce tribunal. Celui-ci demandait aussi sans cesse de l'argent pour subvenir aux dépenses quotidiennes et chaque jour croissantes du lazaret et de tant d'autres services ; et il le demandait aux décurions, en attendant qu'il fût décidé (ce qui, je crois, ne le fut jamais, si ce n'est dans le fait) si de telles dépenses devaient être à la charge de la Ville ou supportées par le trésor royal. Les décurions étaient, en outre, obsédés par les instances du grand chancelier, par ordre aussi du gouverneur qui était allé mettre de nouveau le siège devant ce pauvre Casai; obsédés également par les instances du Sénat qui les pressait d'aviser aux moyens d'approvisionner la ville avant qu'on lui refusât la libre pratique avec les autres pays, si la conta gion venait malheureusement à s'y généraliser, et de songer aux moyens d'entretenir une grande partie de la population à laquelle les travaux étaient venus à manquer. Les décurions cherchaient à se procurer de l'argent par des emprunts, par de nouveaux impôts ; et, de ce qu'ils en récollaient, ils en donnaient un peu à la Santé, un peu aux indigents ; ils achetaient aussi un peu de grain : ils pourvoyaient, en somme, à grande peine à une partie des besoins. Et les jours des grandes angoisses n'étaient pas encore arrivés !
Une autre tâche non moins ardue se présentait au lazaret, où la population, bien que décimée ckaque jour, allait chaque jour en croissant : c'était d'y assurer le service
et la discipline, d'y faire respecter les séparations prescrites, d'y maintenir, en somme, ou, pour mieux dire, d'y établir la règle ordonnée par le tribunal de la Santé ; car, depuis les premiers moments, il n'y avait eu là-dedans qu'anarchie et confusion par suite de l'indiscipline d'un grand nombre de reclus, ainsi que de l'incurie et de la connivence des employés eux-mêmes. Le tribunal et les décurions, ne sachant où donner de la tête, eurent l'idée de s'adresser aux capucins; et ils conjurèrent le père commissaire de la province, ainsi qu'on l'appelait, qui remplissait les fonctions du père provincial, mort depuis peu, de vouloir bien leur donner un homme capable de gouverner ce triste royaume. Le commissaire leur proposa, en qualité de principal, un père Felice Casati, homme d'un âge mur, qui jouissait d'une grande réputation de charité, d'activité, de douceur et, en même temps de force de caractère : réputation bien méritée, ainsi qu'on le vit par la suite. On lui adjoignit, comme compagnon et, en quelque sorte, comme ministre, un pôj?e Michèle Pozzobonelli, jeune encore, mais grave et sévère de pensées comme d'aspect. Us furent acceptés avec le plus vif empressement ; et, le 30 mars, ils entrèrent dans le lazaret. Le président de la Santé lés y conduisit lui-même, leur en fit faire le tour, comme pour leur en faire prendre possession ; et, ayant convoqué les servants et les employés de tout ordre, il proclama en leur présence le père Felice président de ce lieu avec autorité pleine et entière. Ensuite, à mesure que la misérable foule alla en s'y multipliant, d'autres capucins y accoururent et y furent institués en qualité de surintendants, de confesseurs, d'administrateurs, d'infirmiers, de cuisiniers, d'économes, de blanchisseurs : en un mot, de tout ce qui était néces saire. Le père Felice, toujours'' sur la brèche et toujours plein d'ardeur, parcourait de jour, parcourait de nuit les portiques, la vaste place, visitait les chambres, quelquefois une hallebarde à la main, quelquefois armé seulement de son cilice ; il encourageait et réglait les services, apaisait les tumultes, faisait droit aux plaintes, menaçait, punissait, reprenait, consolait, séchait et répandait des larmes. Dès le commencement, il contracta la peste, il en guérit et reprit avec une nouvelle ardeur ses premières
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fonctions. Ses confrères y laissèrent la vie, la plupart et tous avec une sainte joie.
Une dictature de cette espèce était assurément un étrange expédient; étrange comme la calamité, étrange comme les temps; et, en effet, lors même que nous n'en posséderions pas d'autres preuves, celle-ci suffirait à elle seule, et en serait même un précieux spécimen, pour nous montrer combien la société d'alors était grossière et mal ordonnée. Mais le courage, mais la peine, mais le dévouement de ces moines ne méritent pas moins qu'on en fasse mention avec respect, avec attendrissement, avec cette espèce de reconnaissance qu'on éprouve d'une manière, pour ainsi dire, solidaire pour de grands services rendus à des hommes par des hommes. Mourir pour faire du bien, est et sera toujours, n'importe en quel temps, n'importe en quel ordre de choses, une vertu sublime et digne d'admiration. <rCar, si ces Pères ne s'étaient pas trouvés là, dit Tadini, toute la Ville, pour sûr, eût été anéantie ; et, en effet, ce fut chose miraculeuse que ces Pères aient pu accomplir en un si court espace de temps tant de choses pour le bien .public ; et que, n'ayant reçu aucun secours de la Ville, ou du moins que fort peu, ils aient pu, par leur industrie et par leur sagacité, entretenir dans le Lazaret tant de milliers de pauvres. » (1)
Cet entêtement à nier l'existence de la peste allait naturellement en s'affaiblissant et en s'effaçant de jour en jour, même dans le public, à mesure que le mal augmentait, et qu'il se propageait (il eût fallu vouloir fermer les yeux pour ne pas le voir) par voie de contact et de fréquentation. La croyance à la contagion devint surtout plus générale lorsque, après avoir pendant quelque temps frappé exclusivement les classes pauvres, la peste commença à faire des victimes parmi des personnes plus marquantes. Le professeur Settala fut de ce nombre; et de même qu'il fut alors, on peut dire le plus remarqué, de même il mérite qu'aujourd'hui aussi nous fassions de lui une mention particulière. Auront-ils dit, au moins : le pauvre vieillard avait raison? Qui le sait? Quoi qu'il en soit, la peste l'atteignit, lui, sa femme, deux de ses ïils et sept personnes de service.
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Lui et Tun de ses fils en réchappèrent : tous les autres périrent. « De tels cas, dit Tadini, survenus dans la Ville, chez des familles nobles, disposèrent la noblesse et la plèbe à réfléchir; et les Médecins incrédules et le peuple ignorant et téméraire commencèrent à se mordre les lèvres, à serrer les dents et à arquer les sourcils. (1)
Mais les retours, mais les représailles, mais, on pourrait dire les vengeances de Topiniâtreté convaincue sont quelquefois si terribles qu'on se prendrait presque à souhaiter qu'elle fût, jusqu'au bout, demeurée entière et invaincue contre la raison et contre l'évidence : et le cas présent fut certainement un de ceux auxquels nous faisons allusion. Ceux qui avaient si résolument et si longtemps contesté l'existence auprès d'eux, parmi eux, d'un germe de contagion qui pouvait, par des moyens naturels, se propager et faire ravage, impuissants désormais à nier sa propagation, mais ne voulant pas l'attribuer à ces mêmes moyens (ce qui eût été s'avouer, tout à la fois, et grandement ignorants et grandement coupables), étaient d'autant plus enclins à l'imputer à quelque autre cause, à trouver bonne n'importe laquelle qu'on vînt à mettre en avant. -Malheureusement il y en avait une toute prête dans les idées et dans les traditions alors généralement accréditées, et non pos seulement en Italie, mais dans toutes les parties de l'Europe : c'était l'intervention des vénéfices, des opérations diaboliques de gens conjurés pour répandre la peste au moyen de poisons contagieux et de maléfices. Déjà de telles ou de semblables choses avaient été supposées et tenues pour vraies dans beaucoup d'autres contagions, et particulièrement dans celle qui avait sévi à Milan un demi-siècle auparavant. Ajoutons à cela que, dès l'année précédente, était arrivée au gouverneur une dépêche, signée du roi Philippe IV, par laquelle on lui donnait avis que quatre français s'étaient échappés de Madrid, poursuivis comme soupçonnés de répandre des onguents vénéneux et pestiférés; qu'il eût en conséquence à se tenir sur. ses gardes et à s'assurer si par hasard ils ne seraient pas venus à Milan. Le gouverneur avait communiqué la dépêche au Sénat et au tribunal de la Santé ; mais il ne
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semble pas que, pour le moment, on y prêtât beaucoup attention. Toutefois, lorsque la peste eut fait son apparition, lorsqu'il n'y eut plus moyen de douter de son existence, la ressouvenance de cet avis put servir à confirmer ou à donner quelque fondement au soupçon vague, indéterminé d'une supercherie criminelle ; elle put même être la première occasion de lui donner naissance.
. Mais deux faits, provenant, Tun d'une peur aveugle et insensée, l'autre de je ne sais quelle perverse inspiration, furent ce qui convertit ce vague soupçon d'un attentat possible en soupçon positif et, auprès du plus grand nombre, . en certitude d'un attentat incontestable, d'un complot réel. Quelques personnes qui, dans la soirée du 17 mai, avaient cru voir des individus oindre, dans la cathédrale, une cloi- F.on qui servait à séparer les places assignées aux deux sexes, firent, dans la nuit, emporter hors de l'église la cloison et tous les bancs qu'elle entourait ; et cela, malgré que le président de la Santé, accouru avec quatre membres du tribunal pour voir ce qu'il en était, après avoir visité la cloison, les bancs, les bénitiers et n'avoir rien trouvé qui fût de nature à confirmer le stupide soupçon d'un attentat de vénéfice, eût, pour donner satisfaction à ces gens égarés par leur imagination, et p/w^d^poz^r abonder en 'précautions que par besoin, eût, dis-je, déclaré qu'il suffirait de laver la cloison. Ce monceau de planches et de bancs entassés produisit une grande impression d'épouvante sur la multitude pour qui le moindre objet devient si facilement matière à conjectures. On dit et on tint généralement pour certain que des inconnus avaient enduits d'onguents vénéneux tous les bancs, même les mnrs, jusqu'aux cordes de cloches des la cathédrale. Et ce ne fut pas là un de ces bruits éphémères dûs à l'émotion d'un moment : tous les mémoires des écrivains contemporains (quelques-uns même écrits plusieurs années après) qui font mention de ce fait, l'attestent avec un égale assurance ; si bien que, pour connaître la vérité vraie à ce sujet, nous serions réduits à la deviner, si elle ne se trouvait pas dans une lettre du tribunal de la Santé au gouverneur, conservée dans les Archives, dites de San Fedele, d'où nous l'avons tirée, et à laquelle nous avons empruiité les mots écrits en italiaue.
Le matin suivant, un spectacle nouveau, plus étrange, plus significatif frappa les yeux et T esprit de la population. Dans tous les quartiers de la ville, on aperçut, sur de trèslongs parcours, les portes et les façades des maisons barbouillées, souillées de je ne sais quelle ordure d'un jaune blanchâtre, qui paraissait y avoir été appliquée comme avec des éponges. Soit que ce fût un désir coupable de provoquer une frayeur plus universelle et plus bruyante, soit que ce fût dans le dessein plu.-? criminel encore d'augmenter le trouble, la confusion générale, soit que ce fût pour tout autre motif, la chose est attestée de telle façon qu'il nous semblerait moins raisonnable de l'attribuer à un rêve d'imaginations malades qu'au fait d'une perversité, nullement nouvelle, du reste, dans les cerveaux humains, ni dépourvue malheureusement d'effets semblables, n'importe en quel lieu et, pour ainsi dire, n'importe en quel temps. Ripamonti, qui souvent, sur ce chapitre des onguents et des onctions, raille et plus souvent déplore la crédulité publique, affirme ici avoir vu ce barbouillage, et le décrit. (1) Dans la lettre ci-dessus mentionnée, les Seigneurs de la Santé racontent la chose dans les mêmes termes ; ils parlent de visites, d'expériences faites avec cette substance sur des chiens, et sans aucun mauvais effet : ils ajoutent qu'ils pensent qu'une telle témérité doit être plutôt le résultat d'une insolence que d'une intention criminelle : persuasion qui dénote chez eux, jusqu'à ce moment, une tranquillité d'esprit, une somme de sang-froid suffisante pour ne point voir ce qui n'était pas. Les autres mémoires contemporains, sans parler de leur témoignage pour certifier la vérité du fait, attestent aussi, en même temps, que ce fut tout d'abord l'opinion du plus grand nombre que ce barbouillage ne pouvait être que le fait d'une mauvaise plaisanterie, d'un méchant caprice. Aucun de ces écrits ne parle de personnes ayant contesté cette interprétation; et assurément, s'il y en avait eu, ils en auraient parlé, ne fût-ce que pour les
(1) Et nos quoque ivimus visere. Maculge erant sparsim
insequah'terque manantes, veluti si quis haastam spongia saniem adspersisset. impressissetve parieti : et ianuas passim ostiaque œdium eadem adspergine contaminata cernebantur
qualifier d'extravagantes. J'ai pensé qu'il n'était pas hors de propos do réunir et de rapporter, comme étant en grande partie peu connues et en partie complètement ignorées, toutes ces particularités d'un célèbre délire; car, dans les erreurs, et surtout dans les erreurs d'une nombreuse multitude, il me semble que ce qu'il y a de plus intéressant et de plus utile à étudier, c'est précisément la marche qu'elles ont suivie, les formes qu'elles ant revêtues, la manière dont elles ont pu entrer dans les esprits et finir par les dominer.
La ville, déjà fortement alarmée, en fut toute sens dessus (î?ssous : les propriétaires des maisons flambaient avec de t^ paille allumée toutes les places qui avaient été enduites; les passants, s'arrêtaient, regardaient, frissonnaient, frémissaient. Les étrangers, suspects par cela seul et faciles alors à reconnaître à leurs costumes, étaient arrêtés dans les rues par le peuple et conduits en prison. On procéda à de nombreux interrogatoires, on examina les prisonniers, ceux qui les avaient arrêtés, les témoins ; on ne découvrit aucun coupable : les esprits étaient encore en état de douter, de peser, de comprendre. Le tribunal de la Santé publia une ordonnance par laquelle il promettait une récompense et l'impunité à qui ferait connaître l'auteur ou les auteurs du méfait. Quoi qu'il en soit, ne nous paraiss'mt pas convmahle, disent ces Seigneurs dans la susdite lettre, qui porte la date du 21 mai., mais qui évidemment fut écrite le 19, date qui est au bas de l'ordonnance imprimée, que ce délit demeure en aucune manière impuni, surtout dans des temps aussi dangereux et aussi soupçonneux, pour la satisfaction et la tranquillité de ce 'peuple, et pour découvrir quelques indices sur ce fait, nous avons aujourd'hui publié V ordonnance feicTouieioiSf dans l'ordonnance elle-même , pas un seul mot, du moins explicite, de cette sage et tranquillisante supposition dont ils faisaient part au gouverneur : réticence qui accuse, tout à la fois, et une préoccupation folle de la part de la population et, de leur part, une condescendance d'autant plus coupable qu'elle pouvait être plus pernicieuse.
Taudis que le tribunal cherchait, beaucoup de gens, dans le public, ainsi que souvent il arrive, avaient déjà trouvé. Ceux qui étaient persuadés que c'était là une onction vénéneuse, voulaient, les uns, que ce fût une vengeance de don
Gonzalo Fernandez de Cordova, à cause des insultes qui lui avaient été faites à son départ ; les autres, un stratagème du cardinal de Richelieu pour dépeupler Milan et s'en emparer sans peine; d'autres, on ne sait pour quels motifs, l'imputaient, qui au comte de Collalto, qui à Wallenstein, qui à tel gentilhomme milanais, qui à tel autre. 11 ne manquait pas, ainsi que nous Pavons déjà dit, de ceux qui ne voyaient dans tout cela qu'une méchante espièglerie, et l'attribuaient à des écoliers, à de jeunes seigneurs, à des officiers qui se morfondaient au siège de Casai. Mais ensuite, comme ^n ne vit pas, ainsi qu'on l'avait d'abord redouté, qu'il en résu tât sur l'heure une infection, une destruction universelle, ce fut là probablement la cause qui fit que cette première frayeur alla pour l'instant en s 'apaisant, et que la chose fut ou sembla être à peu près mise en oubli. Il y avait, du reste, un certain nombre de personnes non convaincues encore de l'existence de la peste; et comme, tant au lazaret que dans la ville, il y avait çà et là quelques malades qui en guérissaient, a le peuple et aussi beaucoup de médecins prévenus disaient (les derniers arguments d'une opinion battue par l'évidence sont toujours curieux à connaître), disaient que ce n'était pas là de la vraie peste, sans quoi tous en seraient morts »(1). Pour lever tous les doutes, le tribunal de la Santé imagina un expédient conforme au besoin, un moyen de parler aux yeux tel que les temps pouvaient l'exiger ou le suggérer. Dans l'un des jours de la fête de la Pentecôte, les habitants delà ville avaient coutume de se rendre en foule au cimetière de San Gregorio, hors la Porte Orientale, prier pour les morts de la précédente peste, qui y étaient enterrés. Cette habitude religieuse ayant peu à peu dégénéré en une occasion de divertissement et de parade, chacun y allait dans la plus brillante toilette qu'il pouvait. Or, ce jour-là même, entre autres victimes, une famille tout entière était morte de la peste. Au moment du plus grand concours, au milieu des calèches, des cavaliers, des promeneurs, les cadavres de cette famille furent, par ordre de la Santé, conduits au susdit cimetière sur un char, tout nus, afin que la foule pût voir
(1) Tadini, pag. 93.
sur eux les marques évidentes, le hideux cachet de la peste. Un cri d'horreur, d'effroi s'élevait partout où le char passait ; un long murmure régnait où il avait passé, un autre murmure le précédait. Dès lors la peste commença à obtenir, plus de créance; mais, du reste, elle allait s'affirmant ellemême chaque jour de plus en plus; et cette même nombreuse réunion de peuple ne dut pas peu contribuer à la propager.
Ainsi donc, tout d'abord, point de peste, absolument point, en aucune manière : défense même d'en proférer le nom. Ensuite, ïièvres pestilentielles : l'idée s'introduit, mais de biais, sous le couvert d'un adjectif. Lin peu plus tard, pas de véritable peste ; c'est-à-dire, oui, peste, mais dans un certain sens : pas de peste positive, dans la stricte acception du mot, mais une chose à laquelle on ne sait néanmoins trouver un autre nom. Finalement, plus de doute, plus de contestation, c'est bien la peste; mais déjà il s'y est attaché une autre idée, l'idée de vénéfice et de maléfice, qui altère et trouble l'idée exprimée par le mot qu'on ne peut plus éluder.
Il n'est pas, je crois, nécessaire d'être beaucoup versé dans l'histoire des idées et des mots pour voir qu'un grand nombre d'entre eux ont fait un semblable chemin. Grâces au ciel, il en est peu de ce genre et de cette importance, qui ne conquièrent leur évidence qu'à un tel prix, et auxquels se rattachent des accessoires de cette nature. Il serait pourtant possible, dans les grandes comme dans les petites choses, d'éviter en grande partie cette marche si longue et si tortueuse, en suivant la méthode proposée depuis si longtemps d'observer, d'écouter, de comparer, de réfléchir avant de parler.
Mais cette chose toute seule, parler, est tellement plus facile et plus simple que toutes les autres ensemble, que cela peut bien nous être (je dis, à nous autres hommes, en général) de quelque excuse, et nous valoir un peu d'indulgencôi