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CHAPITRE XXXII

Comme il devenait de jour en jour plus difficile de faire face aux douloureuses exigences de la situation, il avait été, le 4 du mois do mai, décidé dans le Conseil des décurions de recourir au gouverneur pour en obtenir aide et merci. En conséquence, le 22 du même mois, deux des membres du dit Conseil lui furent députés au camp pour lui représenter les calamités et la détresse de la ville : Ténormité des dépenses, le trésor épuisé et endetté, les revenus à venir engagés, les impositions courantes impayées par suite de l'appauvrissement général produit par tant de causes diverses, et notamment par les dégâts de la soldatesque. Us étaient, en outre, chargés de lui faire prendre en considération que, d'après des lois et des coutumes non interrompues et d'après un décret spécial de Charles-Quint, les frais de la peste devaient être à la charge du trésor public; que, pendant toute la durée de celle de 1576, le gouverneur, marquis d'Ayamonte, avait non-seulement suspendu toutes les impositions camérales, mais secouru la Ville de quarante mille écus octroyés par la Chambre royale. Ils devaient finalement demander quatre choses : que les impositions fussent, comme alors, suspendues; que la Chambre royale donnât un secours en argent ; que le gouverneur eût à faire part au roi des misères de la ville et de la province ; qu'il dispensât de nouveaux cantonnements

militaires le duché déjà épuisé et ruiné par les précédents; Spinola leur donna pour réponse de stériles condoléances et de nouvelles exhortations : il leur dit qu'il regrettait beaucoup de ne pouvoir pas se trouver à Milan pour employer tous ses soins au soulagement de la malheureuse ville, mais qu'il espérait que le zèle de ces Seigneurs aurait pourvu à tout ; que les circonstances présentes étaient de celles où il fallait ne pas regarder à la dépense et s'ingénier de toutes les manières. Quant aux demandes expresses, il répondit qu'il aurait avisé pour le mieux, suivant que le temps et les nécessités présentes le lui eussent permis : et tout se borna là. Il y eut bien de nouvelles allées et venues, de nouvelles demandes et de nouvelles réponses, mais je ne vois nulle part qu'on en vînt à de plus sérieuses conclusions. Plus tard, au plus fort de la peste, le gouverneur jugea convenable de transmettre, par lettres patentes, son autorité au grand chancelier Ferrer, étant lui-même obligé, ainsi qu'il l'écrivit, de donner tous ses soins aux affaires de la guerre,

En même temps que cette résolution, les décurions en avaient aussi pris une autre, celle de demander au cardinal archevêque que l'on Ht une procession solennelle, en portant par la ville le corps de saint Charles.

Le bon prélat refusa pour beaucoup de raisons. D'une part, cette confiance en un moyen arbitraire lui déplaisait ; et il craignait, d'autre part, que, si l'effet ne répondait pas à l'attente générale, comme c'était à craindre, la confiance ne se changeât en scandale (1). De plus, il craignait que, si tant est qu'il y eût réellement de ces untori dont on parlait, la procession ne fût une occasion trop favorable à la perpétration de leurs méfaits; et, sHl n'y en avait pos, qu'un tel rassemblement de monde ne devînt, par luimême, cause que la contagion se p|?opageât toujours davantage : danger bien autrement réel (2). Il faut noter que le

(1) Memoria délie cose notabili successe in Milano intorno al mal contagioso, Tanno 1630, etc., raccolte da D. Pio la Croce, IMilano, 1730. Ce mémoire est évidt^mment tiré d''un écrit inédit d'un auteur ayant -vécu au temps de la peste ; si tant est que ce n'en soit pas une simple édition, plutôt qu'une nouvelle compilation.

(2) Si ungenta scelerata et unctores in urbe essent... Si non esscnt. .... Certiusque adeo malum. Ripamonti, pag. 185.

soupçon des onctions, un instant assoupi, s'était depuis peu réveillé plus général, plus violent que jamais.

On avait de nouveau vu ou, cette fois, cru voir les murs, les portes d'édifices publics, des portes de maisons et des marteaux barbouillés d'enduits suspects. Les nouvelles de ces découvertes volaient de bouche en bouche et, ainsi que cela arrive dans les grandes préoccupations, bien plus que dans les temps ordinaires, le fait d'entendre raconter la chose produisait le même effet que de la voir en réalité. Les esprits, de plus en plus aigris par la présence de tant de misères, exaspérés par l'insistance du danger, embrassaient plus volontiers cette croyance; car la colère n'aspire "^qu'à punir; et, ainsi que l'a fait très-justement observer, à ce même propos, un homme de beaucoup d'esprit (1), elle aime mieux attribuer les maux à une scélératesse humaine contre laquelle elle puisse donner carrière à l'activité qui la dévore, que de les faire remonter à une cause avec laquelle il n'y ait rien à faire qu'à subir et à se résigner. Un poison subtil, un poison instantané, un poison des plus pénétrants, tels étaient les mots qui suffisaient, et au delà, pour expliquer la violence, tous les accidents les plus incompréhensibles et les plus désordonnés de la maladie. On disait ce poison composé de crapauds, de serpents, de sang et de bave de pestiférés, de pis encore, de tout ce que pouvaient, en somme, inventer de plus dégoûtant et de plus atroce des imaginations sauvages et perverses. Il s'y ajouta ensuite l'idée des maléfices par lesquels tout effet devenait possible, toute objection perdait sa force, toute difficulté se trouvait résolue. Si les effets n'avaient pas immédiatement suivi la première onction, on en voyait facilement le pourquoi : c'est que ce n'avait été là qu'un coup d'essai, une tentative manquée d'empoisonneurs encore novices ; maintenant l'art s'était perfectionné, et les volontés s'étaient davantage opiniâtrées dans leur infernale résolution. Désormais, si quelqu'un s'était avisé de vouloir encore soutenir que ce n'avait été qu'une plaisanterie, s'il avait nié l'existence d'une trame, d'une conspiration, il aurait passé pour

(1) P. Vem, Osservazioni sulla tortura : Scrittori italiani di ecor)onQia politica, parte i^oderna, tom. 17, pag, 206,

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un aveugle, pour un entêté, si toutefois il n'avait pas été soupçonné d'avoir intérêt à détourner de la vérité l'attention publique, d'être lui même un complice, un untore (1). Le vocable fut bientôt dans toutes les bouches, et sa signiftcation humble et inoffensive s'éleva d'emblée dans toutes les imaginations à quelque chose de solennel, de terrible. Avec une telle persuasion qu'il y avait des' untori, il était à peu près infaillible qu'on devait en découvrir. Tout le monde avait l'œil au guet ; chaque mouvement pouvait inspirer le soupçon, et le soupçon se changeait facilement en certitude, la certitude en fureur.

Ripamonti en rapporte deux exemples, en faisant observer qu'il les a choisis, non pas comme les plus terribles parmi tous ceux qui arrivaient chaque jour, mais parce que malheureusement il en pouvait parler de visu (2).

Dans l'église de Sant'Antonio, lin jour de je ne sais quelle solennité,un vieillard plus qu'octogénaire, après avoir prié à genoux, voulut s'asseoir et, auparavant, il épousseta le banc avec sa cape. «Ce vieillard oint les bancs !» s'écrièrent d'une seule voix quelques femmes qui virent le mouvement. La foule qui se trouvait dans l'église (dans l'église !) se rua sur le vieillard : on lui arracha ses cheveux blancs, on Taccabla de coups de poing, de coups de pied, on l'entraîna hors de l'église à moitié mort pour, de là, le traîner à la prison, devant les juges, à la torture. « Je l'ai vu de mes propres yeux traîné de cette manière, dit Ripamonti; comment cette horrible scène a-t-elle fini? je ne l'ai jamais su ; mais je crois bien que cet infortuné n'a pas dû pouvoir survivre au delà de quelques moments. »

L'autre fait, qui eut lieu le lendemain, fut également étrange, mais non également funeste. Trois jeunes touristes français, un littérateur, un peintre et un artisan, venus pour visiter l'Italie, pour y étudier les antiquités et pour y chercher quelque occasion de gagner un peu d'argent,

(1) Untore^ graisseur, qui oint, qui enduit à l'aide de graisses, d*onguents, etc., mot consacré et qui appartient à l'histoire. Ce serait donc altérer la vérité historique que de vouloir le traduire.

{Note du traducteur.)

(2) Pag. 96.

s'étaient approchés de je ne sais quelle partie extérieure de la cathédrale, et se tenaient là attentivement à observer. Un, deux, plusieurs passants s'arrêtèrent : on fit cercle autour d'eux et on se tint également à observer, à surveiller ces jeunes gens que leur costume, leur coiffure, leurs havresacs dénotaient être des étrangers et, qui pis est, des Français. Comme pour s'assurer que c'était bien du marbre, ils étendirent la main pour toucher le mur. Ce fut assez. En un clin d'œil, ils furent enveloppés, saisis, malmenés, traînés, poussés à coups de poings à la prison. Par bonheur le palais de justice est peu éloigné de la cathédrale et, par un bonheur encore plus grand, ils furent reconnus innocents et remis en liberté.

Et de telles choses n'arrivaient pas seulement dans la ville ; la frénésie s'était propagée comme la contagion. Le voyageur qui aurait été rencontré par des paysans hors de la grande route ou qui, sur la grande route même, aurait été vu ralentir le pas en flânant, ou se coucher au bord du fossé pour prendre un peu de repos ; l'inconnu qui aurait présenté quelque chose d'insolite, de suspect dans le visage, dans le costume, étaient des untori. Au premier avis de n'importe qui, au cri d'alarme d'un enfant, on sonnait le tocsin, on accourait; les infortunés étaient assaillis d'une grêle de pierres ou, appréhendés au corps, ils étaient brutalisés et conduits en prison. Et la prison, jusqu'à un certain moment, pouvait être regardée comme un port de salut (1).

Cependant les décurions, que le refus du sage prélat n'avait point découragés, allaient réitérant leurs instances que secondait le vœu public par de bruyantes manifestations. Le cardinal persista pendant quelque temps encore, s'efforça de nouveau de les dissuader : c'est là tout ce que put faire le bon sens d'un homme contre l'esprit de son temps et l'insistance de la multitude. Etant donné l'état des opinions à cette époque, avec l'idée du danger confuse, incertaine, comme elle était alors, contestée et encore si éloignée de l'évidence que nous y sentons aujourd'hui, il n'est pas ditricile de comprendre comment ses bonnes

(1) Ripamonti, pag: 91-92.

raisons purent, même dans son esprit, être subjuguées par les mauvaises raisons des autres. Maintenant, dans le consentement qu'il finit par accorder, y a-t-il ou n'y a-t-il pas à faire la part d'un peu de faiblesse de volonté : ce sont là de ces mystères du cœur humain qu'il n'est guère facile de sonder. Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il est des cas où il semble qu'on soit autorisé à mettre une faute entièrement sur le compte de l'esprit et à en innocenter la conscience, c'est assurément lorsqu'il s'agit de ces rares hommes d'élite (et celui-ci fut incontestablement du nombre) dont tous les actes, durant leur vie entière, ont été visiblement, et toujours sans hésitation, subordonnés à la voix de la conscience, sans égard à aucun intérêt temporel de quelque ordre que ce soit. Il céda donc à la fin à tant d'instances, à tant de supplications réitérées : il accorda la procession et, de plus, il consentit au désir, à la sollicitation générale que la châsse où étaient renfermées les reliques de saint Charles' restât ensuite exposée pendant huit jours à la vénération publique sur le maître-autel de la cathédrale.

Je ne vois nulle part que le tribunal de la Santé ni d'autres aient soulevé aucune objection à cet égard, ni fait de remontrances d'aucune sorte. Seulement le susdit tribunal ordonna certaines précautions qui, sans obvier au danger, en indiquaient le sentiment. Il donna des ordres plus sévères pour empêcher les gens du dehors de pénétrer dans la ville; et, pour mieux en assurer l'exécution, il ût tenir les portes fermées ; de môme que, pour exclure, autant que possible, de ce grand concours de peuple les gens infectés et les suspects, il fit clouer les portes des maisons séquestrées qui, si nous pouvons nous en rapporter à la simple assertion d'un écrivain, et d'un écrivain contemporain, s'élevaient au nombre d'environ cinq cents (1).

Trois jours furent employés à faire les préparatifs. Le 11 juin, qui était le jour ilxé, la procession sortit de la catliédrale au point du jour. En tête, marchait une longue file d e peuple composée, pour la plupart, de femmes, dont les unes

(1) Alleggiamento dello Stato di Milano, etc., di G. G, Cavatio délia Somaglia. Milano, 1G53, pag. 248.

(2) Pag. G2-G6.

avaient la tête et le visage couverts d'un ample voile noir, beaucoup d'autres les pieds nus et revêtues de sac et de cilice. Venaient ensuite tous les corps de métier, précédés de leurs bannières, les confréries, en habits de diverses formes et de diverses couleurs ; puis les moines des différents ordres, puis le clergé séculier, chacun avec les in* signes de son rang et tenant à la main un cierge allumé. Au milieu, illuminée par la clarté de plus nombreux flambeaux, entourée d'un concert plus retentissant de cantiques, sous un riche dais, s'avançait la châsse, portée alternativement par quatre chanoines parés des plus riches vêtements. A travers les parois de cristal, on apercevait la vénérée dépouille, revêtue de splendides habits pontificaux, la tête ornée de la mitre.. Dans ses traits altérés, déformés, on pouvait encore distinguer quelques vestiges de son ancienne physionomie, telle que la représentent ses portraits, telle que quelques-uns se souvenaient de F avoir admirée et honorée de son vivant. Derrière la dépouille du défunt pasteur, dit Ripamonti (2), à qui nous empruntons la majeure partie de cette description, et rapproché de lui autant, en ce moment, par sa personne qu'il l'était déjà par ses mérites, par le sang et par sa dignité, venait l'archevêque Federigo. Immédiatement après lui, suivait l'autre partie du clergé, puis venaient les magistrats dans leurs habits de grande cérémonie, puis les nobles, les uns magnifiquement vêtus, comme pour rendre hommage à la solennité du culte, les autres, en signe de pénitence, revêtus d'habits de deuil, ou même nu-pieds, recouverts de sac, le capuchon rabattu sur le visage, tous un grand cierge à la main. Finalement, suivait en queue un autre long cortège de peuple des deux sexes et de toute condition. Tout le long du parcours de la procession, les rues étaient pompeusement décorées, comme aux jours des plus grandes fêtes. Les riches avaient sorti leurs ameublements les plus splendides ; les façades des maisons pauvres avaient été parées par des voisins aisés ou aux frais du public. Ici, au lieu de tentures, là, sur les tentures mêmes, étaient des branches de feuillage; de tous côtés, pendaient des tableaux, des inscriptions, des devises; sur le mur d'appui des fenêtres, étaient étalés des vases, des objets d'art antiques, des ornements précieux : sur toutes

étaient des flamberiux allumés. De plusieurs de ces fenêtres, des malades séquestres asbislaienl à la cérémonie et mêlaient leurs prières à celles des passants. Toutes les autres rues étaient muettes et désertes, sauf quelques personnes qui, également de leurs fenêtres, prêtaient T oreille au bourdonnement vagabond, ou qui, montées sur les toits (et, parmi ces dernières, on vit jusqu'à des religieuses), essayaient si elles ne pourraient pas, de là-haut, apercevoir, bien qu'à distance, cette châsse vénérée, ce cortège, quelque chose enfin.

La procession passa par tous les quartiers de la ville. A chacun des carrefours ou des petites places qui se trouvent au débouché des rues principales dans les faubourgs, et qui conservaient encore à cette époque T ancienne dénomination de carroUi, aujourd'hui restée à un seul, on faisait une halte. On déposait la châsse près de la croix que saint Charles avait érigée sur chacun de ces carrefours lors de la précédente peste, et dont quelques-unes sont encore debout aujourd'hui. Cette longueur de parcours et ces nombreuses stations firent que la procession ne retourna à la cathédrale que bien après le milieu du jour.

Et voilà que le lendemain, tandis que régnait précisément dans les esprits cette présomptueuse confiance, chez beaucoup même une fanatique assurance que la procession devait avoir mis fin à la peste, voilà, dis-je, que le nombre des morts s'accrut, dans toutes les classes, dans toutes les parties de la ville, t'ans des proportions si effrayantes, d'un bond si soudain, qu'il n'y eut presque personne qui n'en vît la cause, ou tout au moins l'occasion, dans la procession elle-même. Mais, ô puissance étonnante et déplorable d'un préjugé général î le plus grand nombre n'attribua pas cet effet à un aussi long entassement d'une aussi grande quantité de personnes, à l incalculable multiplicité des contacts fortuits; m'attribua à la facilité que les untori y avaient trouvée d'exécuter en grand leurs desseins impies. On prétendit que, mêlés à la foule, ils avaient infecté avec leurs onguents le plus de personnes qu'il leur avait été possible. Mais, comme ce moyen ne semblait ni propre ni suffisant à expliquer une mortalité aussi vaste et aussi répandue dans toutes les classes; comme aussi, à ce qu'il semble, il n'avait

pas été possible, même à l'œil tout à la fois si attentif et si téméraire du soupçon, de découvrir aucune tache de graisse, aucune souillure quelconque sur le passage de la procession, on eut recours, pour F explication du fait, à cette autre invention, déjà très- iicianne et alors reçue dans la science générale de TEurope, des poiidies vénéfiques et maléfiques. On se persuada que de telles poudres, répandues le long des rues, et principalement aux lieux des stations, s'étaient attachées aux queues traînantes des vêtements et, mieux encore, aux pieds qui, en si grand nombre, avaient marché ce jour-là déchaussés. «C'est ainsi, dit à ce sujet un écrivain contemporain (1), que ce jour même de la procession fut appelé à voir la piété lutter avec l'impiété, la perfidie avec la candeur, la perte avec le gain. » Et c'était, au lieu de cela, le pauvre esprit humain qui luttait avec des fantômes créés par lui-môme,

A partir de ce jour, les ravages de la contagion allèrent rapidement en croissant : il n'y eut bientôt presque plus de maison qui n'en fût atteinte ; en très-peu de temps, la population du lazaret, au dire de Somaglia ci-dessus cité, s'éleva de deux mille à douze mille âmes : ultérieurement, au dire de presque tous les chroniqueurs, elle arriva jusqu'à seize mille. Le 4 juillet, ainsi que je le trouve indiqué dans une autre lettre des conservateurs de la Santé au gouverneur, la mortalité quotidienne dépassait le chiffre de cinq cents. Plus tard et lorsque Tépidémie fut à son comble, elle atteignit et demeura quelque temps, selon l'estimation la plus généralement admise, au chiffre de douze à quinze cents: si nous devions nous en rapporter à Tadini (2), elle s'éleva même, dans de certains jours, au-dessus de trois mille cinq cents.

Qu'on se figure maintenant quelles devaient être les angoisses des décurions à qui était restée toute la charge de pourvoir aux néccessités publiques, de remédier à ce qu'il y avait de remédiable dans un tel désastre. Il fallait chaque jour remplacer, chaque jour augmenter le personnel chargé

(1) Agostino Lampugnano : La pestilenza seguita lu Milano, l'anno 1630. Milano, 1634, pag. 44.

(2) Pag, 115 et 117.

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des services publics de toute espèce. De ce nombre étaient les monaiti : par cette dénomination, ici déjà ancienne et d'origine incertaine, on désignait les individus affectés aux services les plus pénibles et les plus dangereux en ce temps d'épidémie et qui consistaient à enlever les cadavres des maisons, des rues, du lazaret, à les charroyer vers les fosses et à les enterrer, à porter ou à conduire les malades au lazaret, à les y soigner, à brûler les objets infectés et à , purifier les objets suspects. De ce même nombre étaient les appariteurs f dont la fonction spéciale était de précéder les chars et d'avertir, au son d'une clochette, les passants d'avoir à se retirer. 11 y avait enfin les commissaires, qui étaient chargés de régler le service des uns et des autres, sous les ordres immédiats du tribunal de la Santé. Il fallait, en outre, tenir le lazaret fourni de médecins, de chirurgiens, de médicaments, de vivres, de tout l'attirail d'une vaste infirmerie ; il fallait aussi trouver et apprêter de nouveaux logements pour les nouveaux besoins. A cet effet, on fît construire à la hâte des baraques de bois et de paille dans l'enceinte intérieure du lazaret; un second lazaret fut même construit, composé également de baraques et entouré d'une clôture en planches, capable de contenir quatre mille personnes ; et, comme cela ne suffisait pas encore, la construction de deux autres fut décrétée ; on mit même la main à l'œuvre ; mais, les moyens de toute sorte étant venus à manquer, ils restèrent inachevés. Et, en effet, les moyens, le personnel, le courage diminuaient à mesure qu'augmentait le besoin.

Et non-seulement l'exécution restait toujours au-dessous des projets et des ordres ; non-seulement on ne pourvoyait qu'incomplètement, même en paroles, à une foule de nécessités, hélas! bien trop évidentes; on en vint à ce degré d'impuissance et de désespoir, que beaucoup d'entre elles, et, certes, des plus pieuses et des plus urgentes, étaient laissées dans le plus complet abandon. C'est ainsi, par exemple, que, faute de soins, mouraient une grande quantité de jeunes enfants dont les mères étaient mortes de la peste. La Santé proposa d'instituer un hospice pour ces pauvres petits délaissés et pour les femmes en couche nécessiteuses, ou que, tout au moins, on fit quelque chose pour eux; et elle ne put rien obtenir. « Il y avait lieu néanmoins,

ditTadini, d'avoir encore une certaine indulgence pour les décurions de la Ville, qui étaient consternés, découragés et pressurés par une soldatesque sans frein et sans égards d'aucune sorte, et bien plus insolente encore dans les autres parties du malheureux Duché, attendu qu'aucun secours, aucune intervention eificace ne se pouvait obtenir de la part du Gouverneur qui se contentait de répandre qu'on était en temps de guerre, et qu'il fallait bien traiter les soldats.» (1) Tant il importait de prendre Casai! Tant était grand le prix qu'on attachait à cette victoire, quels que fussent d'ailleurs la cause et le but pour lesquels on se battait !

La vaste, mais unique fosse, qu'on avait creusée près du lazaret, regorgeant de cadavres, et les nouvelles victimes, chaque jour en nombre de plus en plus considérable, demeurant, aussi bien au lazaret que partout dans la ville, sans sépulture, il arriva que les magistrats, après avoir vainement cherché de tous les côtés des bras pour cette triste besogne, se trouvèrent réduits à la douloureuse condition d'avouer qu'ils ne savaient plus à quel moyen recourir. Et l'on ne voit pas à quoi aurait abouti une pareille situation, s'il n'était pas arrivé un secours extraordinaire. Le président de la Santé, en désespoir de cause, les larmes aux yeux, alla implorer secours auprès de ces deux vaillants capucins qui étaient à la tête de l'administration du lazaret. Le père Michèle s'engagea à lui rendre la ville débarrassée de cadavres dans l'espace de quatre jours, et de lui livrer dans huit jours des fosses suffisantes, non-seulement pour le besoin présent, mais même pour le besoin que la prévoyance la plus sinistre pouvait supposer dans l'avenir. Suivi d'un frère compagnon et de quelques officiers du tribunal, que le président avait mis, à cet effet, à sa disposition, il alla hors^ de la ville, en quête de paysans; et, en partie, grâce à l'autorité du tribunal, en partie, grâce à celle de son habit et de ses paroles, il parvint à en embaucher environ deux cents, qu'il répartit sur trois points différents pour y pratiquer les excavations nécessaires. Il expédia ensuite du lazaret des mo-

(l)Fag.m.

Manzomt. — Les Fiances. II,-— 15

iiatti pour ramasser les morts ; et il fit si bien qu'au jour dit sa promesse se trouva accomplie.

Une fois, le lazaret se trouva dépourvu de médecins; et ce ne fut que par Toffre de gros appointements et d'honneurs qu'à grande peine, et non pas de sitô,t, on put en obtenir, mais bien trop en deçà du besoin. Plus d'une fois les vivres y firent défaut au point de faire craindre qu'on n'eût aussi à y mourir de faim; mais plus d'une fois aussi, tandis qu'on s'efforçait par tous les moyens de faire de l'argent ou des provisions, espérant à peine non-seulement en trouver à temps, mais pouvoir même c^n trouver, d'abondants secours : arrivèrent à point nommé, dons inattendus de la charité privée : car, au milieu de la stupeur générale, de l'indifférence à l'égard du prochain produites par les transes continuelles dans lesquelles chacun vivait pour soi, il se trouva, en effet, de ces âmes généreuses en tout temps ouvertes à la charité, il s' en trouva d'autres en qui la charité s'éveilla au moment où avaient cessé tous les plaisirs, toutes les joies mondaines ; de même qu'au milieu de l'extermination et de la désertion de tant de personnes à qui incombaient la direction et l'administration de la chose publique, il s'en trouva quelques-unes qui, toujours saines de corps et douées d'un courage inébranlable, restèrent fidèlement et invariablement à leur poste ; il y en eut aussi d'autres qui, émues de pitié et poussées par un pur sentiment de dévouement, prirent bénévolement sur elles et supportèrent vaillamilient des charges auxquelles ne les appelait pas leur devoir.

Là où brilla une constance plus générale et plus spontanée dans l'accomplissement des pénibles devoirs imposés par ces douloureuses circonstances, ce fut parmi les ecclésiastiques. Aux lazarets, dans la ville, leur assistance ne fit jamais un seul instant défaut : on les trouvait partout où était la souffrance; on les vit constamment mêlés, confondus ^ avec les malades, avec les moribonds, parfois malades et moribonds eux-mêmes ; en même temps que de secours spirituels, ils étaient aussi prodigues, autant qu'ils le pouvaient, de secours temporels; ils se prêtaient à tous les services que pouvait nécessiter la circonstance. Plus de soixante curés, dans la "ville seulement, moururent de la peste, huit sur neuf environ.

Fedeiigo, ainsi qu'on pouvait s'y attendre de sa part, était pour tous un encouragement et un exemple. Après avoir vu périr autour de lui presque toute sa maison, sollicité par sa famille, par de hauts magistrats, par des princes même des pays circonvoisins de se soustraire au danger dans quelque villa solitaire, il repoussa leur conseil et leurs prières avec le même sentiment qui lui faisait écrire aux curés de son diocèse : « Soyez plutôt prêts à quitter cette vie mortelle qu'à abandonner ces infortunés qui sont (notre famille, qui sont nos enfants : allez avec amour audevant de la peste comme au-devant d'une nouvelle vie, comme au-devant d'une récompense, dès qu'il peut y avoir une âme à conquérir à Dieu.» (1) Il ne négligea aucune des précautions qui n'étaient pas de nature à faire obstacle à son devoir : et, sur ce point, il donna même des instructions et des règles à suivre au clergé ; mais, en même temps, il ne se soucia, il ne parut pas même s'apercevoir du danger là où, pour faire du bien, il fallait l'affronter. Sans parler des ecclésiastiques, au milieu desquels il était sans cesse pour louer et dirger leur zèle, pour stimuler ceux d'entre eux qui se montraient tièdas à l'oeuvre, pour les envoyer aux postes où d'autres avaient péri, il voulut aussi qu'un libre accès fût ouvert auprès de lui à quiconque avait besoin de son ministère. Il visitait les lazarets pour consoler las malades et encourager ceux qui les assistaient; il parcourait la ville, portant des secours aux malheureux qui étaient séquestrés dans leurs maisons, s'arrêtant aux portes, sous les fenêtres, pour écouter leurs plaintes, pour leur donner en échange des paroles de consolation et d'encouragement. Il se jeta, en somme, et il vécut au milieu de la contagion, étonné lui-même, à la fin, d'en être sorti indemne.

C'est ainsi que, dans les calamités publiques et dans les longues perturbations de l'ordre social établi, quel que soit d'ailleurs cet ordre, on voit toujours la charité grandir, la vertu sesublimiser; mais, par contre, hélas! il ne manque jamais de se produire, en même temps, un redoublement, une recrudescence, d'ordinaire bien plu« générale, de perversité.

(l) Ripamontî, page 1G4.

Et cela aussi a été signalé. Les scélérats que la peste épai>grxait et n'effrayait pas, trouvèrent dans la confusion générale, dans le relâchement de toute force publique une nou- ■ velle occasion d'activité et, en même temps, une nouvelle assurance d'impunité. Bien plus, Texercice de cette même force publique vint à passer en grande partie aux mains des pires parmi eux. Ainsi, par exemple, il n'y avait guère que des gens de cette espèce qui consentissent à accepter les fonctions de monatti et d'appariteurs, parce que l'attrait de la rapine et de la licence avait sur eux plus d'empire que la frayeur de la contagion, que n'importe quelle naturelle répugnance. Ces tristes fonctionnaires étaient soumis à une très-rigoureuse discipline, les peines les plus sévères leur étaient appliquées, on leur avait assigné des postes, on les avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, subordonnés à des commissaires. Au-dessus des uns et des autres, on avait, dans chaque quartier, délégué des magistrats et des nobles avec l'autorité de pourvoir sommairement à toutes les mesures que le bon ordre pouvait rendre nécessaires. Cette sage organisation dura et donna de bons résultats jusqu'à un certain moment; mais lorsque la mortalité s'accrut dans de si effrayantes proportions et que s'accrurent dans la même mesure le désarroi et la confusion des survivants, cette canaille vint â se trouver comme affranchie de toute surveillance, et se constitua, principalement les monatti, arbitre de toute chose. Ils entraient en maîtres, en ennemis, dans les maisons et, sans parler du pillage, de la manière odieuse dont ils traitaient les malheureux réduits par la peste à^ passer par de telles mains, ils les mettaient, ces mains in- fectées et criminelles, sur les personnes saines, enfants, parents, maris, épouses, en les menaçant de les traîner au lazaret s'ils ne se rachetaient ou n'étaient pas rachetés à prix d'argent. D'autres fois ils taxaient leur service, en refusant d'enlever des cadavres déjà en putréfaction, à moins de tant d'écus. On tint pour positif (et la crédulité des uns et la scélératesse des autres nous rendent également difficiles et la croyance et le doute), on tint, dis- je, pour positif que les monatti et les appariteurs laissaient à de.-^scm tomber de leurs chars des effets infectés, afin de propager et d'entretenir la contagion, qui était devenue pour eux

une aubaine, un règne, une cocagne. D'autres misérables, se donnant pour des monatti et portant, comme ceux-ci, des sonnettes aux pieds, ce qui était prescrit aux monatti et comme marque distinctive et pour avertir de leur approche, s'introduisaient dans les maisons et y exer çaient toutes sortes d'actes arbitraires. Dans d'aucunes, ouvertes et vides d'habitants ou habitées seulement par quelque malade, par quelque moribond, des voleurs entraient impunément et faisaient main basse sur tout ; d'autres étaient surprises et envahies par les sbires, qui y commettaient également des déprédations et des excès de tout genre.

A l'égal de la perversité, s'accrut la démence : tous les préjugés, toutes les erreurs déjà plus ou moins dominantes puisèrent dans la stupidité et dans l'agitation des esprits une puissance extraordinaire, eurent de plus vastes et de plus téméraires applications. Et toutes contribuèrent à renforcer, à développer cette insanité des onctions, insanité qui, dans ses effets, dans ses débordements, était souvent, ainsi que nous Tavons vu, une autre perversité. L'image de ce danger idéal assiégeait et torturait les esprits bien autrement que le danger réel et présent. « El tandis que, dit Ripamonti, les cadavres disséminés ou les monceaux de cadavres, toujours sous les yeux, toujours sous les pas des vivants, faisaient de toute la ville comme une seule et horrible scène d'immenses funérailles, il y avait quelque chose d'encore plus funeste, une laideur publique bien plus hideuse encore, c'était cet acharnement réciproque, ce déchaînement effréné,cette affreuse monstruosité des soupçons.... Ce n'était pas seulement de son voisin, de son ami, de son hôte que Ton prenait .ombrage : ces doux noms, ces tendres liens de la charité fraternelle des hommes, ces liens, ces noms de mari et d'épouse, de père et de fils, de frère et de sœur, étaient des sujets de terreur ; et, chose indigne et horrible à dire ! la table domestique, la couche nuptiale étaient redoutées comme des guet-apens, comme des repaires de vénéfice.»(l)

L'immensité et l'étrangeté de cette trame fantastique troublaient tous les jugements, ébranlaient tous les fonde-

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ments de la conflance mutuelle. Outre Tambition et la cupî* dite, que Ton supposa d'abord être le mobile des untori, on se prit par la suite à rêver et à croire à je ne sais quelle volupté diabolique qu'ils éprouvaient à pratiquer leurs onctions, à je ne sais quel attrait plus puissant que leur volonté. Les divagations des malades en délire, qui s'accusaient eux-mêmes de ce qu'ils avaient redouté de la part des autres, étaient prises pour des révélations et rendaient toute chose, pour ainsi dire, croyable de la part de chacun. Et, sans aucun doute, les actes, bien plus que les paroles, devaient frapper, impressionner les esprits, s'il arrivait par hasard que des pestiférés en délire fissent de ces gestes, de ces mouvements qu'ils s'étaient figuré que devaient faire les untori; chose tout à la fois très-probable et de nature à mieux nous expliquer les motifs de cette persuasion générale et des affirmations d'un si grand nombre d'écrivains. C'est ainsi que, durant la longue et triste période dès enquêtes judiciaires pour affaires de sorcellerie, les aveux, parfois spontanés, des accusés ne contribuèrent pas peu à répandre et à maintenir* l'opinion qui régnait à ce sujet : car, lorsqu'une opinion parvient à s'enraciner et à dominer d'une manière générale et prolongée, elle s'exprime de toutes les manières, tente toutes les issues, parcourt tous les degrés de la persuasion ; et il est alors bien difficile que tout le monde ou le plus grand nombre croie longtemps qu'une chose étrange soit faisable, sans que quelqu'un vienne qui s'imagine de la faire.

Parmi les histoires auxquelles donna naissance ce délire des onctions, il en est une qui mérite d'être mentionnée à cause du crédit qu'elle obtint et du chemin qu'elle parcourut. On racontait, non pas toujours exactement de la même manière (car ce serait un trop rare privilège pour une fable), mais à quelques variantes près, qu'un tel, tel jour, avait vu s'arrêter sur la place de la cathédrale un équipage à six chevaux et que, dedans, avec une nombreuse suite, était un grand personnage, dans une mise élégante, mais sombre, au teint bronzé, les yeux enflammés, les cheveux hérissés, les lèvres contractées par la menace. Le spectateur, invité à monter dans la calèche, y était monté : après une courte tournée, on avait fait halte et on étoit descendu à

la porte d'un palais où lui-même, entré avec les autres, avait vu des sites riants et des lieux horribles, de frais jardins et des déserts arides, de sombres cavernes et des salons resplendissants ; et, dans les unes et dans les autres, des fantômes assis, tenant conseil. Finalement, on lui avait montré de grands coffres pleins d'argent, et on lui avait dit qu'il en pouvait prendre autant qu'il lui plairait, à condition qu'en même temps il accepterait un petit vase d onguent, et qu'il irait, avec cet onguent, pratiquer des onctions par la ville; ce qu'ayant refusé de faire, il s'était retrouvé tout à coup sur la place, au même endroit où il avait été pris. Cette histoire, généralement crue ici par le peuple et, au dire de Ripamonti, pas assez tournée en ridicule par beaucoup d'hommes instruits (1), fit le tour de toute l'Italie et se répandit même au dehors. En Allemagne, on en fit une gravure. L'archevêque-électeur de Mayence demanda par lettre au cardinal Federigo ce qu'il fallait croire des prodiges que l'on racontait de Milan : il en eut pour réponse que c'étaient des rêves.

De même valeur, sinon tout à fait de même nature, étaient les rêves des savants ; quant à leurs effets, ils n'étaient pas moins désastreux. La plupart voyaient le signal et tout à la fois la cause de ces calamités dans une comète apparue en 1628, et dans une conjonction de Saturne et de Jupiter. « La dite conjonction, écrit Tadini, coïncidait avec cette année 1630 d'une manière si claire et si évidente que chacun pouvait se rendre compte du fait. Mortalcs parât morbos, miranda videntur, » (2) Cette prédiction, composée on ne sait quand, on ne sait par qui, était, comme le raconte Ripamonti (3), dans toutes les bouches, même dans celles à peine capables de la proférer. Une autre comète, apparue au mois de juin de l'année même de la peste, fut regardée par les savants comme un nouvel avertissement, bien plus, comme une preuve éclatante et indéniable des onctions. Ils fouillaient dans les livres anciens pour y chercher (et malh'eureu sèment ils y en trouvaiert à foison) des

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(3) Page ^J7.% ^

232 LES FIANCÉS DE MANZONl.

exemples de pestes faites à la iLain, comme ils disaient : ils citaient Tite-Live, Tacite, Dion, que dis-je? Homère, Ovide et une foule d'autres auteurs anciens qui ont raconté ou signalé des faits de ce genre; quant à des auteurs modernes, ils n'avaient que rembarras du choix. Ils citaient une quantité d'autres écrivains qui ont traité ex-prof esso ou parlé incidemment de poisons, de sortilèges, d'onguents, de poudres; ils citaient Cesalpino, Cardano, Grevino, Salio, Pareo, Schencliio, Zachia et, pour en tinir, ce funeste Delrio qui, si la renommée des auteurs était en raison directe du bien et du mal qu'ont fait leurs écrits, devrait être assurément parmi les plus fameux ; ce Delrio, dont les veilles ont coûté la vie à un plus grand nombre d'hommes que les exploits de certains conquérants; ce Delrio, dont les Disquisitions magiques (la quintessence de tout ce que les cerveaux humains avaient, dans leur délire, rêvé jusqu'alors sur , cette matière), devenues le code, Tautorité la plus irréfragable, servirent, durant plus d'un siècle, de guide et de puissante incitation à de légaux, à d'horribles, à d'incessants supplices.

Dans les hallucinations du vulgaire illettré, les érudits prenaient ce qui pouvait s'accommoder à leurs idées, à leur théories ; dans les hallucinations des érudits, le vulgaire prenait ce qu'il pouvait en comprendre, et se l'assimilait comme il pouvait; et toutes ces insanités partielles formaient, en s' additionnant, en se multipliant les unes par les autres, un total monstrueux, révoltant, d^universelle démence.

Mais ce qui étonne davantage, c'est de voir les médecins, je parle de ceux qui, dès le commencement, avaient cru à la peste, et, en particulier de Tadini, qui Pavait pronostiquée, qui l'avait vue débuter, qui l'avait suivie pas à pas, pour , ainsi dire, dans ses envahissements, qui avait dit et répété à qui voulait l'entendre que c'était bien la peste, qu'elle se communiquait par le contact, et comme quoi, si Ton n'y prenait pas garde, si Ton n'y apportait pas un prompt remède, il s'ensuivrait une infection générale; c'est de le voir, dis-je, tirer ensuite, de ces effets prévus, prédits par luimême, la preuve certaine d'onctions vénéfiques et maléfiques ; c'est de le voir, lui qui, chez ce Carlo Colonna, mort

le second de la peste à Milan, avait noté le délire comme un accident naturel de la maladie, invoquer ensuite, comme preuve des onctions et de la trame diabolique, un fait comme celui-ci, par exemple, à savoir, que deux témoins déposaient avoir entendu un de leurs amis malade raconter comme quoi, une nuit, des personnes étaient entrées dans sa chambre lui offrir la santé et de l'argent à la condition de consentir à oindre les maisons du voisinage; et comme quoi, devant ses refus réitérés, ces personnes étaient parties; mais qu'à leur place étaient restés un loup, qui s'était fourré sous le lit, et trois affreux chats, qui étaient montés dessus,«et y demeurèrent jusqu'au point du jour. 2>(1) Si une telle manière de raisonner eût été le fait d'un seul homme, on pourrait l'attribuer à balourdise ou à étourderie de ra part ; et cela ne vaudrait pas la peine d'en faire ici mention ; mais comme ce fut le fait d'un grand nombre de personnes, cela constitue un trait de l'histoire de l'esprit humain, et nous montre combien une série d'idées raisonnables et bien coordonnées peut facilement se trouver dérangée, bouleversée par une autre série d'idées qui vient s'y jeter au travers. Au reste, ce Tadini était un des hommes les plus renommés de son temps.

Deux illustres et honorables écrivains ont affirmé que le cardinal Federigo doutait du fait des onctions (2). Nous voudrions pouvoir donner à cette grande et aimable mémoire une louange encore plus entière et représenter le bon prélat, en ceci comme en tant d'autres choses, se distinguant de la foule de ses contemporains; mais nous sommes, au lieu de cela, forcé de signaler en lui un nouvel exemple de l'influence tyrannique exercée par une opinion générale même sur les esprits les plus élevés. On a vu, du moins d'après la manière dont Ripamonti rapporte ses pensées, comment tout d'abord il se tenait véritablement dans " le doute : plus tard, et jusqu'au bout, sa croyance fut que la crédulité, l'ignorance, la peur, le besoin d'excuser la longue négligence des précautions nécessaires pour se pré- Ci) Pages 123-124.

(2) Muratori, Del governo délia peste. Modena, 1714 pagell7« P. Verri, opuscule déjà cité, page2Cl.

server de la contagion devaient avoir une grande part à cette opinion générale concernant les onctions ; qu'il devait y avoir, dans tout cela, beaucoup d'exagération ; mais, en même temps, qu'il devait y avoir aussi quelque chose do vrai. Dans la bibliothèqiw Ambrosienne, on conserve, écrit de sa main, un opuscule traitant de cette peste; et voici un des nombreux passages où se trouve exprimé ce sentiment dont nous venons de parler. « Quant à la manière de composer et de répandre de tels onguents, on en disait beaucoup de choses, et des choses très-diverses, parmi lesquelles il en est quelques-unes que nous tenons pour vraies ; mais les autres nous semblent tout à fait imaginaires »(1).

Il y eut pourtant de ceux qui, jusqu'à la fin et toujours depuis, pensèrent que tout cela n'était qu'œuvre de pure imagination ; et nous le tenons, non pas d'eux-mêmes, car aucun ne fut assez osé pour exprimer publiquement un sentiment si opposé à celui de la multitude ; nous le tenons des écrivains de l'époque qui raillent leur manière de voir, ou la critiquent, ou la réfutent comme un préjugé de quelquesuns, comme une erreur qui n'osait pas affronter la discussion au grand jour, mais qui pourtant existait ; nous le tenons aussi de quelqu'un qui avait puisé le fait dans les traditions mêmes du pays. « J'ai rencontré à Milan, dit le bon Muratori au lieu cité précédemment, des personnes raisonnables qui avaient reçu de saines traditions de leurs ancêtres et qui n'étaient guère persuadées qu'il y eût quelque chose de vrai dans le fait de ces onguents vénéneux. » On voit que c'était là un épanchement secret de la vérité, une confidence en famille : le bon sens y était, mais il se tenait coi de peur du sens commun.

Les magistrats, chaque jour décimés, ahuris, désorientés en toute chose, déployaient tout le peu de vigilance, tout le peu de résolution dont ils étaient encore capables à la recherche de ces untori. Malheureusement ils crurent en avoir trouvé.

(1) Qnguenta vero haBC aiebant componi conficique multifariam , fraudisque vias esse complures : quarum sane fraudum et artium^ aliis quidam assentimur, alias vero fictas fuisse commentitiasqne arbitramur. — De poste qwvc, Mediolani, anno 1G30, magnam fctragem edidit. Cap. V

Les procès, les jugements qui en furent la triste conséquence, n'étaient pas assurément les premiers en ce genre ; pas plus qu'on ne saurait les regarder comme une rareté dans riiistoire de la jurisprudence. En effet, sans remonter à Tantiquité et ne voulant mentionner que quelques faits advenus dans des temps plus rapproches de celui dont nous parlons, à Genève, en .1530, puis en 1545, puis encore en 1574; à Casai de Montferrat, en 1536; à Padoue, en 1555; à Turin, en 1599; à Palerme, en 1526, et de rechef à Turin, en cette même année 1630, furent jugés et condamnés à des supplices presque toujours les plus atroces, ici quelquesuns, là de très-nombreux infortunés comme coupables d'avoir propagé la peste à l'aide de poudres ou d'onguents ou de maléfices ou de tous ces moyens à la fois. Mais, comme l'affaire des soi-disant onctions de Milan fut peutêtre, de toutes, celle qui eut un plus lointain retentissement et une plus longue durée, c'est peut-être aussi, de toutes, •celle qui est la plus remarquable ou, pour parler plus exactement, celle sur laquelle il y a davantage lieu à pouvoir faire des remarques, par la raison qu'il nous en est resté des documents plus circonstanciés et plus étendus. Et, malgré qu'un écrivain que nous avons cité plus haut (1) s'en soit beaucoup occupé, néanmoins, comme il ne s'est pas précisément proposé d'en retracer l'histoire, mais bien plutôt d'en tirer des arguments à l'appui d'une thèse beaucoup plus digne et beaucoup plus importante, il nous a semblé que cette histoire pourrait devenir l'objet d'un nouveau travail. Mais ce n'est pas là une besogne à pouvoir expédier en quelques mots ; et, à vouloir la traiter avec tout le développement qu'elle mérite, cela nous mènerait trop loin : sans compter que, après s'être longuement arrêté sur tous ces événements, le lecteur pourrait bien ne plus prendre grand intérêt à ceux qui nous restent encore à décrire pour compléter le présent récit. C'est pourquoi, laissant pour le moment ces événements-là de côté et nous les réservant pour sujet d'un autre travail (2), nous allons

(1) P. Verri, opuscule déjà cité.

(1) Ce nouveau travail dont Manzoni forme ici le projet et dont il prend, en quelque sorte, l'engagement vis-à-vis du public, n'a paru

iBuintenant enfin revenir à nos personnages pour ne plus les quitter jusqu'à la fin.

que treize ans après lesPromessi Sposi, c'est-à-dire, en 1840, sous le titre de Storia délia colonna infâme. C'est Thistoire des procès et des jugement? monstrueux prononcés contre les prétendus un tori ; procès et jugements que l'auteur passe au crible d*une rigoureuse discussion et stigmatise de la manière la plus sévère. C'est une sorte d'appendice à la magnifique histoire de la peste contenue dans les Promesà'i Sposh Note du traducteiur.

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