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CHAPITRE XXXIV

Relativement au moyen de pénétrer dans la ville, Renzo avait vaguement entendu dire qu'il existait un ordre trèssévère de ne laisser entrer personne sans bulletin sanitaire, mais que, par le fait, on y entrait fort bien pour peu que ron sût se retourner et saisir le moment : et c'était vrai. Du reste, laissant même de côté les causes générales qui faisaient qu'à cette époque les ordres étaient tous fort mal exécutés ; laissant aussi de côté les causes particulières qui rendaient si difficile leur rigoureuse exécution, Milan se trouvait désormais réduit à une telle extrémité qu'on ne voyait plus guère à quoi pouvait servir de le garder ni de quoi on le garderait; et quiconque s'y rendait pouvait bien plutôt paraître insoucieux de sa propre santé que dangereux pour celle des habitants.

D'après ces informations, le dessein de Renzo était de tenter le passage à la première porte qu'il verrait devant lui; et, s'il rencontrait quelque obstacle, de faire le tour par iehors jusqu'à ce qu'il en trouvât une autre d'un accès plus facile ; et Dieu sait combien de portes il s'imaginait que Milan dût avoir.

Arrivé donc sous les remparts, il s'arrêta là à regarder tout autour de lui, comme quelqu'un qui, ne sachant de quel :^ôté il lui convient mieux de se tourner, semble en attendre 3t en demander l'inspiration à tout ce qui se présente de-

vant lui. Mais, à droite et à gauche, il n'apercevait que deux bouts d'une route tortueuse ; vis-à-vis, que les murs des remparts; d'aucun côté, aucun indice d'êtres vivants, si ce n'est que, là-haut, d'un certain point du terre-plein, il voyait s'élever une épaisse colonne de fumée dense, noirâtre, qui, en montant, s'élargissait et s'enroulait en vastes tourbillons, et allait ensuite se fondre et se perdre dans l'air immobile, d'un gris de plomb. C'étaient des vêtements, des lits et d'autres meubles infectés qu'on livrait aux flammes ; et ce n'était pas là seulement, mais sur tous les points des remparts qu'on voyait à toute heure du jour s'allumer de semblables feux et répandre alentour leurs sinistres clartés.

Le temps était sombre, l'air lourd, le ciel partout voilé par un nuage ou plutôt par une immense brume uniforme, inerte, qui semblait refuser le soleil sans promettre la pluie ; la campagne environnante en partie inculte et partout aride ; toute verdure étiolée, et pas une goutte de rosée sur les feuilles flétries et tombantes. En outre de tout cela, cette solitude, ce morne silence si près d'une masse aussi imposante d'habitations, ajoutaient unenou-, velle consternation aux inquiétudes de Renzo et rendaient encore plus sombres toutes ses pensées.

Après être resté quelque temps indécis, il prit à droite, à tout hasard, allant ainsi, sans le savoir, vers la porte Nuova qu'il ne pouvait apercevoir, bien qu'elle fût tout près, à cause d'un bastion derrière lequel elle était alors cachée. Après quelques pas, un tintement de sonnettes qui cessait et reprenait par intervalles, et ensuite quelqaesvoix d'hommes vinrent frapper ses oreilles. Il avança et, ayant tourné l'angle du bastion, la première chose qui s'offrit à sa vue, sur l'esplanade devant la porte, ce fut une maur vaise petite baraque en bois et, sur le pas de la porte de cette baraque, une sentinelle appuyée sur son mousquet d'un air las et nonchalant. Derrière, était une palissade et plus loin la porte, c'est-à-dire, deux pans de mur surmontés d'une toiture pour abriter les vantaux, qui étaient tout grands ouverts ainsi que la barrière de la palissade. Toutefois, précisément devant l'ouverture, était un triste impédiment, une civière posée à terre, sur laquelle deux mo-

natti étendaient un malheureux pour l'emporter : c'était le chef des employés aux gabelles qui venait, il n'y avait que peu d'instants, d'être pris de la peste. Renzo s'arrêta à l'endroit où il se trouvait, attendant la fin de cette lugubre scène. Le convoi une fois parti, et personne ne venant pour fermer la barrière, le moment lui sembla propice et il s'y dirigea en toute hâte; mais la sentinelle, d'un air refrogné, lui cria ; Holà ! Il s'arrêta tout court et, lui ayant cligné de l'œil, il tira de sa poche un demi-ducaton (1) et le lui montra. L'autre, soit qu'il eût déjà eu la peste, soit qu'il la craignît moins qu'il n'aimait les demi-ducatons, fit signe à Renzo de le lui jeter; et l'ayant vu voler aussitôt à ses pieds, il lui dit tout bas : Passe vite. Renzo ne se le fit pas dire deux fois ; il franchit la palissade, il franchit la porte et marcha devant lui sans que personne l'aperçût ou fît semblant de l'apercevoir ; seulement, quand il eut fait environ une quarantaine de pas, il entendit un autre holà ! qu'un gabelou lui criait. Pour celui-là, il fit mine de ne pas l'entendre, et même, au lieu de seulement se retourner, il doubla le pas. Holà 1 cria de nouveau le gabelou, d'une voix toutefois qui indiquait plus de dépit que de résolution de se faire obéir; et, n'étant pas obéi, il haussa les épaules et rentra dans sa baraque, comme un homme qui tenait davantage à ne pas trop s'approcher des passants qu'à s'enquérir de leur fait.

La rue où l'on entrait par cette porte courait alors, ainsi qu'aujourd'hui, en droite ligne jusqu'au canal appelé le Naviglio, Elle était bordée de chaque côté par des haies ou par des murs de clôture de potagers, par des églises et des couvents et par quelques rares habitations ; au bout de cette rue, et au beau milieu du quai qui borde le canal, s'élevait une croix, dite la croix de SanfEuseMo, Renzo avait beau regarder devant lui, mais il ne voyait rien autre chose que cette croix. Arrivé à ce carrefour qui coupe la rue à peu près vers son milieu, en jetant les yeux à droite et à gauche, il aperçut à droite, dans celle qui porte le nom de grande rue de Santa Teresa, un bourgeois qui

(1) Le ducaton était une^ monnaie d'argent, valant 5 francs 93 centimes, l^ote du traducteur^

venaitjustement vers lui. — Voici finalement un chrétien! — ** dit-il à part soi , et il s'engagea aussitôt dans cette rue avec le dessein de se renseigner auprès de lui. Celui-ci, de son côté, regardait fixenaent et allait toisant de loin, avec un certain air ombrageux, Tétranger qui s'avançait; et cela bien pis encore lorsqu'il s'aperçut qu'au lieu de passer son chemin, celui-ci marchait à sa rencontre. Renzo, quand il fut à une petite distance, tira son chapeau, en montagnard respectueux qu'il était; et, le tenant de la main gauche, il mit le poing de l'autre main dans le creux de la forme et alla plus directement au devant de l'inconnu. Mais, celui-ci, écarquillant de grands yeux, recula de deux pas, leva un bâton noueux qu'il tenait à la main, armé à son extrémité d'une longue pointe de fer, en guise d'estoc; et, le tournant contre Renzo, il s'écria : Au large! au large! au large !

— Oh ! oh ! s'écria à son tour notre jeune homme ; et il se couvrit. Et, ayant tout autre envie, comme il le disait ensuite en racontant la chose, que de s'attirer quelque mauvaise affaire en ce moment, il tourna le dos à ce malotru et poursuivit sa route ou, pour mieux dire, celle dans laquelle il se trouvait engagé.

Le bourgeois tira, lui aussi, de son <îôté, tout frémissant et en se retournant à tout moment pour regarder derrière lui. Une fois rentré au logis, il raconta comme quoi un untore s'était approché de lui avec un air doux, patelin, avec une mine d'infâme imposteur et avec la petite boîte d'onguent ou le petit cornet de poudre (il ne savait pas bien au juste lequel des deux), qu'il tenait dans sa main cachée dans la forme de son chapeau pour lui jouer le tour, s'il n'avait pas su le tenir à distance. — S'il m'avait encore approché d'un pas, ajouta-t-il, je l'enfilais tout droit avant qu'il eût eu le temps dem'arranger, le scélérat! Le malheur a été que nous nous trouvions dans un lieu aussi écarté ; car, si c'avait été au milieu de Milan, j'appelais du monde et je le faisais accommoder de toutes pièces. Bien certainement nous lui aurions trouvé cette infâme saloperie dans son chapeau. Mais là, seul à seul, j'ai dû m'estimer encore bien heureux de pouvoir m'en préserver sans risquer de m'attirer un malheur; car une pincée de poudre est bientôt

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jetée; et ces gens-là ont une adresse toute particulière ; et puis ils ont le diablepoureux. Maintenant il doit être en train de circuler dans la ville : qui sait quel ravage il y fait ! — Et tant qu'il vécut, et ce fut pendant de longues années, chaque fois qu'on parlait d'untori, il répétait son aventure et il ajoutait : — Que ceux qui soutiennent encore que ce n'était pas vrai ne viennent pas me le conter à moi ; parce que, pour parler des choses, il faut les avoir vues.

Renzo, à cent lieues de se figurer à quel danger il avait échappé, et bien plutôt ému de colère que de peur, songeait, tout en cheminant, à ce singulier accueil et se doutait bien à peu près de l'opinion que le bourgeois avait conçue sur son compte ; mais la chose lui paraissait si hors de raison qu'il finit par conclure en lui-même que cet individu devait être à moitié fou. — Cela commence mal, pensait-il toutefois : on dirait vraiment qu'il y a comme une mauvaise étoile pour moi dans ce Milan. Pour entrer, tout me sourit; puis, quand je suis dedans, je trouve les désagréments, là, tout prêts. Enfin, patience... avec l'aide de

Dieu... si je trouve... si je parviens à trouver eh! tout

le reste n'aura rien été.

Arrivé à l'endroit où est le pont, il tourna, sans hésiter, à gauche, dans la rue dite de San Marco, comme étant celle qui lui sembla devoir conduire vers l'intérieur de la ville. Tout en avançant, il regardait, ii cherchait de tous côtés s'il n'arriverait pas à pouvoir découvrir quelque créature humaine; mais ii n'en vit pas d'autre qu'un hideux cadavre tout défiguré, gisant au fond du fossé qui court entre ces quelques rares maisons (qui alors étaient encore moins nombreuses) et la chaussée durant un bon trajet de la rue. Ayant dépassé le point où finissait le fossé, il entendit de certains cris, comme de quelqu'un qui appelle, et qui semblaient s'adresser à lui. Il leva les yeux vers l'endroit d'où partait la voix, et il aperçut, non loin, à un balcon d'une masure isolée, une pauvre femme entourée d'un groupe d'enfants, qui, en continuant toujours de l'appeler, lui faisait aussi signe de la main pour qu'il s'approchât. Il y accourut; et quand il fut tout près : — Oh ! mon brave jeune homme, dit la femme, pour vos pauvres morts, faitesmoi la charité d'aller avertir le commissaire que nous

sommes ici oubliés. On nous a enfermés dans la maison,.' comme saspects, parce que mon pauvre homme est mort; on nous a cloué la porte, comme vous voyez, et depuis hier matin personne n'est venu nous apporter à manger. Depuis tant d'heures que je suis là à guetter, je n'ai jamais pu trouver un chrétien qui me fît cette charité : et ces pauvres innocents se meurent de faim.

— De faim! s'exclama Renzo; et, ayant aussitôt fourré les mains dans ses poches : Voici, voici, dit-il en tirant les deux pains : Faites descendre quelque chose pour les recevoir.

— Que Dieu vous le rende! Attendez un petit instant, dit la femme; et elle alla chercher un petit panier et une ficelle pour l'y suspendre, ce qu'elle fit. Renzo, en attendant, se souvint de ces pains qu'il avait trouvés près de la croix, lors de son autre entrée à Milan ; et il se disait : — Voilà : c'est une restitution, et plus méritoire peut-être que si j'avais trouvé le vrai propriétaire; parce qu'ici, c'est vraiment une œuvre de miséricorde.

— Quant au commissaire dont vous me parlez, ma brave dame, dit-il ensuite en mettant les pains dans le petit panier, je ne puis vous servir en rien parce que, pour dire la vérité, je suis étranger et je n'ai aucune expérience de ce pays. Toutefois, si je rencontre quelque homme un peu traitable et humain à qui l'on puisse parler, je le lui dirai.

La femme le pria de vouloir bien faire comme il disait ; et elle lui donna le nom de la rue afin qu'il pût l'indiquer.

— Et vous aussi, reprit Renzo, je crois que vous pourrez me rendre un service, une vraie charité, sans que cela vous dérange. Pourriez-vous m'indiquer où se trouve un hôtel appartenant à des nobles, à de très-grands seigneurs d'ici, de Milan, l'hôtel***?

— Je sais bien qu'il y a ici, en effet, un hôtel de ce nom, répondit la femme ; mais quant à vous dire où il se trouve, je ne le sais vraiment pas. En pénétrant plus avant dans la ville, par là, vous trouverez probablement quelqu'un qui vous l'indiquera. Et souvenez- vous de lui parler aussi de nous.

— Soyez tranquille, dit Renzo; et il continua sa route.

A chaque pas, il entendait grandir et s'approcher une rumeur qu'il avait déjà commencé à entendre pendant qu'il

était là, arrêté à causer : une rumeur de roues et de chevaux, à laquelle se mêlaient un tintement de sonnettes « et, de temps- en temps, des claquements de fouet et de bruyantes vociférations. Il regardait devant lui, mais il ne voyait rien. Arrivé au bout de cette rue tortueuse, et en mettant le pied sur la place de San Marco, ce qui tout d'abord frappa ses regards ce furent deux poteaux dressés, munis d'un certain agencement de cordes et de poulies; et il ne tarda pas à reconnaître (car c'était chose trop familière en ce temps-là) l'abominable instrument de la torture. Il était là dressé, et non en cet endroit seulement, mais sur toutes les places et dans les rues les plus spacieuses, afin que les députés de chaque quartier, munis à cet effet de tous les pouvoirs les plus arbitraires, pussent y faire sommairement appliquer quiconque leur paraîtrait mériter un châtiment, soit des séquestrés qui sortiraient de leurs maisons, soit des employés qui refuseraient de se soumettre aux ordres, ou qui que ce fût, en un mot. C'était un de ces remèdes violents et inefficaces dont', à cette époque et en ces moments-là surtout, on faisait un si déplorable abus.

Or, tandis que Renzo regarde cette fatale machine en se demandant pourquoi on Ta placée en ce lieu, et tout en entendant la rumeur s'approcher, voilà qu'il voit déboucher de l'angle de l'église un homme agitant une sonnette : c'était un appariteur ; et, derrière lui, deux chevaux qui, allongeant le cou et s'arc-boutant sur les jambes, avançaient péniblement, attelés à un char rempli de morts; et, après celui-ci, un autre, puis un autre et puis un autre encore; à droite et à gauche, à côté des chevaux, marchaient des monatti qui les excitaient à coups de fouet, d'aiguillon et de jurements. La plupart de ces cadavres étaient nus, quelques-uns mal enveloppés dans des linceuls ou plutôt dans des guenilles, amoncelés, enchevêtrés les uns dans les autres, comme une pelote de couleuvres qui lentement se déroulent aux premières chaleurs du printemps ; car, à chaque cahot, à chaque secousse, on voyait ces tas funestes trembler, se déranger de la manière la plus hideuse, des têtes pendre et se balancer, des chevelures de jeunes femmes se dérouler et flotter au vent, des bras se dégager et venir battre contre les roues ; montrant ainsi au regard déjà saisi d'épouvante

comment un tel spectacle était encore susceptible de devenir plus misérable et plus révoltant.

Le jeune homme s'était arrêté à Tangle de la place, contre le garde-fou du canal, et priait, en attendant, pour ces morts inconnus. Tout à coup une affreuse pensée traversa son esprit : — ■ Là peut être, là au milieu, là-dessous... Oh! Seigneur! faites que cela ne soit pas! Délivrezmoi de cette horrible pensée !

Après que le convoi funèbre eut disparu, il se remit en marche, traversa la place, allant prendre à gauche la rue qui longe le canal, sans autre raison pour motiver son choix, si ce n'est que le convoi était allé du côté opposé. Lorsqu'il eut franchi le petit bout de cette rue qui est entre le côté de l'église et le canal, il aperçut à droite le pont Marcellino; il s'y engagea et, par ce passage oblique et resserré, il alla déboucher dans la rue de Borgo nuovo. En regardant devant lui, toujours dans le but de trouver quelqu'un auprès de qui se renseigner, il vit à l'autre bout de la rue un prêtre en pourpoint, avec une petite canne à la main, se tenant debout près d'une porte entre-bâillée, la tête penchée, l'oreille collée à l'ouverture: il le vit peu après lever la main pour donner la bénédiction. Il pensa, ce qui était en effet, qu'il finissait de confesser quelqu'un ; et il se dit : — Voilà mon homme. Si un prêtre, dans ses fonctions de prêtre, n'a pas un peu de charité, un peu de bienveillance' et de courtoisie, il faut dire qu'il n'y en a plus en ce monde.

Sur ces entrefaites, le prêtre, après avoir quitté la porte, s'en venait vers Renzo, en marchant avec beaucoup de circonspection dans le milieu de la rue. Renzo, quand il ne fut plus qu'à quatre ou cinq pas de lui, tira son chapeau et lui fit signe qu'il désirait lui parler, en s'arrêtant en même temps, de manière à lui faire comprendre qu'il ne voulait pas l'accoster trop indiscrètement. Le prêtre s'arrêta aussi, dans l'attitude de quelqu'un qui s'apprête à, écouter, en appuyant toutefois sa petite canne contre terre devant lui, comme pour s'en faire un rempart. Renzo exposa sa demande, à laquelle le prêtre satisfit, non-seulement en lui indiquant le nom de la rue où la maison était située, mais en lui traçant aussi une sorte d'itinéraire, s' étant aperçu

que le pauvre garçon en avait besoin. Il lui indiqua donc à force de droites et de gauches, de croix et d'églises, les six ou huit autres rues qu'il avait encore à parcourir pour y arriver.

— Que Dieu vous conserve en santé en ces temps et toujours, dit Renzo; et, comme T ecclésiastique se disposait à continuer sa route : Une autre charif-é ajouta-t-il ; et il lui parla de la pauvre femme oubliée. Le digne prêtre le remercia de lui avoir donné cette occasion de porter un secours si nécessaire, et partit en disant qu'il allait en avertir qui de droit.

Renzo, après s'être incliné, se remit aussi en mai?che et, chemin faisant, il cherchait à se faire à lui-même une répétition de l'itinéraire, afin de se trouver le moins possible dans le cas d'avoir à demander de nouveau sa route. Mais vous ne sauriez imaginer combien cette opération lui fut pénible ; et non pas tant à cause de la complication qu'il pouvait y avoir, qu'à cause d'un nouveau trouble qui venait de s'emparer de son esprit. Ce nom de la rue, cette indication du chemin l'avaient ainsi mis sens dessus dessous. C'était là pourtant le renseignement qu'il avait désiré et demandé, et dont il ne pouvait se passer ; aucune chose ne lui avait été dite en môme temps dont il put tirer un soupçon, soit même seulement un présage de malheur. Qu'était-ce donc alors? Cette idée un peu plus distincte d'un terme rapproché où il sortirait d'un grand doute, où il pourrait s'entendre dire : elle est vivante ; ou s'entendre dire : elle est morte ; cette idée le troublait, le subjuguait à tel point qu'en ce moment il aurait mieux aimé être encore dans l'obscurité de tout, être encore au début du voyage au terme duquel il touchait désormais de si près. 11 rappela pourtant à lui son courage et : — Eh ! se dit-il ; si je commence maintenant à faire l'enfant, comment cela pourra-t-il jamais aller? — Ainsi l'emonté tant bien que mal, il po.ursuivit sa route en s'enfonçant dans la ville.

Quelle ville ! Et que serait aujourd'hui, mis en comparaison de son état présent, le tableau de l'état où elle s'était trouvée l'année précédente à cause de la famine?

Par un effet du hasard, Renzo se trouvait justement forcé de traverser une des parties les plus ravagées, les

plus misérablement transformées de la ville : je veux dire» ce carrefour, cette croisée de rues qu'on appelait alors le Cavrohio di Porta Nuova. A cette époque il y avait là, au bout de la grande rue, une croix et, vis-à-vis de cette croix, à côté de l'emplacement où se trouve aujourd'hui Péglise de San Francesco di Paola, une vieille église dédiée à Santa Anastasia. La violence de la peste et Tinfection des cadavres disséminés dans tout ce quartier y avaient été si terribles que les rares survivants avaient été forcés de se sauver ; de telle sorte que, tandis que le regard du passant demeurait frappé de cet aspect de solitude et d'abandon, plus d'un sens était trop douloureusement et trop désagréablement affecté des signes et des restes de la récente habitation. Renzo hâta le pas en se ranimant par la pensée que le terme de son voyage ne devait pas encore être si proche, et espérant qu'avant d'y arriver, il trouverait la scène changée, tout au moins en partie; et, en effet, à peu de distance de là, il arriva dans un lieu qui pouvait, jusqu'à un certain point, s' appeler une cité de vivants; mais encore quelle cité et quels vivants! La défiance et la terreur tenaient hermétiquement fermées toutes les portes extérieures des habitations, sauf quelques-unes qu'on voyait çà et là toutes grandes ouvertes, soit que la mort ou la désertion eussent dépeuplé ces maisons, soit qu'elles eussent été envahies par les sbires ou par les voleurs ; on en voyait d'aucunes clouées et scellées en dehors parce que, dans ces maisons, des gens y étaient morts ou d'autres y étaient malades de la peste; il s'en trouvait plusieurs marquées d'une croix au charbon pour avertir les monatti qu'il y avait là des cadavres à enlever : et tout cela était fait selon le bon plaisir, plutôt qu'autrement, suivant qu'il s'était trouvé, ici plutôt que là, quelque commissaire de la Santé ou tout autre officier qui eût voulu exécuter les ordres ou commettre une vexation. On trouvait partout, le long du chemin, des chiffons et des bandages ensanglantés, des tas de paille infectée, des vêtements, des draps de lit jetés par les fenêtres ; parfois aussi des corps, ou frappés de mort subitement dans la rue et laissés là jusqu'à ce qu'un char passât pour les recueillir, ou roulés du haut de quelque char, ou jetés même par les fenêtres : tant la persistance et

l'intensité du désastre avaient abruti les esprits et les avaient déshabitués de tout souci de piété, de tout respect des convenances sociales î Partout avait cessé tout bruit de boutiques ou d'ateliers, tout roulement de voitures, tout cri de vendeurs, tout bavardage de passants ; et il était bien rare que ce silence de mort fût interrompu par autre chose que par le fracas des chars funèbres, par les lamentations des mendiants, les plaintes des malades, les hurlementsdes frô nétiques, les vociférations des monatti. Au point du jour, à midi et au soir, une cloche de la cathédrale donnait le signal de réciter certaines prières proposées par Tarchevêque : à cet appel répondaient les cloches des autres églises ; et alors vous auriez vu des personnes se mettre aux fenêtres et prier en commun ; vous auriez entendu un bourdonnement confus de voix et de gémissements qui inspirait une tristesse mêlée pourtant d'une certaine consolation.

A ce moment, les deux tiers peut-être des habitants avaient déjà succombé (1); une bonne partie de ceux qui survivaient étaient malades ou avaient déserté la ville ; le concours du dehors était réduit presque à rien ; et, parmi le petit nombre de ceux qui circulaient dans les rues, on n'en aurait, dans un long parcours, rencontré que bien difficilement un seul sur qui ne parût quelque chose d'étrange et de nature à suffire par soi-même à donner l'idée d'un funeste changement de choses. On voyait les hommes les plus considérables de la ville sans cape ni manteau, parties alors très-essentielles de toute mise décente; les prêtres sans soutane* les moines sans froc; on avait, en somme, mis de côté

(i ) C. G. Cavatio délia Somaglia (ouvrage déjà cité) évalue à 180,000 le nombre des victimes de cette peste, et croit rester audessous de la vérité. Tadini (notice déjà citée, page 136) dit qu'avant la peste, la population de Milan s'élevait à 250,000 âmes, et qu'à la fin de cette terrible année 1630, elle était réduite à 64,442, non compris les religieux. Ces deux évaluations, si peu différentes l'une de l'autre, sembleraient donc se confirmer mutuellement. Maintenant n'y aurait-il pas lieu de tenir compte de toutes les personnes qui avaient déserté la ville dans le fort de la peste et dont les survivantes n'étaient peut-être pas encore rentrées dan» leurs foyers à la fin de l'année ? Note du traductem\

toute manière d'habillement qui aurait pu, par son ampleur flottante, toucher quelque chose ou (ce qui était redouté encore plus que tout le reste) donner beau jeu aux untori. Indépendamment de ce soin de se vêtir d'une manière aussi succincte et aussi ajustée que possible, la tenue de chaque personne était négligée et, je dirais presque indécente. Chez ceux qui avaient coutume de porter la barbe, elle était longue et en désordre; ceux qui avaient Thabitude de se raser Pavaient laissé croître sans aucua soin; les chevelures elles-mêmes étaient longues et incultes, non-seulement à cause de cette incurie que généralement engendre unabattement prolongé, mais aussi parce queJes barbiers étaient devenus suspects depuis que Tun d'eux, cej^tain Giangiacomo Mora, avait été pris et condamné comme un fameux untore. Le nom de cet infortuné, qui pendant longtemps conserva \ une célébrité locale d'infamie, en méritait une bien plus générale et plus durable de commisération. Laplupart tenaient d'une main un bâton, quelques-uns même un pistolet, à titre d'avertissement et de menace à quiconque aurait voulu s'approcher de trop près; de l'autre main, des pastilles parfumées, ou des boules de bois ou de métal creuses et remplies d'épongés imprégnées de vinaigres médicinaux ; et ils les approchaient de temps en temps de leur nez ou les y tenaient même sans intermission. Quelques-uns portaient, suspendue au cou, une petite fiole contenant un peu de vifargent, persuadés que ce métal avait la propriété d'absorber et de retenir tous les miasmes pestilentiels; et ils avaient aussi soin de le renouveler de temps en temps. Les gentilshommes, non-seulement parcouraient les rues* sans leur cortège accoutumé, mais on les voyait, un cabas h la main, allant faire les provisions nécessaires à leur nourri- • ture. Les amis, quand, par hasard, deux serej\contraientvi- vants dans la rue, se saluaient de loin, tacitement et par signes, et s'éloignaient en toute hâte.Chacun, en cheminant, avait assez à faire d'éviter les obstacles immondes et délétères dont le sol était semé et parfois même entièrement encombré : chacun tâchait de tenir le milieu de la chaussée, de crainte de quelque pire embarras ou de quelque fardeau . plus funeste qui pouvait tomber des fenêtres; de crainte aussi des poudres pestiférés que l'on disait être souvent ;

jetées de là-haut sur les passants ; de crainte enfin des murailles elles-mêmes qui pouvaient être enduites d'onguents empestés. C'est ainsi que Tignorance, téméraire et prudente à contre-temps, ajoutait maintenant des angoisses aux angoisses et inspirait de fausses terreurs,en compensation des terreur s fondé.es et salutaires qu'elle avait écartées dans le principe.

Nous ne venons d'esquisser que le tableau de ce qui se voyait alentour de moins hideux et de moins lamentable : celui des hommes sains et des gens aisés. Après tant d'images de misères, et en songeant à celles encoreplus grandes qu'il nous faudra bientôt traverser, nous ne nous arrêterons pas maintenant à dépeindre le spectacle des malades qui se traînaient ou qui gisaient par les rues, des mendiants, des femmes, des enfants. Ce spectacle était si navrant que le spectateur en venait, de désespoir, à trouver une sorte de soulagement en ce qui, aux yeux des absents et de la postérité, pourra paraître comme le comble du malheur; en songeant, dis-je, et en voyant à quelles minimes proportions était réduit le nombre de ces infortunés survivants.

A travers cette désolation, Renzo avait déjà parcouru une bonne partie de son chemin, lorsque, encore à une distance de plusieurs pas d'une rue où il devait précisément tourner, il en entendit s'échapper un confus vacarme d'où se dégageait cependant d'une manière distincte cet habituel et horrible tintement de sonnettes.

A l'entrée de la rue, qui était une des spacieuses, il aperçut quatre chars arrêtés ; et comme, dans un marché aux grains, on voit des hommes allant et venant, chargeant et renversant des sacs, tel était le mouvement, tel le va-etvient qui existait en ce lieu. On voyait des monatti qui se jetaient dans les maisons, des monatti qui en sortaient avec un fardeau sur les épaules et le déposaient sur l'un ou sur l'autre char : quelques-uns,, revêtus de la livrée rouge, quelques autres sans cette distinction, un grand nombre avec un insigne bien plus odieux encore, des panaches et des nœuds de rubans de diverses couleurs, que ces misérables portaient comme en signe de réjouissance au milieu d'un aussi grand deuil public. De quelque fenêtre, venait de temps en temps une voix lugubre : Par ici, monatti ! Et, du

Makzom. — Les Fiancés. JJ |g

sein de cette ignoble cohue, avec un son encore plus ûnistre, sortait, en réponse, une voix rauque et grossière : On y va, on y va! Ou bien c'étaient des plaintes de voisins les conjurant de se dépêcher, auxquelles les monatti répondaient par des jurons.

Entré dans la rue, Renzo accélérait le pas, cherchant à ne pas regarder ces hideux encombrements, si ce n'est autant qu'il était nécessaire pour les éviter, lorsque son regard errant vint à tomber sur un objet de compassion toute particulière, i'ùne compassion qui faisait naître dans Tesprit le désir de le contempler ; tellement que Renzo s'arrêta presque sans le vouloir.

Du seuil de l'une de ces portes, descendait et se dirigeait vers le convoi une dame dont l'aspect annonçait une jeunesse avancée, mais non encore passée, et trahissait une beauté voilée et ternie, mais non détruite, par une grande douleur et par les mortelles atteintes de la maladie : cette beauté tout à la fois douce et majestueuse qui brille dans le sang lombard. Sa démarche était pénible, mais non défaillante; ses yeux ne versaient point de larmes, mais ils portaient la trace de toutes celles qu'ils avaient versées ; il y avait dans cette douleur un je ne sais quoi de calme et de profond qui annonçait une âme parfaitement consciente de son malheur et tout entière à le subir. Mais ce n'était pas son seul aspect qui, au milieu de tant de misères, la signalait d'une manière si particulière à la commisération, et ravivait pour elle ce sentiment désormais épuisé, amorti dans tous les cœurs. Elle tenait entre ses bras une fillette d'environ neuf ans, morte, mais parée, ajustée, les cheveux partagés sur le front, vêtue d'une robe blanche d'une exquise propreté, comme si ses mains l'avaient ornée pour une fête dès longtemps promise et accordée à titre de récompense. Elle ne la tenait point couchée, mais droite, assise sur son bras, la poitrine appuyée contre sa poitrine, comme une chose vivante; si ce n'est qu'une petite main, blanche comme la cire, pendait d'un côté avec une lourdeui* inanimée, et la tête reposait sur 1 épaule de sa mère avec un abandon plus gi'and que celui du sommeil : je dis de sa mère ; car, lors même que la ressemblance de ces deux visages n'en eût pas fait foi, celui des deux sur lequel se

peignait encore un sentiment l'aurait assez clairement fait comprendre.

Pendant qu'elle s'avance, voilà qu'un ignoble monatto s'approclie d'elle et fait mine de vouloir lui ôter des bras son précieux fardeau, mais pourtant avec une sorte de respect inaccoutumé, avec une involontaire hésitation. Mais elle, en reculant de quelques pas, toutefois dans une attitude qui n'exprimait ni indignation ni mépris : Non ! ne me la touchez pas pour l'instant, dit-elle ; c'est moimême qui dois la déposer sur ce char : prenez. Ce disant, elle ouvrit une main, fit voir une bourse et la laissa tomber dans la main que le monatto lui tendit. Puis elle continua : Promettez-moi de ne pas lui ôter un seul fil de ce qu'elle a sur elle, et de ne pas permettre que d'autres osent le faire, et de la mettre en terre telle quelle.

Le monatto porta sa main sur son cœur: ensuite, d'un air empressé et presque respectueux, bien plus à cause du nouveau sentiment dont il était comme subjugué qu'à cause de la gratification inespérée qu'il venait de recevoir, se hâta de faire sur le char un peu de place à la petite morte. La dame, après lui avoir donné un baiser sur le front, l'y plaça soigneusement, comme sur un lit, l'y arrangea, étendit sur elle un voile blanc et lui adressa les dernières paroles : Adieu, Cecilia! repose en paix! Ce soir nous viendrons aussi pour rester toujours ensemble. Prie, en attendant, pour nous; et moi, je prierai pour toi et pour les autres. Puis, se tournant de nouveau vers le monatto : Vous, lui dit-elle, en repassant ce soir par ici, vous monterez pour me prendre à mon tuur, et je ne serai pas seule.

Cela dit, elle rentra dans la maison et, un instant après, elle parut à la fenêtre, tenant dans ses bras une autre de ses filles chéries, plus jeune, vivante encore, mais avec les signes 'de la mort déjà empreints sur son visage. Elle demeura là, immobile, à contempler ces indignes funérailles de son aînée, jusqu'à ce que le char se mît en marche, et aussi longtemps qu'elle put le suivre des yeux ; puis elle disparut (1). Et que put-elle faire autre chose que déposer

(1) Cet épisode est historique : i! est relaté dans les Mémoires du cardiiîal Federigo Borroraeo, qui le cite comme en ayant été luimême témoin oculaire. blote du Traducteur,

sur le lit Tunique enfant qui lui restait, et se coucher à côté d'elle pour mourir ensemble ? Comme la fleur, naguère encore pleine de vie et rayonnante isur sa tige, tombe, et tombe avec elle le jeune bouton encore enveloppé dans son calice sous le tranchant de la faux qui nivelle toutes les herbes de la prairie.

« 0 Seigneur l s'exclama Renzo : Exaucez-la ! Prenez-la avec vous, elle et sa petite innocente créature : elles ont souffert assez ! elles ont souffert assez I »

Revenu de cette étrange émotion, et tandis qu'il cherche à se remettre son itinéraire en mémoire pour savoir si c'est au coin de la première rue qu'il doit tourner, et s'il doit tourner à droite ou à gauche, il entend, de cette rue aussi, venir une nouvelle et indistincte clameur,* un son discordant et confus de cris impérieux, de sourdes plaintes, de longs gémissements, de sanglots de femmes, de criailleries d'enfants.

Il se remet en marche, le cœur serré, dans l'attente de quelque autre spectacle sombre et poignant, selon l'habitude. Parvenu à Pangle de la rue, il voit, de Tun des côtés, une foule confuse qui s'avance; et il s'arrête pour la laisser passer. C'était un convoi de malades que l'on conduisait au lazaret. Les uns, qu'on y menait par force, résistaient en vain, criaient en vain qu'ils voulaient mourir dans leur lit, et répondaient par d'impuissantes imprécations aux jurements et aul ordres des monatti qui les escortaient ; les autres marchaient en silence, sans laisser paraître ni douleur ni espérance, et comme insensés ; des femmes avec des petits enfants sur leurs bras; des enfants plus grands qui, effrayés par ces cris, par ces ordres, par cette compagnie, plus que par l'idée confuse de la mort, imploraient à grands cris leur mère, son bras protecteur, et voulaient retourner à leur maison. Mais, hélas ! leur mère, qu'ils croyaient avoir laissée endormie sur son lit, s'y était peutêtre jetée assaillie tout à coup par le mal, privée de sentiment, pour être transportée sur un char au lazaret ou à la fosse, si le char tardait à arriver ; et, ô malheur digne de larmes encore plus amères ! peut-être, tout absor* bée dans ses souffrances, leur mère gisait-elle oublieuse de toute chose, oublieuse même de ses propres enfants, et n'a-

vait-elle plus qu'une pensée, qu'un Souci, celui de mourir en paix. Pourtant, au milieu d'une aussi grande confusion, on voyait encore quelques traits de constance et de dévouement; on voyait des pères, des frères, des fils, des époux soutenant les êtres qui leur étaient chers et les accompagnant avec des paroles de consolation; et cela non-seulement de la part d'adultes, mais aussi bien de la part de jeunes adolescents, de jeunes fillettes qui accompagnaient leurs plus jeunes frères et, avec une raison et une piété viriles, les exhortaient à être obéissants, les assuraient qu'on allait en un lieu où d'autres auraient soin d'eux pour les guérir.

Au milieu de la tristesse ei ae l'attendrissement qu'il éprouvait à la vue de tels spectacles, une sollicitude d'un bien autre genre serrait de plus près et tenait en suspens l'esprit de notre voyageur. La maison devait n'être pas bien loin de là; et qui sait si, parmi cette foule... Mais tout le convoi ayant défilé et ce doute étant dissipé, il s'adressa à un monatto qui suivait derrière, et lui demanda la rue et la maison de don Ferrante. Va-t-en au diable, imbécile! telle fut la réponse qu'il en obtint. 11 ne se soucia pas de répliquer ; mais, ayant aperçu à quelques pas de là un commissaire qui fermait le convoi et avait un peu plus mine de chrétien, il lui adressa la même demande. Celui-ci, montrant avec son bâton le côté d'où il venait, lui dit : La première rue à droite, le dernier hôtel à gauche.

Le cœur en proie à une nouvelle et plus violente agitation, le jeune homme s'achemine du côté qui vient de lui être indiqué. Arrivé dans la rue, il distingue aussitôt la maison parmi les autres plus basses et plus modestes. Il s'approche de la porte, qui est fermée, il pose la main sur le marteau et l'y tient suspendue comme dans une urne, avant d'en extraire le bulletin qui devrait décider de sa vie ou de sa mort. Finalement il lève le marteau et frappe résolument un coup.

Après quelques instants, une fenêtre s'entr'ouvre et une femme y paraît à la dérobée pour regarder à la porte, avec un air soupçonneux qui semble dire : des monatti ? des voleurs ? des commissaires ? des untori ? des diables ?

— Ma bonne dame, dit Renzo en levant la tête, mais

(l'une voix mal assurée : N'y a-t-il pas ici, en service, une jeune villageoise qui a nom Lucia?

— Elle n'y est plus; allez-vous-en, répondit la femme en faisant mine de fermer.

— Un moment, par charité! Elle n'y est plus? Où est-elle?

— Au lazaret ; et elle se disposait de nouveau à fermer.

— Mais un instant, je vous prie, pour Tamour du ciel! Avec la peste ?

— Assurément. C'est quelque chose de nouveau, n'est-ce pas ? Allez donc.

— Attendez, hé! Etait-elle bien malade? Combien y a-t-il de temps?

Mais, pendant qu'il continuait d'interroger, la fenêtre se referma tout de bon.

— Hé ! ma bonne dame î un mot, par charité ! pour vos pauvres défunts ! Je ne vous demande rien du vôtre : ohé ! Mais c'était comme parler au mur.

Affligé de la nouvelle etindigné de la réception, Renzo saisit derechef le marteau, et, ainsi appuyé de la main contre la porte, il le serrait, il le balançait à droite et à gauche, il le levait pour frapper de nouveau et à coups redoublés et le tenait suspendu. Dans cette agitation, il se tourna pour voir si par hasard il n'apercevrait pas quelque voisin dont il pourrait peut-être obtenir quelque plus clair renseignement, quelque indication, quelque lumière. Mais la première, la seule personne qu'il aperçut, ce fut une autre femme, éloignée d'environ une vingtaine de pas, qui, d'un air qui exprimait la terreur, la colère, l'impatience et la malignité , avec de certains yeux égarés qui semblaient vouloir en même temps le regardei lui-même et / regarder au loin, ouvrant une large bouche, comme sur le point de crier à toute haleine, mais retenant même sa respiration, levant deux longs bras décharnés et avançant et retirant deux mains ridées et crochues, comme si elle attirait à elle quelque chose, laissait manifestement comprendre qu'elle voulait appeler du monde, mais sans que certaine personne s'en aperçût. Au moment où le regard de Renzo rencontra le sien, cette femme, devenue tout à coup encore plus grimaçante et plus hideuse, tressaillit comme quelqu'un que l'on prend sur le fait.

— Que diantre?... commençait àdireRenzo en levant, lui aussi de son côté, les mains vers la femme ; mais celle-ci, ayant perdu tout espoir de pouvoir le faire prendre à Timproviste, laissa échapper le cri qu'elle avait contenu jusqu'alors : « L'untore! arrêtez-le! arrêtez-le l Sus à Tuntore 1

— Qui? moi! ah! menteuse 1 ah! sorcière! veux-tu te taire?» s'écriaRenzo et il s'élança vers elle pour Teffrayer et lui imposer silence. Mais, à ce moment, il s'aperçut qu'il n'était que temps qu'il songeât à se mettre lui-même sur ses gardes. Aux cris de la femme, des gens accouraient des deux côtés non pas en foule, comme, en un cas semblable, il s'en serait amassé trois mois auparavant, mais en nombre bien plus grand qu'il n'en fallait pour écraser un homme. Au même instant, la fenêtre s'ouvrit de nouveau, et cette même mal-apprise de tout à l'heure s'y montra, en plein cette fois, et s'écriait aussi de son côté : Empoignez-le, empoignez-le î ce doit-être un de ces affreux scélérats qui vont rôdant çà et là pour oindre les portes des braves gens.

Renzo comprit en un instant que le meilleur parti était de se soustraire à cette populace plutôt que de rester à so justifier. Il lance un coup d'œil à droite et à gauche pour voir de quel côté il y a moins de monde, et joue des jambes de ce côté. Il repousse violemment de l'épaule un homme qui cherche à lui barrer la voie; d'un grand coup de poing dans la poitrine, il fait reculer de huit ou dix pas un autre qui court contre lui, et il tire de long au galop, le poing en l'air, serré, noueux, et en état de bien recevoir quiconque viendrait à vouloir lui disputer le passage. La rue était libre devant lui; mais, derrière ses épaules, il entendait résonner plus nombreux et plus fort ces cris terribles : Arrêtez-le! arrêtez-le! sus à l'untore! il entendait se rapprocher le bruit des pas des plus agiles à le poursuivre. Sa colère devint de la fureur, son angoisse se changea en désespoir ; un voile s'étendit devant ses yeux ; il saisit son coutelas, le dégaina, fit halte et, par une rapide inflexion du tronc, tournant en arrière le visage le plus farouche, le plus menaçant qu'il eût jamais fait de sa vie, tendant le bras qui brandissait la lame reluisante, il s'écria : Que celui qui a du cœur s'avance, canaille ! je l'oindrai, moi^ tout de bon avec ceci.

Mais il vit avec étonnement et avec un sentiment confus de satisfaction que ses persécuteurs s'étaient déjà arrêtés à quelque distance, comme des gens qui hésitent. Toutefois, en poussant toujours des Imrlements frénétiques et en faisant des gesticulations de possédés, ils agitaient les bras, comme pour faire des signes à des gens qui étaient plus loin, derrière lui. Il se retourna et vit devant lui, à trèspeu de distance (son grand trouble ne lui avait pas permis de Tapercevoir un instant auparavant), un char qui s'avançait, c'est-à-dire, une de ces files habituelles de chars funéraires, avec l'accompagnement accoutumé; et, par delà, une autre petite bande de gens qui auraient bien voulu, de leur côté, courir sus à Funtore et le prendre entre deux feux ; mais ils étaient aussi, comme les autres, retenus par le même- empêchement. Se voyant ainsi menacé des deux côtés, ridée lui vint à l'esprit que ce qui était pour ces gens un sujet de terreur pouvait devenir un moyen de salut pour lui. Il songea que ce n'était pas le moment de faire le dégoûté; il rengaina son coutelas, se tira un instant de côté, puis il reprit sa course vers les chars^ laissa passer le premier et avisa dans le second un bon espace de libre. Il prend alors la mire, il s'élance, et le voilà campé sur son pied droit, le gauche en l'air, les bras étendus en guise de balancier.

« Bravo! bravo! s'écrièrent, tous à la fois, les monatti, dont plusieurs suivaient à pied le convoi, d'autres étaient assis sur les chars, et quelques-uns, pour dire l'horrible chose telle qu'elle était, se tenaient assis sur les cadavres en buvant à la régalade avec un énorme cruchon qui circulait à la ronde. Bravo ! bien réussi le coup !

— Tu es venu te mettre sous la protection des monatti : l considère-toi comme dans une église, » lui dit l'un des deux qui étaient sur le char où il s'était réfugié.

Ses ennemis, à l'approche du convoi, avaient, la plupart, tourné le dos, et s'en allaient en criant toujours : Sus, sus *; à Tuntore ! Il y en avait quelques-uns qui se retiraient plus \ lentement en s 'arrêtant de temps à autre et en se retour- : nant vers Renzo avec des grincements de dents et des gestes de menace. Celui-ci, du haut du char, leur répondait en leur ; montrant les poings. s

LES FIANCÉS DE MANZONI. 28l

, — Laisse-moi faire, lui dit un monatto ; et, ayant arraché d'après un cadavre une immonde guenille, il la noue en toute hâte, la prend par Tun des bouts, la lève et Tagite en Pair, comme une fronde, à Tadresse de ces enragés, et fait mine de la lancer, en criant : Attends, attends, canaille ! A ce mouvement, tous firent volte-face et prirent leurs jambes à leur cou saisis d'épouvante. Dès lors Renzo ne vit plus que le dos de ses ennemis et que leurs talons (|ui jouaient à toute vitesse, comme des maillets de machine à foulon.

Parmi les monatti s'éleva un hurlement de triomphe, un tonnant éclat de rire, une huée prolongée, comme pour accompagner cette fuite.

« Ah ! ah î vois-tu si nous savons protéger les braves gens ! dit ce monatto à Renzo : un seul de nous vaut plus que cent de ces poltrons.

-- Certainement, je puis bien dire que je vous dois la vie, répondit-il, et je vous remercie de tout cœur.

— De rien, de rien, répliqua le monatto : Tu le mérites; on voit que tu es un brave garçon. Tu fais bien d'oindre toute cette canaille : oins-les, extirpe-les, ces misérables, qui ne valent quelque chose que lorsqu'ils sont morts ; qui, pour récompense de la vie que nous menons, nous maudissent et vont disant que, la peste une fois finie, ils veulent nous faire pendre tous. Ce sont eux qui devront finir avant la peste ; il faut que les monatti restent seuls dans Milan à chanter victoire et à faire ripaille.

— Vive la peste et meure la canaille! s'écria l'autre; et en portant ce beau toast, il approcha le cruchon de sa bouche et, le tenant des deux mains, ébranlé à tout instant par les cahots du char, il en but une bonne lampée ; puis il le passa à Renzo en disant: Bois à notre santé.

— Je vous la souhaite bonne, à tous, de grand cœur, dit Renzo; mais je n'ai pas soif : je n'ai vraiment pas envie de boire en ce moment.

— Tu as eu une jolie peur, à ce qu'il paraît, dit le monatto. Tu m'as l'air d'un pauvre diable ; il faut d'autres frimousses que la tienne pour faire l'untore.

— Chacun s'industrie comme il peut, dit l'autre,

— Donne-moi ça, dit un de ceux qui marchaient à côté

du char ; j'en veux, moi aussi, boire encore un coup à la santé de son propriétaire qui se trouve ici, au milieu de celte belle compagnie... là, là justement, si je ne me trompe, dans cette magnifique carrossée. »

Et, avec un ricanement satanique, abominable, il désignait le char qui précédait celui où était le pauvre Renzo. Ensuite, composant son visage et prenant un air d'un sévieux encore plus horrible et plus canaille, il fit un profond salut de ce côté, et reprit : Permettez-vous, mon cher maître, qu'un pauvre diable de monatto goûte au vin de votre cave? Vous voyez bien : on mène de si rudes vies : nous sommes ceux qui vous avons mis en équipage pour vous conduire en villégiature. Et puis, au surplus, du vin, il n'en faut guère pour rendre malades Vos Seigneuries, tandis que les pauvres monatti ont bon estomac.

Et, au milieu des bruyants éclats de rire de ses compagnons, il prit le cruchon, le leva, mais, avant de boire, se tourna vers Renzo, le fixa dans le blanc des yeux et lui dit d'un certain air de pitié insultante : Il faut que le diable avec qui tu as fait, pacte soit un diable bien jeune ; car, si nous n'avions pas été là pour te sauver, il te donnait un beau secours, ma foi. Et au milieu de nouveaux éclats de rire, il porta le cruchon à ses lèvres.

— Et nous? hé! et nous? crièrent plusieurs voix du char qui précédait. Le brigand, après s'en être ingurgité tant qu'il en voulut, remit à deux mains le cruchon à ses autres compagnons qui se le passèrent successsivement, les uns aux autres, jusqu'au dernier qui, l'ayant vidé, l'empoigna par le goulot, lui fit décrire en l'air un ou deux tours et renvoya ensuite se fracasser sur les dalles de la chaussée, en criant : Vive la peste! Après ces mots, il entonna une ignoble chanson; et aussitôt, à sa voix, s'associèrent toutes les autres de cet abominable chœur. L'infernal concert, mêlé au tintement des sonnettes, au bruit des roues et des pieds des chevaux, résonnait dans le vide silencieux des rues et, retentissant dans les maisons, serrait douloureusement le cœur des rares habitants qui s'y troa\ aient encore.

Mais quelle est la chose qui ne peut quelquefois venir à propos ? quelle est celle qui ne peut parsi-ître bonne m de

certains cas? Le danger qu'il venait de courir avait rendu plus supportable à Renzo la société de ces morts et de ces vivants; et maintenant ce fut chose, je dirais presque agréable à ses oreilles, que cette musique qui le tirait de rembarras d'une telle conversation. Encore à moitié accablé et tout sens dessus dessous, il remerciait, en attendant, du mieux qu'il pouvait en son cœur la Providence d'avoir échappé à un si grand danger sans recevoir de mal et sans en faire à autrui ; il la priait de l'aider maintenant à se délivrer de ses libérateurs ; et, de son côté, il se tenait aux aguets, il observait les monatti, il observait la rue, pour saisir le moment de se laisser glisser en tapinois à bas du char, sans leur donner occasion de faire quelque rumeur, quelque esclandre qui mît en soupçon les passants.

Sur ces entrefaites, voici que tout à coup, au tournant d'une rue, il lui semble reconnaître l'endroit où il se trouvait ; il observe plus attentivement et il le reconnaît, en effet, d'après certains indices tout à fait indubitables. Savez- vous où il était? Dans l'avenue de la porte Orientale, dans cette avenue par laquelle il était entré tout tranquillement et s'était ensuite esquivé si précipitamment, il y avait, de cela, environ vingt mois. Il se rappela aussitôt que, de là, on allait tout droit au lazaret ; et cette singulière rencontre, de se trouver juste sur le vrai chemin sans l'avoir cherché, sans l'avoir demandé, lui sembla comme une grâce particulière de la Providence et un indice de bon augure pour l'avenir. En ce moment, un commissaire venait au-devant des chars en criant aux monatti d'arrêter, et je ne sais quoi encore : le fait est que le convoi fit halte et la musique se changea en bruyantes explications. Un des monatti qui étaient sur le char de Renzo avait sauté à terre : Renzo dit à l'autre: «Je vous remercie bien de votre charité; que Dieu vous le rende ; et il sauta à bas de l'autre côté.

— Va, va, pauvre novice, répondit celui-ci : ce ne sera pas toi l'untore qui détruira Milan. »

Par le plus grand des bonheurs, il n'y avait là personne qui put l'entendre. Le convoi était arrêté sur le côté gauche de l'avenue : Renzo se porte en toute hâte de l'autre côté et. en rasant le mur, il trotte vers le pont ; il le passe, suit

la rue, à lui bien connue, du faubourg, il reconnaît le couvent des capucins et, arrivé près de la porte, il aperçoit Tangle du lazaret. Il franchit la barrière, et aussitôt se déroule à ses yeux la scène extérieure de cette lugubre enceinte : ce n'est à peine qu'un indice, qu'un échantillon, mais c'est déjà quelque chose de vaste, de varié, d'inénarrable.

Tout le long des deux côtés de l'édifice que la vue embrasse de ce point, se mouvait, fourmillait une foule confuse, multiforme, bourdonnante ; c'était une affluence, un regorgement, une stagnation. Ici, des malades qui se rendaient par troupes au lazaret; là, des malheureux assis ou étendus au bord de l'un et de l'autre fossé qui longent la route : les forces leur avaient manqué pour se traîner jusqu'à l'intérieur de l'asile ou, sortis de désespoir de là-dedans, les /orces leur avaient également fait défaut pour aller plus loin. D'autres malades erraient à la débandade, comme hébétés, et beaucoup d'entre eux tout à fait hors de raison : celui-ci était tout animé à raconter ses hallucinations à un malheureux: qui gisait à terre accablé par le mal ; celui-là s'agitait comme un possédé ; tel autre apparaissait tout joyeux, la mine riante, comme s'il assistait à un réjouissant spectacle. Mais l'espèce la plus étrange et la plus bruyante de cette triste gaîté, c'était un chant continu, éclatant, qui semblait sortir d'ailleurs que de cette misérable cohue, et qui pourtant dominait toutes les autres voix : c'était une chanson populaire d'amour, gaie et folâtre, de celles que l'on nomme villanelles; et, en se dirigeant d'après le son, si l'on cherchait à découvrir qui pouvait être si joyeux en un tel moment et en un tel lieu, on voyait un malheureux qui, tranquillement assis au fond du fossé qui baigne le mur du lazaret, chantait à gorge déployée, le visage en l'air.

Renzo avait fait à peine quelques pas le long du côté méridional de l'édifice, qu'une rumeur extraordinaire s'éleva parmi cette foule et qu'on entendit des cris lointains de : Gare î arrête ! arrête ! Il se hausse sur la pointe des pieds, il regarde devant lui et voit un grand cheval efflanqué qui courait ventre à terre, poussé à toute bride par un hâve et livide cavalier : c'était un frénétique qui, ayant aperçu cette malheureuse bête déliée et abandonnée auprès d'un char, avait précipitamment sauté dessus, sans selle; et, la

frappant à coups redoublés au cou avec les poings et se servant de ses talons comme d'éperons, Texcitait à une course effrénée : des monatti couraient après en hurlant; puis tout disparut dans un nuage de poussière qui volait au loin. (1) Ainsi, déjà abasourdi et fatigué par le spectacle de tant de misères, le jeune homme arriva à la porte de ce lieu où il s'en trouvait peut-être plus encore d'entassées qu'il n'en avait rencontré de répandues dans tout l'espace qu'il avait été forcé de parcourir. Il se présente à cette porte, il entre sous la voûte et reste pendant quelques instants immobile au milieu du portique.

(1) Un de ces malheureux (raconte le cardinal Federigo), après être resté huit jours sans prendre aucune nourriture et avoir été laissé pour mort, se lève tout îi coup, court à l'écurie des infirmiers, monte à poil sur une mauvaise haridelle et la pousse, à travers champs, â une course effrénée qui n'eut de cesse qu'avec la ynôrt du cheval et du cavalier. Note du traducteur^

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